Paris n'oublie jamais
Marinette soupira en faisant tomber pour la énième fois une vis au sol.
— Mince !
Tikki rit et se mit à chercher la vis.
— Ne rigole pas, Tikki…
— C’est quand même drôle que tu sois capable de faire des acrobaties incroyables en tant que Ladybug et que, lorsque tu es simplement toi, tu sois encore aussi maladroite.
Marinette ne releva pas, mais un léger sourire se dessina sur ses lèvres lorsque Tikki laissa retomber la vis dans sa main. Elle attrapa de nouveau le tournevis et reprit son travail avant de se redresser fièrement.
— Voilà, le bureau est terminé !
Tikki vint se placer à côté d’elle et observa le meuble dans la même direction, puis jeta un coup d’œil au plan.
— Ça y ressemble, en effet ! Félicitations, Marinette, tu as réussi !
— Merci, Tikki ! Bien, maintenant, il ne reste plus que…
— Ton lit, la chaise, l’armoire, le fauteuil…
Marinette soupira et s’effondra sur les coussins posés au sol.
— Oui… tout le reste.
Tikki vint se poser sur son épaule et lui tapota doucement la joue.
— Ça va bien se passer, Marinette ! Regarde, tu as réussi à terminer le bureau.
— Soyons réalistes, Tikki. J’ai mis deux heures à le monter et regarde tout ce qu’il me reste à faire ! J’aurais peut-être dû attendre mon père, finalement…
— Tu ne pouvais pas prévoir qu’il aurait un contretemps et qu’il ne pourrait pas venir t’aider.
— Peut-être… mais je voulais dormir dans un vrai lit ce soir. Ils annoncent de la pluie cette nuit, alors je ne pourrai pas dormir sur le transat de la terrasse.
— Il reste toujours le canapé !
Marinette leva les yeux au ciel.
— Je vais me faire réveiller à cinq heures par mes parents.
— Eh bien… tu as encore le temps de monter le lit !
Marinette regarda Tikki du coin de l’œil avant de se forcer à se relever.
— Tu as raison, Tikki ! Il faut travailler dur pour atteindre ses objectifs ! Allez, où est le carton du lit ?
Tikki voleta autour d’elle.
— En dessous de tous les autres cartons !
Marinette regarda la pile, puis se massa les tempes.
— Est-ce que ça ne compte pas comme de la poisse, ça, Tikki ?
La kwami ne répondit pas, et Marinette entreprit de déplacer les cartons un à un pour libérer celui contenant son lit en kit. Alors qu’elle allait soulever le dernier, elle entendit Tikki crier :
— Attention, Marinette !
Elle vit l’un des longs cartons de son armoire commencer à basculer au-dessus d’elle. Son corps se tétanisa et elle ne parvint qu’à laisser échapper un cri. Elle ferma les yeux, incapable de bouger, s’attendant au choc.
Mais rien ne vint, à part un ploc sonore.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle aperçut juste au-dessus de sa tête le bâton noir et vert reconnaissable entre tous, qui retenait le carton.
— Heureusement que je passais par là pour te sauver la mise, Marinette !
Chat Noir repoussa le carton du bout de son bâton afin de le faire basculer vers l’arrière, puis entra dans la chambre.
Marinette se redressa, remit rapidement ses vêtements en place et vérifia d’un regard discret que Tikki était bien hors de vue.
— Merci ! Ça m’aurait laissé un sacré hématome !
Il hocha la tête.
— Je ne suis pas sûr que ça se serait limité à un hématome, mais je suis content d’avoir pu t’aider. Tu as surtout eu de la chance que je passe par là.
Elle sourit et s’assura que le carton ne risquait plus de tomber.
— Oui, la chance. C’est assez cocasse quand on y pense. Enfin, merci de m’avoir sauvée… encore une fois.
— Mais de rien ! Est-ce que ça fait de toi ma demoiselle en détresse ?
— Quelle demoiselle en détresse se ferait assommer par un carton de meuble à monter ?
Il posa un doigt sur son menton, faisant mine de réfléchir.
— Je ne vois pas du tout !
Ils rirent tous les deux, puis Marinette regarda autour d’elle. Sa chambre ressemblait à un véritable chantier. Les murs étaient majoritairement blancs, à l’exception du grand mur du fond, peint d’un rouge intense. Son bureau fraîchement monté trônait au milieu de la pièce, entouré de cartons, de morceaux de plastique et d’emballages en tout genre.
Chat Noir observa à son tour la pièce.
— Tu ne devrais pas avoir de l’aide pour tout ça ? Pas qu’une femme aussi indépendante que toi ait besoin d’aide, bien sûr !
Elle sourit à cette dernière remarque et tenta de tirer le carton contenant son lit.
— Mon père devait m’aider… mais il a eu une grosse commande de dernière minute. Alors je lui ai dit de privilégier le travail.
Elle relâcha le carton, essoufflée, et Chat Noir en saisit l’un des côtés.
— Je vois. Donc toi, tu te retrouves toute seule à monter tous tes meubles ?
Il l’aida à déposer le carton près de l’endroit où elle voulait installer son lit, puis s’adossa au mur.
— Je vois. Si tu veux, je m’y connais en montage de meubles ! J’ai aidé tellement d’amis à déménager ces dernières années que je suis devenu un expert.
Elle rit et leva les yeux vers lui.
— Ah vraiment ? J’aimerais bien voir ça !
Il lui prit le tournevis des mains.
— Je vais te le prouver !
Marinette récupéra son tournevis et ouvrit le carton.
— Tu dois avoir mieux à faire, Chat Noir.
Il s’accroupit près d’elle et l’aida à ouvrir l’emballage.
— J’ai terminé ma ronde. Et s’il se passe quoi que ce soit, je serai prévenu par l’application. Allez, un petit coup de main ne fait de mal à personne.
Marinette se figea quelques secondes avant de finalement céder.
— D’accord… mais c’est moi qui donne les ordres !
— À vos ordres, chef !
Il lui adressa un petit salut militaire qui arracha un sourire à la jeune femme.
Elle se retrouva assise sur son lit en moins de temps qu’il n’en aurait fallu, d’après la notice, pour monter le meuble. Elle avait posé le plan sur ses genoux et regarda Chat Noir.
— Bien, je dois avouer que tu es doué. C’est la première fois de ma vie que je termine de monter un meuble plus vite que ce qu’indique la notice.
Chat Noir posa le tournevis sur le bureau.
— Je te l’avais dit !
Elle se releva.
— C’est vrai. Est-ce que tu as encore un peu de temps pour m’aider ? Le reste n’est pas urgent, je pourrais le faire demain.
— On est si bien lancés ! Et puis, on fait une bonne équipe, non ?
Il leva la main vers elle.
Marinette hésita un instant. Elle rêvait de retrouver cette complicité avec Chat Noir lorsqu’elle était Ladybug. Elle ne la retrouverait sûrement jamais de cette manière. Mais peut-être que Marinette, elle, le pouvait.
Elle frappa alors dans sa main avec un sourire.
— Je trouve aussi ! Allez, on continue !
Alors que la nuit commençait à tomber, Chat Noir donna un dernier tour de tournevis avant de s’écarter.
— Et voilà, la dernière vis !
Marinette contempla sa chambre, désormais totalement transformée, dans des tons rouges et blancs mêlés au bois clair. Pour la première fois depuis son retour, elle avait réellement l’impression d’être chez elle. Elle se laissa tomber dans l’un des gros fauteuils.
— Merci pour le coup de patte.
Chat Noir rit et s’installa sur la chaise de bureau.
— De rien, c’était sympa. Tu es une super cheffe.
— Non, tu as fait presque tout le boulot. Mais… c’était plus important pour moi que je ne le pensais.
— De monter des meubles ?
Marinette sourit légèrement.
— D’avoir ma nouvelle chambre… Quand je suis partie, ça a été très difficile pour moi. Je m’étais réellement projetée dans mon avenir ici. Je pensais avoir de vrais amis sur qui je pourrais compter quoi qu’il arrive.
Elle se releva et attrapa un petit carton rempli de photos.
— Je me suis disputée avec ma meilleure amie.
Chat Noir la regarda sans rien dire. Il ne pouvait pas lui révéler qu’il le savait déjà.
Marinette fouilla parmi les photos pendant quelques secondes avant de reprendre :
— J’avais un lourd secret à porter depuis des mois… et quand je lui ai finalement tout révélé… elle a été…
Elle hésita.
— Elle n’a pas compris pourquoi j’avais menti. Et en soi, ça, je peux le concevoir. Moi-même, je ne sais pas pourquoi j’ai gardé ce secret aussi longtemps. Je voulais juste protéger les personnes que j’aimais le plus au monde.
— Marinette… Je suis désolé que tu te sois sentie aussi mal.
Elle eut un sourire triste et lui montra une photo d’elle et d’Adrien. Ils souriaient tous les deux sur le cliché et semblaient si jeunes que le cœur de Chat Noir se serra. Il avait exactement la même photo dans le tiroir de sa table de chevet.
— J’adore cette photo. J’ai changé trois fois de téléphone en cinq ans et, à chaque fois, je la transfère dans ma galerie. C’est un peu risible… de s’accrocher à un amour d’enfance.
— Je ne trouve pas. Vous avez l’air très amoureux.
— Oui, mais l’amour se construit sur la confiance et la vérité. Et j’ai d’autres secrets que je ne peux confier à personne. Enfin, tu dois comprendre ça, avec ton identité secrète. Je ne veux pas dire que tu ne peux pas avoir de relation amoureuse, évidemment…
— Oui, je comprends parfaitement ce que tu veux dire. Parfois, on rêverait de pouvoir dire la vérité à la personne qu’on aime, mais on se dit que ce serait la mettre en danger. Et je préfère ne pas imaginer ce que certaines personnes pourraient faire si elles connaissaient mon identité.
Marinette hocha la tête et remit la photo dans le carton avant de se rasseoir.
— Désolée, je t’ai ramené dans ma déprime.
— Il en faut bien plus pour me déprimer, tu sais ! Je ne suis jamais à court de blagues.
Ils se sourirent et Marinette reprit :
— Avant, j’avais tendance à afficher sur mes murs toutes les photos de mes meilleurs moments. Je ne sais pas ce que je vais mettre maintenant…
— Tu peux toujours le faire. Afficher tes meilleurs moments sur les murs. Les photos ne sont pas les seuls souvenirs qu’il te reste !
Marinette le regarda un instant avant de se lever.
— Tu as raison. Attends-moi une minute !
Elle descendit les escaliers et rejoignit le placard où sa mère rangeait ses vieilles affaires. Elle remonta quelques minutes plus tard avec un lourd carton qu’elle fit glisser sur le parquet.
— Il est temps de donner la touche finale à cette chambre !
Elle épousseta légèrement son jean et regarda Chat Noir. Ils passèrent un moment à genoux à déballer le carton. Marinette commentait chaque objet, lui expliquant d’où il venait, pourquoi elle l’adorait et à qui il lui faisait penser. Chat Noir l’écoutait avec un léger pincement au cœur : la plupart de ces souvenirs étaient liés à lui ou à leurs amis.
Elle finit par sortir un vieux chapeau melon violet, orné d’une grosse plume grise. Chat Noir éternua aussitôt.
Marinette sourit.
— Allergie aux plumes ?
Il se frotta le nez.
— Comment tu le sais ?
Elle conserva son sourire énigmatique. Elle le savait parce que Ladybug connaissait déjà cette allergie. C’était d’ailleurs en poursuivant l’akumatisé, à l’époque où elle avait créé ce chapeau, qu’elle l’avait découverte. Elle éluda donc la question et commença à lui raconter l’histoire de l’objet.
— C’est l’une de mes premières créations. Je l’avais présentée lors d’un concours organisé par l’école. Le gagnant devait voir sa création portée pendant un défilé par Adrien Agreste. C’est aussi la première fois que j’ai réussi à déjouer un plan de Chloé. Malheureusement, Adrien n’a jamais pu porter le chapeau… et Dieu sait qu’il a essayé. Lui aussi était allergique aux plumes.
Chat Noir sourit en se remémorant tout cela. Marinette sortit encore quelques objets avant de finir par dire :
— J’y crois pas… La majorité des souvenirs que j’ai gardés tournent autour d’Adrien.
Elle rit et posa le chapeau bien en évidence sur la bibliothèque.
— J’étais vraiment obsédée par lui, avant. Si tu savais tous les plans qu’Alya et moi avons imaginés pour que je surmonte ma timidité et que je finisse enfin par lui avouer mon amour…
Chat Noir s’arrêta et la regarda sans un mot.
Marinette lui adressa un léger sourire.
— Ça a été de très belles années.
— Oui. Je suis sûr que ça l’a été pour eux aussi. Tu sais, parfois, quand on est plus jeune, on s’embrouille pour des choses qui nous paraissent énormes sur le moment. Et puis, avec un peu de recul et une vraie discussion, on finit par se dire que ça n’en valait peut-être pas la peine et que l’amitié est plus importante.
— Je suis globalement d’accord avec toi. Mais parfois, les choses vont beaucoup trop loin pour que tout puisse redevenir comme avant.
Chat Noir allait répondre lorsque la porte de la chambre de Marinette s’ouvrit brusquement.
— Ma petite chouquette ! Je suis rentré aussi vite que j’ai pu pour venir t’aider !
Son père gravit les dernières marches avant de regarder autour de lui.
— Tu as avancé beaucoup plus vite que je ne l’ima…
Il s’interrompit en plein milieu de sa phrase lorsqu’il aperçut Chat Noir, debout au milieu de la chambre.
— Oh… Je vois que tu as eu de l’aide.
Marinette se redressa.
— Oui ! Papa, je te présente Chat Noir. Chat Noir, voici mon père !
Ils se saluèrent d’un signe de tête, et Marinette reprit aussitôt avant que l’un ou l’autre n’ait le temps de parler.
— Chat Noir m’a sauvée d’une attaque de carton et, ensuite, il m’a proposé de m’aider. Mais il allait partir !
— Pourquoi ? S’il t’a aidée, on peut au moins l’inviter à dîner !
Chat Noir sourit.
— Ça aurait été avec plaisir, mais Marinette a raison. Je suis resté un peu trop longtemps et Paris a besoin de moi.
Marinette le remercia d’un regard.
— À une prochaine fois, Marinette. Tom !
Elle le salua depuis la terrasse tandis qu’il bondissait sur le toit voisin. Tom, lui, le regarda s’éloigner quelques secondes.
— Qui lui a dit que je m’appelais Tom ?