Sad Song

Chapitre 9 : Rage à ciel ouvert

7510 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/02/2026 13:06

Le lendemain matin, Thatch revint comme il le faisait tous les jours maintenant. Ritsu l'entendit entrer dans la chambre et sentit ce mélange devenu habituel, cette alerte immédiate parce que c'était un homme dans son espace, mais aussi cette résignation parce qu'elle savait qu'il allait venir quoi qu'elle fasse ou ne fasse pas, autant l'accepter et arrêter de gaspiller son énergie à lutter contre l'inévitable.

Il s'installa à sa place habituelle dans le coin le plus éloigné du lit, posa son livre usé sur ses genoux mais ne l'ouvrit pas immédiatement comme il le faisait d'habitude.

« Hey, » lança-t-il doucement. « J'ai entendu dire que tu avais eu une semaine particulièrement difficile. »

Ritsu ne répondit pas, continuant de fixer ce point invisible au plafond qu'elle connaissait si bien maintenant, mais Thatch ne semblait pas attendre de réponse de toute façon.

« Je sais que tu as appris pour l'avis de recherche, pour ce qu'ils disent de toi maintenant, » poursuivit-il, sa voix portant une douceur inhabituelle. « Je suis vraiment désolé, sincèrement désolé que tu doives affronter ça en plus de tout le reste. »

Pourquoi tu t'excuses alors que c'est pas ta faute, pensa Ritsu, mais elle ne l'écrivit pas sur l'ardoise, ne fit même pas le geste de la prendre.

« Je veux que tu saches quelque chose d'important, » continua Thatch en se penchant légèrement en avant. « On cherche activement des informations sur ce qui t'est vraiment arrivé, sur qui a lancé cet avis de recherche mensonger, sur qui t'a fait tout ça. »

Ritsu tourna très légèrement la tête pour le regarder du coin de l'œil, surprise malgré elle par cette déclaration.

« Marco a contacté quelqu'un de confiance, un ami qui a des connexions un peu partout y compris dans la Marine, » expliqua Thatch en la regardant avec sérieux. « Ça va probablement prendre du temps, peut-être des semaines entières ou même des mois, mais on va découvrir la vérité sur ce qui s'est vraiment passé, je te le promets. »

Pourquoi est-ce que vous feriez ça, voulait demander Ritsu, qu'est-ce que ça peut bien changer maintenant que tout est déjà détruit, la vérité ne changera absolument rien à ma situation. Mais elle garda le silence, se contentant de le regarder sans expression.

« Parce que tu mérites de savoir ce qui t'est arrivé, tu mérites que quelqu'un se batte pour toi et cherche la vérité même quand tout semble perdu, » répondit Thatch comme s'il avait lu directement dans ses pensées.

Ritsu détourna le regard, incapable de supporter l'intensité de son attention, c'était trop, ces mots, cette sollicitude inattendue, elle ne le méritait pas et ne voulait surtout pas le mériter.

« On va le trouver, le monstre qui t'a fait ça, et quand on le trouvera... » commença Thatch avant de s'interrompre sans finir sa phrase, mais le sous entendu était parfaitement clair dans le silence qui suivit.

Vengeance.

Une partie de Ritsu voulait désespérément ça, voulait voir Vadric souffrir autant qu'elle avait souffert, voulait qu'il paie pour chaque seconde de douleur qu'il lui avait infligée. Mais une autre partie d'elle, plus grande et infiniment plus fatiguée, savait que même ça ne changerait rien au fond, la vengeance ne réparerait pas son corps brisé, ne réparerait pas sa réputation détruite, ne lui rendrait jamais sa vie d'avant.

Thatch dut percevoir quelque chose sur son visage parce qu'il changea brusquement de sujet en ouvrant enfin son livre.

« Bon, aujourd'hui on parle poisson, » annonça-t-il avec un retour à son ton habituel plus léger. « Comment les préparer correctement, comment les cuire sans les massacrer, comment ne surtout pas les sur-cuire parce que franchement c'est un véritable crime contre la nourriture. »

Et il commença à lire d'une voix qui tombait dans ce rythme apaisant que Ritsu connaissait maintenant par cœur, ce rythme régulier qui remplissait le silence oppressant de la chambre. Elle l'écouta malgré elle, parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire de toute façon, parce que sa voix chassait momentanément les pensées sombres qui tournaient en boucle, parce que c'était devenu une partie familière de sa routine quotidienne dans cet enfer.

À mi-chemin de la recette détaillée du saumon grillé, Thatch s'arrêta soudainement de lire.

« Tu sais, la cuisine c'est un peu comme la vie quand on y réfléchit vraiment, » observa-t-il d'un ton pensif.

Ritsu le regarda avec curiosité malgré elle, se demandant où exactement il voulait en venir avec cette comparaison étrange.

« Tu prends des ingrédients variés, parfois ils sont bons et frais, parfois ils sont mauvais ou périmés, parfois ils sont juste là par hasard sans que tu aies vraiment choisi, et tu dois faire quelque chose avec ce que tu as sous la main, » développa-t-il en tournant distraitement une page. « Parfois tu brûles complètement le plat et c'est raté, parfois au contraire ça sort absolument parfait, mais la plupart du temps le résultat se situe quelque part entre les deux extrêmes, et tu continues quand même à cuisiner parce que tout le monde doit manger pour survivre. »

Ritsu comprenait qu'il ne parlait pas vraiment de cuisine du tout, mais elle ne dit rien, se contentant d'écouter en fixant le plafond.

« Et même si le plat est complètement brûlé et semble foutu, tu peux encore faire quelque chose avec les restes, » poursuivit-il doucement. « Tu grattes soigneusement toutes les parties carbonisées, tu sauves ce qui est encore bon et utilisable, tu réinventes complètement le plat avec ce qui reste, tu fais quelque chose de nouveau à partir des débris. »

Il la regarda directement maintenant avec une intensité qu'elle n'avait pas vue chez lui auparavant.

« C'est jamais vraiment complètement fini et foutu jusqu'à ce que tu décides toi-même que c'est fini, » murmura-t-il.

Ritsu détourna immédiatement le regard, refusant de s'engager avec cette métaphore transparente. Facile à dire pour quelqu'un qui n'a jamais été complètement détruit, facile à dire pour quelqu'un qui a toujours été libre de faire ses propres choix. Mais elle ne l'écrivit pas sur l'ardoise, gardant ces pensées amères pour elle-même.

Thatch retourna à son livre et termina de lire la recette du saumon, puis il se leva pour partir comme il le faisait toujours à la fin de chaque visite.

« Demain je t'apporte quelque chose de différent, pas des recettes cette fois, quelque chose de complètement nouveau, » annonça-t-il depuis la porte avant de sortir sans lui laisser le temps de demander de quoi il parlait exactement.

Ritsu resta allongée dans le silence revenu, se demandant ce qu'il allait apporter, se demandant pourquoi elle se posait même la question, se demandant pourquoi une petite partie d'elle était inexplicablement curieuse de découvrir ce que ce serait. Elle repoussa fermement ces pensées inutiles, essayant de se concentrer à nouveau sur le vide familier, sur la douleur constante, sur ce désir omniprésent que tout s'arrête enfin. Mais même ces sensations familières semblaient légèrement moins intenses qu'avant, juste légèrement, et elle ne savait absolument pas si c'était une bonne chose ou une mauvaise chose.


Dans ses quartiers personnels, Thatch s'assit lourdement sur son lit étroit en soupirant profondément. Il pensait à Ritsu, à ses yeux qui restaient vides malgré de minuscules progrès, à sa douleur qui était visible dans chaque mouvement, à son désir de mourir qui semblait diminuer par millimètres imperceptibles mais qui restait toujours là, constant et écrasant.

Il pensait aussi à Sohalia, la petite fille qu'il avait sauvé quand elle avait cinq ans. Six ans qu'elle avait disparu, elle avait seulement quinze ans à l'époque, juste une gamine qui voulait désespérément prouver quelque chose à son père, ses frères et à elle-même. Elle était partie en mission de reconnaissance solo malgré les conseils répétés de tout le monde, malgré les ordres explicites de son père qui lui avait dit que c'était trop dangereux.

Quelques affaires personnelles avaient été retrouvé dans une zone reculée, mais jamais aucun corps, jamais la moindre trace d'elle. Barbe Blanche avait cherché pendant des mois entiers, envoyant absolument tous ses commandants fouiller méthodiquement chaque île, chaque mer, chaque port où elle aurait pu échouer. Mais rien, pas la moindre piste, Sohalia avait disparu comme si elle n'avait jamais existé.

Pops avait fini par accepter l'inacceptable, accepter qu'elle était probablement morte, accepter qu'il ne reverrait sans doute jamais sa fille, accepter qu'il devait faire son deuil et continuer à vivre malgré ce trou béant dans sa poitrine.

Mais Thatch refusait obstinément d'accepter cette version des faits. Il la connaissait trop bien, il l'avait vu grandir sur ce navire depuis qu'elle était toute petite, l'avait vue apprendre à se battre avec acharnement, à naviguer avec une aisance naturelle, à utiliser son pouvoir qui lui permettait de contrôler la nature autour d'elle.

Elle était forte, intelligente, incroyablement débrouillarde pour son jeune âge. Elle ne pouvait tout simplement pas être morte, c'était impossible. Il continuait de chercher inlassablement à chaque île où ils accostaient, à chaque port qu'ils visitaient, à chaque ville qu'ils traversaient.

As-tu vu une jeune femme, cheveux blonds qui brillent au soleil, yeux verts, un talent avec la nature, elle aurait environ vingt-et-un ans maintenant.

Personne ne l'avait jamais vue, personne ne savait rien à son sujet, mais il continuerait de chercher jusqu'à sa propre mort probablement, parce que l'alternative qui consistait à abandonner était tout simplement inacceptable pour lui.

Il regarda par la petite fenêtre de sa cabine vers l'océan noir qui s'étendait à l'infini sous la lune. Sohalia et Ritsu, deux femmes perdues dans ce vaste monde, une qu'il cherchait désespérément depuis six longues années, une qu'il avait trouvée brisée il y a seulement quelques semaines.

Peut-être qu'il ne pourrait jamais sauver Sohalia malgré tous ses efforts, mais il pouvait au moins essayer de toutes ses forces de sauver Ritsu, il devait essayer parce que c'était tout ce qu'il pouvait faire.

Il ferma les yeux et laissa l'épuisement accumulé le prendre progressivement, sachant que demain il reviendrait avec quelque chose de différent, quelque chose qui pourrait peut-être la faire réagir vraiment, la faire sentir autre chose que cette douleur, la faire vivre ne serait-ce qu'un petit peu, même si elle ne voulait pas encore accepter de vivre.


Les jours suivants s'écoulèrent dans une routine qui commençait presque à ressembler à quelque chose de normal dans cet univers anormal. Ritsu mangeait un peu plus chaque jour, pas énormément mais suffisamment pour que Yori arrête enfin de la menacer constamment avec cette sonde d'alimentation qu'il brandissait comme une menace. Elle communiquait aussi davantage, traçant de courtes phrases sur l'ardoise, parfois hostiles et pleines de rage, d'autres fois simplement résignées et fatiguées, mais elle communiquait au moins et c'était déjà quelque chose.

C'était un progrès minuscule et presque imperceptible, mais Yori le notait scrupuleusement dans son journal médical détaillé, Tachi en parlait avec un espoir prudent quand elle discutait avec les autres, même Marco lors de ses visites occasionnelles remarquait ce changement subtil dans son état général.

Elle était toujours profondément brisée, toujours gravement traumatisée, toujours fondamentalement suicidaire au fond d'elle-même, mais elle était indéniablement moins dissociée qu'avant, plus présente dans son corps et dans le monde qui l'entourait, plus consciente de ce qui se passait autour d'elle, plus là tout simplement.

Ce fut deux semaines complètes après l'annonce dévastatrice de l'avis de recherche que Ritsu fit quelque chose qui surprit absolument tout le monde. Elle attrapa l'ardoise pendant que Tachi changeait méthodiquement ses bandages et écrivit de sa petite écriture serrée : Je veux sortir

Tachi se figea instantanément, ses mains s'immobilisant sur le bandage qu'elle était en train d'enrouler.

« Sortir ? Vous voulez dire sortir où exactement ? »

Le pont. Voir le ciel.

Tachi et Yori qui venait justement d'entrer dans la chambre pour l'examen médical quotidien échangèrent un long regard chargé de signification. C'était la toute première fois que Ritsu demandait activement quelque chose pour elle-même, vraiment demandait au lieu de simplement exister passivement ou refuser activement tout ce qu'on lui proposait, elle négociait maintenant et ça changeait absolument tout.

C'était énorme comme progrès, même si ça semblait petit en apparence.

« Votre état physique actuel... » commença Yori avec prudence en s'approchant lentement du lit.

S'il vous plaît, écrivit Ritsu.

Ce dernier mot fit toute la différence dans la décision. Yori posa sa sacoche médicale volumineuse sur la table et s'assit sur le bord du lit pour l'examiner avec toute l'attention qu'il réservait aux décisions vraiment importantes. Il vérifia minutieusement toutes ses blessures qui étaient maintenant soit complètement guéries soit en très bonne voie de guérison, écouta sa respiration qui était parfaitement normale, prit son pouls qui battait régulièrement, évalua sa force physique générale qui restait encore faible mais s'était indéniablement améliorée.

« D'accord, je vais accepter, » annonça-t-il finalement après cette longue évaluation. « Mais seulement avec des conditions très strictes que vous devez accepter. »

Ritsu hocha immédiatement la tête sans la moindre hésitation, elle aurait accepté absolument n'importe quoi, vraiment n'importe quoi pour sortir enfin de ces quatre murs étouffants qui l'emprisonnaient depuis ce qui lui semblait être une éternité.

« Vous sortez obligatoirement accompagnée par Tachi et quelqu'un de l'équipage en qui on a une confiance absolue, » énuméra Yori en comptant sur ses doigts. « Vous restez dehors maximum une heure et pas une minute de plus, au moindre signe de fatigue excessive, de malaise quelconque, de quoi que ce soit d'anormal, vous rentrez immédiatement dans l'infirmerie sans aucune discussion possible. »

D'accord, écrivit Ritsu sans perdre une seconde.

« Et il y a une dernière condition très importante, » ajouta Yori en marquant une pause significative. « On retire le bracelet de granit marin pour vous permettre de marcher plus facilement, mais Ritsu, écoutee-moi très attentivement maintenant, à la moindre tentative, et je dis bien la moindre tentative de vous enfuir ou de vous faire du mal d'une quelconque manière, on vous ramène directement ici et on remet le bracelet, et cette fois on le laissera en place beaucoup, beaucoup plus longtemps qu'avant. »

Ritsu soutint fermement son regard sans ciller et hocha la tête avec détermination, elle comprenait parfaitement les termes, elle acceptait complètement les conditions, elle ferait ce qu'il fallait pour avoir cette chance.

« Très bien alors, » murmura Yori en s'agenouillant près du lit pour défaire le bracelet de granit marin avec des gestes extrêmement précis et mesurés. Le métal se détacha avec un claquement sourd et métallique qui résonna étrangement fort dans la petite pièce silencieuse.

L'effet fut absolument immédiat et foudroyant. Ritsu sentit son fruit du démon revenir vers elle comme une vague puissante qui déferlait dans tout son corps, pas à pleine puissance évidemment parce que son corps était encore beaucoup trop faible et trop épuisé pour supporter ça, mais la présence familière était indéniablement là, cette connexion intime avec son tigre intérieur qui avait été si cruellement arrachée pendant toutes ces semaines interminables.

C'était exactement comme retrouver un membre qu'on croyait perdu pour toujours, comme retrouver une partie essentielle de soi-même qu'on pensait ne jamais récupérer. Elle ferma les yeux et se concentra intensément, sentant les griffes potentielles qui dormaient dans ses doigts, la force latente qui couvait dans ses muscles affaiblis, les instincts de prédateur qui sommeillaient juste sous la surface de sa peau humaine.

Elle transforma juste sa main droite pour tester, pour vérifier que c'était bien réel. Les griffes blanches comme la neige sortirent lentement de ses doigts, presque timidement après cette longue absence, les rayures fantomatiques caractéristiques de son tigre apparurent progressivement sur sa peau pâle. Puis elle relâcha consciemment la transformation et regarda les griffes disparaître à nouveau, les rayures s'effacer comme si elles n'avaient jamais existé.

Un simple test pour savoir, pour être absolument certaine. Son pouvoir était toujours là, toujours sien, affaibli certes et diminué mais pas disparu, pas détruit, pas volé définitivement. Ils ne lui avaient finalement pas tout pris après tout.

« Prête ? » demanda doucement Tachi en l'aidant avec précaution à s'asseoir sur le bord du lit.

Ritsu hocha la tête en essayant de se lever, mais ses jambes tremblèrent violemment et dangereusement sous son poids dès qu'elle tenta de se mettre debout. Tachi la rattrapa instantanément avant qu'elle ne tombe, passant son bras solide et rassurant autour de sa taille pour la soutenir complètement.

« Doucement, allez-y très doucement, vous avez passé des semaines entières allongée dans ce lit sans bouger, vos muscles ont absolument besoin de se réhabituer progressivement à supporter votre poids, » expliqua Tachi avec patience.

Ensemble, elles marchèrent très lentement vers la porte, chaque pas représentant un effort monumental pour Ritsu dont les jambes protestaient violemment. Elle serra les dents avec détermination, refusant catégoriquement de montrer à quel point c'était difficile et douloureux, elle avait demandé ça et elle allait le faire coûte que coûte.

Dans le couloir étroit du navire, elles croisèrent Thatch qui sortait justement de la cuisine avec un plateau chargé de nourriture fumante.

« Oh, » fit-il en les voyant, la surprise évidente sur son visage expressif. « Une sortie médicale ? »

« Elle veut voir le pont et respirer l'air libre, » expliqua Tachi. « Tu veux bien nous accompagner pour la surveiller ? Yori insiste pour qu'il y ait quelqu'un de confiance avec nous. »

Thatch posa immédiatement son plateau sur une table toute proche sans la moindre hésitation.

« Bien sûr, avec grand plaisir même. »

Ils montèrent l'escalier ensemble dans un silence concentré, Ritsu fermement accrochée à Tachi qui la soutenait, Thatch marchant légèrement derrière elles avec les mains tendues et prêtes à la rattraper instantanément si jamais elle tombait. Chaque marche représentait une victoire minuscule mais significative, chaque marche la rapprochait inexorablement de quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis un temps qui lui semblait être une éternité maintenant.

Combien de temps exactement, elle ne le savait même plus, un mois entier peut-être, peut-être même plus que ça, elle avait complètement perdu le compte précis des jours qui s'étaient écoulés.

La porte massive du pont s'ouvrit enfin et Ritsu fut littéralement aveuglée par l'intensité de la lumière. Le soleil éclatant après toutes ces semaines passées dans la pénombre constante et oppressante de l'infirmerie était absolument insupportable pour ses yeux qui n'y étaient plus habitués. Elle ferma instinctivement les yeux en sentant les larmes involontaires couler sur ses joues, attendant patiemment que ses pupilles dilatées s'ajustent très progressivement à cette luminosité agressive.

Puis elle les rouvrit lentement, prudemment, par étapes mesurées.

Le ciel s'étendait au-dessus d'elle, infiniment bleu et dégagé, parsemé de nuages blancs et cotonneux qui dérivaient paresseusement dans la brise marine douce. L'océan s'étendait dans absolument toutes les directions possibles, scintillant magnifiquement sous le soleil comme du verre liquide en fusion. L'air marin frais et vivifiant remplissait enfin ses poumons affamés avec une pureté qu'elle avait complètement oubliée dans son confinement. Le bruit familier et infiniment réconfortant des vagues qui frappaient rythmiquement contre la coque du navire. Les cris lointains et plaintifs des mouettes qui tournoyaient au-dessus d'eux.

Ritsu s'arrêta net juste après avoir franchi la porte, complètement submergée par toutes ces sensations qui l'assaillaient simultanément. Elle avait oublié dans son enfermement, dans sa douleur omniprésente, dans son désespoir écrasant, elle avait complètement oublié à quel point le monde extérieur était immense et vaste, à quel point il pouvait être beau malgré toute la laideur, à quel point elle s'était sentie infiniment petite et complètement insignifiante enfermée dans cette chambre minuscule.

« Ça va ? Vous tenez le coup ? » murmura Tachi près de son oreille avec inquiétude.

Ritsu hocha faiblement la tête, totalement incapable de parler même si sa gorge blessée avait fonctionné normalement. Ses jambes tremblaient maintenant de façon incontrôlable, de fatigue physique intense, d'émotions trop fortes, de beaucoup trop de choses à la fois qui la submergeaient complètement.

« On va s'asseoir quelque part, » décida fermement Tachi en la guidant avec douceur vers un banc situé près du mât principal.

Ritsu s'effondra plus qu'elle ne s'assit vraiment, ses muscles hurlant leur protestation douloureuse, tout son corps n'étant plus qu'une masse de douleur et d'épuisement accumulé. Mais elle était dehors, enfin dehors après tout ce temps, et ça valait largement chaque once de souffrance qu'elle endurait en ce moment.

« Je vais chercher de l'eau fraîche, » annonça Thatch. « Tu ne bouges surtout pas d'ici d'accord ? »

Ritsu ne répondit pas du tout, elle fixait simplement l'horizon avec une intensité qui frisait l'obsession pure, buvant littéralement la vue comme quelqu'un qui aurait été assoiffé pendant des semaines entières.

Sur le pont animé du navire, les pirates vaquaient à leurs occupations habituelles et quotidiennes. Certains nettoyaient méthodiquement le bois avec de grandes brosses usées, d'autres réparaient patiemment des cordages qui commençaient à s'effilocher, un petit groupe jouait bruyamment aux cartes près du bastingage en riant fort à des blagues que Ritsu n'avait pas entendues.

Quand ils la virent enfin, ils s'écartèrent tous légèrement de façon visible, certains par un respect évident qu'on pouvait lire sur leurs visages, d'autres par une méfiance tout aussi visible, mais tous partageaient une curiosité manifeste qu'ils essayaient plus ou moins bien de cacher.

Elle entendait distinctement les murmures qui portaient facilement dans le vent marin.

« C'est elle, la marine... »

« Celle avec la prime maintenant... »

« Désertrice qu'ils ont dit dans le journal... »

« Celle qui a essayé de se tuer... »

Ritsu serra ses poings tremblants sur ses genoux maigres mais ne détourna absolument pas son regard de l'océan infini. Qu'ils murmurent tant qu'ils voulaient, qu'ils la jugent comme bon leur semblait, qu'ils pensent ce qu'ils voulaient penser d'elle, elle s'en fichait complètement en cet instant précis, elle était dehors et c'était absolument tout ce qui comptait vraiment pour elle maintenant.

Thatch revint rapidement avec une gourde d'eau fraîche qu'il lui tendit.

« Tiens, bois lentement, prends juste de toutes petites gorgées. »

Ritsu but avec reconnaissance, l'eau était merveilleusement froide et pure et absolument délicieuse, tellement meilleure que l'eau tiède et fade qu'on lui servait quotidiennement dans l'infirmerie. Elle ferma les yeux en savourant intensément chaque gorgée comme si c'était vraiment la première fois qu'elle goûtait de l'eau de sa vie.

« C'est bien non, beaucoup mieux que là-bas ? » sourit Thatch en s'installant confortablement près d'elle sur le banc. « Le pont, le ciel immense, l'air libre et frais, c'est infiniment mieux que quatre murs étouffants. »

Oui, pensa Ritsu avec une intensité presque douloureuse, beaucoup mieux, tellement mieux que ça me fait mal de réaliser pleinement ce que j'ai perdu, tout ce qui m'a été arraché.

Mais elle ne l'écrivit pas sur l'ardoise qu'elle avait apportée, ne la prit même pas, se contentant de garder le silence en buvant son eau, en regardant fixement l'horizon qui semblait s'étendre à l'infini, en essayant désespérément de graver chaque détail dans sa mémoire au cas où ce serait la dernière fois qu'elle verrait tout ça.


Ace les observait attentivement depuis le gaillard d'avant où il s'était stratégiquement positionné. Il s'était installé là-haut dès qu'il avait aperçu Ritsu sortir enfin de l'infirmerie, voulant absolument être présent mais sans être trop proche d'elle, pas après ce qu'il s'était passé entre eux..

Son cœur se serra douloureusement et violemment en la voyant maintenant assise là-bas. Elle était si terriblement pâle, si dangereusement maigre, si visiblement et tragiquement fragile. Rien à voir du tout avec la femme incroyable qu'il avait rencontrée dans ce bar il y a, combien de temps maintenant exactement, des semaines, un mois peut-être, le temps s'était étrangement brouillé et déformé depuis cette nuit qui avait tout changé.

La guerrière impressionnante qui avait réussi à capturer ce rookie malgré la présence de tous les commandants, la femme absolument magnifique qui avait ri spontanément à ses blagues stupides, la tigresse majestueuse qui s'était transformée avec une grâce absolument mortelle pour les combattre tous.

Maintenant elle ressemblait terriblement à quelqu'un qui avait survécu à quelque chose d'absolument horrible, à quelqu'un qui portait des cicatrices invisibles mais gravées tellement profondément qu'elles ne guériraient peut-être jamais complètement, peut-être même jamais du tout.

« ACE ! » La voix tonitruante et reconnaissable de Teach résonna soudainement à travers absolument tout le pont comme un véritable coup de tonnerre. « VIENS VOIR ÇA TOUT DE SUITE ! Y'A UN POISSON VRAIMENT ÉNORME ! »

Ace se figea instantanément sur place. Non, pas maintenant, pas comme ça, pas devant elle, bordel pas maintenant.

Absolument tout le monde se retourna simultanément vers la source du bruit assourdissant, y compris évidemment Ritsu qui tourna lentement la tête. Ses yeux trouvèrent Ace immédiatement et inévitablement, attirés magnétiquement vers lui comme s'il était la seule chose qui existait sur ce pont bondé.

Ace essaya désespérément de se faire tout petit derrière Haruta qui passait justement par là avec une corde enroulée sur son épaule.

« Ace, » soupira profondément Haruta sans même prendre la peine de se retourner, sa voix totalement résignée. « Je fais exactement un mètre trente, ça ne marchera jamais, ça n'a jamais marché, arrête d'essayer à chaque fois. »

Mais c'était déjà trop tard de toute façon. Ritsu le fixait maintenant avec une intensité terrible, et quelque chose dans son expression commença à changer progressivement, se durcit de façon visible, se transforma graduellement en quelque chose de vraiment terrible et viscéral qui fit frissonner Ace malgré lui.

Parce qu'elle le reconnaissait maintenant. Parfaitement, complètement, totalement. Et avec cette reconnaissance vinrent les souvenirs, tous les souvenirs en même temps.

Les souvenirs frappèrent Ritsu comme une vague massive et destructrice, comme un tsunami émotionnel qu'elle ne pouvait absolument pas arrêter ou contrôler.

Le bar refit surface dans sa mémoire avec une clarté douloureuse. Miteux, bruyant, anonyme, absolument parfait pour ce qu'elle voulait. Elle s'était installée au comptoir usé, avait commandé quelque chose de fort sans même regarder le menu taché, l'avait vidé d'un seul trait en sentant la brûlure bienvenue dans sa gorge. Elle en avait commandé un autre immédiatement, puis encore un autre, le monde commençant progressivement à s'adoucir agréablement autour des bords.

Et puis il était apparu à côté d'elle comme surgi de nulle part. Cheveux noirs complètement ébouriffés qui tombaient négligemment dans ses yeux, sourire facile et insouciant qui semblait venir naturellement, yeux sombres qui la regardaient avec une curiosité non dissimulée et désarmante.

« Mauvaise journée ? » avait-il demandé simplement.

« Mauvaise vie, » avait-elle répondu sans le regarder, fixant obstinément son verre vide.

Il avait ri à sa réponse, un rire vraiment chaleureux et sincère qui semblait remplir tout l'espace autour d'eux.

« Je connais vraiment ça, crois-moi. »

Ils avaient parlé longuement, de rien d'important au début, de tout et de rien en même temps. De cette sensation étouffante et horrible d'être coincé dans une vie qu'on n'avait pas vraiment choisie mais qu'on était obligé de vivre quand même, d'essayer désespérément de faire ce qui était juste et de se demander constamment si ça comptait vraiment au final, si ça changeait quelque chose, de vouloir juste oublier temporairement, arrêter de penser ne serait-ce qu'un instant, arrêter de se poser toutes ces questions épuisantes, juste être pour une fois.

Pour une nuit. Juste une seule nuit.

L'alcool avait coulé librement entre eux, les inhibitions s'étaient progressivement dissoutes dans l'ivresse grandissante, la conversation avait naturellement dérivé vers quelque chose de plus profond, de plus intime et dangereux. Ses yeux étaient devenus plus sombres au fil de la soirée, plus intenses et brûlants. Sa voix s'était faite plus basse, plus rauque.

« Tu veux partir d'ici ? » avait-elle murmuré.

Ils s'étaient retrouvés dans une chambre qu'elle ne reconnaissait pas, anonyme et quelconque, qui sentait le vieux bois et quelque chose de chaud et d'épicé qu'elle n'arrivait pas à identifier précisément. Ses mains sur elle, douces mais incroyablement assurées, sa bouche contre la sienne, le monde qui disparaissait complètement dans un brouillard merveilleux de chaleur et de désir et d'oubli temporaire absolument délicieux.

Pour quelques heures trop courtes, elle avait complètement oublié qui elle était vraiment, ce qu'elle représentait dans le monde, toutes les responsabilités écrasantes qui pesaient sur ses épaules comme des chaînes de granit marin.

Pour quelques heures magiques, elle avait juste été elle-même, juste Ritsu, pas le capitaine, pas la Marine, juste une femme.

Le matin était venu beaucoup trop vite. Elle s'était réveillée seule dans les draps froissés, les draps complètement froids à côté d'elle là où il aurait dû être. Il était parti sans un mot, sans même un au revoir simple. Et elle s'était dit que c'était probablement mieux ainsi, plus facile à gérer, plus propre émotionnellement. C'était juste une nuit, rien de plus, rien de moins, rien d'important.

Elle était retournée à son navire en marchant vite, avait repris son uniforme blanc impeccable, était redevenue le capitaine Ritsu comme si rien ne s'était passé.

Mais quelques jours plus tard, tout avait basculé.

Le souvenir suivant la frappa avec la violence d'un coup de poing.

Le souvenir suivant explosa dans sa tête avec une violence insoutenable.

La ruelle sombre et froide. Tellement de sang partout, son sang qui formait une mare grandissante. Elle ne pouvait pas respirer du tout, sa gorge tranchée émettait des gargouillis horribles à chaque tentative désespérée. Elle ne pouvait pas crier, ne pouvait rien faire du tout sauf regarder le ciel sans étoiles et sentir sa vie s'écouler lentement, inexorablement, seconde par seconde.

Je vais mourir ici, toute seule, dans cette ruelle crasseuse, et personne ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé.

Puis des voix lointaines qui se rapprochaient rapidement, des pas multiples qui couraient vers elle. Des visages au-dessus d'elle, flous, indistincts, terrifiants parce qu'elle ne savait pas s'ils étaient là pour l'achever définitivement ou la sauver miraculeusement.

Et puis ce visage précis. Ces yeux sombres qu'elle reconnaissait trop bien maintenant, remplis d'une terreur absolue qu'elle n'avait jamais vue chez personne.

« Restez avec nous ! S'il vous plaît ! Ne fermez surtout pas les yeux ! »

Ace, penché au-dessus d'elle, mains déjà couvertes de son sang, voix complètement brisée par la panique pure.

La boucle se fermait avec une clarté terrible. Le bar, la nuit ensemble, Vadric qui savait tout, Vadric qui avait utilisé ça comme excuse parfaite, l'attaque sauvage, Ace qui la trouvait agonisante.

Tout était connecté. Tout menait inexorablement à lui.

Si elle ne l'avait jamais rencontré dans ce bar, si elle n'avait jamais passé cette nuit avec lui, si elle n'avait jamais été vue en compagnie de pirates, si Vadric n'avait jamais su, si, si, si.

Vadric n'aurait jamais eu cette excuse parfaite, cette opportunité en or, cette justification tordue pour la détruire aussi complètement.

Ritsu savait rationnellement, au fond d'elle-même dans cette partie logique qui observait de loin avec un détachement clinique, que c'était complètement faux, que ce n'était absolument pas la faute d'Ace, que Vadric était un monstre qui aurait trouvé une autre excuse de toute façon, un autre moment, une autre opportunité pour faire ce qu'il voulait faire. Que le vrai coupable était Vadric et Vadric seul.

Mais cette partie rationnelle était enterrée tellement profondément sous la rage qui montait maintenant comme une marée noire et destructrice, la rage qui cherchait désespérément une cible concrète, la rage qui avait absolument besoin de blâmer quelqu'un de tangible, de proche, de sûr à haïr sans conséquences.

Ses mains commencèrent à trembler de façon incontrôlable.

« Ritsu ? » La voix de Tachi, inquiète et hésitante maintenant. « Vous allez bien ? »

Ritsu ne répondit pas du tout, sa respiration s'accélérait dangereusement, sa vision se rétrécissait progressivement en créant un tunnel noir qui ne contenait plus qu'Ace.

Ace. Tout est de sa faute. Si je ne l'avais jamais rencontré. JAMAIS.

« Ritsu, qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui— » Tachi toucha doucement son bras.

Thatch qui était en train de taquiner Ace à distance avec un sourire amusé se retourna enfin vers elles, vit l'expression terrifiante de Ritsu, comprit immédiatement ce qui allait se passer dans les secondes suivantes.

« Merde— »

Mais c'était déjà beaucoup trop tard pour intervenir. Ace, comprenant maladroitement qu'il devrait peut-être faire quelque chose pour désamorcer la situation, esquissa un sourire hésitant et maladroit, leva la main dans un geste d'apaisement universel.

« Salut... » Sa voix porta facilement à travers tout le pont. « Ça va mieux maintenant ? »

Les pires mots absolument possibles au pire moment absolument imaginable.

Ritsu explosa littéralement.

La transformation fut instantanée, plus rapide qu'elle ne l'avait jamais faite dans toute sa vie. Son corps se tordit violemment, grandit de façon explosive, se couvrit entièrement de fourrure blanche rayée de noir d'encre. Ses mains devinrent des pattes massives armées de griffes mortelles comme des couteaux. Sa mâchoire s'allongea en une gueule pleine de crocs meurtriers. Ses yeux devinrent ceux d'un prédateur pur.

Le tigre blanc rugit avec une puissance terrible. Le son résonna à travers tout le pont, faisant vibrer les planches de bois sous les pieds de tous, faisant taire instantanément toutes les conversations.

« Tachi, COURS MAINTENANT ! » hurla Thatch en attrapant violemment l'infirmière par le bras et en la tirant en arrière, se plaçant instinctivement entre elle et le tigre.

Tachi trébucha, tomba lourdement sur les fesses, rampa maladroitement en arrière avec les yeux écarquillés de terreur pure.

Le tigre ne lui prêta absolument aucune attention. Ses yeux restaient fixés sur Ace, uniquement sur Ace, seulement sur Ace.

Puis il bondit avec une puissance terrible.

La vélocité était absolument incroyable, stupéfiante même. Malgré les semaines d'immobilité totale, malgré la faiblesse évidente de son corps, malgré absolument tout. Ritsu se déplaçait comme une force pure de la nature déchaînée, pattes puissantes martelant le bois du pont, muscles tendus à l'extrême sous la fourrure, griffes complètement sorties et prêtes à déchirer.

Ace se transforma en feu par pur réflexe de survie, son corps solide devenant flammes dansantes juste une fraction de seconde avant que les griffes mortelles ne le traversent.

Le tigre passa à travers lui sans rencontrer de résistance, atterrit lourdement de l'autre côté, pivota immédiatement sur lui-même avec une agilité terrifiante.

Rugit à nouveau, plus fort, plus furieux, plus désespéré.

« Attends ! » cria Ace en reformant son corps solide, mains levées devant lui. « Je veux pas te faire mal ! S'il te plaît écoute-moi ! »

Le tigre n'écoutait pas, ne voulait pas écouter, ne pouvait pas écouter. Attaqua encore, coup de patte massif visant directement sa tête. Ace se baissa de justesse, les griffes sifflèrent dangereusement au-dessus de lui.

« Qu'est-ce que j'ai fait ?! » Sa voix était complètement brisée. « Dis-moi ! Explique-moi ce que j'ai fait de mal ! »

Le tigre tourna, balaya sauvagement avec sa queue massive, essaya de le déséquilibrer. Ace sauta par-dessus avec légèreté, atterrit quelques mètres plus loin.

« Je suis désolé ! » hurla-t-il. « Pour tout ! Pour cette nuit ! Pour t'avoir trouvée ! Pour— »

Le tigre chargea à nouveau comme un boulet de canon. Ace roula sur le côté, les griffes éraflèrent profondément le bois du pont.

« Si c'est à cause de ce qui s'est passé à Sabaody— »

Le tigre hurla. Pas un rugissement animal. Un hurlement humain piégé dans une gorge animale. Un son primal qui contenait toute la rage, toute la douleur, tout le désespoir qu'aucun mot ne pourrait jamais exprimer.

Puis attaqua encore. Et encore. Et encore. Sans s'arrêter. Sans ralentir.

Ace esquivait, bloquait, se transformait en feu quand nécessaire, mais il ne contre-attaquait pas vraiment, refusait de la blesser, refusait de faire plus de mal.

« S'il te plaît ! » supplia-t-il. « Arrête ! Parle-moi ! »

Mais le tigre était au-delà des mots. Au-delà de la raison. Il n'était que rage pure incarnée.

Sur le pont, l'équipage s'était rassemblé, formant un cercle prudent. Observant avec fascination.

« Elle est incroyable, » murmura Vista. « Même blessée, elle donne du fil à retordre à Ace. »

« Technique impeccable, » ajouta Izou. « Formée par de vrais maîtres. »

« Forte, » gronda Jozu. « Très forte. »

Marco observait cliniquement. Ritsu montrait des signes de fatigue. Sa respiration devenait laborieuse. Ses mouvements moins précis. Mais elle refusait d'arrêter. Barbe Blanche, assis dans son fauteuil sur le pont supérieur, regardait calmement. Il voyait le potentiel, la force, la technique, la volonté indomptable.

Même brisée, même traumatisée, cette femme était une guerrière née.

Si elle guérit... elle ferait une excellente recrue.

Mais il laissa le combat continuer. Elle avait besoin de ça, de libérer cette rage. Mieux valait contre Ace qui pouvait encaisser que contre elle-même.

Il attendit. Puis, quand il vit le tigre vraiment faiblir, quand il vit ses pattes trembler, il dit simplement :

« Marco. »

Marco comprit immédiatement. Il se transforma en phénix, s'envola, plana au-dessus du combat. Attendit le moment parfait.

Le tigre bondit vers Ace une dernière fois. Pattes en avant. Griffes déployées. Gueule ouverte.

Marco plongea, intercepta la patte en plein vol, tordit légèrement. Le tigre bascula, déséquilibré.

Puis Marco frappa. Un coup précis derrière la tête. Juste assez fort. Juste au bon endroit.

Le tigre s'effondra. La transformation se dissipa. Ritsu atterrit sur le pont dans sa forme humaine, inconsciente avant même de toucher le bois.

Le silence qui suivit fut total.

Puis Yori arriva en courant, sa trousse à la main.

« Sérieusement ?! Vous pouviez pas juste la maîtriser sans l'assommer ?! »

« Elle arrêtait pas, yoi, » répondit Marco.

« Elle est épuisée ! Affaiblie ! Traumatisée ! Bien sûr qu'elle arrêtait pas ! » Yori vérifia son pouls, sa respiration. « Vous me compliquez toujours la tâche. Tous autant que vous êtes. »

Marco souleva Ritsu avec précaution. Elle pesait presque rien. Trop légère. Trop fragile. Il la porta vers l'infirmerie, suivi de Yori qui marmonnait toujours, et de Tachi qui les suivait en silence.

Ace resta sur le pont, fixant l'endroit où Ritsu était tombée. Ses mains tremblaient. Il les serra en poings.

Thatch s'approcha, posa une main sur son épaule.

« C'est pas ta faute. »

« Comment tu peux en être sûr ? Elle m'a attaqué moi. Pas toi. Pas les autres. Moi. »

« Parce qu'elle cherche quelqu'un à blâmer et t'es une cible facile, » répondit Thatch fermement. « Mais le vrai coupable... c'est le monstre qui l'a détruite. Pas toi. »

Ace secoua la tête, ne voulant pas entendre ça.

« Au fait, elle m'a dit son nom l'autre jour, » ajouta Thatch en essayant d'alléger l'atmosphère. « Ritsu. Ça lui va bien, non ? »

Malgré tout, Ace sentit quelque chose de chaud dans sa poitrine.

« Elle t'a dit son nom ? »

« Ouais, après que je l'ai gonflée en essayant de deviner. J'avais proposé Tsuyoshi. C'est un nom de garçon. »

Ace laissa échapper un petit rire étranglé.

« Bien sûr que t'as fait ça. »

« C'est un progrès, tu sais. Elle se confie. Un peu. À quelqu'un. »

« Ouais, » murmura Ace. « C'est bien. C'est vraiment bien. »

Ils restèrent là un moment. Puis Thatch s'éloigna vers l'infirmerie.

Ace resta seul, regardant l'océan, portant une culpabilité qui n'était peut-être pas la sienne mais qui pesait comme du plomb.


Dans l'infirmerie, Yori avait déjà remis le bracelet de granit marin à la cheville de Ritsu. Le claquement métallique résonna dans la pièce.

« Combien de temps elle va dormir ? » demanda Tachi.

« Quelques heures. Peut-être plus. Son corps a besoin de récupérer, » répondit Yori en rangeant ses instruments. « Et quand elle se réveillera... elle sera probablement encore plus en colère qu'avant. »

« Mais elle était plus présente, non ? Avant elle était juste vide. Maintenant elle sent vraiment quelque chose. »

« Ouais. La rage, » soupira Yori. « C'est mieux que le vide. Je suppose. Mais pas de beaucoup. »

Ils laissèrent Ritsu dormir, fermèrent doucement la porte, la laissèrent seule avec ses démons et ses rêves tourmentés.


Ritsu ouvrit les yeux plusieurs heures plus tard. Le plafond familier. Les planches de bois. L'infirmerie.

Revenue à la case départ. Non, pas exactement. Quelque chose avait changé. Cette rage qui avait explosé avait brûlé une partie du brouillard. Elle se sentait plus éveillée maintenant, plus consciente, moins dissociée.

C'était à la fois mieux et pire.

Elle entendit du mouvement dans le coin, tourna la tête. Thatch était là, livre fermé sur ses genoux.

« Bon retour parmi nous, » lança-t-il avec ce sourire qu'elle voulait griffer.

Ritsu le fixa avec hostilité, imaginant ses griffes arrachant ce sourire, imaginant le poids de son corps de tigre l'écrasant, imaginant mille façons de le terrasser.

Ça l'occupa pendant qu'il parlait.

« Alors, c'était vraiment impressionnant tout à l'heure. Non vraiment. Tu as défoncé la moitié du pont en te transformant. Tachi a failli faire une crise cardiaque. Marco a dû intervenir parce qu'Ace refusait de te frapper. Et tu sais quoi ? C'était magnifique à voir. »

Je pourrais t'arracher la gorge, pensa Ritsu. Te faire ravaler ton sourire suffisant.

« Tu bougeais comme une guerrière née. Même affaiblie. Même après des semaines au lit. Pops l'a vu aussi. Il a dit que si tu guérissais, tu ferais une sacrée recrue. »

Je ne veux pas être une recrue. Je veux être morte.

Mais elle ne l'écrivit pas.

Le ton de Thatch changea alors, devint plus sérieux.

« Mais sérieusement, Ritsu. Ace se sent horrible. Tu le sais ça ? »

Ritsu détourna le regard.

« Il pense que c'est sa faute. Ce qui t'est arrivé. Il se torture avec ça, » murmura Thatch. « Mais tu sais au fond de toi que c'est pas vrai. Tu sais qui t'a fait ça. Qui t'a vraiment blessée. Ce n'était pas Ace. »

Silence lourd.

« Si tu nous le disais... on pourrait t'aider. Chercher des preuves. Des témoignages. Faire quelque chose, » proposa Thatch en attendant. « Qui t'a fait ça, Ritsu ? »

Ritsu considéra un instant. C'était tentant. Leur dire. Leur donner le nom de Vadric. Les laisser chercher, se battre, peut-être se venger.

Mais non.

C'était plus simple de blâmer Ace. Moins douloureux. Moins complexe. Moins réel.

Elle se tourna sur le côté, dos à Thatch. Message clair : pars.

Elle entendit Thatch soupirer, le bruit de sa chaise, ses pas.

« D'accord. Mais l'offre reste. Quand tu seras prête. »

La porte se ferma.

Ritsu resta allongée, fixant le mur, sachant qu'elle mentait à elle-même, sachant qu'Ace n'était pas responsable, sachant que le vrai monstre était ailleurs.

Mais pour l'instant, c'était plus facile ainsi.

— À suivre —


Publié : 27/02/2026


Selon vous… elle avait raison d'attaquer Ace ?

Ritsu est-elle vraiment revenue à la case départ… ou vient-elle de faire son premier pas en avant ?

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