Patrocle

Chapitre 34 : Secret et intrigue

4525 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 12/02/2024 18:44

Les jours à Mycènes s’écoulaient lentement. Patrocle avait visité la cité et s’était familiarisé avec ses rues, constatant que la noblesse était très guerrière, à l'image de celle de Sparte. Les murs imposants de la cité, bâtis avec des blocs de pierre massifs, semblaient témoigner de la puissance et de la grandeur de Mycènes. Les portes de la ville, surmontées de sculptures représentant des scènes épiques, se dressaient majestueusement.

 

À l'intérieur des murs, les rues pavées étaient animées par l'activité quotidienne. Les échoppes des forgerons et des armuriers débordaient de lames étincelantes et d'armures ouvragées. Les cris des marchands sur les places de marché résonnaient, tandis que des enfants jouaient près des fontaines ornées de sculptures dédiées aux dieux.

 

Le palais royal, au sommet de la cité, se dressait comme le cœur battant de Mycènes. Ses colonnes imposantes soutenaient des architraves richement sculptées, témoignant du talent des artisans de la cité. Des gardes en armure patrouillaient aux portes du palais, prêts à défendre leur souverain.

 

Patrocle avait trouvé un équilibre étrange entre la rudesse de la vie militaire et la sophistication artistique qui caractérisait Mycènes. La cité respirait la grandeur et l'histoire, rappelant à ceux qui y résidaient le poids de leur héritage.

 

Agamemnon, depuis son accession au pouvoir, caressait l'ambition profonde d'inscrire Mycènes sur la carte du monde grec. Conscient que la voie pour y parvenir passerait par la force, il avait concentré toute son énergie à libérer son pays de son statut d'État tribal de bergers et d'éleveurs pour le hisser au rang de puissance moderne. Il avait jeté les bases d'une agriculture florissante dans les plaines, faisant appel à des ouvriers venus des îles et des villes grecques de l'Asie Mineure pour ce dessein spécifique.

 

De surcroît, il avait intensifié les activités minières, réussissant à extraire de ses mines jusqu'à mille talents d'argent par an. Il avait consolidé son autorité sur les chefs tribaux, les ralliant à sa cause à travers des luttes acharnées ou des alliances matrimoniales. Parallèlement, il avait bâti une armée d'une envergure exceptionnelle, composée d'unités d'infanterie lourde d'une redoutable puissance, d'unités d'infanterie légère d'une grande mobilité, et de détachements de cavalerie sans équivalent sur les rives de la mer Égée.

 

Patrocle ne revit pas le roi Agamemnon, depuis son départ c’était la reine qui administrait la cité, mais de ce qui était pour les affaires militaires, un général du nom de Halirrhotios supervisait la garnison de la cité. Un homme au regard farouche qui regardait Patrocle d’un mauvais œil. Mais ce dernier avec son statut d’invité du roi était accueilli avec respect malgré la réserve de certains nobles. La reine Clytemnestre, habituellement froide et impassible en public, laissait tomber ce masque une fois que la nuit jetait son voile sur le palais. C'était dans l'obscurité, loin des regards indiscrets, qu'elle retrouvait Patrocle.

 

Elle appréciait de se lover dans ses bras, de goûter à ses lèvres, de l'entendre parler tout en le regardant avec amour. Avec lui, elle se sentait libre, à la fois vulnérable et protégée. Écouter ses récits sur ce qu'il avait vu pendant la journée était un plaisir infini.

 

— Tu devrais être prudente, conseilla-t-il en caressant sa chevelure. Lorsque tu me parles devant tes conseillers, tu adoucis ta voix.

 

— Tu voudrais que je te crie dessus ? plaisanta-t-elle.

 

— Non, pas me crier dessus, répondit-il en riant également.

 

Elle l'embrassa farouchement et murmura d'une voix presque sévère.

 

— Je préfère que ce soit toi qui me fasses crier.

 

— Tes désirs sont des ordres, ma reine louve, déclara Patrocle en souriant.

 

— J'adore quand tu m'appelles comme ça, reine louve, cela sonne si bien !

 

— Peut-être préfères-tu ma reine d'amour ? proposa-t-il.

 

— C'est très niais, répliqua-t-elle en faisant une grimace. Reine louve, j'adore.

 

Elle mordilla son cou et Patrocle ferma aussitôt les yeux et poussa un soupir, la jeune femme posa sa tête sur son torse et contempla le vide.

 

— C’est toi qui dois te montrer prudent mon aimé, la cour de Mycènes est un nid de vipère. Les nobles chercheront à t’appâter ou à te corrompre.  

 

— L’un d’entre eux m’a invité demain. Lui révéla Patrocle.

 

Elle leva sa tête le regarda intriguée.

 

— Qui donc ose t'inviter ? demanda Clytemnestre d'une voix curieuse.

 

— Halirrhotios, le général qui supervise la garnison, répondit Patrocle.

 

La reine esquissa un sourire énigmatique.

 

— Halirrhotios est un homme puissant, mais méfie-toi, il n'aime pas ceux qui s'approchent de trop près de la sphère du roi. Il pourrait avoir des intentions cachées.

 

— Je resterai sur mes gardes, assura Patrocle.

 

Clytemnestre caressa le bras de Patrocle d'un geste protecteur.

 

— Sois prudent, mon amour. Les enjeux sont élevés ici, et tout le monde poursuit ses propres intérêts. Halirrhotios pourrait être un allié précieux, mais il pourrait aussi être un adversaire redoutable.

 

— Un jour je te raconterai la cour d’Egypte.

 

— Est-il vrai que les Egyptiennes se promènent la poitrine a l’air.

 

— Bien sur que non, dit Patrocle en riant.

 

Elle se souleva sur un coude et le dévisagea en souriant.

 

— N’as-tu jamais pensé devenir roi ? dit-elle en lui caressant la poitrine avec son doigt.

 

— Je ne veux pas être roi, répliqua-t-il en abandonnant son sourire.

 

— Tu est prince, tu as du sang royal pourquoi ne pas réclamer ce qui est tiens ? Après tout tu es l’héritier de ton père, et d’après ce que tu m’as raconté, ta mère n’a aucun droit sur le trône de Locride.

 

— Devenir roi n’est pas à la portée de n’importe qui, dit Patrocle après un moment de silence. Un roi doit mentir, tricher, donner d’une main et reprendre de l’autre. Dire une chose et en penser une autre également. Et moi je ne sais faire cela, je regarde mon ennemi dans les yeux l’épée ou la lance au poing, et cela n’est pas une qualité de roi.

 

— Mon aimé, les champs de bataille ne sont pas plus nobles que ceux que nous connaissons dans une cour. Et puis je t’ai observé depuis que tu es ici parmi nous : le meilleur de toi-même surgit sans hésiter et s’adapte à la situation, tu ne surestimes pas tes capacités, et tu ne sous estimes pas ceux de ton ennemi, tu as le silence du lion calme, et sa férocité quand il rugit. Voila pour moi les qualités d’un grand roi.

 

Elle se pencha sur lui et l’embrassa.

 

— Et voila pourquoi j’ai aimé ce Patrocle-là, enfouis en toi et qui ne demande qu’à se faire connaître.

 

Patrocle garda le silence et la jeune femme décida d’en rester là. Mais il lui caressa doucement le visage.

 

— Je vais y réfléchir, déclara-t-il enfin. Et sache que moi aussi j’aime la Clytemnestre qui s’ouvre à moi, aussi sage que belle.

 

Clytemnestre sourit en passant ses cuisses par-dessus ses jambes.

 

— Nous sommes tous des étoiles en attente de briller dans notre propre constellation. Mais prends garde ! ajouta-elle taquine, cette Clytemnestre n’est pas aussi gentille que celle que tu vois en plein jour, quand on me provoque je montre les dents.

 

Patrocle caressa doucement le visage de la reine.

 

— Avec toi à mes côtés, chaque chemin devient une aventure, chaque étoile une promesse.

 

Ils restèrent là, perdus dans leurs pensées et dans l'éclat des étoiles, se laissant emporter par la magie de l'instant. Les murmures des étoiles semblaient les guider vers des horizons inexplorés, où le futur s'étendait comme une toile vierge prête à être peinte par les mains du destin.  

 

 

*

 

Le général Halirrhotios, issu de la noblesse ancienne de Mycènes, était un homme d'une stature imposante. Habillé de son armure de bronze, il semblait être une incarnation vivante de la force et de la loyauté envers les Atrides. Son visage portait les marques du temps, mais ses yeux reflétaient une détermination indomptable, une flamme qui n'avait pas vacillé malgré les années.

 

Chaque matin, aux premières lueurs de l'aube, Halirrhotios inspectait la garnison avec une rigueur militaire. C'était un homme pour qui l'honneur et le devoir étaient sacrés, et il exigeait la même dévotion de ceux sous son commandement. Les rumeurs sur sa lignée noble et sa prétendue ascendance remontaient aux temps anciens de Mycènes, renforçant sa position en tant que pilier de la cité.

 

Patrocle, observateur attentif, avait perçu la tension entre eux dès le début. Le regard farouche du général semblait percer à travers l'armure invisible de Patrocle, évaluant chaque mouvement, chaque parole. C'était une relation délicate, une danse subtile entre deux hommes forts, chacun ayant ses propres motivations et loyautés.       

 

Sur le terrain d’entraînement, l'agitation régnait alors que les soldats mycéniens se livraient à des manœuvres complexes, testant leur coordination et leur agilité. Patrocle observa attentivement, notant la précision de leurs mouvements, comparable à celle des Spartiates, mais avec des particularités propres à Mycènes.

 

Ce qui captiva particulièrement l'attention de Patrocle, c'était l'intégration habile d'unités variées dans les formations de combat. Les chars fendaient l'air avec grâce, les archers déployaient leur habileté à distance, et même la cavalerie participait aux manœuvres d'encerclement. C'était une armée bien entraînée, prête à affronter divers défis sur le champ de bataille.

 

Cependant, une préoccupation persistait dans l'esprit de Patrocle. Bien que les Mycéniens aient incorporé des unités de chars et d'archers, ainsi que des tactiques de cavalerie, il craignait qu'ils ne soient pas à la hauteur des chevaux de Troie ou des redoutables Amazones menées par Penthésilée. Les destriers thessaliens des Myrmidons d'Achille étaient renommés pour leur vitesse, mais les chevaux thraces des Mycéniens semblaient présenter un inconvénient, étant moins rapides.

 

Patrocle, avec son expérience des champs de bataille, savait que la vitesse des montures pouvait être un atout crucial. Il se demandait comment cette faiblesse potentielle serait gérée par les généraux mycéniens, et s'ils pourraient compenser cette lacune par d'autres moyens tactiques. Les faiblesses d'aujourd'hui pourraient devenir les forces de demain avec la bonne stratégie et l'adaptabilité.

 

Patrocle, revêtu d'une tunique bleu foncé, explorait les confins de la caserne de Mycènes. Son entrée avait été accueillie avec une relative liberté de mouvement, bien que des regards méfiants et hostiles l'accompagnaient partout. L'écho de sa réputation le précédait, suscitant des interrogations silencieuses parmi les soldats de Mycènes.

 

Pour ces guerriers, le légendaire Hoplite Sanglant de Qadesh, fondateur des Myrmidons, semblait étrangement différent de l'image qu'ils s'étaient forgée. Au lieu d'un homme au visage marqué par la férocité et l'âge de la guerre, ils découvraient un jeune homme à l'apparence juvénile, à peine sorti de l'adolescence. Sa musculature trahissait une vie de guerrier, mais ses yeux ne reflétaient pas la même dureté que l'on aurait pu imaginer.

 

Certains, tentés de le défier, percevaient en lui une vulnérabilité qui éveillait leur méfiance. Cependant, l'autorité du général Halirrhotios avait clairement énoncé que tout soldat osant s'approcher de Patrocle serait châtié sévèrement. Une menace qui pesait comme une ombre sur toute velléité hostile.

 

Ainsi, au sein de la caserne de Mycènes, Patrocle se retrouvait à être l'objet de regards scrutateurs, chacun se demandant s'il était vraiment à la hauteur de sa réputation ou si cette image juvénile cachait une profondeur et une férocité inattendues.

C'est ainsi qu'un spectacle captivant captura l'attention de Patrocle à l'autre extrémité du terrain d'entraînement. Une foule compacte de soldats formait un cercle, leur énergie vibrant dans les airs. Les acclamations retentissaient, poussant Patrocle à s'approcher pour avoir une meilleure vue.

 

Au cœur de ce cercle, deux hommes s'affrontaient avec des xiphos, l'un d'eux émanant une fureur intense dans ses attaques furieuses, tandis que l'autre, plus jeune, repoussait ses assauts avec une aisance qui défiait l'adversité. L'écho des rires résonnait dans l'air, et Patrocle remarqua le contraste entre la fureur de l'un et la joie contagieuse de l'autre.

 

Deux prêtres, identifiables en tant qu'éphores, assistaient au combat, suggérant qu'il s'agissait d'un duel judiciaire. Intrigué, Patrocle continua de s'approcher pour mieux saisir les subtilités de ce duel sous le regard attentif des dieux.

 

— Égisthe, dit une voix gutturale. Un Atride qui passe son temps à cocufier tout le monde, y compris ce noble qui n’a aucune chance de l’emporter.

 

C’était le général Halirrhotios qui avait parlé, se tenant aux côtés de Patrocle, observant attentivement le duel qui se déroulait. Égisthe, par sa prestance, montrait un jeu de jambes impressionnant et semblait manier sa lame d'une main de maître.

 

— Les éphores ont-ils autorisé ce duel ? demanda Patrocle.

 

— Oui, répliqua Halirrhotios. La famille du vaincu ne prendra aucune revanche contre le gagnant, sous peine de mort pour tous.

 

Le contexte du duel devenait plus clair pour Patrocle. Les éphores, gardiens des lois à Mycènes, semblaient avoir approuvé cette confrontation comme une forme de résolution judiciaire. La conséquence extrême en cas de vengeance ajoutait une dimension supplémentaire à l'intensité du duel.

 

Les regards étaient rivés sur la scène, les murmures de la foule montant et descendant au rythme du combat. Patrocle, lui-même un guerrier expérimenté, observa avec attention, cherchant à comprendre les subtilités du style de combat d'Égisthe et du noble qui se tenait face à lui.

 

Le noble bafoué était manifestement le plus puissant des deux, mais la vivacité était du côté d'Égisthe. Leurs épées ne cessaient de s’entrechoquer, et pendant plusieurs minutes, les deux jeunes gens se contentèrent de tourner autour de l’autre, se testant mutuellement. Puis Égisthe réussit une petite entaille à l’épaule de son ennemi. Le sang coula sur la tunique bleue du noble cocu. Ce dernier attaqua Égisthe à la gorge, mais son adversaire se déroba et riposta d’un coup au côté, touchant entre deux côtes. Il recula en grimaçant de douleur. Désormais blessé en deux endroits, le noble se tut, et les témoins se turent subitement.

 

Poussant son avantage, Égisthe feinta à la tête pour frapper son adversaire au côté gauche. Une côte du noble se cassa net, et ce dernier émit un hurlement de douleur, parvenant tout juste à parer un nouvel assaut qui agrandit sa blessure. Sa tunique et sa jambe étaient maculées de sang.

 

— Assez ! hurla Halirrhotios. Reculez-vous !

 

Égisthe, toujours souriant, obéit et contempla son adversaire qui se vidait de son sang. Puis, il tournoya son épée et s’inclina devant le général qui le regarda froidement.

 

— Le duel autorisé par les éphores a bien eu lieu, déclara le général d’une voix puissante. Le seigneur Égisthe a gagné, dispersez-vous maintenant ! ajouta-t-il aux soldats.  

 

Égisthe regarda les éphores emporter le corps, puis aperçut Patrocle et son sourire s’élargit. Il se dirigea vers lui, et Patrocle croisa les mains derrière son dos, l'observant d'un air serein.

 

— Sa femme aura besoin de compagnie pour l’aider à porter le deuil. Mais elle se remettra, je peux vous le garantir. Je sais m’y prendre avec les femmes endeuillées.

 

— Je n’en doute pas, dit Patrocle d’une voix très calme.

 

— N’êtes-vous pas marié, seigneur Patrocle ? demanda Égisthe avec un sourire de renard.

 

— Non, mais un jour peut-être, répliqua-t-il avec un sourire étrange.

 

— J’espère que vous ou votre… future femme serons très amis, murmura Égisthe en regardant Patrocle dans les yeux. Je ne voudrais pas livrer un autre duel pour un malentendu.

 

Patrocle arqua un sourcil, un léger sourire flottant sur ses lèvres.

 

— Seigneur Égisthe, je salue votre habileté au combat. Cependant, la sagesse commande le respect envers les veuves et l'humilité envers ceux qui les entourent. Dans ces moments difficiles, la compassion prime sur toute autre considération. Quand le deuil est encore frais, le choix des mots devrait refléter la décence et la délicatesse, plutôt que de s'aventurer dans des territoires indélicats. En espérant que cette leçon vous serve autant que votre épée.

Égisthe plissa les yeux, un mélange de colère et d'amusement traversant son regard.

 

— Vous parlez bien pour un jeune étranger, mais sachez que dans ces murs, c'est la force qui impose le respect. Je vous conseille de ne pas trop vous perdre dans les subtilités des mots, Hoplite Sanglant ou non.

 

Patrocle inclina légèrement la tête, gardant son calme apparent.

 

— Vous avez raison, seigneur Égisthe. La force est indéniablement un langage que je comprends bien. Cependant, il y a une nuance entre la force brute et la sagesse qui guide cette force. Les plus grands guerriers ne sont pas seulement forts physiquement, mais aussi dans leur capacité à manier la puissance avec discernement.

 

Égisthe le fixa intensément, puis esquissa un sourire narquois.

 

— Nous verrons bien, Hoplite Sanglant. Nous verrons bien.

 

Sur ces mots, il s'éloigna d'un pas assuré, laissant Patrocle avec une impression persistante de tension dans l'air.

 

— Vous vous êtes fait un ennemi redoutable, commenta Halirrhotios.

 

— Je n’en manque pas, répliqua Patrocle en soupirant. Alors un de plus…

 

— J’ai à vous parler, déclara Halirrhotios d’une voix abrupte. Mais nous allons le faire chez moi, a l’abris des oreilles indiscrètes.

 

Halirrhotios fit signe à un soldat qui partit en courant, puis revint quelques instants plus tard avec un char tiré par deux chevaux. Le vieil homme prit place et invita Patrocle à monter à côté de lui. Puis, prenant les rênes, il cria, et les chevaux s'élancèrent hors de la caserne à une vitesse folle.

 

À la grande surprise de Patrocle, le char quitta la cité et se dirigea vers la campagne. Après un moment, il aperçut la demeure du général, un lieu enchanteur situé dans une concavité verdoyante au pied du mont Akrokorinthos, traversé par un ruisseau et entouré de bois de chênes. Un instant, Patrocle pensa que le jardinier avait demandé aux Babyloniens de lui confier quelques secrets afin de créer à Mycènes un "paradis" semblable à ceux qu'ils possédaient dans leur capitale.

 

Lorsqu'ils descendirent du char, des serviteurs accoururent, et le général nota l'examen de Patrocle.

 

— C’est ma défunte épouse qui a donné une nouvelle forme à notre demeure. Par moments, je ferme les yeux et je ressens encore son aura.

 

Il se tourna brusquement et se dirigea vers l’intérieur. Patrocle le suivit, continuant d'observer les alentours. Ce lieu n’avait rien de la demeure classique d’un général. Les esclaves semblaient bien traités, et une atmosphère chaleureuse régnait alors que chacun s'acquittait de ses tâches. Les serviteurs s'arrêtaient, s'inclinaient devant leurs maîtres, qui répondaient d'un léger hochement de tête.

 

— Père !

 

Surgit subitement une fille qui devait avoir quinze ans, portant un magnifique péplum ionien brodé. Elle était très jolie, avec un sourire d'enfant illuminant son visage. Son apparence dégageait une innocence, et son corps d'adolescente était à peine formé, soulignant sa jeunesse et sa fraîcheur. Elle sauta sur le cou de son père qui ne put éclater de rire, curieusement les traits d’Halirrhotios changèrent et Patrocle constata qu’il avait un visage moins dur, le père devait être très proche de sa fille.

 

— Daphnaé, murmura-t-il à voix basse.

 

Elle le regarda dans les yeux en souriant.

 

— Je vais au sanctuaire d’Athéna dédier à la déesse tous mes jouets et mes poupées, dit-elle en indiquant les corbeilles que transportait deux servantes.

 

— Eh oui, tu es une femme, maintenant. Le temps passe vite. Tu les lui dédies vraiment tous ? »

 

Daphnaé sourit : « Non, pas tous… Tu te souviens de cette petite poupée égyptienne aux jambes et aux bras articulés, avec son coffret à maquillage, que tu m’avais offerte pour mon anniversaire ?

 

— Oui, bien sûr.

 

— Eh bien, je la garde. La déesse me pardonnera bien, qu’en penses-tu ?

 

— Oh, pour ça, je n’ai pas le moindre doute.

 

C’est alors qu’elle aperçut Patrocle, ce dernier inclina légèrement la tête. La jeune fille resta clouée sur place comme si elle avait reçu un éclair, devant elle se tenait le plus beau jeune homme qu’elle avait vue de sa vie. Il était aussi grand que son père et avait des yeux noires magnifique, et cette chevelure noire attachée le faisait ressemblait à un étalon sauvage. Elle tenta de parler, mais aucun mot ne franchit ses lèvres, son père prit alors l'initiative des présentations.

 

— Ma fille Daphnaé, voici Patrocle, fils de Ménétios. Je l’ai invité à partager notre repas.

 

— Recevez mes chaleureuses salutations, dame Daphnaé, dit Patrocle en souriant doucement.

 

Elle sentit ses joues s'empourprer à l'entente de son nom.

 

— Mes salutations, seigneur, répondit-elle abruptement. Je me rends au temple d’Athéna… et je dois accomplir le rite… vous le connaissez…

 

Ce qui était ridicule, puisque toutes les jeunes filles se rendant aux temples le faisaient pour adresser une prière à leurs divinités. Furieuse contre elle-même, elle poursuivit :

 

— Je veux dire… que je serai une femme lorsque je reviendrai du temple. Vous devez le savoir même si vous n’avez pas besoin de prière…

 

Douce Héra, aide-moi à cesser de bafouiller !

 

— Oui, je connais ce rite, dit Patrocle, semblant ignorer son trouble. Je vous souhaite une agréable journée.

 

Elle sourit nerveusement, puis fit signe aux servantes qui la suivirent, presque en fuyant. Son père secoua la tête et se tourna vers Patrocle.

 

— Ma fille ignore qu’elle demeure encore une enfant, du moins aux yeux d’un père.

 

Sans rien ajouter, Halirrhotios le conduisit à la salle à manger. Il l'invita à s'allonger devant les tables et l'imita avec grâce. Patrocle se trouvait exactement en face de lui. Un domestique apporta une cruche et une cuvette pour les ablutions, puis passa une serviette. Un autre commença à servir le repas : des œufs durs de caille, une poule au pot, de la viande de pigeon grillée et du vin de Thasos.

 

— Il me faut avouer, déclara le général en mordant l’œuf, que votre visite à Mycènes a suscité quelques réactions parmi la noblesse. Le roi Agamemnon n’accorde pas facilement ses faveurs, encore moins à un étranger.

 

— Je vous avoue que moi-même je suis surpris, j’essaye d’apporter mon aide du mieux que je peux.

 

— Louable, fit-il en hochant la tête. Mais quelle aide apporterez-vous à Mycènes ? Nous n’avons pas besoin des Myrmidons, encore moins du seigneur Achille, nous avons nos propres soldats, mais aussi nos propres guerriers comme Alectruon le brave ou Tisamène le Lion.

 

— Cette question devrait être posée au roi, seigneur Halirrhotios. De plus, je ne doute pas des guerriers de Mycènes d’après ce que j’ai vu, vous avez une armée lourde capable de rivaliser avec celle d’Égypte, ou des Hittites à ne point douter.

 

Halirrhotios le regarda et adopta un ton froid.

 

— Une analyse que vous ne manquerez pas de révéler à Pélée, je présume.

 

— Je ne suis pas un espion, l’assura Patrocle. Mais vous devez savoir que le roi Agamemnon a des projets ambitieux pour Mycènes. Il souhaite étendre son influence sur d'autres cités grecques, voire au-delà de la rive de l'Istros jusqu’aux colonnes d’Héraclès, et pour mener ce projet, il doit nouer des alliances et soumettre les autres qui ne partagent pas sa vision.

 

— Et vous, mon cher ami ? Partagez-vous sa vision ?

 

— Non, dit Patrocle en buvant une coupe de vin.

 

— Vous ne manquez pas de sincérité ! s’exclama Halirrhotios, si vous aviez dit oui, je ne vous aurais pas cru.

 

— Comme je l’ai affirmé, je ne suis pas un intriguant, et non, je ne partage pas la vision d’Agamemnon, ou du moins sa manière d’accomplir cette vision. À chacun son arc et ses flèches, et à chacun sa manière d’atteindre son but.

 

— Mon garçon, il est clair que vous avez encore beaucoup à apprendre, dit le général en refusant une coupe de vin d’un geste. On murmure que vous vous êtes beaucoup rapproché de la reine, on vous voit monter à cheval, discuter longtemps ensemble.

 

Patrocle éclata de rire et secoua la tête.

 

— Et si je vous disais que je me sens beaucoup plus détendu avec vous qu’avec la reine Clytemnestre.

 

Le général ne put s’empêcher de sourire aussi.

 

— L’épouse du roi est terrifiante, c’est pour cela qu'il laisse Mycènes entre ses mains lorsqu'il part ailleurs. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il possède beaucoup de concubines, je devine qu’elle doit l’effrayer.

 

Patrocle contempla sa coupe et ne répondit pas, et Halirrhotios ordonna de lever la table.

 

— Accepteriez-vous de dîner avec moi ce soir, seigneur Patrocle ! J’avoue que je voudrais vous connaître davantage.

 

— Ce sera un honneur, général ! dit Patrocle en s’inclinant.

 

 

 

 

 

 

 


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