NUIT NOIRE
— Tu files à l'anglaise ?
Naruto laissa échapper un rire moqueur. Le nez dans ses vieilles chaussures militaires, il marmonna une réponse à peine intelligible. Derrière lui, Shikamaru faisait tourner un couteau de chasse entre ses doigts. Contrairement au blond, lui, ne riait pas.
— On va juste faire quelques courses. Se moqua le blond. Tu sais, histoire de nourrir ta p'tite tribu.
Shikamaru leva les yeux au ciel.
— Vous venez à peine de revenir... Soupira-t-il finalement. Prenez au moins le temps de vous reposer.
Depuis les marches du porche de sa bâtisse, Shikamaru avait droit à un spectacle des plus agréable. Au-delà de l'ancien terrain de basket qui servait aujourd'hui de lieu de rassemblement, on pouvait discerner les grandes forêts de Talladega. Une merveille que leur octroyait encore Dame Nature. Derrière cette maison, des dizaines d'autres avaient été réaménagées, voire carrément entièrement construites. Chaque création donnait à leur camp meilleure allure d'année en année.
Depuis sa fondation, deux ans plus tôt, la Ville avait eu pour vocation d'accueillir des survivants. Sans concession et sans disparité, ils recueillaient les rescapés du nouveau monde. Ils leur donnaient nourriture et abris. En échange, chacun prêtait bras et force à la communauté. Médecin, tireur, chasseur, professeur. Tous y trouvaient une place et un rôle à jouer. Depuis un an, ils avaient érigé des murs protecteurs et vivaient à l'abri, protégés par les remparts... Mais aussi par l'organisation solide qu'avait mis en place Shikaku dès le départ.
— Ton père nous a donné le feu vert. Lâcha finalement Naruto en se levant.
Il ricana face aux jurons de Shikamaru.
— On n'y va pas seulement pour la bouffe Shika'. Tu sais aussi bien que moi que vous commencez à manquer d'armes. Vos stocks de munitions faiblissent et vos ressources sont limitées. Les hordes de déchiqueteurs ne s'arrêtent pas avec des sourires et des pensées positives, pour ta gouverne.
— Ne me prend pas pour un con.
Évidemment, le facteur risque était élevé lorsque les munitions venaient à manquer. Chacune d'elles étaient précieuses. Difficiles à obtenir et pourtant si rapidement utilisées. Chaque jour, des dizaines de déchiqueteurs rôdaient autour des enceintes de la Ville. S'ils se rassemblaient en trop grand nombre, les murs pourraient ne pas tenir. Leur solidité était mise à l'épreuve des masses et du poids des hordes qui se rassemblaient à leur porte.
— Allez mon vieux. Je sais que je vais te manquer, mais je vais revenir. Plaisanta Naruto pour détendre l'atmosphère.
Le blond lui offrait un sourire un peu niais. Ceux qu'il avait l'habitude de distribuer pour distiller les angoisses et les peurs quotidiennes. Son meilleur ami y avait droit avant chaque départ. Et parfois aussi après un retour un peu abrupt. Il ne comptait plus le nombre de fois où il avait retrouvé le blond à l'infirmerie, ficelé dans des mètres de bandages et de compresses. Le voir jouer au clown avec sa vie avait tendance à agacer Shikamaru. Pourtant une part de lui savait que s'ils tenaient les murs aujourd'hui, c'était en grande partie grâce à Naruto et son groupe d'éclaireurs.
— Ce n'est pas à moi que tu manques le plus. Fini-t-il par soupirer. Hinata...
Il fut coupé par l'arrivée en trombe de Kiba.
— Eh mon vieux ! On t'attend depuis des plombes qu'est ce que tu fous ? Tenten va finir par brûler les grilles si tu bouges pas ton cul !
Shikamaru s'abstint de finir la phrase. Même s'il n'avait pas formulé sa pensée, il savait que son camarade avait capté le message. Il suffisait de voir ses sourcils froncés et son regard dans les vagues. Il avait d'ailleurs parfaitement ignoré l'intervention de son binôme pour lui lancer une œillade. Face à son silence, Kiba jura.
— Eh face de fion, je te parle ! On a pas toute la journée, le soleil se couche dans 7 heures. Bouge-toi.
— Surveille ton langage, le clébard. Râla Naruto en se levant.
— Ça s'empire avec le temps, on dirait. Marmonna Shikamaru avant de ranger son couteau de chasse. Vous partez pour combien de temps cette fois ?
— Une ou deux semaines, d'après Tenten.
Naruto ignora le regard appuyé du fils Nara.
— On doit aller plus loin que prévu. On a déjà trop stagné sur les villes voisines, on y trouve presque plus rien d'intéressant. Se contenta-t-il de répondre. Ça fait des mois qu'on se ravitaille aux mêmes endroits. Il est temps d'en changer.
Il se tourna vers Shikamaru, le visage sérieux, mais empreint d'un léger voile de tristesse.
— Il faut qu'on aille plus loin cette fois...
Il hésita quelques secondes.
— Tu lui diras au revoir pour moi.
— Tu devrais lui dire toi-même.
Le silence répondit à Shikamaru, bientôt chassé par les bruits de pas des deux éclaireurs.
— Quel crétin, soupira une voix féminine derrière lui.
Une jolie blonde s'avança pour se caler à ses côtés, les bras chargés d'une cagette de légumes frais cueillis le matin-même.
— Il l'aime comme un fou mais il n'est même pas capable de passer lui dire au-revoir.
Shikamaru secoua la tête l'air de rien. L'amour était compliqué à gérer dans un monde où la mort frappait quotidiennement à la porte. Il ne pouvait pas blâmer Naruto pour cette faiblesse. Tout ce qu'il espérait, c'est de ne pas se retrouver un jour dans la même situation. Il avait assez de galères à gérer comme ça.
— Naruto a ses raisons. Ne le blâme pas trop rapidement Ino.
Sa voisine se contenta de hausser les épaules, l'air de rien.
— Le conseil se réunit cet après-midi. Ton père te veut à leur tablée. Se contenta-t-elle de déclarer. Ne sois pas en retard.
Elle descendit rapidement les marches du porche pour se diriger vers leur cantine, bientôt rejoint par Tessa et Cheryl, ses deux meilleures alliées en cuisine. Face au trio, la Ville se réveillait. Ses 43 habitants s'activants chacun à leurs tâches quotidiennes. Le calme régnait pour un jour de plus.
Peut-être le dernier, pensa Shikamaru.
...
— Je vous ai déjà fait part de mes inquiétudes à ce sujet, pourtant rien n'a encore été fait.
La voix agacée de Anko s'élevait jusqu'au plafond voûté de l'ancienne église de la ville, reconstruite pour servir de lieu de réunion. L'endroit habituellement calme et paisible perdait toute once de sérénité à chaque table ronde du conseil. Une vérité que Shikamaru déplorait dès l'or qu'il y était convié.
— Les murs à l'Est de la Ville doivent être renforcés en priorité. L'électricité passe après nos fortifications et tu le sais. Brailla Inoichi.
— Mais nous avons besoin de lumière pour faire les surveillances de nuit ! Insista Anko.
— T'as qu'à fabriquer des torches si tu n'es pas contente. Le feu peut remplacer ta précieuse électricité. Les murs en revanche... On n'a pas d'alternatives potables pour le moment.
— Il n'a pas tort, soupira Gai. Et il est vrai que les fondations de certaines barricades sont à revoir. On a besoin de murs plus solides pour passer les saisons venteuses.
Shikamaru comprenait que son père lui impose ces réunions. En tant que potentiel repreneur, il devait s'habituer à faire acte de présence. Mais les disputes et les blablas à rallonge lui donnaient la migraine et l'empêchaient de réfléchir correctement. Chaque personne y allait de sa petite plaidoirie sans prendre de recul sur l'ensemble des situations de chacun. La priorité des uns devenait le problème secondaire des autres et l'entêtement individuel ne faisait que prolonger inutilement les rassemblements du conseil.
— Oui et on a besoin d'électricité pour chauffer l'hiver. S'agaça Anko.
— On a qu'à se contenter d'allumer les cheminées ? S'enquit Josh, le médecin en chef de la Ville.
Sa timidité avait souvent raison de sa bonne volonté à chaque réunion.
— Les rares qu'on possède ne sont pas entretenues pour, je te signale ! Et toutes les maisons n'en sont pas pourvues ! En revanche on a assez de panneaux solaires pour tout le monde, il faut juste les installer.
Josh s'enfonça davantage dans sa chaise, se terrant dans le silence pour la énième fois de la semaine. Il n'était pas fait pour les grands discours ou les débats houleux. C'était certain.
— On installera tes foutus panneaux quand on se sera occupé des murs de l'Est de la Ville.
L'entêtement de Inoichi lui vallu un regard noir. Même si la Ville dénombrait à ce jour une quarantaine d'habitants, ils n'étaient pas assez nombreux pour gérer plusieurs chantiers à la fois. Les tâches et missions du quotidien prenaient trop de temps. La plupart des gros bras attachés à la sécurité des murailles ne pouvaient abandonner leurs postes pour participer aux constructions et améliorations de la Ville. Chaque installation prenait du temps. Parfois trop de temps...
— Ça suffit, tonna une voix en arrière-plan.
Elle coupa court à la tirade salée que s'apprêtait à lancer Anko.
— L'électricité est un avantage non négociable. Elle est également bienvenue pour garder plus longtemps les vivres comme la viande et s'avère être une alliée de taille. Mais... Elle reste problématique la nuit. Mieux vaut se contenter de l'obscurité plutôt que de risquer d'attirer les déchiqueteurs.
— Ou pire, ajouta Inoichi, le visage sombre.
Appuyé sur ce qui servait autrefois d'hôtel, Shikaku regardait les différents conseillers, le visage calme.
— Qui plus est, trouver du bois pour faire un feu est chose aisée... Ce n'est pas le cas de l'énergie qu'il faut dégoter pour tes travaux, Anko. Nos éclaireurs ont de plus en plus de mal à ramener des matériaux adaptés et qui te conviennent...
Shikamaru tressaillit.
"On a déjà trop stagné sur les villes voisines, on y trouve presque plus rien d'intéressant".
— Pour l'instant, la meilleure chose à faire serait de rediriger l'énergie sur les indispensables. Oublions les l'alimentation des lampadaires et des quelques éclairages intérieurs. Concentrons-la plutôt sur les trois congélateurs de vivres et les rares chauffages qu'il y a ici. Les bougies serviront de lampes en attendant qu'on trouve mieux.
Anko ravala ses remarques, déçue mais silencieuse. Elle n'aimait pas particulièrement le chemin que prendrait les semaines à venir mais se garda de balancer une énième remarque bien placée.
— On installera tes panneaux solaires, Anko. Mais pas avant d'avoir consolider nos murs. Tu pourras néanmoins participer au chantier pour en poser deux derrières les enceintes ? Ils permettraient aux sentinelles d'alimenter leurs éclairages en cas d'attaque.
— Très bien.
L'ordre du jour repris, avec un programme chargé de mésententes et de débats sans fin. Autour de la table centrale, les 7 personnes élus au conseil s'entre-déchiraient encore. Gai et Mary voulaient plus de temps dédiés à leurs inventions, Josh suppliait Asuma pour que Neji ou Hinata soient initiés à la médecine moderne plutôt qu'à l'apprentissage de la médecine animale ou l'herbologie, Inoichi militait pour plus de rondes extérieures et Anko, murée dans son silence, laissait les autres se battre sans réagir. Prenant son rôle à cœur, Shikaku tempérait ses troupes, jouant les arbitres dans un match que son fils avait de plus en plus de mal à suivre.
Les yeux fixés sur les quelques vitraux encore debout, Shikamaru priait pour que le temps s'accélère, l'espace d'au moins quelques heures.
...
— Mais quel abruti, soupira Sasuke.
Les yeux fixés sur l'horizon et l'orée de la forêt, Hinata garda la bouche close. Shikamaru, les mains fixées au fond de ses poches, se contentait de la dévisager. Il venait délivrer son message avant de prendre la relève de Ava sur le mur Sud.
— Il mériterait un poing dans la gueule, je te jure.
Agacé, Sasuke secouait la tête. La tristesse discrète d'Hinata ne lui échappait pas, même lorsqu'elle s'appliquait à la masquer.
— Merci d'être venu me le dire, Shikamaru. Se contenta-t-elle de dire poliment.
— Y'a pas de quoi.
— Oui ben la prochaine fois tu le ramènes par la peau du cul. Grinça Sasuke. Il abuse. Ça faisait 8 jours qu'on ne l'avait pas vu. Il aurait pu venir, bordel. La Ville n'est pas si grande.
— Tu sais que c'est beaucoup plus compliqué que ça, marmonna Shikamaru.
— Compliqué. Ben voyons.
Sasuke lança un regard à Hinata. Il ne le montrait pas souvent, mais il restait sensible à sa tristesse. Elle, qui faisait partie des rares personnes avec qui il avait noué des liens. Naruto intégrait également la liste de ces quelques privilégiés. On pouvait d'ailleurs les compter sur les doigts de la main.
— Ne lui en veut pas trop Hinata... Se contenta de souffler Shikamaru.
Il culpabilisait déjà en revêtant machinalement l'habit de l'avocat du diable.
— Tu sais comment il est. Les au-revoirs et tout ça... Ce n'est pas son truc.
— Les "bonjours" non plus visiblement. Grinça le taciturne.
Hinata sourit doucement, amusée par les remarques glaçantes de son voisin.
— Je sais, Shikamaru. Je n'en veux à personne, je t'assure.
— Tu es beaucoup trop gentille.
Sasuke avait raison. C'est ce qui faisait d'elle une membre très appréciée de la communauté. Intelligente, elle assurait sur tous les fronts. Aussi bien pour l'enseignement que pour les sciences, ses connaissances en médecines douces et en herbologie avaient servi plus d'une fois. Sa douceur et sa patience étaient des atouts non négociables lorsqu'il s'agissait de transmettre son savoir et ses doigts de fée avaient bien souvent fait des miracles à l'infirmerie.
Shikamaru comprenait la ferveur avec laquelle Josh la réclamait pour une formation médicale pointue... Et il saisissait également ce qui avait charmé tant de ses camarades au cours des deux dernières années. Cette fibre si spéciale, saluée par une beauté fragile que Naruto s'amusait à dessiner sur le moindre bout de papier qu'il dénichait.
— Il a intérêt à trouver une bonne excuse quand il reviendra. Dans 7 jours, ce sera sa fête.
Shikamaru hésita. Une seconde. Dix. Le regard pâle d'Hinata lui serra doucement la gorge, faisant remonter les souvenirs de ses propres angoisses.
— Ils ne reviendront pas avant deux semaines d'après Tenten.
Surpris, Sasuke manqua de lâcher son arc.
— Pardon ?
— Ils vont plus loin cette fois.
Shikamaru prit le temps d'expliquer cette décision qui l'avait lui-même contestée. Lorsqu'il les abandonna pour prendre son poste, il sentit brûler sur son dos le regard de Sasuke. Lui aussi aurait voulu que les choses soient différentes.
Ce qu'il ignorait, c'est que son vœu risquait d'être exaucé plus tôt que prévu.
🅰 🆂🆄🅸🆅🆁🅴