Noriko
Elle pouvait les sentir. Elle pouvait sentir leur trajectoire. Ces gouttes d’eau qui s’échappaient de ses mains – évitant avec soin les soldats, volant au-dessus de leurs têtes, passant outre les tirs des fusils, les lames des sabres qui tranchaient l’air et restant hors de la vue de ses ennemis – avant de foncer sur le cuirassé.
Lorsque les premières particules touchèrent la coque visée, elle écarta davantage ses doigts afin de les faire grossir et, très vite, les fit fusionner entre elles puis s’assembler jusqu’à créer un courant d’eau de la taille d’une rivière. Elle intensifia la pression tout en rajoutant inlassablement l’eau qui filait toujours de ses paumes. Rapidement, la rivière se transforma en torrent et s’élargit jusqu’à atteindre plusieurs mètres de large.
Une sensation de puissance envahit le corps de Noriko et elle ne put s’empêcher de rire à travers ses larmes.
Elle reconnaissait cette sensation et retrouva cette même capacité dont elle s’était servie pour rattraper tous ses compagnons lors de leur chute d’Upper Yard ou pour faire exploser l’Aqua Laguna.
Sauf que cette fois, devant se concentrer pour contrôler la taille des gouttes afin de les faire passer d’invisible à géante, l’énergie que cela lui demandait était décuplée. Sauf que cette fois, le torrent dépassait déjà la taille d’une mer déchaînée.
Les cris de ses ennemis fusèrent plus forts lorsqu’ils remarquèrent ce qu’elle était en train de faire et rapidement, tous tentèrent de l’arrêter avant d’être repoussés par ses compagnons.
Elle se força à ne pas s’en préoccuper et garda son regard émerveillé axé vers l’énorme navire de guerre.
Obéissant à son mouvement et à sa volonté, l’eau s’enroula autour de la coque tout en augmentant la vitesse à laquelle il tournait.
Vint le moment le plus délicat.
Comme si elle pouvait sentir le cuirassé lui résister entre les mains, Noriko tentait de rapprocher les siennes, tout en gardant le contrôle afin de ne pas risquer de blesser ses amis.
Les talons profondément plantés dans le sol pour maintenir son équilibre, un mur invisible s’éleva rapidement entre ses doigts et elle ne pensa plus qu’à une seule chose : le briser.
Autour d’elle, la bataille continuait de faire rage et le bruit qui en résultait était de plus en plus assourdissant.
Sentant ses poings être pris de spasmes qui devinrent très vite incontrôlables, elle continuait de forcer dans ses bras ; malgré la douleur qui lui rongeait les muscles, malgré la sensation de milliers d’aiguilles qui lui paralysaient les doigts, malgré cette tension qu’elle pouvait ressentir dans le moindre de ses tendons et ligaments.
Inlassablement, elle continuait.
Elle sentit les dalles de pierre se fissurer sous ses pieds et un liquide chaud couler de sa narine, lui laissait deviner qu’elle saignait du nez. Comme lorsqu’elle avait contré l’Aqua Laguna, elle était en train de puiser dans ses forces vitales.
Un hurlement déchira soudainement le ciel et elle ne se rendit pas tout de suite compte que c’était le sien, que c’était toute sa douleur qui s’échappait de son corps pour l’empêcher de sombrer.
De l’eau apparut à ses pieds pour remonter le long de ses jambes avant de la soulever en la faisant flotter. Tandis qu’elle s’élevait doucement dans les airs, les mains presque collées l’une à l’autre, un phénomène étrange se produisit : le cuirassé, enveloppé dans un énorme cercle d’eau de plusieurs mètres d’épaisseur et de largeur, s’éleva aussi.
Jamais elle n’aurait été capable de soulever un tel poids en temps normal, elle qui n’avait même pas été capable de rattraper Franky lorsque Spandam l’avait poussé dans le vide.
Elle sentit une force invisible partir de son thorax et, sans le décider, le cercle qui entourait le cuirassé s’agrandit jusqu’à former une sphère parfaite qui l’entoura complètement.
Tremblant de tous ses membres, elle assistait – fascinée et sans aucun scrupule – à cet effroyable spectacle tandis que les cris de désespoir de ceux qui se trouvaient à bord, bien qu’étouffés par l’épaisseur de l’eau, résonnaient dans ses oreilles.
Elle n’avait aucune pitié pour eux. Il s’en était pris à Robin, à eux, à son équipage. Ils méritaient de mourir.
Cependant, elle ne voulait pas seulement les tuer, mais les détruire et les faire souffrir.
Contrairement à ce qu’il s’était passé avec Moira, ses yeux n’étaient pas consumés par le feu, elle ne sentit aucune douleur au niveau de ses dents et n’avait pas non plus cette horrible sensation d’avoir les ongles arrachés.
Cette fois, ce n’était son pouvoir qui la contrôlait, mais elle qui contrôlait son pouvoir.
Concentrée sur ses gestes qui devenaient de plus en plus douloureux, elle ne voyait plus ce qu’il se passait sous ses pieds désormais haut dans le ciel, devinant seulement la présence de ses amis et ennemis par leurs cris de peur et de panique.
Un nouvel ordre de la Marine retentit : celui d’abattre Noriko en priorité.
Ses ennemis tentèrent de la fusiller mais sans aucun succès car même si Franky et Ussop la protégeaient, les balles rebondissaient toutes sur un mur d’eau invisible érigé autour d’elle et étaient ainsi déviées.
Son corps entier complètement raidit, sa respiration se coupa soudainement quand elle sentit enfin ses mains se toucher.
Une implosion fracassante résonna toute autour de l’île, envoyant une onde d’eau balayer les horizons qui se répercuta sur les cuirassés alentours, les faisant tanguer dangereusement et se cogner les uns aux autres.
Un grabuge sans nom s’en suivit, tandis qu’une panique générale s’installait.
Au même moment, déconcentrée par une telle puissance de frappe, Noriko fit disparaitre toute l’eau créée et retomba lourdement vers le sol.
D’un seul mouvement, tous les soldats de la place levèrent la tête vers le ciel, à l’endroit où se trouvait le cuirassé et assistèrent tous, impuissants, à la chute de ce dernier.
Complètement brisée, la coque n’avait pas tenu à la pression de l’eau et avait été broyée à plusieurs endroits. Ce qu’il restait du navire ainsi que les survivants retombèrent avec grand fracas dans l’océan, provoquant l’apparition de vagues immenses qui vinrent s’écraser sur les autres navires, le pont et même la place dallée.
Toujours consciente et soutenue par Franky qui l’avait rattrapée, Noriko tendit une main pour faire apparaître un mur d’eau qui s’éleva tout autour de la place, protégeant ainsi tous ceux qui s’y trouvaient du risque d’être emportés par une vague.
Elle ciblait surtout ses amis mais le peu d’ennemis qui survécut fut très vite maîtrisé par ces derniers.
Lorsqu’elle laissa tomber sa main sur sa cuisse en soupirant, le cœur battant à tout rompre, elle ne put empêcher un sourire diabolique de se dessiner sur ses lèvres.
— Je crois que ce cuirassé n’est pas prêt de se servir de ses jambes.
La bouche grande ouverte, le cyborg cligna plusieurs fois des yeux avant de se mettre à rire.
— Quand je disais que vous étiez tous tarés.
Il la tira vers lui avant de faire un pas un arrière et mitrailla les soldats qui venaient de leur sauter dessus.
— Pas de repos pour les guerriers, s’exclama-t-il avec fierté en tirant tout autour d’eux. T’es toujours d’attaque ?
Les jambes fléchies, comme si elle s’apprêtait à bondir, Noriko tendit ses paumes ouvertes au niveau de ses cuisses.
— Plus que jamais.
Elle ignorait d’où elle tirait une telle force mentale et elle savait que sa condition physique ne lui permettrait pas de réitérer une telle attaque sans risquer d’y laisser sa vie, mais l’adrénaline procurée par la satisfaction d’avoir détruit autant d’ennemis d’un coup lui fit temporairement passer outre toute la douleur qui parcourait son corps.
Elle essuya son visage du dos de sa main pour retirer le sang qui la gênait et reprit le combat, comme si elle ne venait pas de tuer des centaines de personnes.
Enfin, elle se sentait légitime de faire partie de son équipage, enfin elle se sentait à sa place et surtout, elle se sentait utile.
Elle n’avait pas le temps de se soucier de la réaction de ses ennemis, pas le temps de regarder le nombre incalculable de soldats qui déboulaient toujours, pas le temps de s’inquiéter du sort de ses amis qu’elle ne voyait plus. Tout ce qui comptait pour elle, c’était de se battre, de se battre jusqu’à ce que mort s’en suive.
Le rude combat fit rage pendant de longues minutes et lorsqu’elle manqua de flancher de nouveau à cause de la fatigue, ce fut l’apparition de Zoro, Nami et Robin qui avaient réussi à se frayer un chemin jusqu’en haut des escaliers qui lui redonna courage.
Tous étaient désormais regroupés sur ce qu’il restait du Pont de l’Hésitation et tous continuaient de se battre, dos à dos, repoussant sans cesse leurs ennemis et surtout, leurs limites.
D’un bond agile, Noriko se recula pour éviter un soldat avant de le balayer d’un revers de la main et elle se rendit compte à ce moment-là qu’elle était presque acculée à l’extrémité du pont détruit.
À ses côtés, ses amis constatèrent la même chose qu’elle et tous comprirent qu’ils ne pourraient pas continuer de la sorte bien longtemps.
— Qu’est-ce que tu fais, le sniper !? hurla soudainement Zoro en sauvant Ussop de justesse.
Ce dernier, planté au bord du vide dos à ses ennemis, regardait l’horizon, les bras ballants le long du corps.
— Luffy… Luffy vient de s’effondrer.
Une tension angoissante et palpable prit place au sein de l’équipage et malgré leur situation qui leur interdisait de se déconcentrer, tous trouvèrent le moyen de jeter un œil vers le premier pilier, là où le combat de leur capitaine avait toujours lieu.
Sans un mot, Ussop retira son masque de Sniperking et le rangea dans son sac. Noriko crut qu’il était en larmes, mais lorsqu’il ouvrit la bouche, elle comprit qu’il était fou de rage.
— LUFFFYYYYYYYYYY !!!!! TU NOUS FAIS QUOI LÀ !? RELÈVE-TOI !!
La manieuse d’eau fut ébahie par autant de colère de la part de son ami, cependant, elle n’eut pas le temps de s’y attarder. Tournant complètement le dos au combat, cet idiot était désormais une cible facile pour la Marine et le reste de ses compagnons avaient fait le même constat qu’elle.
Luffy avait-il vraiment été vaincu ? Elle ne pouvait le croire et pourtant, il fallait bien qu’ils en aient le cœur net.
Avec un cri de rage, elle fit apparaitre un torrent qui s’éleva telle une barrière et vint se placer en travers du pont, séparant temporairement les siens du reste de leurs ennemis.
D’un geste, elle le transforma en vague, qui, sous la forme d’un immense rouleau, fonça jusqu’aux escaliers avant de continuer son chemin vers la place, balayant ainsi tous les soldats qui se trouvaient sur son passage.
S’appuyant sur son attaque, Nami en profita pour y envoyer un éclair dessus. Si leurs ennemis ne se s’était pas fait repousser ou n’avaient pas fini noyés, aucun doute qu’ils étaient tous électrocutés.
Quelques secondes. C’est tout ce qu’ils auraient de répit, le temps que de nouveaux soldats reviennent à la charge.
— Plutôt efficace ton truc, ahana Zoro en balayant le vide de de sa lame pour y retirer le surplus de sang, pourquoi t’as pas fait ça plus tôt ?
— Parce que vous étiez en bas, rétorqua Noriko les mains sur ses genoux et hors d’haleine, ça aurait été un risque de vous emporter.
Elle porta un regard sur ses amis et son cœur se serra. Tous étaient en sang, blessés, épuisés, essoufflés, la respiration courte, transpirants à grosses gouttes et au bord de l’évanouissement.
Elle crispa sa mâchoire et se retourna ensuite vers le pilier, où gisait son capitaine.
Lorsqu’elle aperçut son corps qui remuait faiblement au rythme de sa respiration, elle laissa échapper un cri de stupeur et manqua de tomber à genoux.
Couché sur le ventre, à bout de force, son visage était tourné vers eux.
Ses yeux grands ouverts, il les voyait et surtout, entendait Ussop – qui avait son visage découvert – qui lui ordonnait toujours de se lever.
À ses côtés, se tenait Rob Lucci, toujours sous sa forme hybride, qui ne lui témoignait plus aucun intérêt et faisait face à ses futures proies, un large sourire collé sur son visage.
— Noriko.
La voix tranchante de Zoro la sortit de sa contemplation et la fit faire volte-face.
Alignés et en position défensive à plusieurs mètres d’Ussop pour le protéger, Nami, Robin et Franky se tenait prêts à recevoir les Marines qui leur fonçaient dessus en hurlant.
Zoro, lui, avait un regard déterminé planté dans celui de Noriko.
— C’est pas terminé, lâcha-t-il sans la quitter des yeux.
La jeune femme inclina la tête et le rejoint immédiatement. Ce n’était pas son ami qui avait parlé, mais le second de son capitaine et ce dernier prenait les choses en main, comme le lui ordonnait son rôle.
Tous deux prirent place aux côtés de leurs amis, faisant face à la horde d’ennemis qui approchaient de plus en plus vite.
Ils avaient tous remarqué qu’ils s’agissaient uniquement de simples soldats sans grades, ce qui signifiait que les colonels et les Vice-Amiraux attendaient le bon moment pour frapper. Cela ne les rassura pas pour autant, car une fois les sous-fifres terrassés, les compagnons n’auraient sans doute plus aucune force pour un affrontement avec un ennemi plus puissant.
Sous les ordres de Zoro, Franky et elle-même se retrouvèrent en première ligne à ses côtés, Nami, elle, se tenait derrière eux pour les protéger à distance ainsi que pour combiner ses attaques à celle de la manieuse d’eau et ensuite, se trouvait Robin, plus loin encore, les bras croisés sur sa poitrine.
Tous tinrent tête à la Marine sous les cris encourageants d’Ussop qui hurlait toujours à pleins poumons pour inciter Luffy à se ressaisir.
— Te méprends surtout pas, je suis uniquement venu sauver Robin, c’est pas ta tronche qui me manquait !!
Noriko sentit sa gorge se nouer. Avec tout ce qu’ils avaient traversé, elle avait complètement oublié qu’Ussop était en froid avec tout le monde.
— EH, TOI !! Le matou miteux du CP9 ! Oui c’est à toi que je cause ! Ramène ta tronche ici parce que j’ai l’intention de me battre contre toi !!
La jeune femme à la chevelure blanche était partagée entre l’envie de lui demander de répéter et celle de pleurer, ne sachant pas s’il était fou ou juste désespéré.
— Amène-toi, matou en chef ! continua malgré tout le tireur d’élite. Je vais te faire ta fête !
Cependant, ses encouragements eurent l’effet attendu car la voix de Luffy transperça le ciel.
— T’AS PÉTÉ LES PLOMBS, USSOP !?
— BOUCLE-LA, TOI ! T’ES À MOITIÉ MORT, JE TE SIGNALE !
— MAIS C’EST À MOI DE LUI RÉGLER SON COMPTE !
Le cœur de la jeune manieuse d’eau explosa tandis qu’elle riait entre ses larmes. Luffy était toujours en vie et ces deux crétins trouvaient même le moyen de se disputer, malgré la situation.
— AH OUAIS !? ALORS LÈVE-TOI VITE, RESTE PAS PLANTER LÀ COMME SI T’ÉTAIS EN TRAIN DE CLAMSER, ÇA TE RESSEMBLE PAS DU TOUT ! REGARDE AUTOUR DE TOI !! ICI, C’EST PAS ENCORE L’ENFER, ALORS RELÈVE-TOI !
Le discours d’Ussop ne revigora pas seulement son capitaine, mais également le reste de ses compagnons car tous redoublaient d’efficacité.
Ils n’avaient même pas besoin de se parler, tous savaient quoi faire, savaient comment s’entraider et savaient surtout combiner leurs attaques.
Ils visèrent en priorité les soldats maintenus à terre par les bras de Robin quand celle-ci ne prenait pas le temps de les étrangler ; Zoro leur tranchaient la gorge, Franky leur fracassait le crâne et Noriko leur enfonçait de l’eau si profondément dans leur nez et leur bouche qu’ils finissaient noyés avant même de pouvoir se débattre.
En parallèle, ils ne prenaient même pas la peine d’éviter les attaques de Nami car cette dernière savait parfaitement où abattre ses éclairs sans les blesser.
Lorsqu’elle eut un bref moment, Noriko visa le ciel et envoya des centaines de gouttes d’eau dans les airs, puis, tout en restant focalisée sur le combat, concentra une partie de son énergie dans ces dernières pour les faire survoler discrètement ses ennemis tandis qu’elle continuait de lutter.
Elle n’avait plus besoin de prévenir ses amis qui se baissèrent d’un seul mouvement lorsqu’une nouvelle vague électrique balayait le pont à intervalle régulier, leur donnant ainsi de précieuses secondes pour respirer.
La voix colérique d’Ussop avait baissé d’un ton et faisait désormais place à une voix laissant deviner qu’il contenait ses sanglots.
— Tire pas cette tronche, on dirait que tu vas crever, andouille ! Arrête de nous faire flipper comme ça et bats-toi, bon sang ! T’as pas entendu tout ce que je viens de dire !? Tu veux…
— JE SUIS AU COURANT !!
La voix de Luffy avait tonné dans les airs, couvrant celle d’Ussop.
— Je sais que c’est pas l’enfer !
— Il se relève ! prévint Ussop à l’attention de ses camarades avant de s’adresser au Chapeau de Paille. Gagne ce combat, Luffy ! Et on rentrera tous ensemble !
— Évidemment !!
Revigoré par ce dernier échange, Ussop tourna le dos à l’extrémité du pont et, avec un immense sourire, rejoignit la bataille en se plaçant aux côtés de ses amis, prêt à faire face à une nouvelle horde de soldats.
L’apercevant faire, les mains posées sur ses genoux pour reprendre sa respiration, Noriko lui lança un regard entendu avant de reprendre sa concentration, ne pouvant prendre le risque de faire rater son attaque.
Luffy était à bout de forces. Eux aussi. Cependant, ils ne pouvaient pas se permettre de relâcher leur garde, pas maintenant, pas tant qu’ils ne seraient pas tous sains et saufs.
Des cris de rage la fit se redresser tandis que près d’elle, ses compagnons de route reprenaient leur position de combat sans la prendre la peine de s’adresser le moindre mot. Devant eux, de nouveaux ennemis arrivaient en masse.
Tous ensemble, ils les repoussèrent, ignorant la fatigue qui avait depuis longtemps pris possession de leurs corps ainsi que les douleurs musculaires qui les faisaient souffrir.
Un hurlement de colère – plus fort que le raffut du champ de bataille qu’était devenu le Pont de l’Hésitation – suivi d’un bruit d’explosion, indiqua à l’équipage que leur capitaine s’était bel et bien redressé et qu’il venait de reprendre le combat.
Ragaillardie par la résilience de ce dernier, Noriko avisa de nouveau le ciel. Bien qu’épuisée par l’effort que cela lui demandait, elle souffla longuement pour garder sa concentration.
Au-dessus de sa tête, obéissant à sa volonté de vouloir tout détruire, les gouttes d’eau désormais transformées en bulles flottaient, tressautant sur elle-même tout en ne demandant qu’à exploser.
La jeune femme ferma les yeux, sentant leur énergie et leur puissance marteler dans son corps, jusqu’à s’insinuer dans ses veines et faire bouillonner son sang.
Elle leva ses mains pour en reprendre le contrôle et, d’un geste rapide, les rabaissa le long de son corps pour leur ordonner de toutes s’abattre en même temps.
Le fracas époustouflant qui s’en suivi résonna dans le ciel, accompagné de cris de terreur de ses ennemis.
Pareil à de petits boulets de canon en étant toutefois moins puissants, les projectiles s’éclatèrent sur les soldats. Quand certains furent assommés ou eurent les os brisés, d’autres furent tout bonnement tués sur le coup et le peu de bulles qui ne trouvèrent pas de victime s’enfoncèrent profondément dans les pierres qui constituaient le pont.
Noriko reprit bruyamment sa respiration en titubant dangereusement. Si elle improvisait de nouvelles attaques et s’acharnait à repousser la douleur qui parcourait son corps, elle ne pourrait plus lutter très longtemps face à la fatigue qui, au fur et à mesure s’emparait de son esprit.
Elle grogna de frustration et fit de nouveau apparaitre des bulles d’eau dans ses mains, prête à les envoyer. Aussi longtemps que continuerait le combat, elle persisterait à ne pas abandonner.
Un fracas semblable à un éboulement interrompit la bataille, faisant lever la tête aux pirates ainsi qu’aux soldats et tous retinrent leur respiration, laissant place à un silence oppressant qui s’abattit sur l’entièreté du pont ainsi qu’à bord des cuirassés, dont l’un venait d’être violemment secoué.
Le premier pilier, où se déroulait le combat de Luffy venait de s’effondrer sur lui-même, ne laissant la place qu’à un nuage de poussière qui s’élevait haut dans le ciel.
À cause de ses forces diminuées ou peut-être dû au fait de ne pas savoir ce qu’il se passait, les mains de Noriko se mirent à trembler, rapidement suivies de ses jambes qui se mirent à flageoler. Ses yeux cherchèrent ceux de ses amis qui, comme elle, tentaient de comprendre ce qu’il venait de se passer.
Elle déglutit avec peine et inspira profondément, repoussant les larmes qui perlaient au coin de ses paupières, lorsqu’une nouvelle annonce se fit entendre.
— Message à tous les navires : Rob Lucci, l’agent du CP9 qui était aux prises avec le Chapeau de Paille vient d’être vaincu !
Le navire de guerre qui avait été secoué laissait échapper de grands cris de stupéfaction de la part des Marines qui se trouvaient à bord et l’équipage comprit que c’était dû à leur ennemi qui s’y était écrasé, mort ou au moins inconscient.
Le cœur de Noriko explosa de joie et les larmes coulaient silencieusement de ses yeux sans qu’elle ne puisse les arrêter tandis que son corps était parcouru de soubresauts dû aux sanglots qui comprimaient sa poitrine. Luffy était vivant. Il était vivant et il avait gagné son combat.
Son pouvoir suivit ses émotions et une immense vague balaya de nouveau le pont, repoussant une énième fois l’entièreté des soldats afin qu’ils puissent se retrouver seuls.
Autour d’elle, ses amis lâchèrent tous un même soupir de soulagement avant d’esquisser de faibles sourires et de se mettre à rire.
La voix du capitaine explosa dans le ciel.
— RENTRONS TOUS ENSEMBLE, ROBIN !!
Comprenant que son calvaire venait de prendre fin, l’archéologue ne put retenir ses larmes plus longtemps.
— Luffy a gagné ! LUFFY A GAGNÉ !!
Inlassablement, Ussop répétait la même phrase, courant de l’extrémité du pont pour apercevoir son capitaine jusqu’à ses amis qui n’avaient pas quitté leurs positions défensives.
Du côté de la Marine, personne n’osait bouger, ignorant quoi faire après que la défaite de Rob Lucci. L’organisation Cipher Pol numéro 9 était l’unité secrète la plus puissante de la Marine et leur chef venait de se faire terrasser par un pirate, ce qui relevait de son niveau de dangerosité.
L’équipage profita de cette brève accalmie pour jeter un œil vers le rez-de-chaussée du premier pilier, où se trouvait toujours leur capitaine.
— Il nous aura bien fait peur, cet abruti, souffla Zoro en souriant malgré lui.
— T’as réussi, Chapeau de Paille ! hurla Franky en brandissant un poing victorieux.
Allongé sur le dos en respirant difficilement, les bras écartés de part et d’autre après s’être écroulé de fatigue, Luffy tourna la tête vers eux et leur décocha son plus grand des sourires satisfaits. Il semblait non seulement fier de lui, mais également heureux.
— BRAVO CHAPEAU DE PAILLE !
— IDIOT ! Tu veux qu’on nous entende !?
— Mais faut les prévenir qu’on va bien !
Ne comprenant pas d’où venait ces voix, les pirates se retournèrent vers Franky qui s’empressait déjà de sortir le mini-escargophone de sa poche de chemise.
— Ils sont en vie, murmura-il en peinant à y croire.
Les yeux ronds de surprise, Noriko se mit nerveusement à rire à travers ses larmes, rapidement suivie du cyborg ainsi que de Nami : ils venaient de reconnaître les voix de Pauly et Zambai qui se disputaient.
— On aurait pu dégager discrètement vu qu’on nous croyait morts, tu pouvais pas la boucler !
Franky inspira longuement avant d’enfoncer un pouce et un index dans ses yeux.
Rassurée de savoir qu’il n’avait pas perdu sa famille et songeant à ce qu’il pouvait ressentir, Noriko lui lança un regard compatissant. Cependant, il se transforma rapidement en un regard de stupéfaction lorsque le cyborg hurla sur ses compagnons.
— Vous m’expliquez comment vous avec pu survivre à un bombardement !? Vous avez de la chance d’être toujours en vie, sinon je vous aurais tués moi-même ! Vous m’entendez, bande de bons à rien !?
— Pourquoi il est furax, le patron ? demanda une nouvelle voix à travers l’escargophone.
— Je sais pas moi, je pensais qu’il serait content de nous savoir vivants, répondit une autre.
— Patron, reprit la voix de Zambai, tout le monde est sauf. Mozu et Kiwi vont bien, les trois charpentiers, les deux géants et les King Bulls sont avec nous. On a tous été éjectés dans le gouffre, mais Pauly nous a sauvés à l’aide de ses cordes. Il n’y a aucun blessé.
Franky laissa passer un petit temps pour digérer la nouvelle et se mit à sourire.
— Entendu mon p’tit gars, tu m’en vois soulagé.
— On a trouvé un moyen de s’en sortir alors vous faites pas de bile pour nous, intervint Pauly, on se retrouvera quand tout sera terminé.
Le cyborg releva la tête, visiblement rassuré par cette nouvelle. Lorsqu’il remarqua que les Chapeaux de Paille le regardaient avec un grand sourire, il s’efforça de reprendre son sérieux et essuya ses joues.
— Vous faites pas d’idées, j’étais pas inquiet du tout !
Il se racla la gorge puis inspira profondément en regardant le ciel.
— Ils sont vivants, ces couillons. Je suis content quand même…
— C’est une bonne chose, rétorqua Zoro en regardant en direction de la place dallée, du coup, ce serait bête de te faire tuer maintenant.
Des hurlements de soldats se firent entendre, indiquant que la surprise de voir l’un de leur membres les plus puissants vaincus ainsi que le temps de répit venaient de prendre fin. Toujours aussi nombreux, ils foncèrent droit sur les pirates.
— C’est pas faux, renifla le cyborg avant d’armer la mitraillette de son bras en direction de ses ennemis. C’est parti, attaquez-moi autant que ça vous chante !
Il poussa un hurlement de rage et se mit à tirer dans le tas.
— Ussop ! aboya Zoro en se tenant prêt au combat. Où en est Luffy ?
Le menteur invétéré s’agenouilla au bord du pont et se pencha autant qu’il le put.
— Il a l’air grièvement blessée, il n’a pas bougé d’un poil.
— Hein !? s’exclama Zoro en tranchant si vite l’air vers un soldat qu’il fut tué sur le coup.
— Luffy est quasi inconscient et… on dirait qu’il lutte contre lui-même ! paniqua Ussop en se relevant avant de mettre ses mains autour de sa bouche. LUFFY ! T’attends quoi !? Dépêche-toi de venir, si on s’enfuit pas, on est mort !
Au même moment, Nami électrocuta une dizaine d’ennemis en même temps avant de tituber et de devoir poser un genou à terre pour reprendre son souffle.
Robin la releva par le bras et lui demanda silencieusement si elle allait bien, mais dû se contenter d’un pouce levé de la navigatrice en guise de réponse.
Noriko dégagea un tourbillon d’eau qui balaya la moitié du pont avant de s’évaporer et porta le dos de sa main à son nez pour constater que sang coulait de nouveau. La voix d’Ussop l’interpella et, tout en repoussant les soldats qui accouraient toujours, elle se rapprocha de lui.
— C’est quoi le problème, Luffy !? Sers-toi de tes pouvoirs, saute, et après je te porterai !
— Rien à faire, hurla désespérément ce dernier, mon corps ne réponds plus, il refuse de m’obéir !
— Dis pas n’importe quoi, t’as connu pire ! T’as terrassé un adversaire plus fort que nous tous, on a sauvé Robin, il nous reste plus qu’à mettre les voiles ! On peut pas abandonner si près du but alors je t’en prie, fais un dernier effort !
— Il n’en peut plus, souffla la manieuse d’eau en jetant un œil à son capitaine.
— Noriko, siffla le tireur d’élite en l’attrapant par les bras pour la forcer à lui faire face, porte-le.
— Ussop, si je tente quoique dans mon état, il…
— T’as soulevé un cuirassé de plusieurs tonnes, s’emporta-t-il en lui enfonçant ses ongles dans la peau pour la secouer, alors me fais pas croire que tu peux pas le soulever lui ! Fais apparaître un torrent et amène-le jusqu’ici !
— Je suis à bout de force, asséna-t-elle d’une voix ferme tout en prenant soin de ne pas le quitter des yeux, je ne prendrai pas le risque de le faire tomber dans l’eau.
Ussop lâcha un juron en baissant la tête, admettant qu’elle avait raison de prioriser la sécurité de leur capitaine. Son regard se posa sur la peau arrachée de son amie, et, réalisant ce qu’il était en train de faire, la relâcha immédiatement avant de lever les yeux vers elle.
— Noriko…
Elle secoua subtilement la tête avec un faible sourire, lui demandant silencieusement de ne rien ajouter.
Il comprit le message car il détourna aussitôt son regard vers leurs amis qui se battaient toujours.
À bout de force, ils se rapprochèrent et regardèrent tous vers leur capitaine pour se rendre compte de la gravité de la situation.
— On est cernés par la mer et les cuirassés, haleta Ussop en baissant d’un ton, si on reste ici, on va se faire tuer à coup sûr. C’est Robin qu’ils veulent, pas nous.
— Raison de plus pour rester groupés, rétorqua Noriko en faisant apparaitre des bulles dans les paumes de ses mains. Ils n’oseront pas nous tirer dessus, il faut rejoindre le navire au plus vite et l’amener près du pilier pour récupérer Luffy. Dans son état, il ne pourra pas venir de lui-même.
Sans attendre, elle jeta les bulles devant elle qui fusionnèrent ensemble pour se transformer en torrent avant d’aller s’abattre sur des cibles choisies au hasard.
— Dans ce cas, tout le monde à bord et vite, héla Nami en prenant appui sur son bâton climatique, on fiche le camp d’ici sans perdre de temps !
Ils ne prirent même pas la peine de hocher la tête que tous se dirigèrent déjà en courant vers la place dallée.
Des soldats tentaient en vain de leur barrer la route.
— On n’est pas encore tirés d’affaire, ils nous laisseront pas partir aussi facilement, prévint Zoro en resserrant son emprise sur le manche de son sabre, restez sur vos gardes, préparez-vous aux représailles et ne lâchez rien.
— Allez, les loulous, s’exclama Franky en mitraillant sans s’arrêter, restez bien dernière moi !
— Protégez le navire coûte que coûte, ordonna Nami en tournant son Perfect Climat-Tact dans les mains, je m’occupe de trouver le bon cap.
— Que fait-on de Sanji ? s’inquiéta Noriko en soulignant son absence. On ne peut pas partir sans lui !
— Celui-là alors, je le retiens, bougonna Zoro en repoussant quatre ennemis d’un coup.
— C’est le plus stratège de nous tous, faut pas s’en faire pour lui, rétorqua la navigatrice.
— Il aurait pas été capturé votre copain ? s’enquit Franky.
— Ne dis pas n’importe quoi, s’agaça Noriko en faisant apparaître une vague pour dégager leur chemin, il a pratiquement terrassé la moitié des hommes du Train des Mers à lui tout seul et a tenu tête à un Dieu.
— Mais de quoi elle parle ? demanda le cyborg d’un air ébahi.
Ils arrivèrent enfin au sommet des escaliers lorsqu’une explosion les figea tous sur place.
Réalisant lentement ce qu’il venait de se passer, aucun d’entre eux n’osa parler, tous ayant le regard rivé sur les flammes qui montaient dans ciel et qui dévorait des débris de bois.
Devant leurs yeux, la Marine avait choisi de ne plus prendre en compte les otages et avait pris la décision de les sacrifier en détruisant le navire d’escorte.
Le bouche de Noriko s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sorte et son cœur se mit à battre plus que de raison. Elle sentit une immense vide prendre place au creux de son estomac avant de ressentir une bouffée de chaleur et de se mettre à trembler.
Chopper.
Chopper se trouvait à bord, tout comme Kokoro, Chimney et Gonbe.
Les yeux écarquillés, la manieuse d’eau ne trouva pas la force de prononcer le moindre mot, se contentant uniquement de laisser parler ses émotions à travers les torrents d’eau qui se mirent à danser autour d’elle sans qu’elle ne les contrôle.
Tandis que ses amis hurlaient le nom du jeune médecin tout en refusant de croire qu’il avait sombré, elle leva une main tremblante en direction du cuirassé le plus proche, l’esprit empli de ses pensées les plus obscures et le corps parsemé de spasmes.
Autour d’elle, tout s’effaça.
Contrairement à ses forces, sa colère n’avait plus aucune limite et ce fut là, aveuglée par son envie de tout détruire que les douleurs à l’arrière de son crâne et à l’intérieur de ses yeux firent de nouveau leur apparition.
Elle savait. Elle savait qu’elle ne sortirait pas intacte de sa prochaine attaque, mais s’en moquait car seul lui importait d’exterminer tout ceux qu’elle voyait pour venger la mort de l’un des siens.
Une main puissante rabaissa violemment son poignet, les torrents d’eau se volatilisèrent et Zoro apparut dans son champ de vision.
— Tu risques de tous nous tuer, avertit-il dans un souffle.
Ses doigts ancrés dans son bras, il la soutenait du regard, ayant deviné qu’elle risquait de perdre le contrôle – comme dans le tribunal.
Elle essayait encore de reprendre une respiration normale, tentant de garder le contrôle de son pouvoir lorsqu’un cri de rage accompagné d’un puissant courant d’air fila de l’endroit où avait eu lieu l’explosion.
— Plus de peur que de mal, dégagez de mon chemin !
Une silhouette s’arrêta au milieu des Chapeaux de Paille, les obligeant à se protéger les yeux de la poussière qui s’était envolée à son passage.
Ils crièrent soudainement de joie en rouvrant leurs paupières, les maux de Noriko disparurent brusquement et un soulagement général s’empara du groupe.
Parmi eux, reprenant son souffle et chargé de leurs amis qu’il portait sur son dos, se trouvait désormais Sanji, sans que personne ne sache vraiment comment il avait pu courir aussi vite en se faufilant à travers leurs ennemis.
Hors de lui, il ne prit même pas la peine de s’adresser à ses comparses et déposa délicatement Kokoro et Chimney. Il s’alluma ensuite nerveusement une cigarette en posant ses lèvres sur l’une des extrémités avant d’en inspirer longuement la fumée qui s’en échappait.
La conductrice de train tenait Chopper sous son bras – qui pleurait de ne pas être utile à cause de son corps paralysé – tandis que sa petite-fille s’occupait de son chlapin ; toutes deux étaient terrorisées en comprenant qu’elles venaient d’échapper de peu à la mort et ne prononçaient plus le moindre mot.
De rage, Sanji pestait sans s’arrêter contre les soldats en soulignant leur manque de considération et la cruauté dont ils faisaient preuve envers des civils. Une veine apparut sur son front et Noriko crut un instant qu’il allait s’enflammer tant sa colère était intense.
Il continua de fumer et, ne comptant pas se calmer aussitôt, ne manqua pas de rabrouer Zoro lorsque ce dernier eut le malheur de lui demander où il avait disparu et pourquoi il ne se pointait que maintenant.
— Dis-donc, cuistot du dimanche, tu comptes nous répondre !?
— J’avais un truc à régler, se défendit l’accusé, avec Robin d’amour à vos côtés, je pensais pas qu’ils vous tireraient dessus !
Une dispute faillit éclater, très vite interrompue cependant par l’intervention de Nami qui, refusant de perdre son temps avec eux, leur rappela avec colère que la situation était désespérée. Piégés sur le pont, ils n’avaient désormais plus aucun moyen de fuir par la mer.
Ils ne purent débattre davantage car pour ne rien arranger à leurs malheurs, un coup de canon fut tiré sur la place dallée, la réduisant ainsi en poussière et explosant l’escalier au passage.
La Marine n’en avait terminé avec l’offensive et comptait bien les arrêter coûte que coûte.
— Avis à tous les cuirassés : détruisez le Pont de l’Hésitation et bloquez-les sur le deuxième pilier !
— Mais ils sont complètement fous, gémit Ussop.
N’ayant pas le choix, les Chapeaux de Paille reculèrent vers l’extrémité du pont lorsque le troisième pilier fut détruit la minute d’après en emportant avec lui une bonne partie des soldats qui se trouvaient toujours là.
— Ils… Ils se moquent de leurs hommes et les bombardent, balbutia la navigatrice qui luttait pour rester debout, les yeux agrandis de terreur.
— Ils n’ont aucun scrupule pour personne, ajouta Robin avec hargne, il ne faut pas s’étonner qu’ils sacrifient ceux qu’ils estiment inutiles.
Les cuirassés encerclèrent le deuxième pilier où se trouvait la quasi-intégralité de l’équipage et tous pointèrent leurs canons sur eux. Quelques soldats – le peu qui avaient miraculeusement survécu jusqu’ici et qui se tenaient toujours près d’eux – avançaient d’un pas menaçant dans leur direction.
— Ils se font tuer par leurs supérieurs et continuent bêtement de leur obéir, fulmina Franky en ajustant sa mitraillette sans toutefois tirer, ils n’ont rien dans le crâne ou quoi ?
Tout en se plaçant autour de Chopper, Kokoro, Chimney et Gonbe, Ussop arma son lance-pierres, Robin resta en alerte en croisant ses bras sur sa poitrine, Nami rapprocha son bâton climatique vers son visage, Zoro plaça ses sabres le long de ses jambes légèrement fléchies, Sanji leva son pied droit et Noriko fit apparaître des bulles d’eau dans ses paumes. Cependant, aucun d’entre eux n’attaqua.
De nouveau regroupés sur le peu de surface qui leur restait, près de l’extrémité du pont qui leur permettait de voir où avait eu lieu le combat de Luffy, les compagnons ne pouvaient plus user de leur pleine puissance sans risquer de blesser l’un des leurs et devaient se contenter de minimiser leurs gestes.
Complètement acculés, ils regardèrent autour d’eux en tentant de trouver une solution.
— On est coincés, maugréa Sanji entre ses dents.
— Le seul moyen serait de les vaincre, déglutit Nami sans aucune conviction.
— Il en viendrait d’autres encore plus forts, rappela Franky, on n’est déjà plus en état, si on s’en prend à toute la garnison, ce serait du suicide.
— Sans compter les Vice-Amiraux qu’on n’a toujours pas vus, souffla Noriko.
Une voix tonna de nouveau dans le ciel.
— Avis à tous les cuirassés : préparez-vous à faire feu sur le premier pilier. Il faut impérativement supprimer le Chapeau de Paille ! Seule Nico Robin doit rester en vie. Je répète…
— Ils vont abattre Luffy ! paniqua la pirate aux cheveux blancs en repoussant leurs ennemis à l’aide d’une petite vague contrôlée à la perfection.
Nami, Robin et Ussop se retournèrent d’un seul mouvement pour se pencher vers leur capitaine qui n’avait pas bougé le moindre muscle.
— Luffy, relève-toi !! hurla le menteur invétéré, agenouillé et au bord d’une crise de larmes.
— Il est trop loin pour qu’on puisse sauter, cingla la navigatrice tout en réfléchissant en même temps. S’il lui reste assez de forces, Noriko pourrait peut-être faire apparaître un torrent pour nous permettre de le rejoindre, mais… on serait tout aussi bloqués à ses côtés.
— Robin, interpella vivement Sanji en repoussant un Marine, tu peux le déplacer à cette distance ?
L’archéologue croisa ses mains sur sa poitrine et se concentra.
— Oui, mais je ne pourrai pas le soulever sans risque, il pourrrait…
— Il pourrait tomber à l’eau, coupa Ussop en déglutissant.
De leur côté, en première ligne pour protéger leurs camarades et continuant de faire face aux ennemis, Zoro contra l’attaque d’un soldat et le dégagea d’un coup de talon en plein thorax, tandis que Noriko en acheva un autre en enfonçant une bulle dans sa bouche ; Franky avait repris ses tirs, s’assurant de ne viser que de petits groupes pour ne pas risquer qu’une balle perdue se retrouve plantée dans l’un des Chapeaux de Paille et Sanji dansait en équilibre sur ses mains en distribuant des coups de pieds à tout va.
Une fois les soldats repoussés, ils purent à peine reprendre leur souffle qu’une rambarde s’abattit violemment sur le pont.
— Bon sang, ahana le cuisinier, on ne va jamais s’en sortir.
— Il faut la détruire ! s’égosilla Noriko en préparant une bulle d’eau.
— Inutile, souffla Zoro qui conservait son sang-froid malgré la situation.
Face aux quatre compagnons, deux nouvelles rambardes venaient de s’abaisser, laissant apparaitre une masse de soldats prêts à engager le combat.
Dans leur dos, Ussop continuait de hurler contre Luffy, le suppliant de bouger avant de le menacer de le tuer lui-même s’il se faisait exploser par un boulet de canon.
Avisant les soldats fraichement débarqués, tous aussi menaçants les uns que les autres et n’ayant pas la moindre once de fatigue à leur actif, Noriko avala sa salive avec peine.
— On est perdus, murmura-t-elle.
Elle secoua la tête pour reprendre ses esprits et fit apparaître un mur qu’elle érigea devant ses ennemis pour les empêcher d’avancer. Bien qu’il ne soit pas opaque, ni dense au point de ne pas pouvoir le traverser, il avait au moins le mérite de les ralentir grâce aux torrents qui le composaient et qui bougeaient à pleine vitesse. Leur champ de vision ainsi brouillé et sans savoir où frapper pour les atteindre, ils ne prendraient donc pas le risque de blesser Robin et se tiendraient tranquilles pendant quelques précieux instants.
Noriko remarqua que les cuirassés étaient toujours en train d’ajuster leurs canons vers le premier pilier et son cœur se mit à battre plus fort. Son capitaine allait être bombardé d’un instant à l’autre.
— LUFFY !!! hurlait toujours Ussop.
Elle serra ses poings et passa près de Zoro, tout en gardant une partie de son esprit focalisé sur le mur d’eau. Vouloir arrêter le navire de guerre géant serait pure folie, mais quitte à laisser tomber son capitaine dans l’eau, elle devait quand même agir, sinon elle ne se pardonnerait jamais de ne pas avoir essayé.
« Je suis là. »
La manieuse d’eau tressaillit avant de se figer, puis se tourna vers le bretteur.
— Quoi ?
— Quoi « quoi » ? bougonna ce dernier.
— Tu as parlé, non ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-il en essuyant la sueur de son front de son avant-bras.
« Faites-moi confiance. »
Noriko se tourna vers le reste de ses amis et constata avec stupéfaction qu’aucun d’entre eux ne s’adressait à elle.
« Je suis venu vous chercher. »
Elle sursauta et un frisson parcourut son échine lorsqu’elle comprit que cette voix inconnue résonnait dans sa tête.
« Je suis là. »
— Mais qui est-ce qui parle ? s’agaça finalement Ussop en levant les mains en l’air.
— Tu l’entends aussi ? s’enquit Noriko d’une voix blanche.
— Attendez, vous aussi ? s’étonna Nami avec des yeux ronds. Je pensais que c’était la fatigue ou que je devenais folle.
— Non, ce n’est pas de la folie, on l’entend clairement mais j’ai l’impression que c’est dans mon esprit, murmura Sanji.
« En bas. »
— En bas ? répéta Zoro.
— Ça veut dire quoi en bas !? s’impatienta Chopper qui tentait toujours de bouger, coincé sous le bras de Kokoro.
— Je l’entends aussi, souffla Robin, quelqu’un cherche à nous aider.
— Vous savez que vous êtes vachement inquiétants, souligna Franky qui ne semblait pas partager leur télépathie.
— Tout espoir n’est pas perdu au point de se laisser aller, releva la vieille conductrice de train.
— Moi je dis que vous êtes tous devenus fous ! chouina Chimney en s’accrochant à sa grand-mère.
— J’ai déjà entendu cette voix, s’excita Ussop en poussant soudainement tout le monde. Il faut qu’on regarde en bas !
Il se pencha si dangereusement vers le vide que le cyborg dû le rattraper.
— T’es dingue ou quoi ?
— LUFFY !!! Tu l’entends aussi, pas vrai !? On l’entend tous !!
Le tireur d’élite se figea sans un mot et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps, sans que personne ne comprenne son comportement.
Il se tourna vers la pirate à la chevelure blanche, le corps parsemé de soubresauts tant il était heureux.
— Noriko, je vais avoir besoin que tu réceptionnes tout le monde en passant en dernière, quant à toi, Robin, renifla-t-il en se tournant presque sur lui-même. Tu peux jeter Luffy à la mer ?
La manieuse d’eau leva sa lèvre supérieure et fronça ses sourcils en signe d’incompréhension puis s’agenouilla face au vide tandis que l’archéologue jeta un regard dans une autre direction avant de sourire à son tour puis de croiser ses bras.
— Compris, grand-nez, je m’en occupe.
— Il faut qu’on saute tous l’eau ! hurla le menteur invétéré.
— T’as viré suicidaire ? demanda Zoro.
— Paniquer nous sauvera pas, ajouta Sanji en soufflant la fumée d’une énième cigarette.
— IL NOUS RESTE UN COMPAGNON, IL EST VENU À NOTRE SECOURS !! s’époumona Ussop sans prévenir en levant ses bras en signe de victoire.
Ne voyant toujours rien, Noriko se coucha au sol pour se pencher davantage. Quand elle comprit enfin les paroles de son ami, son cœur explosa encore de joie et les larmes roulèrent instantanément sur ses joues.
« Je suis venu vous chercher. »
— TOUS À BORD DU VOGUE MERRY !!! continua la voix de leur compagnon.
« Naviguons à nouveau sur les flots de l’aventure. »
— Tous à l’eau ! hurlèrent chacun des membres du groupe en guise de réponse.
— MERRYYYYYYYYY !!!! hurla la voix de Luffy.
Sans attendre, des dizaines de bras appartenant à Robin poussèrent aux côtés de ce dernier et celui-ci fut trainer jusqu’à la mer avant d’y être jeté en douceur.
Simultanément, Kokoro plongea dans sa direction pour nager rapidement vers lui grâce à sa condition de sirène et le sauver d’une noyade certaine ; Ussop sauta le premier en direction du navire venu à leur rescousse ; Zoro qui avait Chopper sous un bras et Chimney sous l’autre sauta à son tour après avoir rangé ses sabres ; Franky – qui pleurait tant il trouvait ce sauvetage émouvant – le suivit de peu ; Nami attrapa la main de Robin et toutes deux sautèrent en même temps, l’une assurant ainsi à la deuxième qu’elle ne coulerait pas au fond de l’océan ; Sanji posa un genou à terre en tendant une main chevaleresque à Noriko qu’elle s’empressa de saisir en riant de bon cœur et se jetèrent dans le vide à leur tour.
Tandis que les Marines restants sur le pont observèrent le mur d’eau s’abaisser tout en assistant – impuissants et dans l’incompréhension – au geste désespéré des pirates, le premier pilier explosa en morceaux sous les coups des énormes canons des cuirassés, provoquant un fracas effroyable.
Durant leur chute, la manieuse d’eau eut l’impression que tout tournait au ralenti. Elle voyait les visages de ses amis, tous empreints d’une grande joie et d’un immense soulagement face à ce sauvetage tant inattendu qu’inespéré. Le Vogue Merry avait été déclaré inapte à voguer de nouveau et pourtant, il était bel et bien venu à leur rencontre, les sauvant ainsi d’une mort certaine.
Noriko joignit ses paumes devant elle contre sa poitrine sous forme de coupe et fit apparaitre huit bulles d’eau qui, par la force de sa volonté, se dirigèrent chacune docilement vers l’un de ses amis en conservant la dernière pour elle-même.
Tous étaient épuisés, au bout de leurs limites et ne tenant pratiquement plus sur leurs jambes ; tous étaient blessés, saignant d’une plaie à la tête, souffrant d’un visage tuméfié, d’un œil bleui, d’une lèvre gonflée ; tous s’étaient battus car leur vie en en avait dépendu, car quelqu’un avait osé s’en prendre à l’un des leurs. Tous avaient attaqué le Gouvernement Mondial de plein front pour suivre leur capitaine et tous savaient que par ce geste fort, ils deviendraient à la fois symbole de révolte pour l’intégralité de la Marine qui les traquerait jusqu’à ce que mort ou emprisonnement s’en suive, mais également source d’inspiration pour tous les pirates de ce monde.
Les bulles atteignirent toutes leurs cibles, rattrapant les compagnons en douceur avant de les libérer après avoir amorti leur chute juste avant qu’il n’atterrissent dans l’eau.