Sad Song

Chapitre 10 : Le Prédateur en uniforme

7204 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/02/2026 11:45

Ritsu ouvrit les yeux dans la lumière grise du matin et la première chose qu'elle ressentit fut une rage sourde qui pulsait dans ses tempes comme un second cœur. La colère n'avait pas diminué pendant la nuit, au contraire, elle semblait s'être concentrée, cristallisée en quelque chose de dur et de tranchant qui occupait tout l'espace dans sa poitrine. Elle avait attaqué Ace comme un animal enragé, s'était comportée exactement comme la bête qu'ils pensaient tous qu'elle était devenue, et maintenant elle était de retour dans cette chambre étouffante, enchaînée à nouveau, prisonnière à nouveau.

Elle entendit la porte s'ouvrir et reconnut immédiatement les pas de Thatch, cette démarche décontractée qu'il avait et qui l'agaçait prodigieusement. Il entra avec son livre habituel sous le bras et ce sourire qui ne semblait jamais vraiment disparaître complètement de son visage, même dans les pires moments.

« Bonjour, » lança-t-il en s'installant dans son coin comme tous les matins. « Comment va notre tigresse ce matin ? »

Ritsu attrapa l'ardoise et écrivit avec des gestes brusques :

Vous avez vraiment rien de mieux à faire de vos journées ?

Thatch lut les mots et son sourire s'élargit de façon visible.

« Oh, plein de choses probablement. Mais aucune d'aussi intéressante que de venir te voir. »

Vos recettes sont aussi ennuyeuses que vous, griffonna-t-elle en appuyant fort sur la craie.

« Ah bon ? » répondit-il avec un air faussement blessé qui ne trompait personne. « Pourtant hier tu semblais vraiment captivée par la technique du saumon grillé. »

J'écoutais parce que j'avais rien d'autre à faire, écrivit Ritsu en le fusillant du regard.

Thatch rit franchement cette fois, un rire chaleureux qui résonna dans la petite pièce.

« Tu sais ce que j'aime chez toi en ce moment ? »

Ritsu ne répondit pas, se contentant de le fixer avec une hostilité non dissimulée.

« T'es beaucoup plus intéressante quand t'es en colère que quand t'étais complètement vide, » expliqua-t-il en s'adossant confortablement contre le mur. « Au moins maintenant tu réagis, tu communiques, même si c'est pour me dire que je suis chiant. »

Pourquoi vous partez pas alors ? écrivit-elle avec véhémence.

« Parce que je suis têtu, » répondit-il simplement en ouvrant son livre. « Et parce que quelqu'un doit bien te rappeler tous les jours que le monde continue de tourner même quand tout semble foutu. »

Ritsu serra la mâchoire et écrivit avec encore plus de force :

Le monde peut bien s'arrêter de tourner, je m'en fiche complètement

« Menteuse, » murmura Thatch en la regardant attentivement. « Si tu t'en fichais vraiment, tu m'ignorerais. Mais là tu t'embêtes à m'écrire des réponses, à me lancer des piques, à me montrer que je t'agace. C'est de l'énergie ça. De l'investissement. »

Ritsu sentit quelque chose de chaud monter dans sa poitrine, quelque chose qui ressemblait dangereusement à de la frustration pure. Elle saisit l'ardoise et la lança vers lui avec toute la force qu'elle pouvait rassembler dans son bras affaibli. Thatch l'attrapa facilement au vol en riant, comme s'il s'attendait exactement à cette réaction.

« Encore mieux, » commenta-t-il joyeusement en lui relançant l'ardoise avec douceur. « La colère physique. C'est vraiment un progrès énorme tu sais. »

Je vous déteste, écrivit-elle en reprenant l'ardoise.

« Non, tu me détestes pas vraiment, » répondit-il en souriant. « Tu détestes la situation, tu détestes ce qui t'est arrivé, tu détestes probablement Ace en ce moment même, mais moi ? Je pense que tu m'apprécies un tout petit peu, même si ça te tue de l'admettre. »

Ritsu détourna le regard, refusant de lui donner la satisfaction de confirmer quoi que ce soit. Thatch observa son visage attentivement, notant la façon dont ses sourcils restaient froncés même quand elle ne le regardait pas, la manière dont elle serrait les dents quand elle était particulièrement agacée, comment ses mains se crispaient sur l'ardoise quand elle écrivait quelque chose d'hostile. Toutes ces micro-expressions étaient infiniment préférables au vide mort qu'il avait vu dans ses yeux pendant des semaines.

« Tu sais ce que je vois quand je te regarde maintenant ? » demanda-t-il plus doucement.

Ritsu ne répondit pas mais tourna légèrement la tête, signe qu'elle écoutait malgré elle.

« Je vois quelqu'un qui se bat encore, » poursuivit-il. « Même si c'est juste pour me dire de dégager, même si c'est juste pour exprimer ta colère, tu te bats. Et ça, c'est quelque chose. »

C'est rien du tout, écrivit Ritsu après un long silence.

« C'est tout, » corrigea Thatch en ouvrant finalement son livre. « Maintenant, est-ce que tu veux que je te lise la recette du pain perdu ou tu préfères continuer à me lancer des objets ? Parce que franchement les deux me vont. »

Ritsu ne répondit pas, ce que Thatch prit pour un consentement tacite. Il commença à lire d'une voix égale et apaisante, et malgré elle, malgré sa colère persistante, Ritsu se surprit à écouter, à laisser les mots remplir le silence hostile qui l'entourait.


Plus tard dans la journée, après que Thatch soit parti avec un dernier sourire agaçant, Ritsu entendit quelqu'un d'autre frapper doucement à sa porte. Marco entra avec précaution, ses mains levées devant lui dans un geste d'apaisement universel.

« Salut, » dit-il simplement. « Je voulais juste vérifier que je t'avais pas frappée trop fort hier, yoi. »

Ritsu le regarda avec méfiance mais sans l'hostilité qu'elle réservait généralement aux hommes qui entraient dans sa chambre. Marco s'approcha lentement, donnant à Ritsu tout le temps de protester si elle le voulait, puis s'assit sur le bord du lit pour examiner rapidement sa tête avec des gestes professionnels et mesurés.

« Pas de commotion visible, » annonça-t-il après quelques instants. « Juste probablement un bon mal de crâne. Ça va passer. »

Vous faisiez votre travail, écrivit Ritsu sur l'ardoise après une hésitation.

Marco haussa un sourcil, visiblement surpris par cette compréhension inattendue.

« Ouais, mais j'aime quand même pas assommer les gens si je peux l'éviter. »

J'aurais pas arrêté autrement, admit-elle.

« Je sais, » répondit Marco en se redressant. « C'est pour ça que je l'ai fait. Mais ça veut pas dire que j'aime ça. »

Un silence confortable s'installa entre eux, pas vraiment amical mais pas hostile non plus, juste deux personnes qui se comprenaient sur un niveau professionnel. Marco observa Ritsu pendant quelques secondes avant de reprendre la parole.

« Tu t'es bien battue hier, » remarqua-t-il presque distraitement. « Technique vraiment impressionnante. On voit que t'as été formée par quelqu'un de très doué. »

Ritsu sentit quelque chose de chaud et d'inattendu dans sa poitrine, quelque chose qui ressemblait dangereusement à de la fierté. Elle écrivit lentement :

Formation Marine. Intensive. Cinq ans sous le même instructeur

« Ça se voit dans ta façon de bouger, » continua Marco. « Même affaiblie, même après des semaines sans entraînement, les réflexes étaient là. C'est le genre de chose qui reste ancré dans le corps. »

Il disait toujours que le corps se souvient même quand l'esprit oublie, écrivit Ritsu en pensant à son vieux maître d'armes qui l'avait entraînée sans relâche.

« Il avait raison, » acquiesça Marco. « Et c'est une bonne chose. Ça veut dire que même si tu te sens brisée maintenant, ton corps sait encore comment se battre. »

Ritsu ne répondit pas mais hocha légèrement la tête, acceptant cette observation comme un fait plutôt qu'un compliment. Marco sembla comprendre qu'elle n'avait pas envie de continuer sur ce sujet et se leva pour partir.

« Si t'as besoin de quoi que ce soit, fais-le savoir, » dit-il en se dirigeant vers la porte. « Et Ritsu ? Merci de pas m'en vouloir pour hier. »

Elle le regarda partir sans répondre, mais quelque chose dans son expression était moins fermée qu'avant.


Le lendemain, Ritsu fit quelque chose qui surprit tout le monde en demandant via l'ardoise à Tachi si elle pouvait sortir à nouveau. Yori hésita longuement avant d'accepter, imposant les mêmes conditions strictes que la fois précédente, et bientôt Ritsu se retrouva à nouveau sur le pont du Moby Dick, solidement soutenue par Tachi avec Thatch qui marchait légèrement derrière elles comme un garde du corps discret.

Cette fois, Ritsu ne chercha pas Ace du regard, ne se laissa pas submerger par les émotions, elle se contenta d'observer le monde autour d'elle avec une attention presque clinique. Le Nouveau Monde s'étendait dans toutes les directions, ses eaux d'un bleu profond et presque noir qui contrastait violemment avec les bleus plus clairs de Paradise qu'elle avait connus toute sa vie. Le ciel au-dessus d'eux était chargé de nuages sombres qui se déplaçaient rapidement, poussés par des vents qu'elle ne pouvait pas voir mais qu'elle sentait contre sa peau.

« Tempête qui arrive, » commenta Thatch en suivant son regard. « Dans le Nouveau Monde, ça change vite. Un moment c'est calme, le suivant c'est le chaos. »

Comme pour confirmer ses paroles, le vent se leva brusquement, faisant claquer les voiles avec violence. Ritsu observa l'équipage réagir instantanément, chacun se déplaçant vers son poste sans qu'aucun ordre n'ait été crié, sans panique visible, juste une coordination fluide et naturelle qui venait de l'habitude et de la confiance mutuelle. Dans la Marine, une situation similaire aurait été gérée par une série d'ordres hurlés, de punitions pour ceux qui étaient trop lents, de stress palpable qui contaminait tout le monde.

Ici, c'était différent. Les pirates travaillaient ensemble non pas parce qu'ils y étaient forcés mais parce qu'ils savaient que leurs vies dépendaient les uns des autres. Ritsu vit un jeune pirate, probablement nouveau dans l'équipage, rater son nœud sur une corde importante. Au lieu de crier ou de le punir, un vétéran s'approcha calmement, défit le nœud raté et le refit lentement en expliquant.

« C'est comme ça qu'on apprend, petit, » entendit Ritsu dire le vétéran avec patience. « Tout le monde rate ses nœuds au début. L'important c'est de comprendre pourquoi et de faire mieux la prochaine fois. »

Le jeune pirate hocha la tête avec gratitude et recommença, cette fois correctement. Dans la Marine, cette même erreur aurait valu une réprimande publique, peut-être des corvées supplémentaires, certainement de l'humiliation devant les autres. Ritsu sentit quelque chose de désagréable se tordre dans son estomac en réalisant à quel point cette différence était fondamentale.

« Ça va ? » demanda Tachi en remarquant son expression troublée.

Ritsu hocha la tête mais ne pouvait pas vraiment expliquer ce qu'elle ressentait, cette dissonance cognitive entre ce qu'on lui avait appris toute sa vie sur les pirates et ce qu'elle observait maintenant de ses propres yeux. Les pirates étaient censés être des monstres, des criminels sans honneur ni loyauté, mais ceux qu'elle voyait sur ce pont se comportaient plus humainement que beaucoup de Marines qu'elle avait connus.

La tempête arriva avec la violence soudaine caractéristique du Nouveau Monde, transformant l'océan calme en une masse bouillonnante de vagues monstrueuses et d'écume blanche. Ritsu fut rapidement ramenée à l'intérieur par Tachi qui ne voulait pas risquer qu'elle soit blessée, mais même depuis la relative sécurité de l'infirmerie, elle pouvait entendre le rugissement du vent et le fracas des vagues contre la coque. Le navire tanguait violemment mais tenait bon, et Ritsu réalisa qu'elle faisait confiance à cet équipage pour naviguer dans cette tempête, confiance qu'elle n'aurait jamais pensé pouvoir accorder à des pirates.


Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là dans Paradise, dans le bureau luxueux et méticuleusement organisé du Vice-Amiral Vadric sur son navire de guerre, un tout autre genre de tempête se préparait. Vadric était assis derrière son bureau massif en bois d'acajou, ses doigts tapotant rythmiquement la surface polie pendant qu'il lisait et relisait le rapport que son informateur venait de lui faire parvenir.

Femme correspondant à la description de la capitaine Ritsu aperçue sur le Moby Dick. Localisation confirmée : Nouveau Monde, eaux territoriales de Barbe Blanche. Semble sous protection de l'équipage. Aucun signe de détention forcée.

Vadric sentit quelque chose de froid et de terrible s'installer dans sa poitrine, quelque chose qui ressemblait à de la rage pure mais contrôlée avec la discipline de fer qu'il avait cultivée pendant des décennies. Elle avait survécu. Cette petite garce têtue et inutile avait vraiment survécu. Il avait été si sûr, si absolument certain qu'elle mourrait dans cette ruelle sombre, que personne ne la trouverait à temps, que son corps serait découvert seulement quand il commencerait à sentir et que tout le monde supposerait qu'elle avait été victime d'une attaque de pirates malchanceux.

Mais non. Elle avait été trouvée, sauvée, et maintenant elle était de l'autre côté de la Red Line, dans le Nouveau Monde, protégée par un des Quatre Empereurs. Elle était hors de sa portée directe, mais pas hors de sa portée complètement. Elle pouvait parler, pouvait révéler ce qu'il avait fait, pouvait détruire tout ce qu'il avait construit si soigneusement au fil des années.

Il ne pouvait pas permettre ça.

Vadric se leva de son bureau et marcha vers la fenêtre, observant les reflets du soleil briller sur l'océan. Le Nouveau Monde. Elle était dans le Nouveau Monde maintenant. La distance entre Paradise et le Nouveau Monde n'était pas juste géographique, c'était un gouffre logistique qui nécessitait soit de traverser Fishman Island au fond de l'océan, soit de passer par Mary Geoise en haut de la Red Line. La deuxième option était réservée aux nobles et aux officiels de haut rang, mais heureusement pour lui, un Vice-Amiral avait exactement ce genre d'accès.

Il retourna à son bureau et commença à rédiger une série de rapports soigneusement formulés. Il devait faire jouer ses relations, activer ses contacts dans les hautes sphères du Quartier Général, obtenir l'autorisation officielle de poursuivre la traîtresse jusque dans le Nouveau Monde. Ce ne serait pas facile, beaucoup poseraient des questions, mais Vadric avait passé des années à cultiver des faveurs, à collecter des secrets, à s'assurer que les bonnes personnes lui devaient des choses.

Il écrivit pendant des heures, ajustant chaque phrase pour maximiser l'impact, pour présenter la mission comme absolument nécessaire à la sécurité de la Marine. Une désertrice qui s'était réfugiée auprès de Barbe Blanche représentait un risque de sécurité majeur, elle pouvait avoir divulgué des informations sensibles, elle devait être neutralisée avant de causer plus de dommages. Morte ou vivante, disait l'avis de recherche, mais Vadric savait exactement quelle option il préférait.

Quand il eut terminé, il envoya les rapports par les canaux appropriés et commença à assembler son équipe. Il ne pouvait pas emmener tout un bataillon dans le Nouveau Monde, ce serait trop voyant, trop difficile à justifier. Mais un petit groupe d'élite, des hommes loyaux à lui personnellement plutôt qu'à la Marine en général, des hommes qui ne poseraient pas de questions gênantes sur pourquoi exactement cette traîtresse devait mourir plutôt qu'être capturée pour un procès, ça il pouvait le faire.

Il pensa à Kenji, ce jeune capitaine naïf qui avait été le second de Ritsu et qui maintenant servait sous ses ordres. Kenji posait trop de questions, regardait Vadric avec trop de suspicion à peine dissimulée. Il faudrait le laisser derrière, lui confier une mission ailleurs pendant que Vadric s'occuperait de ce problème délicat. Ou peut-être l'emmener et s'arranger pour qu'il ait un accident regrettable pendant le voyage. Vadric considéra les deux options avec le détachement froid d'un homme qui avait déjà fait disparaître plusieurs personnes gênantes au fil des ans.

Ritsu aurait dû être la quatrième. Propre, simple, une autre victime tragique d'une attaque de pirates à Sabaody. Mais elle avait survécu et maintenant elle représentait un danger qu'il devait éliminer.

Vadric sourit froidement à son reflet dans la fenêtre sombre. La distance ne la sauverait pas, la protection de Barbe Blanche ne la sauverait pas non plus. Il viendrait la chercher, et cette fois il s'assurerait personnellement qu'elle ne survivrait pas. Il se retourna vers son bureau et commença à planifier, à calculer, à préparer chaque détail de cette chasse qui le mènerait à travers les océans jusqu'au Nouveau Monde.

« La distance ne te sauvera pas, Ritsu, » murmura-t-il dans le silence de son bureau. « Je viendrai te chercher, et cette fois il n'y aura personne pour te sauver. »


Cette nuit-là sur le Moby Dick, Ritsu dormait d'un sommeil agité, son corps tendu même dans l'inconscience. Les rêves vinrent comme ils venaient toujours maintenant, des fragments déconnectés de souvenirs qui se mélangeaient avec des terreurs imaginaires pour créer des cauchemars d'une vivacité insupportable.

Elle était dans la ruelle à nouveau, pouvait sentir le froid du pavé contre son dos, le goût métallique du sang dans sa bouche. Mais cette fois le visage au-dessus d'elle n'était pas celui de Vadric, c'était Ace qui la regardait avec dégoût, c'était Thatch qui riait de sa faiblesse, c'était Marco qui disait qu'elle méritait ce qui lui était arrivé. Elle essayait de crier mais aucun son ne sortait de sa gorge tranchée, essayait de se transformer mais son fruit ne répondait pas, essayait de se battre mais son corps refusait de bouger.

Puis le rêve changeait et elle était à nouveau dans le bureau de Vadric, mais cette fois elle ne pouvait pas partir, la porte était verrouillée et lui s'approchait avec ce sourire qu'elle connaissait trop bien, ce sourire qui disait qu'il savait exactement ce qu'il allait faire et qu'il allait en profiter. Elle reculait jusqu'à ce que son dos touche le mur froid, elle levait les mains pour se défendre mais elles passaient à travers lui comme s'il était fait de fumée, et sa voix résonnait partout autour d'elle.

« Tu pensais vraiment pouvoir m'échapper ? Tu pensais vraiment que je te laisserais partir ? Tu m'appartiens, Ritsu. Tu m'as toujours appartenu. »

Ritsu se réveilla en sursaut, un cri silencieux bloqué dans sa gorge blessée, son corps couvert d'une sueur froide qui la faisait trembler violemment. Son cœur battait si fort qu'elle pensait qu'il allait exploser dans sa poitrine, sa respiration venait par à-coups rapides et superficiels qui ne semblaient pas apporter assez d'oxygène. Elle était en pleine crise de panique et elle ne pouvait rien faire pour l'arrêter, ne pouvait que rester là recroquevillée sur elle-même pendant que les vagues de terreur la submergeaient.

La porte s'ouvrit brusquement et Tachi entra en courant, réveillée probablement par les bruits que Ritsu faisait sans s'en rendre compte. Elle s'approcha rapidement du lit mais s'arrêta à quelques pas, sachant par expérience qu'il ne fallait pas toucher Ritsu sans permission pendant une crise.

« Ritsu, vous êtes en sécurité, » dit-elle d'une voix calme et apaisante. « Vous êtes sur le Moby Dick, vous êtes en sécurité, personne ne va vous faire de mal. »

Mais Ritsu ne pouvait pas vraiment entendre les mots, ne pouvait que sentir la panique qui comprimait sa poitrine et la terreur qui faisait battre son cœur bien trop vite. Tachi répéta les mots encore et encore, attendant patiemment que Ritsu revienne progressivement à la réalité, et quand elle vit Ritsu commencer à se calmer légèrement, elle fit quelque chose qu'elle n'avait jamais fait avant.

« Je peux vous toucher ? » demanda-t-elle doucement. « Juste vous tenir la main ? »

Ritsu hésita pendant ce qui sembla être une éternité, puis hocha très faiblement la tête. Tachi s'approcha lentement et prit la main de Ritsu dans la sienne, ne serrant pas trop fort, juste une présence solide et rassurante. Ritsu agrippa cette main comme une bouée de sauvetage, serrant si fort que ses ongles s'enfonçaient dans la peau de Tachi, mais Tachi ne broncha pas, ne se plaignit pas, elle resta juste là à tenir sa main pendant que les tremblements diminuaient progressivement.

« Je reste avec vous, » murmura Tachi. « Aussi longtemps que vous voulez. »

Ritsu ne pouvait pas parler mais elle hocha la tête, reconnaissante d'une façon qu'elle ne pouvait pas exprimer. Tachi s'installa dans la chaise près du lit, toujours tenant la main de Ritsu, et elles restèrent comme ça dans le silence de la nuit. Ritsu savait qu'elle ne pourrait pas se rendormir, la terreur était encore trop fraîche, trop vivace dans son esprit, mais au moins elle n'était pas seule dans l'obscurité.

Après un long moment, Ritsu attrapa maladroitement l'ardoise de sa main libre et commença à écrire, des mots fragmentés et désordonnés qui sortaient sans vraiment de logique mais qui avaient besoin de sortir quand même.

Supérieur. Il savait. A utilisé ça contre moi

Tachi lut les mots mais ne dit rien, laissant Ritsu continuer à son rythme.

Ruelle. Tellement de sang. Ciel sans étoiles. Pensais mourir seule

Les mots continuaient à apparaître, griffonnés avec une urgence qui faisait trembler la craie.

Il a souri. Avant. Il souriait pendant que

Ritsu ne finit pas la phrase, ne pouvait pas finir la phrase. Elle lâcha l'ardoise qui tomba sur le lit avec un bruit sourd et soudainement, sans avertissement, les larmes vinrent. Pas les larmes silencieuses et contenues qu'elle avait versées avant, mais de vrais sanglots qui secouaient tout son corps, qui sortaient de quelque part profond en elle et qui ne s'arrêtaient plus. C'était la première fois qu'elle pleurait vraiment depuis l'agression, la première fois qu'elle laissait la douleur sortir au lieu de la garder enfermée à l'intérieur.

Tachi serra sa main plus fort, murmura des mots apaisants que Ritsu n'entendait pas vraiment mais dont la présence était réconfortante quand même. Elle pleura pendant ce qui sembla être des heures, pleura pour tout ce qu'elle avait perdu, pour tout ce qui lui avait été volé, pour la femme qu'elle avait été et qu'elle ne serait plus jamais. Et Tachi resta là pendant tout ce temps, tenant sa main, ne la lâchant jamais même quand Ritsu serrait trop fort.

Quand les larmes finirent par se tarir, Ritsu se sentait vidée mais aussi étrangement plus légère, comme si quelque chose de toxique avait été expulsé de son système. Elle regarda Tachi à travers ses yeux rouges et gonflés, et pour la première fois depuis des semaines, elle ressentit quelque chose qui ressemblait presque à de la gratitude.

« Merci, » forma-t-elle avec ses lèvres sans que le son ne sorte, mais Tachi comprit quand même et sourit doucement.

« De rien. C'est ce qu'on fait pour la famille. »

Le mot famille résonna étrangement dans l'esprit de Ritsu. Elle n'était pas de leur famille, elle était une étrangère, une ennemie même, mais ils la traitaient comme si elle comptait, comme si sa douleur importait. C'était déstabilisant d'une façon qu'elle ne savait pas comment gérer.


Le lendemain matin, Thatch arriva pour sa visite habituelle et trouva Ritsu complètement différente de la veille. La colère acerbe et l'agacement actif avaient disparu, remplacés par une fatigue émotionnelle profonde qui se lisait dans chaque ligne de son visage. Il remarqua immédiatement ses yeux rouges et gonflés, les traces que les larmes avaient laissées sur ses joues pâles, et comprit sans qu'on ait besoin de lui dire qu'elle avait passé une nuit terrible.

Il s'installa dans son coin habituel mais cette fois il n'ouvrit pas son livre de recettes, ne fit pas de blagues, ne la taquina pas. Il resta juste assis là en silence pendant quelques minutes, lui donnant l'espace pour parler si elle le voulait ou pour rester silencieuse si elle préférait.

« Mauvaise nuit ? » demanda-t-il finalement d'une voix douce.

Ritsu hocha la tête sans le regarder, fixant obstinément le mur devant elle.

« Tu veux en parler ? »

Elle secoua la tête cette fois, toujours sans le regarder.

« D'accord, » accepta Thatch sans insister. « Alors je vais te raconter quelque chose à la place. »

Il se cala plus confortablement dans sa chaise et commença à parler, non pas de recettes cette fois mais d'une histoire personnelle qu'il gardait habituellement pour lui.

« Il y a quelqu'un que je cherche depuis six ans maintenant, » commença-t-il en regardant par la petite fenêtre. « Quelqu'un qui a disparu quelque part dans le Nouveau Monde et que j'ai jamais pu retrouver malgré tous mes efforts. »

Ritsu tourna légèrement la tête, surprise malgré elle par cette confession inattendue.

« Elle s'appelait Sohalia, » continua Thatch avec un sourire triste. « Je l'ai sauvée sur une île quand elle avait cinq ans et on l'a accueillit dans notre famille. Elle est devenue la fille de Pops, notre précieuse petite sœur. Elle était jeune, têtue, voulait absolument prouver qu'elle était aussi forte que n'importe lequel d'entre nous. Alors elle est partie en mission de reconnaissance solo malgré tous les avertissements. »

Il marqua une pause, ses doigts jouant machinalement avec la couverture de son livre.

« Son navire a été retrouvé en morceaux quelques semaines plus tard. Des débris éparpillés sur des kilomètres, quelques affaires personnelles qui confirmaient que c'était bien son bateau, mais aucun corps, aucune trace d'elle. Pops a cherché pendant des mois, a envoyé tous ses commandants fouiller chaque île, chaque recoin du Nouveau Monde. Mais rien. Elle avait disparu comme si elle n'avait jamais existé. »

Ritsu écoutait attentivement maintenant, oubliant momentanément sa propre douleur dans le récit de celle de quelqu'un d'autre.

« Pops a fini par accepter qu'elle était probablement morte, » poursuivit Thatch. « A fait son deuil, a continué à vivre même si ça lui brisait le cœur chaque jour. Mais moi, je refuse d'abandonner. Je la cherche encore, à chaque île où on accoste, à chaque port qu'on visite. Je demande aux gens s'ils ont vu une femme avec des cheveux blonds qui brillent au soleil, des yeux verts comme des émeraudes, qui a un certain talent avec la nature. »

Il rit doucement, un rire sans joie.

« Personne ne l'a jamais vue. Personne ne sait rien. Mais je continue quand même parce que l'alternative, accepter qu'elle est vraiment partie pour toujours, c'est quelque chose que je peux juste pas faire. »

Ritsu attrapa lentement l'ardoise et écrivit :

Vous la retrouverez ?

Thatch regarda les mots pendant un long moment avant de répondre.

« J'espère. Même si ça prend toute ma vie, même si je la cherche jusqu'à mon dernier souffle, j'espère. Parce que Pops mérite de savoir ce qui est arrivé à sa fille, mérite d'avoir des réponses plutôt que juste des questions qui ne mènent nulle part. »

Le Nouveau Monde est immense, écrivit Ritsu. Dangereux

« Oui, » acquiesça Thatch. « C'est le territoire des Empereurs, des zones de guerre constantes, des tempêtes qui peuvent détruire des navires entiers en quelques minutes. Mais c'est aussi là qu'on trouve la vraie liberté, loin des règles du Gouvernement Mondial, loin du contrôle de la Marine. »

Il la regarda directement maintenant.

« Tu comprends ça maintenant, non ? Que Paradise et le Nouveau Monde sont deux mondes complètement différents ? Que les règles changent quand tu traverses la Red Line ? »

Ritsu hocha lentement la tête. Elle le comprenait mieux qu'elle ne voulait l'admettre. Dans Paradise, la Marine contrôlait tout, dictait les lois, imposait l'ordre. Mais ici dans le Nouveau Monde, la Marine était juste un joueur parmi d'autres, et pas même le plus puissant.

« C'est pour ça que t'es relativement en sécurité ici, » expliqua Thatch. « Parce que tu es dans les eaux de Barbe Blanche, sous sa protection. La Marine ne risquera pas une guerre totale avec un Empereur juste pour capturer une capitaine désertrice. »

Relativement, écrivit Ritsu en soulignant le mot.

« Ouais, » admit Thatch. « Relativement. Parce qu'il y a toujours des risques, toujours des dangers. Mais au moins ici tu as une chance, ce qui est mieux que ce que tu aurais dans Paradise. »

Ils restèrent en silence pendant un moment, chacun perdu dans ses propres pensées. Ritsu se surprit à ressentir quelque chose d'étrange et d'inattendu envers Thatch, quelque chose qui ressemblait presque à de la connexion, de la compréhension mutuelle entre deux personnes qui avaient perdu quelque chose d'important et qui continuaient quand même à exister.


Quelques jours plus tard, Yori entra dans la chambre avec une proposition qui surprit Ritsu complètement. Il s'assit dans la chaise habituelle et la regarda avec cette expression sérieuse qu'il prenait quand il voulait discuter de quelque chose d'important.

« J'ai réfléchi à ta situation, » commença-t-il sans préambule. « Le granit marin te rend faible, vulnérable, dépendante. Je comprends pourquoi tu le détestes autant. »

Ritsu le regarda avec méfiance, se demandant où exactement il voulait en venir.

« Donc voilà ce que je propose, » continua Yori. « Un deal. Si tu manges correctement pendant une semaine complète, trois repas par jour, des portions raisonnables, sans résistance, alors je retire le granit marin quelques heures chaque jour. »

Ritsu cligna des yeux, surprise par cette offre inattendue. Elle écrivit rapidement :

Pourquoi ?

« Parce que la guérison est un choix, » répondit Yori simplement. « Chaque jour, chaque heure, chaque bouchée de nourriture que tu prends, c'est un choix de vivre plutôt que de mourir. Et je pense que t'es prête à commencer à faire ces choix, même si c'est juste pour des raisons pratiques comme retrouver ton fruit. »

Et si je refuse de manger après la semaine ?

« Alors le granit marin revient jusqu'à ce que tu sois prête à essayer encore, » répondit Yori sans hésitation. « Mais je pense pas que tu refuseras. Je pense que maintenant que tu sais ce que ça fait de retrouver ton pouvoir, tu voudras le garder. »

Ritsu détestait admettre qu'il avait probablement raison. Sentir son fruit revenir même temporairement pendant sa sortie sur le pont avait été incroyable d'une façon qu'elle n'avait pas anticipée. Savoir qu'elle pourrait le retrouver régulièrement si elle coopérait... c'était tentant.

D'accord, écrivit-elle finalement. Une semaine

Yori sourit, visiblement satisfait.

« Bien. On commence maintenant. »

Et il tint parole. À partir de ce moment, Ritsu mangea chaque repas que Tachi lui apportait, des portions complètes et raisonnables au lieu des quelques bouchées symboliques qu'elle prenait avant. Ce n'était pas parce qu'elle voulait vraiment guérir ou parce qu'elle avait soudainement décidé de vivre, c'était juste parce qu'elle voulait retrouver son fruit, retrouver cette partie d'elle-même qui lui avait été arrachée. Mais Yori avait raison sur un point, c'était quand même un choix, et choisir c'était déjà quelque chose.


Une semaine après l'appel initial de Jinbei, Marco reçut un nouveau message via escargophone. Il monta sur le pont dans la soirée, s'éloignant de l'agitation générale pour avoir un peu d'intimité, et composa le numéro familier.

« Marco, » répondit la voix profonde et reconnaissable du Grand Corsaire. « J'ai du nouveau. »

« Dis-moi, » encouragea Marco en allumant une cigarette.

« J'ai découvert qui a personnellement demandé l'avis de recherche pour la capitaine Ritsu, » annonça Jinbei. « Vice-Amiral Vadric, il est en mission dans Paradise, actuellement, mais il a été chargé d'une mission d'arrestation sur Sabaody en même temps que la capitaine Ritsu. Il a utilisé son influence pour pousser l'émission rapide de l'avis, a court-circuité les procédures normales, a fait jouer ses connexions en haut lieu. »

Marco sentit quelque chose de froid s'installer dans son estomac.

« Sabaody. C'est là qu'elle était basée. »

« Exactement, » confirma Jinbei. « Et il y a plus, Marco. Ce n'est pas la première fois que quelque chose de suspect se passe sous le commandement de Vadric. »

« Explique. »

« J'ai creusé dans les archives, parlé à des contacts dans différentes bases, » continua Jinbei. « Il y a un pattern. Des jeunes recrues féminines qui disparaissent mystérieusement. Espacées sur quinze ans, trois cas confirmés que j'ai pu trouver. Peut-être plus que je n'ai pas encore découverts. »

Marco ferma les yeux, sentant la nausée monter.

« Trois femmes. »

« Trois que je peux confirmer, » corrigea Jinbei. « La première a été classée comme désertion il y a quinze ans. La deuxième est officiellement morte dans une embuscade de pirates il y a dix ans. La troisième a disparu pendant une mission de routine il y a cinq ans. Toutes étaient sous le commandement direct ou indirect de Vadric. Toutes étaient jeunes, sans famille proche pour poser des questions gênantes. »

« Et personne n'a jamais fait le lien, » murmura Marco avec dégoût.

« Les cas étaient suffisamment espacés pour ne pas créer de pattern évident, » expliqua Jinbei. « Différentes méthodes, différents lieux, différentes circonstances officielles. Un tous les cinq ans environ, jamais exactement au même intervalle. Quelqu'un de très méthodique, de très patient. »

« Un prédateur, » cracha Marco.

« Oui, » acquiesça Jinbei gravement. « Et un prédateur protégé par le système ou assez intelligent pour le contourner. Il a des connexions qui vont probablement jusqu'aux Amiraux, des faveurs accumulées au fil des années. C'est pour ça qu'il a pu obtenir l'avis de recherche si rapidement. »

« Ritsu est la première à avoir survécu, » réalisa Marco. « Du moins la première qu'on connaît. »

« Exactement, » confirma Jinbei. « Ce qui fait d'elle un témoin extrêmement dangereux pour lui. Elle peut tout révéler, détruire sa carrière, peut-être même le faire exécuter si elle témoigne. »

« Il va venir la chercher, » dit Marco avec certitude. « Il sait qu'elle est en vie maintenant, il sait où elle est. Il va essayer de la faire taire définitivement. »

« Sans aucun doute, » approuva Jinbei. « La question est quand et comment. Traverser de Paradise au Nouveau Monde n'est pas simple, même pour un Vice-Amiral. Il devra soit passer par Fishman Island, soit obtenir l'autorisation d'utiliser le passage de Mary Geoise. »

« Il a les connexions pour obtenir cette autorisation, » observa Marco.

« Probablement, » admit Jinbei. « Ce qui signifie qu'il pourrait arriver dans vos eaux d'ici quelques semaines. »

Marco tira sur sa cigarette, réfléchissant aux implications.

« Elle doit savoir. Elle mérite de savoir qui la chasse et pourquoi. »

« Je suis d'accord, » répondit Jinbei. « Mais Marco... quand tu lui diras, ça va la détruire de savoir qu'elle n'était pas la première, qu'il y en a eu d'autres avant elle. »

« Je sais, » murmura Marco. « Mais elle mérite quand même la vérité. »

Ils discutèrent encore quelques minutes des détails, puis Marco raccrocha et resta debout sur le pont désert, fumant cigarette sur cigarette pendant qu'il réfléchissait à comment exactement il allait annoncer tout ça à Ritsu. Finalement, il décida qu'il ne pouvait pas faire ça seul, qu'elle méritait d'entendre ça en présence de Pops aussi. Il écrasa sa dernière cigarette et se dirigea vers l'infirmerie.


Marco trouva Ritsu éveillée, allongée sur son lit en fixant le plafond comme elle le faisait si souvent. Elle tourna la tête quand il entra, surprise de le voir à cette heure tardive.

« Viens avec moi, » dit-il simplement. « Pops veut te voir. »

Ritsu fronça les sourcils, immédiatement sur ses gardes. Elle écrivit rapidement :

Pourquoi ?

« Parce qu'on a des informations sur qui a demandé ton avis de recherche, » répondit Marco honnêtement. « Et tu mérites de savoir. »

Ritsu sentit son cœur s'accélérer dangereusement. Elle savait déjà qui c'était, bien sûr qu'elle le savait, mais entendre la confirmation serait différent, rendrait tout terriblement réel. Elle hocha lentement la tête et se leva avec l'aide de Marco, ses jambes encore faibles même après plusieurs jours à manger correctement.

Ils marchèrent lentement à travers les couloirs du navire jusqu'à la grande cabine de Barbe Blanche. Marco frappa doucement avant d'entrer, guidant Ritsu à l'intérieur. Barbe Blanche était assis dans son fauteuil massif, une bouteille de sake à portée de main, son visage grave dans la lumière tamisée des lanternes.

« Assieds-toi, petite, » dit-il doucement en indiquant une chaise qui avait été placée en face de lui.

Ritsu obéit, ses mains tremblant légèrement alors qu'elle s'asseyait. Marco resta debout à côté d'elle, une présence solide et rassurante.

« On a des nouvelles, » commença Marco sans préambule inutile, sachant que tergiverser ne ferait que rendre les choses plus difficiles. « Jinbei a découvert qui a personnellement demandé l'avis de recherche pour ta capture. »

Ritsu se raidit immédiatement, ses mains agrippant les accoudoirs de la chaise.

« Vice-Amiral Vadric, stationné en même temps que toi à Sabaody, » continua Marco en la regardant attentivement.

La réaction de Ritsu fut immédiate et viscérale. Son visage devint livide, toute couleur disparaissant de ses joues déjà pâles. Elle commença à trembler violemment, sa respiration devenant rapide et superficielle. Marco et Barbe Blanche échangèrent un regard lourd de sens, la confirmation silencieuse que ce nom signifiait exactement ce qu'ils pensaient qu'il signifiait.

Barbe Blanche se pencha légèrement en avant, sa voix restant douce malgré la rage qu'on pouvait sentir gronder sous la surface.

« Il va te traquer maintenant, petite. Il sait que tu es en vie, il sait que tu peux parler. Il viendra pour te faire taire définitivement. »

Ritsu hocha faiblement la tête, incapable de parler même si sa gorge avait fonctionné. Elle l'avait su dès l'instant où elle avait réalisé qu'elle avait survécu, que Vadric ne laisserait jamais un témoin vivant, qu'il viendrait la chercher peu importe où elle se cachait.

« Mais, » continua Barbe Blanche avec force, « tu es sous ma protection maintenant. Dans mes eaux. S'il veut t'atteindre, il devra passer par moi d'abord. »

Marco prit une grande respiration, sachant que ce qu'il devait dire ensuite serait encore pire.

« Il y a autre chose que tu dois savoir, Ritsu, » dit-il doucement. « Jinbei a découvert que ce n'est pas la première fois que quelque chose comme ça arrive sous le commandement de Vadric. »

Ritsu leva les yeux vers lui, confusion et terreur mêlées dans son regard.

« Il y a eu d'autres disparitions, » continua Marco, détestant chaque mot qu'il devait prononcer. « D'autres jeunes recrues féminines qui ont mystérieusement disparu au fil des années. Trois cas confirmés sur les quinze dernières années. Espacés suffisamment pour ne pas éveiller de soupçon. »

Ritsu sentit le monde basculer autour d'elle. Elle attrapa l'ardoise avec des mains qui tremblaient si fort qu'elle pouvait à peine tenir la craie et écrivit :

Les autres ? Retrouvées ?

Marco secoua lentement la tête, son expression terrible à voir.

« Jamais. Aucune trace d'aucune d'entre elles. »

Le silence qui suivit fut absolument écrasant. Ritsu fixait l'ardoise sur ses genoux, les mots qu'elle venait d'écrire qui dansaient devant ses yeux sans vraiment avoir de sens. Trois femmes. Trois femmes avant elle. Trois femmes qui n'avaient pas eu la chance d'être trouvées à temps, qui n'avaient pas survécu, qui étaient mortes seules et terrifiées sans que personne ne sache jamais vraiment ce qui leur était arrivé.

Elle n'était pas la première. Elle n'était pas unique. Elle n'était qu'une dans une série de victimes, la seule qui avait eu la chance incroyable de survivre. Et maintenant elle comprenait avec une clarté terrible qu'elle ne serait probablement pas la dernière non plus. Si Vadric n'était pas arrêté, s'il continuait à opérer avec impunité, il y en aurait d'autres après elle.

Ritsu écrivit avec une urgence frénétique :

Je ne suis pas la première

« Non, » confirma Marco doucement. « Tu es la première à avoir survécu. Du moins la première qu'on connaît. »

Il recommencera, écrivit-elle, les lettres devenant de plus en plus irrégulières. Après moi. Il y en aura d'autres

« Pas si on l'arrête, » intervint Barbe Blanche avec force. « Pas si on révèle ce qu'il est vraiment. »

Mais Ritsu savait que ce ne serait pas si simple. Vadric avait des connexions puissantes, des protections en place, quinze ans d'expérience à faire disparaître des preuves. Comment pourraient-ils l'arrêter quand la Marine elle-même semblait complice par son inaction ?

Elle écrivit une dernière chose avant de laisser tomber la craie :

Qu'on en finisse

« Non, » répondit Barbe Blanche fermement. « Tu es sous ma protection, petite. Dans mes eaux, sur mon navire, avec ma famille. Il veut t'atteindre, il devra d'abord me passer sur le corps. »

Ritsu ne savait pas si elle devait être réconfortée ou terrifiée par cette promesse. Elle avait mis toute une famille en danger, avait amené un prédateur dangereux dans leurs eaux. Mais en même temps, pour la première fois depuis l'agression, elle n'était pas complètement seule face à la menace. Elle avait des alliés, aussi improbables soient-ils.

« On va le combattre ensemble, » promit Marco. « Toi, nous, tous ceux qui veulent voir la justice servie. Tu n'es plus seule maintenant. »

Ritsu hocha faiblement la tête, trop submergée pour vraiment répondre. Marco l'aida à se lever et la raccompagna lentement vers l'infirmerie, la soutenant quand ses jambes menaçaient de céder sous elle. Quand ils arrivèrent à sa chambre, il la laissa s'installer sur son lit avant de partir.

« Si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-le savoir, » dit-il avant de sortir.

Ritsu resta allongée dans l'obscurité, incapable de dormir, incapable même de fermer les yeux. Les révélations de la soirée tournaient en boucle dans sa tête, refusaient de la laisser en paix. Trois femmes avant elle. Peut-être plus qu'ils n'avaient pas découvertes. Toutes mortes ou disparues, toutes victimes du même monstre.

— À suivre —


Publié : 28/02/2026


Pensez-vous qu'il osera vraiment entrer dans les eaux de Barbe Blanche ?

Elle n'était pas la première.

Sera-t-elle la dernière ?

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