Deux ombres

Chapitre 7 : Allées et venues

4059 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 25/07/2021 23:48

Chapitre VII — Allées et venues


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Depuis leur brève rencontre dans le givre éternel lors de la chasse du premier et de la cueillette de la seconde, Uthyr et Dylis ne s’étaient pas revus une seule fois. Cela devait faire plus ou moins deux semaines que chacun faisait sa vie de son côté, se croisant à de très rares occasions, et c’était pour le mieux aux yeux de la jeune femme. Déjà, il avait fallu attendre longtemps après la « mésaventure » dans l’aile médicale – les concernées avaient fini par s’excuser, semblait-il, tout du moins c’était ce qu’avait cru entendre la jeune femme – avant qu’elle ne le croisât en pleine partie de chasse.

Elle avait plusieurs fois eu droit à la visite de Máel, venu s’enquérir de l’état de santé d’Aiden. Ce dernier avait fini par pleinement se remettre en forme et quitter sa chambre l’avant-veille ; ne subsistaient plus que ses cicatrices et ses mains atrophiées comme seuls témoins de son long combat contre le poison. Une petit groupe de recherche avait été créé pour trouver une manière de lui permettre de se battre à nouveau ; mécaniciens, forgerons et alchimistes travaillaient ensemble dans l’espoir de construire des prothèses articulées pouvant répondre aux stimuli envoyés par le cerveau du chasseur, bien que certains – pour ne pas dire la plupart – fussent pessimistes quant à la possibilité de réaliser un tel projet. Dylis partageait honteusement leur avis ; seul un miracle saurait apporter la solution parfaite, et ce miracle était parti on ne savait où. Sadie restait à ses côtés, peu lui importait où il se rendait, et la rumeur évoquait une cérémonie imminente pour officialiser leur union. Forcément, cela agitait la petite ville coloniale qui n’avait pas connu de grands événements depuis la célébration de la victoire de Uthyr sur le Shara Ishvalda, soit près d’un mois auparavant.

Lorsqu’elle profitait du calme de la cantine – ce qui était très rare avec les nombreuses chasses organisées ces derniers jours – lors de ses dîners, Dylis prenait tout son temps pour déguster un bon petit plat en observant le mouvement de Seliana. Quelquefois, l’amiral venait lui payer une petite visite, plus ou moins officiellement, et discuter de tout et de rien. Leur forte amitié avait fait tomber depuis bien longtemps les barrières entre eux et, même si Cornell était presque aussi important que le commandant d’Astera dans la hiérarchie, elle se permettait d’être plus familière qu’elle ne pouvait l’être avec quiconque sur cette immense île. Il lui parlait de ses problèmes de santé divers, elle le conseillait et, en retour, il tendait une oreille bienveillante lorsqu’elle évoquait son mal du pays ou ses divers questionnements intérieurs. C’était presque comme s’ils connaissaient tous les petits secrets l’un de l’autre. Presque, oui. Certains mystères devaient rester étouffés.

« Crois-tu qu’Aiden se remettra pleinement ? » lui demanda-t-il ce soir-là.

C’était le sujet phare du moment. Depuis que le chasseur avait quitté l’aile médicale – après pas moins de quatre semaines entières passées là-bas, alité –, tous ne parlaient plus que de lui. Pourtant, déjà bien avant cela, alors qu’il luttait encore contre le poison et les infections, son nom revenait souvent sur les lèvres tandis que beaucoup s’interrogeaient sur son sort.

« Il a l’air de tenir le coup. Moralement j’entends, répondit-elle en sirotant un verre d’hydromel qui vint réchauffer son corps. Je lui ai demandé de venir me voir de temps en temps pour surveiller. Máel craint qu’il ne supporte pas son infirmité. On a déjà eu ça, des cas de chasseurs qui se suicident parce qu’ils ne peuvent plus vivre à cause de leurs blessures, ajouta-t-elle en plantant sa fourchette dans un morceau de viande bien juteux avant de le porter à sa bouche et de le mâcher. J’ai vu ça dans les archives, à Astera, et un peu au village à l’époque. Vu son jeune âge et son potentiel, ce serait bien dommage. Du gâchis, même.

— C’est notre devoir de chasseurs, lâcha Cornell en secouant les épaules, un rire doux s’échappant de sa gorge. Certains préfèrent mourir au combat plutôt que de finir à la solde des autres. L’idéal est de ne pas craindre la mort.

— Et est-ce qu’un homme comme toi, qui a déjà affronté des rajangs à mains nues, la craint, la mort ? »

Il rit plus fort, cette fois-ci faisant presque trembler le mur pourtant épais auquel s’était adossée la jeune femme.

« La seule chose que je crains, c’est le courroux de ma femme lorsque je rentre un peu trop tard pour aller me coucher. Même les rajangs enragés ont peur d’elle, j’en suis sûr. »

Elle manqua de s’étouffer à ces mots ; elle toussota afin de faire passer le morceau de légume qui lui était resté en travers de la gorge et dut boire quelques gorgées pour réhydrater sa pauvre trachée qui la faisait souffrir.

Le reste du repas aurait pu se dérouler d’une manière fort agréable. Elle aurait pu continuer à discuter avec Cornell tout en dégustant ce délicieux steak de pachyderme qui avait soigneusement été préparé, mais le destin en avait décidé autrement. Alors qu’elle portait à ses lèvres un autre morceau trempé dans une purée de légumes délicatement assaisonnée, un Wyvérien vint la chercher et sembla même surpris de la voir en aussi bonne compagnie. Pourtant, tous et toutes connaissaient son amitié de longue date avec l’amiral, mais force était de constater que cela en étonnait toujours.

« Quelqu’un te demande pour une auscultation. Apparemment ça ne peut pas attendre. »

Dylis lâcha un long soupir, et tendit son assiette à l’amiral.

« Finis-la, j’aurais sûrement plus faim après le travail. À moins que ça ne te gêne de manger dans mon assiette ? sourit-elle en plissant les yeux.

— On est plus à ça près, ricana-t-il en lui tapant gentiment dans le dos alors qu’elle passait près de lui pour quitter les lieux. Je t’attends pour le digestif par contre !

— C’est ça ! fit la jeune femme en retour. Tu vas sûrement m’attendre longtemps ! »

Elle lui fit un signe de la main pour le saluer, et se hâta de rejoindre son lieu de travail. Plus le temps passait et plus elle songeait à réclamer une chambre là-bas pour y vivre tranquillement. Au moins, elle n’aurait plus à partager ses quartiers avec Sadie et d’autres assistantes ou chasseuses qui, parfois, rentraient tard après une soirée passée avec leurs compagnons. Elle se fit une petite note, quelque part dans sa mémoire, entre deux recettes de remèdes, espérant s’en souvenir lorsqu’elle reverrait le commandant de Seliana pour en aborder le sujet.

Elle se dépêcha, une fois dans l’aile médicale, d’enfiler son tablier de travail en chanvre rêche brodé et de se laver les mains dans la source. L’eau glacé la fit frémir, mais la friction avec le pain de savon puis le bout de tissu servant à essuyer la peau après rinçage la réchauffa suffisamment pour que cela fût supportable. En quelques pas elle se retrouva dans une des chambres, celle où on lui avait dit qu’on l’attendait, et salua machinalement son patient tardif.

« Qu’est-ce qui vous amène à cette heure-là ? » demanda-t-elle en attachant ses cheveux en un chignon relevé.

Elle s’interrompit en constatant que la réponse ne lui venait pas oralement. Tournant soudainement son visage vers son interlocuteur silencieux, et manquant de se faire un torticolis au passage, elle constata qu’il n’était autre que Uthyr, en personne. Lui qui s’était fait discret et qu’elle avait soigneusement évité en limitant ses interactions avec lui – la gêne de cette histoire avec ses collègues ne l’avait toujours pas quittée –, voilà qu’il venait l’assaillir sans lui donner de possibilité de s’échapper. Une fois la surprise dissipée, ce fut un renfrognement qui la gagna, étonamment.

Lorsqu’il vit qu’elle l’observait et attendait une réponse, il leva ses mains dévêtues – il ne portait qu’une tenue de civil, son manteau reposait sur un meuble dans un coin de la pièce – et commença à faire des signes divers et variés, que Dylis mit un temps à comprendre. Plutôt que de briser son silence de sa voix, il avait visiblement fait le choix d’employer la langue des signes. Ingénieux stratagème ; elle s’étonna même qu’il la connût, elle n’était que très peu employée par ici, ni même à Astera. Et elle s’étonna davantage encore qu’elle-même se souvînt assez des signes pour saisir ce qu’il lui racontait, tant elle n’avait pas communiqué dans cette langue depuis des années, depuis le décès d’un grand-parent atteint de surdité.

Il lui fit ainsi comprendre qu’il avait commencé à ressentir une forte douleur au poignet, qu’il supposait être un début de tendinite. Se faire déranger en plein repas, si tard, pour ça, cela irritait la jeune femme, mais le travail n’avait pas d’heure. Certains chasseurs adoraient sortir de nuit pour aller capturer ou tuer certaines bêtes, et il lui était déjà arrivé d’être réveillée en plein sommeil réparateur pour s’occuper d’un abruti qui s’était souvenu de l’emplacement de son piège au moment où il avait posé son pied dessus.

« Allons bon, faites-moi voir ça. »

Elle palpa doucement le poignet, restant attentive à ce qu’elle sentait au bout de ses doigts, tout en prenant garde aux réactions de l’homme assis face à elle. Sa peau était étonnamment chaude, bien que la température de la pièce ne fût pas entretenue par un brasero comme celles où reposaient les patients de longue durée. Les mimiques qu’il adoptait lorsqu’il tentait faiblement de dissimuler son embarras et sa douleur étaient très amusantes aux yeux de Dylis qui l’étudiait innocemment. Un sourire s’afficha sur ses lèvres, et elle se reprit presque aussitôt en le faisant disparaître. Ce n’était décidément pas la bonne posture à adopter face à un patient. D’autant plus qu’elle ne savait toujours pas comment se comporter avec lui à cause de ces maudites femmes et de leurs sottises. Mais il y avait quelque chose de curieux quant à l’attitude du chasseur, qui semblait vouloir se donner un air d’homme intouchable et original tout en étant dans le même temps très expressif dans ses moments de faiblesse.

« Je vais vous appliquer de la pommade. Je vais vous en donner un pot, il faudra en mettre matin et soir. Buvez beaucoup – de l’eau, qu’on soit d’accord – et reposez-vous. Limitez vos chasses, ce doit être votre épée lourde qui vous cause ces douleurs. Si ça persiste encore dans sept jours, revenez et j’étudierai votre cas plus en profondeur. »

Il la remercia en souriant et en hochant la tête, et quitta les lieux après avoir remis son épais manteau, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’une écharpe de laine tout aussi fournie qu’il enroula soigneusement autour de sa gorge.

Dylis l’observa disparaître dans la nuit glacée, adossée à la porte d’entrée du bâtiment, prise dans une sorte de rêverie en contemplant sa silhouette. Lorsque l’obscurité l’eut pleinement avalé, elle tourna les talons et alla ranger la pièce où elle l’avait ausculté quelques instants plus tôt mais, aussi bien gagnée par la fatigue que par une simple flemme de retourner dans ses quartiers, elle finit par s’étendre sur le lit où il s’était assis. Tant pis, le rangement attendrait le lendemain. D’autant plus que la pièce était déjà réchauffée par les bougies, et il y faisait trop bon pour affronter à nouveau les températures fraîches de la nuit. Tant pis pour Cornell, il devrait prendre son digestif seul. Elle l’avait prévenu, après tout.

Elle trouva, tombé au sol, le bonnet de fourrure que devait porter Uthyr à son arrivée, et le mit dans un coin de la pièce en se jurant de le lui rapporter le lendemain. Les couettes vinrent lui tendre les bras, tout comme les doux rêves dans lesquels elle se plongea.

 

Après cela, Uthyr était revenu presque chaque jour dans l’aile médicale, très souvent pour des broutilles comme des égratignures dont il ne justifiait pas toujours l’origine. À chaque fois, il arrivait à un moment où Dylis était la seule personne de disponible, à croire qu’il faisait toujours en sorte de venir à ces moments-là pour la voir. Mais c’était une fausse excuse que s’inventait la jeune femme, amusée de voir cet homme, d’ordinaire si peu enclin à prendre soin de lui, se faire panser ses plaies même les plus légères. Lorsqu’on contemplait ses cicatrices qui auraient pu être évitées, on pouvait bien assez s’étonner de ce changement d’attitude vis-à-vis de ses blessures.

La première fois qu’il vint à elle, Dylis en avait profité pour lui rendre son bonnet ; il sembla à peine surpris de l’avoir oublié, comme si c’était normal de le laisser traîner à droite à gauche lorsqu’on avait constamment les oreilles à découvert. Pourtant, le froid glacial de Seliana le faisait vite sentir, mais c’était là encore un des mystères de cet homme qui, décidément, en cachait de nombreux. Elle lui avait posé plusieurs questions sur son poignet, afin de connaître la cause exacte de sa blessure, et était parvenue à la conclusion certaine que l’épée lourde était la raison de ses tourments. La tête offusquée qu’afficha Uthyr lorsqu’elle lui ordonna de ne plus prendre part à des chasses jusqu’à son rétablissement fut par ailleurs hilarante.

À chacune de ses visites – elle en compta cinq en sept jours – elle vérifiait l’amélioration de son poignet, lui faisait faire des exercices de souplesse pour jauger l’état des articulations, et constater l’évolution de sa guérison. Il repartait toujours avec un ou deux flacons de remèdes qu’elle avait préparés, et parfois quelques bandages en plus pour immobiliser lorsque la douleur était trop forte. Un soir, alors qu’elle finissait de balayer l’entrée du bâtiment, Efa vint la voir, visiblement soucieuse.

« Bonsoir, dit-elle de sa voix irritante en souriant, bien que ce sourire parût faux aux yeux de Dylis, est-ce que Uthyr est ici ?

— Je ne pense pas, je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Pourquoi donc ?

— Il n’est pas encore rentré. Et comme il revient souvent avec des onguents et des bandages ces jours-ci, je pensais qu’il était encore venu à l’aile médicale. »

Comprenant qu’elle n’aurait aucune piste à remonter en ces lieux, l’assistante du chasseur salua prestement Dylis avant de tourner les talons et de repartir à la recherche de son partenaire, qui était probablement parti se saouler avec ses camarades dans la salle commune. En fermant la porte derrière sa visiteuse, Dylis aurait presque pu parier que la jeune femme lui avait lancé un regard noir.

La dernière fois que celui que Cornell surnommait encore et toujours, et affectueusement, son « patient préféré » vint la voir, il s’était luxé l’épaule droite et entaillé la cuisse gauche. Il fut impossible pour la guérisseuse de savoir comment il avait pu se faire cela, il avait refusé de le dire ou de le signer, mais force était de constater qu’il ne faisait plus la moue lorsqu’elle désinfectait ses plaies désormais.

La jeune femme lui avait ordonné de se rendre dans la chambre numéro six, qu’elle savait parfaitement en ordre, et de l’y attendre pour qu’elle l’aidât à ôter ses vêtements pour mieux l’examiner. Lorsqu’elle le rejoignit quelques minutes plus tard, elle le retrouva empêtré avec ses nombreuses couches de tissu, incapable de s’en sortir à cause de son épaule endolorie. Le voir dans une telle situation honteuse l’amusa bien trop à son goût, et elle ne put retenir le fou rire qui la gagna. Voir une célébrité aussi prestigieuse dans cet état était parfaitement comique et incongru, après tout. Et elle seule avait la chance de pouvoir constater cela, et c’était tant mieux pour lui. Certains ne se seraient pas privés de raconter cela sur et sous tous les toits comme l’une des énièmes grandes frasques.

Elle se rendit à l’évidence que cet homme ne craignait rien. Une fois débarrassé des épaisseurs de son veston de cuir et de ses tuniques, il s’installa sur un tabouret pour que Dylis examinât son dos nu et, de fait, son épaule disloquée. Les muscles saillants étaient fort impressionnants – il fallait être drôlement robuste pour pouvoir manier avec autant d’aisance une épée lourde ou des doubles dagues, comme toute autre arme qu’utilisent les chasseurs – mais rien ne saisissait plus le regard que les nombreuses traces de ses combats passés. Une fois encore, elle eut l’occasion de jeter un coup d’œil furtif en direction des cicatrices qui barraient son torse, et c’était effrayant de se dire qu’une wyverne avait pu faire ça à cet homme sans qu’il n’en mourût. D’après ce qu’elle avait entendu dire, les cris de Uthyr avaient résonné dans toute la ville tant il avait souffert de ces plaies empoisonnées. La peau nécrosée avait laissé place à d’épaisses traces qui témoignaient de la violence du combat et de la défaite qu’il avait essuyée.

« Vous en avez eu de la chance, murmura-t-elle alors qu’elle palpait l’épaule déboîtée de son patient après avoir nettoyé, désinfecté et pansé la plaie de sa cuisse. Peu de chasseurs en sont revenus vivants, de blessures pareilles. Elles ne vous font pas mal, vos cicatrices ? »

Il acquiesça timidement, donnant presque l’air d’avoir honte de ressentir de la douleur. Quel genre d’homme était-ce donc ? C’était à croire qu’il n’y avait rien qui fonctionnait un tant fût peu « normalement » chez lui.

« Je vais vous donner ce qu’il vous faut. Malheureusement, elles commencent à dater, alors elles ne changeront probablement pas. Mais peut-être que ça apaisera votre douleur. »

Elle s’absenta un instant pour aller chercher une pommade anesthésiante dans sa réserve. À son retour, il l’attendait, toujours dans la même position. Il était étonnamment sage et docile, cela changeait de ses camarades de chasse insupportables qui ne pouvaient s’empêcher de s’agiter dans tous les sens, comme l’était Aiden autrefois. Rares étaient ceux qui se tenaient tranquilles et, à cette pensée, le visage d’un ancien camarade de la Cinquième lui revint subitement, avant de s’éclipser lorsque son devoir la rappela à l’ordre. Certains avaient été bien agréables à soigner, oui…

« Je vais vous remettre l’épaule en place. Ça va faire mal. Vous êtes prêt ? »

Elle énonça un décompte, et effectua une pression pour remettre l’articulation et l’os tel qu’ils devaient être. Uthyr réprima un cri de douleur, qui se changea en un simple grognement étouffé. Fidèle à lui-même, il n’exprimait pas grand-chose vocalement. Dylis massa ensuite la peau et les muscles, s’assurant par la palpation que tout était revenu en place, et lui donna les directives à suivre, comme celle de garder son bras en écharpe et de ne faire que peu de mouvements dans les semaines à venir pour assurer une remise en forme rapide et efficace. La tête agacée qu’il fit l’amusa une nouvelle fois, bien qu’elle eût en même temps pitié pour ce pauvre chasseur condamné à rester au camp pendant un mois sans perspective d’entraînement, après une première mise à pied à cause de son poignet.

« Quant aux cicatrices… »

Elle le fit pivoter, lui faisant désormais face. Elle ouvrit le pot contenant l’onguent, en prit une noisette sur le bout de ses doigts, et vint l’appliquer sur les vestiges d’entailles en commençant par la plus haute des trois. Elle massa le bout de celle qui s’approchait de l’épaule, et descendit le long des pectoraux, puis des abdominaux, jusqu’à atteindre les hanches du chasseur.

« Si vous savez par quel temps elles vous font le plus souffrir, vous pouvez anticiper et mettre de la pommade le matin en vous préparant. Mais puisque vous vous êtes luxé l’épaule, cela risque d’être difficile de le faire vous-même. Peut-être votre assistante pourra-t-elle vous aider ? »

Il sembla vouloir hausser les épaules, mais se ravisa finalement, comprenant probablement que cela le ferait plus souffrir qu’autre chose. Elle croisa momentanément son regard alors qu’elle s’apprêtait à s’occuper de la deuxième cicatrice, répétant soigneusement ses mouvements et descendant progressivement le long du torse de Uthyr. Il détourna rapidement les yeux, préférant visiblement fixer le mur voisin plutôt que de continuer à observer la guérisseuse au travail.

Efa entra précipitamment dans la salle alors qu’il finissait de se rhabiller, et que Dylis l’aidait à enfiler son manteau, laissant la manche droite vide, son bras ayant été maintenu immobile près de son torse par une écharpe. Son visage prit plusieurs expressions, et ce fut le soulagement qui perdura.

« Te voilà ! s’exclama-t-elle de sa voix suraiguë irritante en se ruant vers lui. Máel s’inquiétait de plus te voir ! Ton épaule va mieux ? »

Dylis voulut répondre et expliquer ce qu’il fallait faire pour que les blessures s’améliorassent au plus vite, mais l’assistante ne voulut rien entendre et la remercia en quelques mots avant d’entraîner le chasseur vers la sortie en lui tenant fermement la main.

« À la prochaine, je présume ? » lança Dylis en riant, avant que Uthyr ne disparût complètement de son champ de vision, masqué par l’encadrement de la porte.

Rangeant les pots et les linges salis utilisée pour nettoyer et désinfecter ses plaies, elle se prit à sourire. Ces deux-là formaient un beau duo, et cela n’était qu’une question de temps avant qu’ils n’officialisassent leur union, comme le faisaient presque tous les duos de chasseurs et d’assistants. Pour la première fois en vingt-huit ans d’existence, elle se dit que ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée d’avoir un peu de compagnie, comme un palico ou un assistant. Depuis que Randall était parti, elle n’avait plus aussi souvent de visites de la part d’amis, avec qui elle pouvait rire en dépit des situations lourdes.

Oui… Ce serait bien.

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