Deux ombres
Chapitre V — Rumeurs et médisances
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Les guérisseurs wyvériens allaient et venaient dans les quartiers médicaux, souvent en formant ce groupe ethnique auquel les Humains étaient difficilement conviés. Ils étaient tous plutôt jeunes – les plus âgés basés à Seliana devaient être nés il y avait de ça pas moins de cent soixante ans – et riaient allègrement, leurs oreilles pointues bougeant au gré de leurs humeurs, et leurs yeux en amande rapetissant sous les sourcils ployés.
Il était rare de les voir se mélanger aux non-wyvériens de ce côté-ci de Seliana, à part quelques rares exceptions peut-être. Souvent, le sentiment était réciproque ; le malaise engendré par une différence de sens de l’humour, ou tout simplement par l’écart de longévité entre les deux espèces menait souvent à une distanciation mutuelle. Dylis ne faisait pas l’exception, et préférait de loin faire sa vie dans son coin, à soigner ses camarades chasseurs, sans se mêler aux autres, qui qu’ils fussent. Mais cela ne découlait en rien de la différence d’espèce ; elle tenait cette même distance face aux Humains avec qui elle devait pourtant travailler, plus habituée à rester seule, loin de tous, sans quiconque pour la déranger. Pour des raisons qu’elle ignorait, elle se sentait toujours mal à l’aise en présence de ses collègues, et ce sentiment allait et venait à sa guise, s’intensifiait quelquefois pour se dissiper, sans qu’elle ne pût rien y faire.
Il lui arrivait cependant d’admirer de loin ses collègues wyvériens. De par leur grand âge, et leurs longues vies, ils accumulaient bien plus de connaissances qu’un simple Humain ne saurait acquérir. C’en était frustrant ; ils pouvaient lire tous les livres qui avaient été écrits et même les relire, sans que leurs corps ne fanassent avec les années. Les autres hommes et femmes, quant à eux, se démarquaient par des spécialisations qu’elle leur enviait. Face à eux, elle se sentait comme une campagnarde ayant simplement appris les rudiments du métier, bien que les blessés qu’elle avait remis sur pied alors qu’ils se trouvaient dans un sale état lui affirmassent le contraire. Le regret de ne pas avoir su sauver plusieurs éléments prometteurs, partis trop tôt des suites de plaies trop profondes, la hantait et l’empêchait d’aller de l’avant.
L’un des Wyvériens qu’elle admirait le plus, tous rôles confondus, était Merle, que l’on appelait aussi le Voyageur ; cet homme était arrivé à Astera avec la Première Flotte, quarante ans auparavant, et semblait encore plus jeune et robuste que les chasseurs parvenus avec la Cinquième. Ses cheveux noirs tressés en une queue de cheval laissaient apparaître ses oreilles aux bouts pointus rougis, et son armure ne laissait aucun doute planer sur son identité de chasseur. Le plus curieux détail chez lui était ses jambes fort musclées et digitigrades ; la courbure de la partie inférieure rappelait par ailleurs celle des felynes dans une moindre mesure. En revanche, cela perturbait toujours autant la jeune femme que de constater leurs mains pourvues de quatre doigts uniquement. Pour sûr, ces humanoïdes descendaient bien des mêmes ancêtres que les wyvernes que chassaient les Hommes. Voilà un petit moment qu’il leur avait rendu visite à Seliana, reparti à l’aventure dans les plaines gelées ou bien dans les déserts arides. Un autre qui manquait à l’appel…
Tirée de ses pensées par les gémissements d’Aiden, elle se dépêcha de se pencher à son chevet et de s’enquérir de ses réclamations. Ses plaies allaient en s’améliorant et se résorbaient en ne formant plus que de vilaines cicatrices qu’il faudrait continuer à traiter pour les diminuer, à défaut de pouvoir les faire pleinement disparaître. Le bois d’un petit brasero se consumait doucement, emplissant la pièce d’une délicieuse odeur de feu de cheminée. Les flammes s’élevaient faiblement, léchant les braises et l’écorce, et crépitaient, devenant une douce mélodie rassurante qui rappelait la chaleur de la chambre à coucher de l’enfance.
« Dis-moi tout, commença-t-elle en employant un ton maternel. Qu’est-ce qui t’arrive ?
— J’ai soif, articula-t-il difficilement en tournant vers elle sa tête aux traits creusés ; ses cheveux, qui avaient déjà bien poussé, lui tombaient en plus de cela sur ses yeux sombres fatigués. Est-ce que je peux avoir de l’eau ? Bien fraîche, si possible…
— Je vais te chercher ça tout de suite. Attends-moi un instant, d’accord ? »
Il acquiesça fébrilement, avant de fixer de nouveau le plafond, l’air exténué. La transpiration perlait sur son front et collait entre elles les mèches un peu trop longues. Dylis passa un linge humide, essuyant la sueur, et le glissa dans la bassine d’eau qu’elle gardait sur la table de chevet. Époussetant machinalement son tablier de chanvre, essuyant ses mains humides, elle jeta un dernier coup d’œil dans les alentours, afin d’être sûre que le convalescent ne manquerait de rien durant sa courte absence. Quitte à aller chercher de l’eau pour le désaltérer, autant en profiter pour changer celle de la bassine ; elle s’était rapprochée de la température ambiante, et n’aidait plus tellement à faire diminuer la fièvre qui avait pris d’assaut le pauvre patient. En quittant la pièce, après avoir assuré à Aiden qu’elle revenait le plus vite possible, elle se fit la réflexion qu’elle aurait peut-être dû lui administrer une nouvelle dose d’antidote, juste au cas où. La prudence n’avait jamais tué personne, s’évertuait-elle à se répéter.
Bien que toutes les chambres eussent accès à l’eau courante, Dylis préférait le plus possible remplir les carafes d’eau destinées à la consommation à la source qui approvisionnait directement le cœur du bâtiment. D’une part, elle était terriblement fraîche, tout juste récupérée de la neige fondue, et de l’autre, elle était bien plus pure que tout ce qu’il était possible de trouver dans la nature sauvage. Mais pour se rendre à la fontaine tant désirée, il fallait à la jeune femme traverser les nombreux couloirs qui menaient aux diverses chambres. Monté sur trois étages, chacun pouvant accueillir plus d’une dizaine de personnes, le dispensaire était massif, bien qu’il restât souvent vide.
Les murs de pierre et de bois, tous semblables, restaient impersonnels. Seule une petite plaquette de fer gravé indiquait le numéro de la pièce, pour peu qu’il eût fallu numéroter chacune des douze ou treize chambres par étage. Seules deux ou trois étaient de toute manière occupées ; le commandant avait jugé bon d’en bâtir autant au cas où. Au cas où quoi ? Dylis l’ignorait. La dernière grande affluence de blessés datait du temps où le Shara Ishvalda causait un chaos incomparable. Et même malgré ça, ils n’avaient pu remplir les chambres. Tant qu’ils ne finissaient pas en surpopulation de l’aile médicale, tout allait bien pour elle, après tout.
Elle croisa une de ses collègues wyvériennes affairée à panser les plaies d’un chasseur de la Quatrième Flotte qui aurait mieux fait d’avoir froid aux yeux ce jour-là, et ayant à peine jugé bon de fermer la porte de la chambre dans lequel elle le recevait tant cela parut bénin. Ce n’était, à première vue, rien de bien méchant, mais la grimace que fit l’homme alors que la guérisseuse appliquait une pommade sur une griffure laissait comprendre que ça n’avait rien d’agréable.
La jeune femme sourit. Certains faisaient les fiers, mais se comportaient comme de vrais gamins lorsque venait l’heure de se soigner, au point qu’ils ne venaient même pas pointer le bout de leur nez ici. Elle repensa alors aux nombreuses cicatrices qui décoraient les bras bronzés de l’amiral. Les petites striures blanches s’étaient accumulées au fil des années et formaient désormais une toile, comme des tatouages gagnés au fil de ses combats contre les bêtes les plus féroces. On racontait qu’il avait déjà affronté un rajang enragé à mains nues. Était-ce vrai ? Dylis misait plutôt sur des rumeurs entretenues par l’allure un peu sauvage de Cornell. Certes il était assez borné pour partir sur le terrain sans armes, mais elle l’avait quelquefois surpris à danser avec son fidèle marteau dans l’aire d’entraînement en périphérie d’Astera, lorsqu’elle se rendait dans la Forêt Ancienne pour récolter quelques ingrédients.
L’image du corps de Uthyr qu’elle avait pu observer lorsqu’elle l’avait soigné lui revint alors en mémoire. Si l’on oubliait ces trois grandes balafres qui barraient son torse, il n’avait pas tant que cela été marqué par ses affrontements avec les prédateurs. Il y avait bien de nombreuses coupures sur les avant-bras majoritairement, et cette longue trace qui griffait son œil gauche, mais à part ça, il semblait plutôt bien préservé. Il était relativement jeune, il devait approcher lui aussi de la trentaine, et il n’était, au final, qu’au début de sa carrière. Certes, il avait affronté à lui seul le Xeno’Jiiva, et achevé le Shara Ishvalda – ce qui n’avait pas été une mince affaire, avaient témoigné son assistante, Efa, et la vieille traqueuse, Heulwen – et cela relevait de l’exploit pour quelqu’un de si « peu » expérimenté comparé au commandant Gareth ou à l’amiral Cornell. Comme beaucoup d’autres, il avait réellement débuté sa carrière de chasseur en arrivant dans le Nouveau Monde. L’Étoile de Saphir était décidément quelqu’un de très particulier, et cela ne s’arrêtait pas à juste son mutisme forcé. Pour peu, Dylis l’estimait plus que raison.
Tout en empoignant une des cruches de terre cuite qui patientaient sur une étagère, Dylis se prit à penser qu’il valait mieux que le concerné cessât ses enfantillages et parlât comme tout adulte raisonnable et sensé. Mais elle se reprit presque aussitôt tandis que la cruche trempait dans le petit bassin où coulait en continu de l’eau issue des sources voisines. Après tout, qui était-elle pour lui reprocher ses choix de vie et lui faire de tels commentaires ? Ce n’était pas comme s’ils étaient proches ou quoi que ce fût, bien au contraire. Et en plus de cela, elle-même n’agissait pas de manière exemplaire, à rester le plus souvent seule dans son coin ou bien à se révéler acerbe face à ceux qu’elle considérait pourtant comme ses amis. La jeune femme secoua la tête et essuya doucement les côtés de la cruche qui dégoulinaient. Elle entreprit de vider la bassine dans une cuve destinée aux eaux usées et de la remplit à son tour en y versant l’eau de la cruche, et de répéter l’opération autant de fois que nécessaire, avant de disposer les deux récipients pleins sur un plateau de métal robuste, qui lui facilitait grandement le transport.
Alors qu’elle s’apprêtait à repartir voir Aiden, elle entendit des voix qu’elle reconnaissait, ainsi que des rires appuyés.
« Attends, je ne t’ai pas dit la meilleure, dit une première femme. Celle-là je la tiens de Brithroth.
— Ce saoulard ? répondit une seconde. Il me fait honte.
— Tu sais, quand son assistante, là, Efa, a pris congé de lui pour suivre une piste de son côté, il a un peu été assisté par celle de l’estropié.
— Je me souviens de ça. Et ?
— Eh bah figure-toi qu’elle s’est pas juste contentée de l’assister dans la chasse. Tu vois ce que je veux dire. »
Les deux partirent dans de vifs éclats de rire à peine retenus. Dylis sentit ses joues s’empourprer, un peu gênée d’entendre parler de la vie intime de ses collègues et comparses dans de telles conditions, mais sentait une rage bouillonner en elle au simple fait de savoir Aiden surnommé aussi méchamment. Certes, c’était la vérité, mais il y avait l’art et la manière…
Elle se reprit bien vite, pour confronter les deux indiscrètes – une femme aussi pâle que la glace et une Wyvérienne d’au moins une tête de plus – qui parlaient avec peu de respect des histoires qui pouvaient tourner autour de sa colocataire et du partenaire de celle-ci qu’elle appréciait tout autant.
« Vous n’avez pas honte de rapporter les mensonges d’un ivrogne avéré ? gronda-t-elle en fronçant les sourcils et en leur adressant un regard assassin, bien qu’elle ne crût pas un instant à son air intimidant. Vous feriez mieux de retourner à vos blessés, ça vous apprendra à propager des rumeurs infondées.
— Tu peux parler. Tu fais rien à part traîner avec l’estropié.
— Aiden, parce que c’est son nom, à cet estropié comme vous l’appelez, m’a été confié par Sadie, son assistante, elle-même. Parce que figurez-vous qu’ils sont unis, pas juste pas la chasse. »
Si elle n’avait pas été un minimum maîtresse d’elle-même, elle aurait probablement laissé s’échapper de ses mains le plateau, laissant tomber la cruche ou la bassine, et qui savait quels dégâts cela aurait pu causer. Sa voix avait d’ailleurs décidé d’être un peu plus libre qu’à l’ordinaire, et s’était faite plus aiguë et perçante ; à coup sûr, on l’avait entendue depuis l’autre bout de la ville-colonie. Difficile de se maîtriser lorsque l’on osait rarement défier et confronter autrui. Dylis était plutôt du genre à fuir les conflits, et voilà qu’elle était celle qui l’amenait. Elle détestait cela, mais fit de son mieux pour garder la face. La poitrine bombée et l’air fier, elle les dévisageait avec colère mais, en réalité, elle brûlait de honte. Elle exécrait se faire savoir et affirmer ses positions et convictions. Mais elle ne pouvait juste pas laisser passer cela.
« Et puisque vous parlez de lui aussi, figurez-vous que Uthyr n’est pas un de ces hommes qui forniquent avec la première personne venue, ajouta-t-elle au comble de la colère. C’est un homme de principe.
— C’est pour ça que tu es frustrée qu’il soit toujours avec son assistante ? »
L’insinuation de la Wyvérienne la frappa et la laissa muette un instant. Comment osait-elle parler de choses d’une manière aussi frivole et blessante ? C’était tout autant surprenant que, d’ordinaire, les collègues qu’elle avait côtoyés restaient plutôt discrets et timides lorsqu’étaient abordés les sujets des relations intimes et charnelles. Mais ces deux-là, Wyvériennes ou non, faisaient fi de la bienséance et évoquaient cela comme s’il s’était agi de la météo ou de la température extérieure. Et puis, pourquoi lui demander cela, à elle ? Ce n’était pas comme si Dylis avait eu la moindre relation avec le chasseur autre que celle d’une guérisseuse et de son patient ; c’était à peine si elle l’avait côtoyé en dehors de cela ! Et ce n’était pas comme si elle avait souhaité plus. La solitude lui convenait dans tous les cas, surtout que la présence de Uthyr ne la mettait guère à l’aise.
« Dans aucun cas il ne s’approcherait de femmes comme vous, » cracha-t-elle avant de tourner les talons, revenant sur ses pas dans les couloirs du bâtiment, le plateau fermement maintenu entre ses mains tremblotantes.
Leurs ricanements mauvais flottèrent jusqu’à ses oreilles encore quelques instants, puis se turent. Une seconde de plus en leur présence et elle aurait probablement craqué face à elles et fui. Elle sentait ses jambes se défiler, toutes molles, répondant à peine à ses ordres. La gorge sèche, elle peinait à déglutir et elle sentait son cœur battre à toute vitesse, cognant dans sa cage thoracique bien trop petite pour lui. Elle se décomposait seconde après seconde.
Voilà une des raisons pour lesquelles elle n’appréciait guère autrui, Wyvériens comme Humains, collègues ou non. Certains individus étaient particulièrement ignobles et s’amusaient grandement à parler en mal de leurs camarades. Le monde ne pouvait être un rassemblement de personnes s’appréciant les unes les autres, c’était un fait, mais il semblait difficile d’être doté du bon sens qui empêchait de médire aussi aisément les autres. Dylis s’était fait une raison et avait accepté que l’on pût insulter à demi-mot d’autres résidents de Seliana, d’Astera ou de partout ailleurs. Pourtant, elle avait rarement était visée d’aussi près par ces railleries dont elle se serait bien passée et elle n’appréciait aucunement voir des proches connaissances être la cible de celles-ci. À choisir, elle aurait préféré prendre le blâme pour eux et être l’unique sujet de moquerie, au moins pour épargner à Sadie et Aiden ce désagrément – et aussi à Uthyr, qui devait sûrement entendre de belles choses être racontées dans son dos par ceux qui le jalousaient.
La jeune femme grommela quelques jurons à leur égard, quelque chose au sujet des oreilles pointues de l’une et du teint blafard de l’autre, et ne vit pas la forme duveteuse qui s’imposa face à elle. Elle manqua de peu de lui rentrer dedans et de renverser son lourd plateau ; par chance, elle corrigea son erreur tant bien qu’assez vite.
« Pardon, souffla-t-elle en tentant de son mieux de ne pas perdre plus d’eau que ce qui avait déjà débordé de la cruche et de la bassine. Je ne vous avais pas vu. »
En levant le nez, Dylis reconnut l’air renfrogné habituel de l’Étoile de Saphir. Ses lèvres se pincèrent tandis qu’elle chercha comment s’entretenir avec lui. D’autant plus que cette fois-ci, contrairement à d’ordinaire, elle devinait un sentiment de contrariété chez lui. Elle fit rapidement le lien avec la discussion qu’elle avait eue avec ses camarades quelques instants plus tôt. Mince. L’avait-elle entendue ? Peut-être avait-il mal interprété ses paroles. Peut-être l’avait-elle froissé.
« Attendez-moi ici, je reviens. À moins que vous ne vouliez voir Aiden ? »
La question était sortie tout naturellement, et ce ne fut qu’une fois qu’elle l’eût prononcée que Dylis réalisa pleinement ce que cela signifiait. Elle garda toutefois le peu de constitution qu’il lui restait, tandis que les yeux de l’homme – celui de couleur noisette comme son voisin grisâtre – regardèrent tour à tour Dylis, le sol, puis la porte de la chambre qui se trouvait à deux pas de là. Il finit par acquiescer, mais quelque chose sur son visage – bien qu’il fût difficile pour la jeune femme de mettre le doigt sur quoi en particulier – lui laissait croire que cela n’avait pas été son intention première.
« Il sera ravi d’avoir de la visite de la part d’un ami, lui sourit-elle. Venez. »
Elle poussa doucement la porte. Toute son agressivité et toute son irritation étaient retombées, elle s’était immédiatement calmée en voyant l’imposante stature du chasseur qui rôdait dans l’aile médicale. Ce devait être à cause du respect qui était dû à un homme d’une telle prestance, ou bien l’envie inavouée de paraître amicale, sympathique, alors que rien ne l’y obligeait. Elle n’avait aucun compte à lui rendre, après tout.
Dans la chambre, le blessé n’avait pas bougé, toujours étendu sur son dos, le visage tourné vers le plafond. Ses yeux clos s’ouvrirent pour constater les visiteurs, et il sourit faiblement en remarquant la silhouette de Uthyr aux côtés de Dylis. Cette dernière déposa son plateau sur une table, s’empressant de remplir un verre de l’eau fraîche de la carafe et de l’apporter à son patient, qu’elle aida à se redresser.
« Voilà pour toi, Áedán, murmura-t-elle en posant sur ses lèvres le bord du verre, qu’elle fit peu à peu basculer. Bois doucement, tout doucement…
— Merci, exhala le rouquin lorsqu’il eut fini d’avaler goulument la boisson. Ça fait du bien…
— Est-ce que tout va bien ? Tu as besoin d’autre chose ? »
Il fit non de la tête ; elle se contenta de poser le verre sur la table de nuit et de disposer à côté de ce dernier la carafe encore bien remplie. Elle fit un rapide aller-retour jusqu’à la table pour récupérer la bassine d’eau qu’elle amena près du lit et dans laquelle elle trempa de nouveau un linge pour le poser doucement sur le front d’Aiden, qui la gratifia d’un autre sourire, bien que ses yeux n’exprimassent guère autre chose que de la fatigue et de la souffrance.
Il se réinstalla mieux dans le lit, bougeant le moins possible ses bras par peur de réveiller la douleur de ses doigts et de ses mains, et tourna les yeux vers Uthyr, qui était resté dans un coin de la pièce les bras croisés sur le torse, adossé au mur. Il avait juste patienté en les observant, et lorsqu’il remarqua que son camarade de flotte le regardait, il lui adressa un sourire maladroit. Ce n’était pas simple pour lui non plus de voir Aiden dans cet état, il fallait le comprendre. Il n’avait pas même pris le temps d’ôter manteau et bonnet.
« Toi aussi tu es venu voir ton ami estropié ? rit amèrement le rouquin. C’est bon, j’ai pas besoin de voir votre pitié. Sadie me suffit.
— Ne dis pas ça, rassura Dylis en luttant pour ne pas détourner le regard. Il faut que tu voies tes amis, ça te changera de moi. Tu dois en avoir assez de toujours m’avoir avec toi. »
Uthyr se rapprocha et posa gentiment sa main sur l’épaule de son ami, un sourire des plus réconfortants dessiné sur son visage. C’était sa manière à lui de rassurer le pauvre blessé qui vivait difficilement la situation.
« Ça m’apprendra à m’attaquer à un tobi-kadachi vipère sans les protections adéquates, fit-il avec amertume. Ça change de la belle époque où c’était moi qui l’empoisonnais pendant que vous l’assailliez, toi et Randall… Peut-être aurais-je eu plus de chance si j’avais été l’Étoile de Saphir. On dirait que le destin te guide et te sauve à chaque fois. Je suis pas né sous la bonne étoile, c’est tout. »
Dylis jeta un regard désolé au visiteur ; elle aurait aimé qu’il n’eût pas à vivre une des mauvaises passes du blessé. Surtout qu’il n’était peut-être pas venu pour ça dans un premier temps. Ce ne devait pas être très agréable pour lui de constater l’état déplorable de son ami et camarade de chasse. Elle savait qu’ils avaient déjà affronté plusieurs monstres ensemble, côte à côte, et s’imaginait que voir un compagnon dans une telle situation devait serrer le cœur.
Par chance, Sadie arriva à ce moment-là, frappant doucement à la porte, et entrant silencieusement dans la chambre. En la voyant, la mine d’Aiden s’illumina, et il sembla oublier, l’espace de sa visite, le mal qui le rongeait peu à peu. Son assistante avait le don de lui remonter le moral, c’était particulièrement touchant. C’était bien là la preuve de combien il tenait à elle.
Préférant accorder à ces deux-là un tant fût peu d’intimité, Dylis s’assura que tout était en ordre et qu’Aiden ne manquerait de rien en son absence, avant de prendre congé de son patient. Elle invita dans le même temps Uthyr à la suivre, ce qu’il fit sans hésitation. Étonnamment, pour une fois, il lui obéissait sans protester de quelque façon que ce fût. Si l’ambiance n’avait pas été submergée par un sentiment de malaise face à Aiden, peut-être se serait-elle permise de lui faire une remarque à ce sujet. Quelque chose qui sonnerait probablement comme : « Quand je vous ordonne de ne pas bouger pour que vous alliez mieux, vous désobéissez, mais quand je vous dis de me suivre hors d’une pièce, tout de suite vous allez dans mon sens ! » ; elle retint un petit sourire à cette pensée, espérant qu’il ne vît pas ses lèvres se tordre bizarrement.
Quoi qu’il en fût, ils se retrouvèrent seule à seul dans le couloir. Épuisée par cette vague d’émotions désagréablement inutiles, la jeune femme s’adossa au mur, se donnant le temps de souffler un peu, et lui proposa, sans trop réfléchir, de se joindre à elle pour aller se désaltérer ailleurs, loin de ce maudit bâtiment qui lui déplaisait tant en ce moment.
« Ma journée est finie, de toute manière, ajouta-t-elle, alors autant en profiter pour aller boire un verre. J’aurais bien besoin d’un remontant. Si vous voulez m’accompagner, vous êtes le bienvenu. »
Il acquiesça, toujours dans ce silence qu’il gardait éternellement et, en quittant l’aile médicale, ils croisèrent les mêmes femmes que celles que Dylis avait entendues ricaner plus tôt. Elles lui jetèrent un regard en coin en constatant l’homme qui l’accompagnait, et s’esclaffèrent de nouveau. L’une d’elle murmura même quelque chose que la jeune femme préféra ignorer, bien qu’elle eût facilement compris cette pique qu’on lui envoyait. Elle n’avait, de toute façon, pas envie de les confronter, elle avait déjà donné.
« Dites, fit-elle alors soudainement sans davantage réfléchir aux sens de sa question, vous m’attendiez tout à l’heure, non ? »
Il ne pipa mot, ni ne bougea sa tête, fixant continuellement un point devant lui alors qu’ils avançaient à travers les couloirs ; cela correspondait, aux yeux de la jeune femme, à une réponse positive, bien qu’elle ne sût que faire de cette information. En enfilant son épais manteau, lorsqu’ils approchèrent de la sortie, Dylis poursuivit.
« Je suis désolée que vous les ayez entendues tout à l’heure. Je veux dire, à propos de ces rumeurs entre vous et Sadie… »
Il haussa les épaules. L’air indifférent qu’il affichait était surprenant. Se moquait-il de ce qui se racontait à son sujet ? C’était plutôt logique, puisque c’était ce qu’avait dit Efa la dernière fois qu’elle l’avait vue. Un tel détachement était louable ; elle l’enviait presque.
« Je me doute bien qu’elles racontent ça par pure jalousie, et que vous n’êtes pas comme ça, ajouta-t-elle en jetant des regards discrets vers son visage, espérant repérer un tic qui lui indiquerait une quelconque émotion pouvant trahir son impassibilité. Elles ne viendront sûrement pas le faire d’elles-mêmes, alors je vous prie d’accepter leurs excuses… »
Il ouvrit la porte, et une bourrasque glaciale les frappa soudainement. Sortir du bâtiment releva de l’exploit tandis qu’ils avançaient péniblement à travers le blizzard qui s’était abattu sur Seliana. En passant près du vaporium, ils virent le vieux Wyvérien, technicien en chef de son état, qui se battait avec ses machines pour les faire décemment fonctionner. Uthyr s’approcha de lui dans un crissement de neige et vint lui prêter main forte, sous le regard observateur de Dylis, appuyant sur divers boutons et actionnant les manivelles bien trop lourdes pour le vieillard engourdi.
Un mal-être gagnait la jeune femme. Elle commençait à ressentir une forme de pitié pour cet homme, au-delà du respect qu’il lui inspirait pour ses prouesses audacieuses. Il avait beau être l’Étoile de Saphir, l’homme qui avait vaincu presque à lui seul le Xeno’Jiiva et le Shara Ishvalda – ces deux monstres ayant été jusqu’alors des espèces non recensées, ajoutant toujours plus de prestige à l’exploit – faisant ainsi de lui le premier Homme et premier chasseur à avoir fait la rencontre de ces créatures, il semblait à ce moment-là appeler sa clémence. Il était parti de rien, simple chasseur audacieux de l’Ancien Monde, et avait gravi les échelons les uns après les autres, poussé par des motivations qu’il gardait secrètes, ne pouvant les partager avec qui que ce fût.
Et malgré tout cela, malgré sa réussite qu’il ne devait qu’à sa robustesse et à son courage – et probablement aussi à son caractère un peu borné, tant il ne s’arrêtait jamais, et ce alors que ses camarades l’appelaient sans cesse à se calmer n’était-ce qu’un peu – il n’était pas respecté et admiré de tous. C’était surprenant. Autant, que certains ne ressentissent qu’une indifférence en ce qui le concernait n’étonnait guère Dylis – elle en avait longuement fait partie jusqu’à ce qu’elle dût s’occuper de lui –, autant le fait que d’autres le méprisassent au point de raconter de telles sornettes à son sujet la plongeait dans un désarroi total. Grâce à lui et tant d’autres, le Nouveau Monde avait évité la destruction de peu. Une telle attitude n’était-elle pas un peu étrange ? Une simple jalousie ne pouvait expliquer ce ressentiment que certains éprouvaient envers Uthyr.
Oui, c’était bien de la pitié. On salissait son nom, et sa seule manière de répondre aux provocations, lui qui détestait sortir de son silence autrement qu’en riant, était d’ignorer ses détracteurs. Son malaise s’intensifia, et elle sentit sa tête lui tourner. Voilà qu’en croisant son regard, elle sentait son ventre se nouer. Elle détourna immédiatement les yeux, incapable de se concentrer sur le visage de l’homme.
« Désolée, souffla-t-elle lorsqu’il revint vers elle après en avoir fini avec les machines chauffantes du vieillard. Je ne me sens pas très bien. Je vais rentrer chez moi. »
Il sembla à la fois surpris et quelque peu déçu. Mais, comme toujours, il ne pipa mot.
« On se rattrapera une autre fois, c’est promis, » ajouta Dylis en joignant les mains pour l’implorer gentiment, avant de tourner les talons et de se hâter de retourner vers le bâtiment réservé aux individus banals, comme elle.
En se retournant une dernière fois, elle vit Uthyr attendre quelques instants dans son incompréhension, puis finir par hausser les épaules avant de repartir vers la Grand-Salle. N’était-il pas parti pour boire un verre à l’origine ? Seul ou accompagné, il n’y voyait vraisemblablement aucune différence.