War of Change

Chapitre 16 : 3D2Y

5462 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/02/2026 16:14

Le journal passa de main en main pendant plusieurs minutes avant que la salle commence vraiment à se calmer.

Ce n'était pas une information ordinaire. Luffy qui refaisait surface à Marineford — pas pour fuir, pas par accident, qui y retournait délibérément, en pleine lumière, devant tous ceux qui avaient assisté à l'exécution de son frère. La Marine, la Flotte, les journalistes, le monde entier encore sous le choc de Marineford — et lui qui revenait sur cette place, dans ce silence, pour sonner la cloche et fleurir les tombes.

Rayleigh, le Roi Sombre. Jinbei. À ses côtés.

Marco laissa les commentaires exister quelques secondes, puis posa les mains sur la table.

« Reprenons dans l'ordre. »

La visite d'abord — ce qu'elle signifiait symboliquement, ce qu'elle disait de Luffy, de sa façon de traiter le deuil et la défaite. Vista fit remarquer que retourner sur les lieux de la pire bataille de sa vie n'avait rien d'un geste anodin. Namur ajouta que le faire en public, au vu de tous, était encore autre chose — un message adressé non pas à la Marine mais au monde entier. Jozu grommela quelque chose sur le courage des fous, ce qui était dans sa bouche une forme de respect.

« La cérémonie, » souffla Haruta. « Il a rendu hommage à Ace. Devant tout le monde. »

Un silence passa sur la salle. Pas douloureux — juste réel, le genre de silence qui arrive quand on reconnaît quelque chose ensemble sans avoir besoin de le formuler. Ce geste là, retourner là où quelqu'un qu'on aimait était mort et rester debout quand même, tous dans cette pièce comprenaient ce que ça coûtait.

Sohalia regardait la photo de Luffy en une du journal. Ce visage qu'elle connaissait par les descriptions d'Ace — des semaines à bord du Moby Dick à l'entendre parler de son frère avec cette fierté mêlée d'exaspération affectueuse des aînés pour les cadets impossibles. Elle pensa à Nostradamus. Au souvenir de Laugh Tale, aux trois photographies alignées sur la table de ses appartements. Roger avec le chapeau de paille. Shanks plus jeune avec le même chapeau. Et Luffy.

Nostradamus qui avait glissé les clichés vers elle sans un mot, avec son sourire tranquille de quelqu'un qui attend qu'on arrive à la bonne conclusion tout seul.

Elle sourit malgré elle. Brièvement, vers le journal.

Marco, à sa gauche, remarqua ce sourire. Il ne souffla pas un mot. Il attendrait la fin de la réunion pour poser sa question.

« Nostradamus avait raison », murmura-t-elle, assez bas pour que lui seul l'entende. Rien d'autre.

Il lui lança un regard de côté — pas une interrogation, juste la reconnaissance qu'il y avait là quelque chose qu'il apprendrait plus tard.

« Si même Rayleigh se met de son côté, » reprit-elle à voix normale pour la salle, « ce jeune homme pourrait être celui qui atteindra Laugh Tale. »

Vista considéra ça avec le sérieux de quelqu'un qui ne rejetait jamais une hypothèse avant de l'avoir retournée. Izo souffla une bouffée de fumée avec l'expression de quelqu'un qui trouvait la proposition absurde et pas totalement fausse en même temps. Namur regarda le journal avec une expression difficile à déchiffrer — quelque chose entre le scepticisme et une curiosité qu'il n'avait pas encore décidé d'assumer.

Fossa, lui, ne dit rien. Il regardait ses mains posées sur la table, et Sohalia ne sut pas si la nouvelle sur Luffy lui faisait quelque chose ou si son esprit était encore entièrement occupé par Teach et les territoires perdus.

Ce fut Haruta qui décoda le tatouage en premier.

Il avait récupéré le journal pendant que les autres parlaient et regardait la photo du bras de Luffy avec cette expression qu'il avait quand quelque chose prenait forme — les yeux légèrement tournés vers l'intérieur, la tête inclinée d'un cran, le silence de quelqu'un qui compte ou qui réorganise des éléments dans un ordre précis. Le reste de la table continuait d'évaluer les implications de la présence de Rayleigh. Haruta n'écoutait plus.

« Trois jours. »

La phrase coupa la conversation à mi-parcours. Tous se tournèrent vers lui. Il posa le journal sur la table et pointa le symbole du doigt — les lettres D et Y barrées d'un trait net.

« Il supprime les trois jours. Il ne garde que le deux et le Y. Deux ans. »

Il leva les yeux, et dans son regard il y avait la satisfaction tranquille de quelqu'un qui vient de résoudre quelque chose.

« C'est pour son équipage. Ils devaient se retrouver quelque part dans trois jours. Il annule le rendez-vous. Il leur dit de se retrouver dans deux ans à la place. »

Le silence qui suivit fut celui des pièces qui s'assemblent — rapide, silencieux, presque visible sur les visages. D'abord la surprise, puis la logique, puis les implications.

« Il disparaît, » articula Vista, et dans sa voix il y avait quelque chose de mesuré, presque respectueux. « Volontairement. Deux ans hors circulation. »

« Et Rayleigh est avec lui », enchaîna Sohalia.

Tout le monde arriva à la même conclusion au même moment. L'ancien second de Roger. Le Roi Sombre. Deux ans avec lui comme mentor — ce que ça signifiait sur ce qui serait transmis, sur ce que Luffy serait quand il ressortirait de l'ombre, sur la nature exacte de ce que Rayleigh avait choisi de léguer et à qui.

Atmos releva la tête. Il ne dit rien encore, mais il regardait maintenant la carte étalée sur la table avec une façon différente de la regarder — moins l'œil de quelqu'un qui inventorie les dégâts et plus celui de quelqu'un qui commence à voir autre chose dans le paysage.

« Il va se former avec le meilleur mentor possible », glissa Izo. « Et ensuite il reviendra. »

Blamenco mâchonnait quelque chose, une vieille habitude nerveuse. Fossa avait les deux mains à plat sur la table, les yeux baissés, et Sohalia se demanda si ce n'était pas justement cette idée — un gamin qui prenait deux ans pour se préparer sérieusement — qui commençait à faire son chemin dans la tête de quelqu'un qui voulait de l'action immédiate.

Jozu, qui s'était tu depuis plusieurs minutes, finit par avancer d'une voix grave :

« Si ce gamin revient de deux ans d'entraînement avec Rayleigh... »

Il ne finit pas la phrase. Il n'en avait pas besoin. Tous avait vu ce que Luffy avait accompli sur le champ de bataille, sa détermination, le Haki non contrôlé. Luffy deviendrait l'un des personnages centrales de la nouvelle ère.

Les questions sur la cloche vinrent naturellement après.

Seize coups. Pas douze, pas un — seize, répétés deux fois, au vu et au su de la Marine et du monde entier. Chacun dans cette pièce connaissait les significations codifiées des cloches en mer — elles ne sonnaient jamais sans raison, et sonner seize coups de cette façon là, dans ce contexte là, avait forcément un sens précis.

Les regards convergèrent vers Marco.

Il avait les yeux posés sur le journal depuis quelques secondes — pas en train de chercher, mais de peser. Il laissa le silence durer juste assez longtemps pour que ce qu'il allait dire.

« Il annonce la nouvelle ère. »

Quelques mots posés dans la salle avec le calme de quelque chose d'inévitable — sans explication supplémentaire, sans qualification, sans chercher à amortir ce que ça impliquait.

Le silence qui suivit était différent des précédents. Celui-là avait une lourdeur différente dans sa signification.

« La fin de l'ère de Barbe Blanche. » Izo formula ça lentement, comme s'il testait la phrase dans sa bouche avant de la laisser exister complètement. « Et la nouvelle ère où la nouvelle génération sera les principaux acteurs. »

Sohalia mit la main sur le journal — Namur le lui passa sans qu'elle ait besoin de demander — et le parcourut rapidement pendant que Marco lisait par-dessus son épaule, sa présence légèrement penchée, proche.

« Je ne pense pas qu'il pense aux autres Supernovas. » Elle ne leva pas encore les yeux de la page. « Qui d'ailleurs, pour la plupart, sont déjà dans le Nouveau Monde d'après ce même journal. »

« Il parle de qui, alors ? » lança Jozu.

Elle leva les yeux du journal. Elle chercha Marco — juste lui, juste une seconde — avec ce petit sourire en coin que la situation lui donnait malgré elle.

« De lui. »

Le silence dura quelques secondes.

« Ce gamin nous met à la retraite, » gronda Blenheim, « alors qu'il ressemble à une crevette momifiée. »

La salle rit. Pas poliment — vraiment, avec cette particularité du rire qui arrive quand quelque chose est absurde et vrai en même temps et qu'on n'avait pas ri comme ça depuis trop longtemps. Haruta s'étrangla à moitié. Namur renversa un peu de son café et haussa les épaules d'un air résigné. Fossa, qui n'avait pas esquissé un sourire de toute la matinée, eut quelque chose sur le visage qui ressemblait à de la résignation affectueuse — ce qu'on a quand on est fatigué et qu'on trouve quand même quelque chose drôle.

Atmos rit. Pas fort, pas longtemps, mais il rit — un son bref et réel, le premier depuis Doflamingo. Dans la pièce, plusieurs personnes le remarquèrent sans le souligner, parce que c'était le genre de chose qu'on entend mieux en silence.

Marco attendit que le rire se disperse. Puis il reprit la direction de la réunion.

Ils ne trouvèrent pas de solution au problème initial.

La mort de Blondie, la question Teach, l'avenir des territoires — tout ça resta en suspens, non pas parce qu'ils l'avaient évité mais parce que les décisions de cette ampleur ne se prenaient pas dans l'urgence, pas avec un équipage encore en convalescence, pas sans avoir d'abord une image claire de ce que les hommes eux-mêmes voulaient.

Marco formula la tâche simplement : prendre la température dans les divisions respectives avant la prochaine réunion. Combien réclamaient la vengeance, combien voulaient partir peu importe ce qui serait décidé, combien resteraient quoiqu'il arrive.

Les commandants prirent ça avec le sérieux de gens qui reconnaissaient du vrai travail. Fossa repartit avec quelque chose de fermé mais de moins explosif qu'en entrant — comme si nommer la situation avait légèrement allégé le poids sans le déplacer. Atmos repartit en dernier, lentement, et quand il passa à côté de la fenêtre Sohalia vit sur son visage ce quelque chose qui n'était toujours pas de la décision mais qui en avait désormais la direction. Haruta repartit avec ses notes sur le 3D2Y et cette énergie particulière qu'il avait quand il avait résolu quelque chose et qu'il pensait déjà à la suite.

Namur et Vista sortirent ensemble, échangeant à voix basse sur leurs divisions respectives. Jozu, encore fatigué de sa blessure, prit le temps de se lever et lança à Marco en passant :

« Tu sais où me trouver si t'as besoin. »

Pas de plus — c'était suffisant.

Quand la pièce se vida, Sohalia resta.

Marco rangeait ses papiers. Elle attendit que les pas dans le couloir s'éloignent, puis s'approcha de lui et parla très bas, avec la voix qu'elle réservait aux choses qui n'appartenaient qu'à eux deux :

« Nostradamus avait raison. »

Il leva les yeux.

« Il y a longtemps, sur Laugh Tale, il m'a montré trois photographies côte à côte. Roger avec le chapeau de paille. Shanks quelques années plus jeune avec le même chapeau. Et Luffy. » Elle marqua une pause. « Il les a alignées sur la table sans rien dire. Et quand j'ai compris, il a souri et il a soufflé — je parie sur lui. »

Marco l'écouta sans l'interrompre. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui intégrait plusieurs couches à la fois — ce que ça révélait de Nostradamus, de Laugh Tale, de ce que Sohalia portait depuis des années sans pouvoir en parler, de la façon dont certaines personnes voyaient les choses longtemps avant que le reste du monde les voie.

« Lui, il le savait », observa-t-il simplement.

« Lui, il le savait. »


Elle trouva Hogo dans le couloir, à son poste habituel.

« Réunis la quatrième et la deuxième division », lui lança-t-elle en passant. « Un endroit assez grand. Ce soir au crépuscule. Aki doit y assister. »

Hogo hocha la tête. Puis, avant qu'elle reparte :

« Il y a autre chose ? »

Elle s'arrêta. Elle se retourna vers lui — cette façon qu'il avait de sentir quand une consigne n'était pas complète, quand quelque chose d'autre suivait.

« Plus tard. Ce soir, après les divisions. »

Il acquiesça et repartit sans poser d'autre question. Elle le regarda s'éloigner dans le couloir et pensa que la conversation de ce soir allait lui donner plus que des consignes à transmettre.


Elle passa le reste de la journée dans sa cabine.

Pas à travailler — à réfléchir, ce qui était différent et qui nécessitait parfois la même immobilité. Elle s'assit sur le bord du lit, les bras croisés, et laissa les pensées s'organiser à leur propre rythme.

Maiya d'abord.

Elle gérait depuis trop longtemps. Sohalia lisait entre les lignes de chaque message transmis depuis Laugh Tale — la façon dont les formulations avaient changé depuis le début de l'absence, moins de demandes de conseil, plus de décisions prises en autonomie, une autorité qui se consolidait par nécessité. Maiya s'en sortait. Elle avait toujours su faire ce qu'il fallait quand il le fallait, cette qualité là lui venait de loin et ne disparaîtrait pas. Mais gérer et être prête à régner seule étaient deux choses distinctes, et la distance entre les deux ne se franchissait pas par correspondance. Il fallait la présence — les décisions quotidiennes prises côte à côte, les erreurs discutées à voix haute, les moments où on apprend moins de ce qu'on fait bien que de ce qu'on fait mal et de ce que quelqu'un de plus expérimenté en dit. Cette transmission là, elle ne pouvait la donner qu'en personne. Maiya n'était pas encore prête. Elle le savait, et Maiya le savait aussi, même si aucune des deux ne l'avait encore dit clairement.

Akihide ensuite.

Sa position s'était renforcée depuis les événements qui avaient précédé Marineford — les lignées le regardaient différemment, le Conseil lui accordait un poids qu'il n'avait pas au début. Mais cette solidité là restait conditionnelle. Elle dépendait de la présence de Sohalia comme caution visible, de son autorité comme bouclier implicite contre ceux qui auraient voulu exploiter l'absence de la reine pour remettre en question la légitimité du roi consort. Sans elle sur l'île de façon régulière, certaines portes s'ouvriraient. Elle devait les fermer avant de partir pour de bon.

Et Marco.

Elle laissa ce nom résonner quelques secondes dans ses pensées. La distance entre Laugh Tale et le Grand Line. La façon dont leurs trajectoires ne se superposaient pas naturellement, n'avaient jamais eu vocation à se superposer. Ce n'était pas un problème nouveau — c'était la réalité depuis le début, la réalité qu'ils avaient regardée tous les deux et autour de laquelle ils avaient construit quelque chose quand même. Mais le regarder maintenant, avec tout ce que les dernières semaines avaient déposé, avait une qualité différente. Plus concrète. Plus difficile à tenir à distance. Elle rentrerait avec ça aussi — cette conscience précise de ce qu'elle laissait, de ce à quoi elle renonçait provisoirement, et la question permanente de combien de temps provisoire voulait vraiment dire.

Et il y avait, en plus de tout ça, la question pratique — partir c'était laisser un commandant en moins dans une période où chaque commandant comptait double. Elle ne pouvait pas ignorer ça. Elle ne voulait pas ignorer ça.

Elle resta là un long moment à regarder la lumière de l'après-midi glisser lentement le long du mur.

Puis elle pensa au tatouage.

3D2Y.

Trois jours supprimés. Deux ans choisis. Luffy qui regardait où il en était et qui décidait que deux ans de fondations valaient mieux que de continuer sans elles — pas parce que la situation était idéale, pas parce que le moment était parfait. Parce qu'il avait compris quelque chose sur ce dont il avait besoin pour être ce qu'il voulait être, et qu'il avait agi en conséquence sans demander la permission de personne. Un geste radical, net, qui ne cherchait pas à plaire et n'avait pas besoin de se justifier.

L'idée ne vint pas d'un coup. Elle vint par accumulation — une pensée qui en appelait une autre, une conséquence qui en ouvrait une autre, jusqu'à ce que le contour soit assez net pour être vu entièrement. Elle le tourna dans tous les sens, chercha les failles, les endroits où ça ne tenait pas.

Il en restait. Mais le fond tenait.

Un sourire effleurait ses lèvres quand Hogo frappa à sa porte pour lui signaler que les divisions étaient rassemblées.


L'entrepôt au nord du camp avait été dégagé pour l'occasion — assez grand pour tenir les deux divisions, les caisses restantes poussées contre les murs. Les hommes s'étaient installés de façon semi-organique, la quatrième d'un côté, la deuxième de l'autre, avec l'espace neutre entre les deux qui disait tout sur l'état des choses.

Aki se tenait du côté de la quatrième. Debout, légèrement à l'écart, avec cette façon qu'il avait maintenant d'occuper exactement l'espace qui lui était donné — ni plus, ni moins. Les membres de la quatrième autour de lui avaient leurs positions habituelles. La coexistence fonctionnelle de gens qui avaient décidé quelque chose ensemble et qui tenaient à cette décision.

Sohalia n'était pas encore entrée quand Saber parla.

Elle l'entendit depuis le couloir, la porte entrouverte — sa voix plate, sans inflexion, la question de quelqu'un qui n'espère pas vraiment de réponse mais qui a besoin que le mot soit dit :

« Qu'est-ce qu'il fout là ? »

Elle s'arrêta. Elle attendit.

Aki ne répondit pas. Elle l'imaginait — ce regard soutenu une seconde, puis détourné vers un point fixe, cette façon d'encaisser sans courber la tête qui était devenue sa façon d'exister dans l'équipage depuis une semaine.

Saber continua. Sa voix avait monté d'un demi-ton.

« Il a failli la tuer. Et vous l'avez réintégré comme si — »

« Comme si nous en avions décidé ainsi. »

La voix de Ritsu — tranquille, sans appel.

« Les commandants sont d'accord. La deuxième division n'a pas voix au chapitre là-dessus. »

« Avec tout ce qui s'est passé — » recommença Saber.

« Aki est notre problème. »

Dom, depuis le fond de la pièce. Sa voix n'était pas hostile. Elle était finale, ce qui était différent et plus difficile à contester — la voix de quelqu'un qui a pesé quelque chose longuement et qui ne le répèsera pas pour convenance.

« Pas le vôtre. »

Saber ouvrit la bouche.

Sohalia entra.

Le silence tomba avec la rapidité des silences naturels. Elle traversa l'espace entre les deux groupes, s'arrêta au centre, et regarda les deux divisions — la quatrième avec sa familiarité et ses cicatrices, la deuxième avec ses visages qu'elle connaissait moins bien mais dont elle comprenait ce qu'ils portaient. Elle regarda Saber.

Il la regardait en retour. Un homme trapu, bras couverts de cicatrices, l'œil de quelqu'un qui ne cède pas facilement et qui a des raisons précises pour ça. Elle comprenait ces raisons. Elle comprenait ce que le passif de Teach faisait aux gens qui avaient vogués sous l'emblème des Spades, ce que le mot traître signifiait dans la bouche de quelqu'un dont l'équipage avait été détruit depuis l'intérieur.

« Bien. »

Ce mot seul, avec le calme de quelqu'un qui a entendu et qui choisit de ne pas rembobiner.

« Peut-être que vous avez déjà entendu des rumeurs sur ce que je vais vous dire. Autant que ce soit de ma bouche directement. »

Elle leur parla de Blondie d'abord.

La mort d'un allié. Ses navires, son île. Le nom de Teach posé dans la pièce comme un objet lourd. Elle le fit sans détour, avec les faits, en leur laissant le temps d'absorber avant de continuer. La deuxième division encaissa avec la raideur de gens qui s'y attendaient à moitié et qui n'en étaient pas moins touchés. La quatrième réagit différemment — moins personnellement, avec la conscience collective de ce que ça signifiait pour l'équipage, pour les territoires, pour la période qui venait.

Puis elle leur parla de Luffy.

Elle vit quelque chose changer immédiatement dans la deuxième division — des épaules qui descendaient d'un demi-cran, des visages qui s'ouvraient légèrement, ce relâchement précis de la tension dans un groupe quand une information attendue arrive enfin. Ace leur avait parlé de son frère. S'il devait parler d'une histoire dingue qu'il avait vécu enfant, le prénom de Luffy n'était jamais loin. Ace avait toujours été fier de son petit frère. Elle le voyait concrètement là, dans cette salle, dans la façon dont le prénom de Luffy traversa le groupe comme une onde.

Il était vivant. Le frère d'Ace était vivant et il avait rendu hommage à Ace devant le monde entier. Ce n'était pas grand-chose et c'était quand même quelque chose.

Elle leur raconta Marineford — la cloche, le tatouage décodé par Haruta, Rayleigh à ses côtés. Elle leur transmit ce que Marco avait déjà dit dans la salle : il annonce la nouvelle ère. Elle vit Saber écouter avec quelque chose de différent dans les yeux — pas de la paix, quelque chose de plus compliqué, ce qu'on a quand une information change légèrement l'angle depuis lequel on regarde une situation sans changer la situation elle-même.

Puis elle posa les questions.

« Ceux qui veulent rester — quoi qu'il soit décidé sur Teach, sur la vengeance, sur l'avenir — je veux le savoir. Ceux qui partiront si les commandants décident de ne pas chercher la vengeance, je veux le savoir aussi. Je ne juge ni l'un ni l'autre. J'ai besoin de savoir avec qui on travaille. »

La deuxième division se distribua comme elle s'y attendait. La majorité voulait se venger — pas tous de la même façon, pas tous avec la même urgence, mais le mot revenait avec la constance d'une conviction profonde, ancrée dans quelque chose de plus vieux que Marineford. Quelques-uns annoncèrent clairement qu'ils partiraient si les commandants choisissaient l'inaction. Deux ou trois restèrent silencieux, ce qui était une réponse aussi.

Saber ne parla pas pendant les réponses des autres. Il écoutait, les bras croisés, avec cet œil de quelqu'un qui comptabilise. Quand le silence revint, il prit la parole.

« On était les Spades avant d'être la deuxième division. »

Sa voix n'était plus plate — elle portait quelque chose, un poids précis, la façon dont certains mots viennent du fond plutôt que de la surface.

« Ace nous avait choisis. Il nous avait donné quelque chose. Et Teach a détruit tout ça depuis l'intérieur, et maintenant il prend les territoires de Père un par un, et on est là à attendre que les commandants se décident. »

Il s'arrêta.

« Si les commandants décident de ne rien faire, je pars. »

Ce n'était pas une menace — c'était une information, posée avec le sérieux de quelqu'un qui en avait pesé chaque conséquence avant de l'énoncer.

Sohalia le regarda.

« Je l'entends. »

La quatrième division répondit différemment. Cette loyauté de fond qui n'avait pas besoin d'être formulée parce qu'elle était structurelle — ils suivraient les commandants, quoiqu'il soit décidé. Ritsu l'exprima en quelques mots, sans emphase. Dom hocha la tête. Le reste confirma par son silence.

Sohalia regarda ses hommes. Elle pensa à ce qu'ils avaient traversé depuis Marineford, à la façon dont ils avaient tenu, à ce que ce mot — suivre — contenait de confiance et de tout ce qu'on ne nomme pas toujours.

« Merci. »

Après que les divisions se dispersèrent, elle retint Hogo.

Les autres partirent. Ils se retrouvèrent seuls dans l'entrepôt qui retrouvait son silence, debout l'un en face de l'autre dans la lumière déclinante du soir. Elle lui dit directement — la façon qu'elle avait toujours eue avec lui, sans pincette.

Elle allait partir sous une semaine. La quatrième division avait besoin de quelqu'un pour la remplacer. Ayant été le second de Thatch, et maintenant le sien, il était le mieux placé pour cela.

Hogo ne répondit pas immédiatement. Il la regarda avec ces yeux qui évaluaient les choses depuis leur fond plutôt que depuis leur surface, et quelque chose dans son expression travailla pendant quelques secondes — pas de la surprise, quelque chose qui ressemblait à une vérification interne, quelqu'un qui se demande s'il est capable de ce qu'on lui propose et qui arrive à une réponse.

« D'accord. »

Pas d'enthousiasme performé, pas de modestie de façade. La réception simple et directe de quelqu'un qui comprend ce qui lui est demandé et qui décide qu'il peut le porter.

« On a moins d'une semaine », précisa Sohalia. « On commence demain matin. »


Elle passa devant sa chambre sans s'arrêter.

La porte était fermée, la clef dedans, et en passant elle réalisa qu'elle n'avait plus vraiment de raison d'y entrer — qu'elle n'y était presque pas allée depuis les derniers jours, que cette chambre était devenue une adresse plus qu'un espace habité. Elle continua.

La chambre de Marco était éclairée.

Elle entra sans frapper. Il était au bureau avec ses papiers, ses cartes, cette façon de travailler qui était celle de quelqu'un à qui s'arrêter ne venait plus naturellement. Il leva les yeux quand elle entra — ce regard qui l'attendait sans l'avoir attendue.

Elle s'appuya contre le mur près de la porte et lui fit son rapport debout, avec précision. Saber comme figure de proue de la faction vengeance dans la deuxième — son histoire avec les Spades, le poids de ça, la façon dont sa loyauté à Ace rendait la question Teach personnelle d'une façon différente des autres. Les quelques hommes qui avaient annoncé leur départ potentiel. La loyauté sans condition de la quatrième.

Elle lui transmit les noms, les chiffres approximatifs, les nuances. Il notait, soulevait une question ou deux, cherchait ce qu'il avait besoin de chercher. Elle le laissa finir.

Puis elle s'avança et s'assit sur le coin du bureau — cette position qu'elle prenait quand elle voulait qu'il la regarde en face, qu'il n'y ait pas de manque d'inattention entre eux pour ce qui suivait.

« Il y a autre chose. »

Marco posa son stylo.

« En partant, je te laisse un commandant en moins. Dans la période qui vient, c'est compliqué. » Elle prit une seconde. « Je veux passer le reste de mon séjour ici à former Hogo pour me remplacer. Il a l'instinct pour ça, la division lui fait confiance, et il a une façon de comprendre les gens qui lui permettra de gérer ce qui vient. Il faut juste lui donner les outils. »

Marco la regarda avec la précision de quelqu'un qui prend une décision pratique en connaissance de cause.

« C'est un bon choix. »

Elle hocha la tête. Puis, avec le calme de quelqu'un qui a réfléchi assez longtemps pour être sûre de ses mots :

« Tu le sais, je le sais. Je vais devoir rentrer. Plus tôt que tard. Ça fait trop longtemps que je me suis absentée — j'ose même pas penser aux rumeurs qui doivent courir sur les raisons de mon absence. »

Marco ne souffla mot. Quelque chose changea dans sa façon de tenir son corps — pas du retrait, une tension légère, la façon dont on se prépare à entendre quelque chose qu'on savait venir et qu'on n'est pas encore tout à fait prêt pour.

« Quand ? »

Sa voix était basse. Directe.

« Moins d'une semaine. »

Le silence dura quelques secondes. Elle posa la main sur son épaule — un contact simple, le genre qui dit je suis là, ce n'est pas encore maintenant.

« Mais j'ai un plan. »

Il leva les yeux vers elle. Et dans son regard il y avait quelque chose entre l'attention et une tension particulière — la façon dont on regarde quelqu'un qu'on connaît bien quand on sait que ce qu'ils vont annoncer sera inattendu.

Elle s'assit à califourchon sur lui. Il posa les mains sur ses hanches naturellement, sans y penser.

« Luffy a regardé où il en était et il a décidé que deux ans de préparation valaient mieux que de continuer sans de bonnes bases pour faire face à l'avenir qu'il veut. » Elle le regarda. « Je vais faire pareil. Je rentre sur Laugh Tale. Je forme Maiya — vraiment, en personne, pas par messages. Je m'assure qu'Akihide ait une position assez solide pour tenir sans ma protection directe. Je règle tout ce qui doit l'être. »

Il attendait. Elle continua.

« Et puis, je mets en scène ma mort. »

Le silence qui suivit fut absolu pendant deux secondes.

Marco ne dit rien. Elle vit plusieurs choses traverser son expression dans un espace très court — pas de la stupeur, quelque chose de plus dense. Il pensait. Elle le laissa penser, parce que cette idée méritait d'être retournée dans tous ses angles avant de recevoir une réponse honnête.

Finalement, il parla.

« Laugh Tale est coupé du monde, » posa-t-il.

Pas une objection — une vérification, la façon dont il testait les fondations d'un raisonnement.

« Si ça se passe sur l'île, le monde extérieur ne saura rien, » confirma-t-elle. « La reine qui revient après une longue absence. Elle attrape une maladie. Ou un accident lors d'un déplacement. Maiya monte sur le trône. Akihide deviendra un veuf éploré que j'aurais veillé à protéger par tous les moyens avant que cela n'arrive. »

Un temps.

« Et moi — » Elle le regarda en face. « Je serai libre. Plus de trône. Plus d'identité à protéger. Juste une pirate dans le Grand Line. Avec sa famille. Avec toi. »

Une pause.

« Et je reviendrai aussi souvent que possible durant ces deux ans comme je le faisais avant que la guerre n'éclate. »

Il la regarda longuement. Elle vit dans ses yeux quelque chose qu'elle apprenait à lire — ce moment où il retournait une idée dans tous ses angles avant de s'y engager. Il y avait du soulagement là-dedans, quelque chose qui ressemblait à un poids porté depuis longtemps qui trouvait une issue possible. Et il y avait autre chose — la conscience de tout ce que ça demandait, de tout ce qui pouvait prendre une direction différente de celle prévue, de ce qu'on acceptait quand on disait oui à un plan de cette ampleur.

« Deux ans, » murmura-t-il.

« Peut-être un peu plus ou un peu moins. Mais deux ans, oui. »

Il laissa passer un temps.

« Et que pense ta famille de cette idée ? »

Sa voix était mesurée — pas froide, pas distante, cette façon qu'il avait d'aborder les choses importantes : en regardant toutes leurs faces avant de se prononcer.

Sohalia tourna la tête vers le Den Den Mushi posé sur le bureau. Elle le regarda. Puis elle regarda Marco.

« Je te propose de le découvrir ensemble. »

Il la regarda encore quelques secondes. Puis il tendit la main vers le coquillage — lui, pas elle, ce geste qui disait ce que les mots n'avaient pas encore tout à fait dit — et le Den Den Mushi s'éveilla doucement dans la lumière du soir, ses yeux s'ouvrant avec la lenteur des choses qui n'étaient pas encore décidées mais qui étaient sur le point de l'être.

Sohalia commença à composer le numéro de Laugh Tale.

— À suivre —

Publié : 24/02/2026


Quel sera la réaction de la famille de Sohalia à votre avis ?

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