Sad Song

Chapitre 11 : Les Griffes d'un Chaton

9034 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/03/2026 12:17

Le lendemain matin, Thatch arriva pour sa visite habituelle et trouva Ritsu exactement dans la même position que la veille, fixant le plafond avec des yeux qui n'avaient visiblement pas dormi de la nuit. Il s'assit dans son coin sans dire un mot, comprenant instinctivement que les blagues et les taquineries ne seraient pas appropriées aujourd'hui.

« Marco m'a dit ce qui s'est passé hier soir, » commença-t-il doucement après un long silence. « Je sais que c'est énorme, que c'est terrifiant, que ça doit te donner l'impression que tout est foutu. »

Ritsu ne répondit pas mais il savait qu'elle écoutait.

« Mais tu sais ce que je vois quand je te regarde maintenant ? » continua-t-il. « Je vois la seule qui a survécu. La seule qui peut témoigner. La seule qui peut faire en sorte que ce monstre paie enfin pour ce qu'il a fait. »

Il se pencha légèrement en avant.

« Tu peux choisir de te laisser détruire par cette information, de te dire que tout est sans espoir, que tu ne peux rien faire, » dit-il. « Ou tu peux choisir de te battre, non pas juste pour toi mais pour elles aussi, pour ces trois femmes qui n'ont jamais eu la chance que toi tu as eue. »

Ritsu tourna lentement la tête pour le regarder, quelque chose de différent dans ses yeux.

« Je sais que c'est facile pour moi de dire ça, je sais que je comprends pas vraiment ce que tu ressens, » admit Thatch honnêtement. « Mais je sais que t'es plus forte que tu crois. Tu as survécu à quelque chose que trois autres femmes n'ont pas survécu. Ça doit compter pour quelque chose. »

Ritsu attrapa l'ardoise mais au lieu d'écrire quelque chose d'hostile comme elle l'aurait fait quelques jours plus tôt, elle écrivit simplement :

J'ai peur

« Je sais, » répondit Thatch avec une douceur qui la surprit. « C'est normal d'avoir peur. Mais tu n'es pas seule avec cette peur. On est tous là, prêts à se battre avec toi. »

Il essaya ensuite de détendre l'atmosphère avec quelques blagues légères, raconta une anecdote stupide sur un incident en cuisine qui avait presque mis le feu au navire, mais rien ne semblait vraiment atteindre Ritsu qui restait enfermée dans ses pensées sombres. Thatch finit par abandonner et se contenta de rester assis là en silence, une présence constante et rassurante.

Puis, alors qu'il se levait pour partir, Ritsu fit quelque chose de complètement inattendu. Elle tendit légèrement la main vers lui, pas pour le toucher vraiment, juste un geste minuscule qui exprimait... quoi exactement ? De la gratitude peut-être, ou du réconfort, ou juste la reconnaissance qu'il était là et que ça comptait.

Et avec ce geste vint quelque chose d'encore plus surprenant, un sourire minuscule et involontaire qui apparut sur ses lèvres pendant une fraction de seconde avant de disparaître aussi vite qu'il était venu. C'était triste et brisé et à peine visible, mais c'était là, indéniable.

Thatch sentit son cœur se serrer dans sa poitrine en voyant cette expression, ce premier vrai signe d'humanité retrouvée, de connexion établie. Il sourit en retour, un sourire doux et compréhensif.

« Je reste ici aussi longtemps que tu veux, » promit-il. « Si tu as besoin que quelqu'un soit juste là, sans parler, sans rien attendre, je suis là. »

Ritsu hocha la tête, reconnaissante d'une façon qu'elle ne pouvait pas exprimer avec des mots. Thatch s'installa plus confortablement dans sa chaise et ouvrit son livre, non pas pour lire cette fois mais juste pour avoir quelque chose à tenir pendant qu'il restait avec elle dans ce silence partagé qui était plus réconfortant que n'importe quelle parole n'aurait pu l'être.


Cette nuit-là, seule dans l'obscurité de sa chambre, Ritsu ne dormit pas. Elle repensa à tout ce qui avait été révélé, à Vadric qui se préparait certainement à venir la chercher, aux trois femmes qui étaient mortes avant elle, à la probabilité qu'il y en ait d'autres après elle si rien n'était fait.

Elle attrapa l'ardoise dans le noir et écrivit lentement, chaque lettre formée avec soin.

Vice-Amiral Vadric - Sabaody Archipelago

Puis en dessous, après une longue hésitation :

3 femmes. Peut-être plus. Il doit payer

Elle garda l'ardoise contre elle, la serrant fort comme si c'était quelque chose de précieux. Ce n'était pas encore le moment de la montrer à quelqu'un, elle n'était pas prête pour ça, mais c'était écrit maintenant, c'était réel et tangible.

Quelque chose avait changé en elle pendant ces derniers jours, quelque chose de fondamental et d'irréversible. Elle n'était plus juste cette femme brisée qui voulait mourir, qui ne voyait aucun futur au-delà de sa douleur. Elle était maintenant quelqu'un qui avait une raison de survivre au-delà d'elle-même.

Elle devait survivre pour témoigner. Elle devait survivre pour s'assurer que Vadric paie pour ce qu'il avait fait. Elle devait survivre pour que ces trois femmes qui n'avaient jamais eu de voix puissent enfin avoir justice à travers elle.

C'était une raison terrible et douloureuse pour continuer à vivre, une raison née de la rage et du désir de vengeance plutôt que de n'importe quel espoir réel de guérison. Mais c'était quand même une raison, et pour l'instant, c'était suffisant.

Je dois survivre, écrivit-elle sur l'ardoise. Pour elles. Pour les autres. Pour m'assurer qu'il ne recommence jamais.

C'était la première fois depuis l'agression qu'elle avait une raison de vivre qui dépassait sa propre existence, la première fois qu'elle voyait un but au-delà de la simple survie. Et même si ce but était sombre et motivé par la vengeance, même s'il ne lui apportait aucun réconfort réel, c'était quand même quelque chose qui valait la peine de se battre pour obtenir.

Elle posa l'ardoise sur sa poitrine et ferma les yeux, non pas pour dormir mais juste pour exister dans cette nouvelle réalité qu'elle commençait lentement à accepter. Elle était la survivante. La témoin. Celle qui pouvait faire tomber un monstre si elle trouvait la force de parler.

Et quelque part dans les profondeurs de son esprit brisé, une petite flamme de détermination commença à brûler, minuscule et fragile, mais réelle.


Les jours qui suivirent cette révélation terrible s'écoulèrent dans une routine qui commençait lentement à ressembler à quelque chose de vivable plutôt que de simplement supportable. Ritsu mangeait maintenant trois repas complets par jour, non pas parce qu'elle avait soudainement développé un appétit ou parce qu'elle appréciait vraiment la nourriture, mais parce qu'elle avait compris avec une clarté froide et pragmatique qu'elle avait besoin de force pour ce qui allait venir. Son corps était son arme, et une arme ne servait à rien si elle était affaiblie et inutilisable.

Yori tint sa promesse concernant le granit marin. Après une semaine complète de coopération alimentaire, il commença à retirer le bracelet quelques heures chaque jour, toujours sous surveillance stricte, toujours avec l'avertissement répété que le moindre signe de comportement autodestructeur le ferait revenir immédiatement. Ritsu acceptait ces conditions sans discuter, reconnaissant que c'était équitable même si elle détestait admettre avoir besoin de ces garde-fous.

Sentir son fruit revenir était devenu le moment fort de chaque journée, cette sensation de complétude qui remplissait le vide horrible qu'elle avait ressenti pendant des semaines. Elle commençait toujours par des transformations partielles, testant ses limites, réapprenant ce que son corps pouvait faire. Une main qui devenait patte griffue, parfois juste la sensation de la force du prédateur qui coulait dans ses veines sans changement physique visible.

Ce fut lors d'une de ces sessions de transformation partielle que Marco entra pour un examen médical de routine et la trouva assise sur son lit, sa main droite complètement transformée en patte de tigre blanc, observant avec fascination la façon dont les muscles bougeaient sous la fourrure quand elle flexait ses griffes.

« Bon contrôle, » observa-t-il en s'approchant sans crainte apparente, conscient qu'elle n'avait pas la puissance nécessaire pour être un danger pour lui. « Tu tiens la transformation partielle combien de temps maintenant ? »

Ritsu relâcha la transformation et attrapa l'ardoise posée près d'elle.

Quinze minutes avant fatigue, écrivit-elle.

« C'est bien, surtout vu ton état il y a quelques semaines, » approuva Marco en commençant son examen habituel, vérifiant ses réflexes, la guérison de ses blessures, la force qui revenait progressivement dans ses membres. « Tes côtes sont complètement guéries maintenant. Les autres blessures aussi pour la plupart. »

Je peux bouger plus ? demanda-t-elle immédiatement via l'ardoise.

Marco haussa un sourcil, surpris mais visiblement satisfait par cette question qui indiquait un intérêt pour la récupération physique plutôt que juste l'existence passive.

« Qu'est-ce que tu entends par bouger plus exactement ? »

Marcher. M'entraîner. Retrouver ma force, écrivit Ritsu avec une détermination visible dans chaque lettre tracée.

« Pourquoi cette urgence soudaine ? » demanda Marco tout en connaissant probablement déjà la réponse.

Ritsu hésita un moment avant d'écrire :

Il va venir. Vadric. Je dois être prête

Marco s'assit sur le bord du lit, son expression devenant plus sérieuse.

« Tu veux être assez forte pour te battre contre lui si nécessaire. »

Ritsu hocha fermement la tête.

« D'accord, » accepta Marco après un moment de réflexion. « On va commencer doucement. Des étirements d'abord, puis des exercices légers, puis on verra comment ton corps réagit. Mais Ritsu, écoute-moi bien, yoi. »

Elle leva les yeux vers lui, attentive.

« La force physique c'est important, mais c'est pas tout, » poursuivit-il. « Tu dois aussi reconstruire ton endurance, ta confiance en ton corps, ta capacité à rester calme sous pression. Ça prendra du temps. »

Combien de temps ? écrivit-elle.

« Ça dépend de toi, » répondit Marco honnêtement. « De ton corps, de ta détermination, de ta capacité à ne pas te pousser trop vite et te blesser à nouveau. Si tu fais les choses correctement, peut-être quelques semaines avant que tu sois à un niveau fonctionnel. Quelques mois pour retrouver ton niveau d'avant. »

Ritsu serra la mâchoire, frustrée par ce délai qui lui semblait infiniment long, mais elle comprenait la logique. Elle écrivit :

On commence quand ?

« Demain matin, » promit Marco en se levant. « Je viendrai te chercher après le petit-déjeuner. En attendant, continue avec les transformations partielles. C'est un bon exercice pour maintenir le contrôle sur ton fruit. »

Après le départ de Marco, Ritsu resta assise sur son lit en réfléchissant à cette nouvelle perspective. S'entraîner à nouveau. Redevenir forte. Ce n'était pas juste une question de vengeance ou de survie maintenant, c'était aussi une question de fierté. Elle avait été une guerrière compétente avant, respectée pour ses compétences, et une partie d'elle voulait désespérément retrouver ce sentiment de maîtrise, de contrôle sur son propre corps.


Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, Marco vint la chercher après qu'elle ait fini son petit-déjeuner. Il la guida vers une partie moins fréquentée du pont où ils auraient de l'espace et de l'intimité pour travailler. Ritsu marchait encore avec une certaine raideur, ses muscles protestaient contre les mouvements après tant de temps d'immobilité, mais elle serrait les dents et continuait.

« On commence par des étirements basiques, » annonça Marco en lui montrant une série de mouvements simples. « Rien de violent, juste réveiller les muscles, leur rappeler qu'ils existent. »

Ritsu suivit ses instructions avec une concentration intense, copiant chaque mouvement aussi précisément que possible malgré la raideur et la douleur qui accompagnaient chaque étirement. Marco la corrigeait quand nécessaire, ajustant doucement un bras ici, une jambe là, toujours respectueux de son espace personnel et attentif à ne jamais la toucher sans avertissement préalable.

« Bien, » commentait-il quand elle tenait une position particulièrement difficile malgré le tremblement visible de ses muscles. « Tu as une bonne mémoire musculaire. Ton corps se souvient de l'entraînement. »

Au bout d'une heure, Ritsu était couverte de sueur et tremblait d'épuisement, mais elle se sentait aussi plus vivante qu'elle ne s'était sentie depuis des semaines. Cette douleur dans ses muscles était propre et honnête, si différente de la douleur de ses blessures ou de son trauma. C'était la douleur de l'effort, de la reconstruction, et elle était presque bienvenue.

« C'est suffisant pour aujourd'hui, » décida Marco en voyant à quel point elle était fatiguée. « Tu as bien travaillé. On recommence demain, même heure. »


Les jours suivants établirent une nouvelle routine. Chaque matin après le petit-déjeuner, Marco venait la chercher pour une heure d'exercices qui devenaient progressivement plus complexes et plus exigeants à mesure que son corps se renforçait. Ritsu s'investissait dans ces sessions avec une détermination féroce qui impressionnait même Marco, refusant d'abandonner même quand chaque muscle de son corps hurlait en protestation.

Ce fut pendant une de ces matinées d'entraînement, alors qu'elle tenait une position d'équilibre particulièrement difficile sur une jambe, que Vista apparut sur le pont et s'arrêta pour observer. Ritsu sentit immédiatement sa présence mais ne bougea pas, maintenant sa concentration jusqu'à ce que Marco lui dise qu'elle pouvait relâcher.

« Impressionnant, » commenta Vista en s'approchant une fois l'exercice terminé. « L'équilibre et le contrôle sont excellents malgré les semaines d'inactivité. »

Ritsu attrapa l'ardoise qu'elle gardait toujours à portée de main maintenant et écrivit :

Formation Marine. Intensive

« Ça se voit, » acquiesça Vista en s'asseyant sur un tonneau proche.

« Quelle spécialisation ? »

Combat rapproché et épéiste, écrivit-elle après une hésitation.

Les yeux de Vista s'allumèrent avec intérêt visible.

« Ah, une épéiste. J'aurais dû m'en douter vu ta posture et ta façon de bouger. Quel style exactement ? »

Ritsu écrivit le nom d'un style de combat au sabre particulier enseigné dans certaines académies de la Marine, un style qui privilégiait la vitesse et la précision sur la force brute. Vista hocha pensivement la tête.

« C'est un bon style, très technique, » observa-t-il. « Mais je parie que ton instructeur t'a appris l'angle d'attaque à soixante degrés pour les frappes ascendantes, non ? »

Ritsu fronça les sourcils et écrivit :

Non. Quarante-cinq degrés. Soixante c'est trop ouvert, laisse l'aisselle exposée

Vista sourit largement, visiblement ravi par cette correction.

« Exactement ! Ton instructeur savait ce qu'il faisait. Trop de gens enseignent l'angle à soixante parce que c'est ce qui est dans les manuels, mais en pratique ça crée une vulnérabilité. »

Pour la première fois depuis des semaines, Ritsu sentit quelque chose qui ressemblait presque à de l'excitation intellectuelle. Elle écrivit rapidement :

Vous connaissez ce style ?

« J'ai combattu contre assez d'épéistes de la Marine pour reconnaître les différentes écoles, » répondit Vista. « Ton style en particulier est intéressant parce qu'il est excellent contre des adversaires plus forts physiquement. Tu utilises leur force contre eux. »

Ritsu hocha la tête, surprise et quelque peu satisfaite que quelqu'un comprenne les nuances de son entraînement. Elle écrivit :

C'était l'idée. Désavantage de taille et force. Compenser par technique et vitesse

Vista se leva et fit quelques mouvements dans l'air, démontrant un enchaînement complexe d'escrime.

« Dans mon style, on ferait ça différemment. Regarde, même angle de départ mais la rotation du poignet change tout. »

Ritsu observa attentivement, analysant mentalement chaque mouvement, et avant même de s'en rendre compte elle griffonnait sur l'ardoise :

Non, l'extension du bras est trop précoce. Vous perdez de la portée pour la frappe suivante

Vista s'arrêta et regarda le mouvement qu'il venait de faire, puis répéta plus lentement en tenant compte de sa remarque. Son visage s'illumina.

« Tu as raison. Avec mon style habituel ça marche parce que j'ai la portée, mais pour quelqu'un de plus petit... » Il ajusta le mouvement. « Comme ça ? »

Ritsu hocha la tête, puis écrivit :

Mieux. Maintient l'avantage de portée tout en gardant défense centrale

Marco, qui avait observé cet échange avec intérêt, sourit légèrement.

« Je crois que vous deux pourriez parler technique toute la journée si on vous laissait faire. »

« Probablement, » admit Vista avec un rire. « C'est rare de trouver quelqu'un qui comprend vraiment les subtilités de l'escrime au-delà du simple fait de balancer une lame. »

Il se tourna vers Ritsu avec une expression sérieuse mais bienveillante.

« Quand tu seras prête, quand ton corps aura retrouvé sa force, j'aimerais vraiment croiser le fer avec toi. Pas pour te blesser, juste pour voir ton style en action. »

Ritsu écrivit après une longue pause :

Je suis pas prête

« Je sais, » répondit Vista doucement. « C'est pour ça que j'ai dit 'quand tu seras prête'. Ça peut prendre des semaines, des mois, peu importe. L'offre reste ouverte. »

Cette conversation laissa Ritsu dans un état étrange pour le reste de la journée. Elle n'avait pas réalisé à quel point celui lui avait manqué de parler de combat, de technique, de stratégie avec quelqu'un qui comprenait vraiment. Dans la Marine, c'était ce genre de discussions qui l'avaient toujours animée, ces débats passionnés sur les mérites de différentes approches tactiques. Et maintenant, de façon ironique, elle retrouvait ça ici, sur un navire pirate, avec un homme qui aurait dû être son ennemi.

Le monde était décidément beaucoup plus compliqué qu'elle ne l'avait cru autrefois.


Vista commença à venir régulièrement après cette première conversation, s'asseyant près d'elle pendant qu'elle se reposait après ses sessions d'entraînement avec Marco. Ils parlaient technique presque exclusivement, discutant de différentes écoles de combat, de stratégies, d'adversaires que Vista avait affrontés et de méthodes que Ritsu avait apprises. C'était une forme de normalité bienvenue, une façon de se sentir compétente et intelligente plutôt que juste brisée et vulnérable.

Un après-midi, alors que Vista lui décrivait un duel particulièrement complexe qu'il avait eu avec un autre épéiste célèbre, Ritsu se surprit à vraiment écouter, à vraiment s'investir dans la conversation, à oublier momentanément tout le reste. Quand elle s'en rendit compte, elle ressentit un mélange étrange de culpabilité et de soulagement. Était-ce acceptable de trouver du plaisir dans quelque chose alors que Vadric était toujours libre, alors que trois femmes étaient mortes, alors que sa vie était en ruines ?

Mais Vista ne semblait pas juger, ne posait jamais de questions sur son trauma ou ses émotions, se contentait de parler d'escrime et de technique comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Et d'une certaine façon, c'était exactement ce dont Ritsu avait besoin, cette normalité qui ne demandait rien d'elle émotionnellement.

Un jour, après une discussion particulièrement animée via l'ardoise sur les mérites comparés de différentes longueurs de lame, Ritsu écrivit spontanément :

Quel est votre style exactement ?

Vista sourit, reconnaissant ce que cette question signifiait vraiment. Elle ne demandait pas juste par curiosité académique, elle demandait parce qu'une partie d'elle commençait à envisager de se battre à nouveau, de réapprendre, de redevenir la guerrière qu'elle avait été.

« Je te montrerai, » promit-il. « Quand tu seras prête à tenir une lame à nouveau, je te montrerai tout ce que tu veux savoir. »


Ce fut également pendant cette période que Ritsu reçut une visite complètement inattendue. Elle était dans sa chambre en train de faire des étirements légers que Marco lui avait montrés quand elle entendit quelqu'un frapper à sa porte avec une délicatesse inhabituelle. Tachi n'était pas là et Thatch ne frappait jamais, il entrait simplement avec son sourire habituel et ses commentaires agaçants.

« Entrez, » écrivit-elle sur l'ardoise même si personne ne pouvait la lire à travers la porte, puis elle fit un bruit dans sa gorge pour signaler qu'elle avait entendu.

La porte s'ouvrit et Izou entra, se déplaçant avec cette grâce fluide qui le caractérisait, portant un plateau avec une théière et deux tasses délicates. Il s'arrêta juste à l'intérieur de la porte et inclina légèrement la tête.

« Bonjour, » salua-t-il d'une voix douce. « J'espère que je ne dérange pas. Je me demandais si tu accepterais un peu de compagnie. »

Ritsu le regarda avec méfiance, pas vraiment effrayée mais certainement sur ses gardes. Izou sembla comprendre immédiatement et resta où il était, ne s'approchant pas sans permission.

« Je ne reste que si tu es d'accord, » continua-t-il. « Si tu préfères être seule, je pars sans aucun problème. Mais j'ai pensé que tu aimerais peut-être du thé et peut-être un peu de compagnie qui ne demande rien. »

Ritsu hésita longuement, puis hocha lentement la tête. Izou sourit et entra complètement, fermant doucement la porte derrière lui. Il posa le plateau sur la table de nuit et s'assit dans la chaise que Thatch occupait habituellement, mais contrairement à Thatch qui se vautrait toujours confortablement, Izou s'asseyait avec une posture parfaite, presque artistique.

« Je ne vais pas parler beaucoup, » promit-il en versant le thé dans les deux tasses avec des gestes précis et élégants. « Je viens juste m'asseoir. Pas d'obligation de conversation, pas d'attentes. Juste de la présence si tu la veux. »

Il lui tendit une tasse et Ritsu la prit après un moment d'hésitation, surprise par la chaleur agréable de la porcelaine contre ses paumes. Le thé sentait bon, quelque chose de floral et de délicat qu'elle ne pouvait pas identifier mais qui était apaisant.

Izou s'installa confortablement avec sa propre tasse et but en silence, regardant par la petite fenêtre vers l'océan visible au loin. Ritsu observa son profil avec curiosité, notant la façon dont ses cheveux étaient coiffés avec un soin méticuleux, comment son maquillage était appliqué avec précision artistique, comment chaque aspect de son apparence semblait avoir été considéré attentivement.

Après plusieurs minutes de silence confortable, Izou parla doucement sans la regarder.

« Les apparences, ce n'est pas de la vanité tu sais. C'est du contrôle. Quand tout le reste nous échappe, au moins on peut contrôler notre apparence. »

Ritsu le regarda avec surprise, se demandant s'il parlait d'expérience personnelle ou s'il avait simplement deviné que c'était quelque chose qu'elle pourrait comprendre.

« Quand je me sens le plus vulnérable, le plus hors de contrôle, » continua Izou en prenant une autre gorgée de thé, « je passe plus de temps sur mes cheveux, mon maquillage, mes vêtements. Ça me rappelle que même si je ne peux pas contrôler le monde autour de moi, je peux au moins contrôler ça. C'est petit mais c'est quelque chose. »

Ritsu baissa les yeux vers sa propre apparence, consciente pour la première fois depuis des semaines à quel point elle avait négligé ces choses. Ses cheveux étaient propres grâce à Tachi mais toujours attachés de façon négligente, ses vêtements étaient fonctionnels mais sans aucune attention particulière. Elle n'avait même pas regardé dans un miroir depuis qu'elle était montée sur ce navire.

Izou sembla lire dans ses pensées parce qu'il ajouta doucement :

« Si tu veux, je pourrais t'aider avec tes cheveux un de ces jours. Pas maintenant si tu n'es pas prête, mais quand tu le seras. Juste les coiffer, leur donner une belle forme. Rien d'intrusif, juste un service qu'on se rend entre nous. »

Ritsu écrivit sur l'ardoise :

Pourquoi vous feriez ça ?

« Parce que je comprends ce que c'est de se sentir vulnérable, » répondit Izou simplement. « Parce que tout le monde mérite de se sentir bien dans sa peau, même quand tout va mal. Parce que les petits gestes de normalité peuvent aider à reconstruire ce qui a été brisé. »

Ils burent leur thé en silence pendant un moment, puis Izou se leva gracieusement pour partir.

« Je reviendrai demain si tu veux. Même routine, juste du thé et de la compagnie silencieuse. Ou pas, si tu préfères être seule. »

Ritsu hocha la tête, acceptant tacitement l'offre. Après le départ d'Izou, elle resta assise avec sa tasse vide en réfléchissant à cette visite étrange mais étrangement réconfortante. Il y avait quelque chose dans la présence calme d'Izou qui était différente de celle de Thatch ou même de Marco. Pas de pression, pas d'attentes, juste de la compagnie tranquille qui ne demandait rien en retour.


Izou tint parole et revint le lendemain avec du thé frais, puis le jour suivant, et celui d'après. Ils développèrent une routine silencieuse où ils buvaient du thé ensemble pendant une demi-heure chaque après-midi, parlant parfois brièvement de choses sans importance, mais le plus souvent restant simplement assis dans un silence confortable. Ritsu commença à attendre ces visites, à apprécier cette pause tranquille dans sa journée.

Ce fut lors de la cinquième visite qu'Izou amena un peigne délicat et demanda avec sa politesse habituelle :

« Puis-je coiffer tes cheveux aujourd'hui ? »

Ritsu hésita longuement, la partie d'elle qui avait peur d'être touchée luttant contre la partie qui voulait désespérément reprendre un semblant de contrôle sur son apparence. Finalement, elle hocha lentement la tête.

Izou sourit doucement et se leva pour se placer derrière elle.

« Dis-moi si quoi que ce soit te met mal à l'aise et j'arrête immédiatement. »

Il commença à peigner ses cheveux avec une douceur extrême, démêlant les nœuds avec patience, ne tirant jamais trop fort, ses mouvements étant presque méditatifs dans leur régularité. Ritsu se raidit au début, tous ses muscles tendus et prêts à réagir au moindre signe de danger, mais graduellement, très graduellement, elle commença à se détendre sous les soins attentifs d'Izou.

« Tu as de beaux cheveux, » commenta Izou calmement. « Épais et en bonne santé malgré tout ce que tu as traversé. »

Il travailla en silence pendant plusieurs minutes, créant une tresse élégante et complexe que Ritsu ne pouvait pas voir mais qu'elle sentait prendre forme. Quand il eut fini, il plaça un petit miroir devant elle. Ritsu hésita avant de regarder, puis leva lentement les yeux vers son reflet.

Elle ne se reconnut pas immédiatement. La femme dans le miroir était maigre et pâle, avec des cernes sombres sous les yeux et une expression hantée qui ne disparaîtrait probablement jamais complètement. Mais ses cheveux étaient magnifiquement coiffés, la tresse était complexe et élégante, et cela donnait à son visage une dignité qu'elle pensait avoir perdue.

Ritsu toucha doucement la tresse avec des doigts tremblants, surprise par l'émotion qui montait dans sa gorge. C'était juste des cheveux, juste de l'apparence, mais c'était aussi tellement plus que ça. C'était un signe qu'elle était toujours une personne qui méritait des soins, de l'attention, de la beauté même au milieu de toute cette laideur.

Elle écrivit sur l'ardoise avec une main qui tremblait légèrement :

Merci

« De rien, » répondit Izou en rangeant son peigne. « Je reviendrai demain pour le refaire si tu veux. »

À partir de ce jour, coiffer ses cheveux fit partie de leur routine quotidienne. Izou venait avec son thé et son peigne, ils buvaient tranquillement ensemble, puis il coiffait ses cheveux de différentes façons élégantes pendant qu'ils parlaient de petites choses sans importance. Ritsu commença à se sentir moins comme un animal blessé et plus comme une personne qui méritait d'être traitée avec douceur et respect.

Thatch, bien sûr, remarqua immédiatement le changement dans l'apparence de Ritsu lors de sa visite suivante. Il entra dans la chambre avec son habituel sourire et s'arrêta net en la voyant.

« Oh, quelqu'un se fait belle maintenant, » taquina-t-il avec un sourire encore plus large. « Izou est passé par là je vois. »

Ritsu leva les yeux au ciel, un geste qui était devenu de plus en plus fréquent avec Thatch, et attrapa son ardoise.

C'est juste des cheveux

« Juste des cheveux, » répéta Thatch en s'installant dans sa chaise. « C'est pour ça que tu as l'air tellement plus... toi. »

Elle le fusilla du regard mais ne pouvait pas vraiment nier qu'il avait raison. Se sentir moins négligée, plus soignée, avait effectivement aidé son moral d'une façon qu'elle n'avait pas anticipée.

Thatch ouvrit son livre de recettes habituel mais au lieu de commencer à lire immédiatement, il l'observa pendant un moment.

« Tu vas mieux, » observa-t-il. « Vraiment mieux. Pas juste physiquement. »

Peut-être, écrivit-elle.

« Pas peut-être, » corrigea-t-il. « Définitivement. Tu manges bien maintenant. Tu t'entraînes avec Marco. Tu discutes technique avec Vista. Tu laisses Izou prendre soin de toi. C'est du progrès énorme comparé à il y a quelques semaines. »

Ritsu détourna le regard, mal à l'aise avec cette observation directe de son amélioration. Une partie d'elle se sentait coupable d'aller mieux alors que Vadric était toujours libre, alors que les trois femmes mortes ne reverraient jamais le jour, alors que sa vie était toujours en ruines.

« Hey, » dit Thatch doucement en remarquant son changement d'expression. « C'est pas mal d'aller mieux tu sais. Tu as le droit de guérir, de retrouver un semblant de vie normale. Ça veut pas dire que tu oublies ce qui s'est passé ou que tu pardonnes. Ça veut juste dire que tu choisis de continuer à vivre malgré ça. »

C'est dur, écrivit-elle honnêtement.

« Je sais, » acquiesça Thatch. « Mais t'es en train de le faire quand même et c'est ce qui compte. Tu peux être fière de toi. Moi, je le suis. »

Il ouvrit son livre et commença à lire la recette du jour, quelque chose sur la préparation correcte des légumes, et Ritsu l'écouta avec cette attention distraite qui était devenue habituelle, ignorant la chaleur qui avait fait gonfler son cœur d'espoir après les mots du cuisinier. Mais à mi-chemin de la recette, Thatch s'arrêta soudainement et ferma le livre.

« Tu sais quoi, j'en ai marre des légumes, » annonça-t-il. « À la place, laisse-moi te raconter l'histoire de comment j'ai presque fait exploser la cuisine en essayant de faire frire du poisson. »

Et il se lança dans une anecdote ridicule qui impliquait trop d'huile, un feu incontrôlable, Marco qui devait intervenir avec ses flammes bleues, et finalement tout l'équipage qui mangeait du poisson carbonisé pendant une semaine parce que Pops avait insisté pour qu'ils ne gaspillent pas la nourriture.

Ritsu écouta l'histoire avec attention grandissante, et à un moment particulièrement absurde où Thatch décrivait sa tentative désespérée d'éteindre le feu avec plus d'huile parce qu'il avait paniqué, elle sentit quelque chose de chaud dans sa poitrine. Quelque chose qui ressemblait dangereusement à de l'amusement.

Sans vraiment s'en rendre compte, un petit sourire apparut sur ses lèvres. Pas le sourire triste et brisé d'avant, mais quelque chose de plus léger, presque amusé. Thatch le remarqua immédiatement mais eut la sagesse de ne rien dire, continuant simplement son histoire comme si de rien n'était.

Quand il eut fini, Ritsu écrivit sur son ardoise :

Vous êtes un idiot

« Le plus grand idiot que tu rencontreras jamais, » confirma Thatch joyeusement. « Mais au moins je suis un idiot qui peut te faire sourire de temps en temps. »

Ritsu voulut protester mais elle ne pouvait pas vraiment nier que c'était vrai. Thatch avait cette capacité agaçante de la faire réagir émotionnellement même quand elle voulait juste rester dans son cocon de détachement protecteur.


La semaine suivante apporta un changement majeur dans la routine de Ritsu. Elle avait mangé correctement pendant deux semaines complètes maintenant, s'était entraînée avec Marco tous les jours, et montrait des signes clairs d'amélioration physique et mentale. Yori décida qu'il était temps pour la prochaine étape.

« Je pense que tu es prête pour quelque chose de différent, » annonça-t-il en entrant dans sa chambre un matin. « Tu vas prendre un bain. Un vrai bain, pas juste les nettoyages rapides que Tachi a faits jusqu'à maintenant. »

Ritsu le regarda avec quelque chose qui ressemblait à de la panique. Elle n'avait pas vraiment regardé son corps depuis l'agression, ne s'était pas vraiment confrontée aux changements physiques au-delà de ce qui était strictement nécessaire.

« Je sais que c'est difficile, » continua Yori avec plus de douceur. « Mais c'est important. Pour ta santé physique mais aussi pour ta santé mentale. Tu dois te réapproprier ton corps, te reconnecter avec lui. »

Tachi arriva quelques minutes plus tard avec des serviettes propres et des produits de toilette.

« On va y aller doucement, » promit-elle. « À ton rythme. Si c'est trop à n'importe quel moment, on s'arrête. »

Elles guidèrent Ritsu vers une petite salle de bain privée que Yori avait préparée, avec une baignoire déjà remplie d'eau chaude et fumante. Ritsu fixa l'eau pendant un long moment, son cœur battant trop vite dans sa poitrine.

« Je reste si tu veux, » offrit Tachi. « Ou je peux attendre juste dehors. C'est toi qui décides. »

Ritsu écrivit après une longue hésitation :

Restez. S'il vous plaît

Tachi hocha la tête et l'aida doucement à retirer ses vêtements. Ritsu garda les yeux fermés pendant tout le processus, ne voulant pas voir, ne voulant pas savoir. Mais quand elle fut enfin dans l'eau chaude, quand la chaleur enveloppa son corps douloureux, elle ne put s'empêcher d'ouvrir les yeux et de regarder vers le bas.

Son corps était méconnaissable. Elle avait perdu tellement de poids que ses côtes étaient visibles, ses hanches saillaient de façon presque obscène. Des cicatrices parcouraient sa peau, certaines anciennes de son entraînement et de ses batailles, d'autres nouvelles et encore roses de l'agression. Elle pouvait voir exactement où Vadric l'avait coupée, où il l'avait brisée, où il avait laissé sa marque permanente sur elle.

Les larmes vinrent silencieusement, coulant sur ses joues pendant qu'elle fixait ce corps qui était le sien mais qu'elle ne reconnaissait plus. Tachi lui tendit une éponge douce et commença à l'aider à se laver avec des gestes doux et respectueux, ne commentant jamais les cicatrices ou les larmes.

« Les cicatrices prouvent que vous avez survécu, » murmura Tachi après un long silence. « Elles prouvent que vous êtes plus forte que ce qui a essayé de vous détruire. »

Ritsu voulait croire ça, voulait voir ses cicatrices comme des symboles de survie plutôt que comme des rappels permanents de sa violation. Mais ce n'était pas si simple, et peut-être que ça ne le serait jamais.

Mais elle était quand même là, dans cette baignoire, se lavant, prenant soin d'elle-même. C'était quelque chose. Petit peut-être, mais quelque chose quand même.

Après le bain, quand elle fut propre et sèche et habillée avec des vêtements frais, Ritsu se sentit épuisée mais aussi étrangement purifiée. Comme si elle avait lavé plus que juste la saleté physique. Tachi la raccompagna à sa chambre et l'aida à s'installer sur son lit.

« Vous avez été très courageuse aujourd'hui, » dit Tachi en arrangeant les couvertures autour d'elle. « Je sais que ça n'en a pas l'air, mais confronter votre corps comme ça, c'est un des actes les plus braves que vous pouvez faire. »

Ritsu hocha faiblement la tête, trop épuisée pour vraiment répondre. Elle s'endormit presque immédiatement, son corps et son esprit complètement vidés par l'expérience émotionnelle.


Quand elle se réveilla plusieurs heures plus tard, Thatch était là dans son coin habituel, lisant tranquillement. Il leva les yeux quand il entendit qu'elle bougeait.

« Tachi m'a dit que tu avais eu une journée difficile, » dit-il doucement. « Je vais pas te faire chier avec mes taquineries habituelles aujourd'hui. »

Ritsu le regarda avec surprise. C'était la première fois que Thatch abandonnait complètement son attitude légère et taquine.

« Mais je voulais te dire quelque chose d'important, » continua-t-il en se penchant en avant. « Ce que tu as fait aujourd'hui, te confronter à ton corps, à tes cicatrices, c'est incroyable. La plupart des gens fuiraient ça pendant des mois, des années même. Mais toi tu l'as fait après juste quelques semaines. »

Il marqua une pause.

« Tu es tellement plus forte que tu le crois, mon chaton, » dit-il avec une tendresse inhabituelle dans sa voix.

Ritsu voulut protester contre le surnom ridicule, mais elle se surprit à ne pas vraiment s'en soucier aujourd'hui. Elle était trop fatiguée, trop vidée, et d'une certaine façon le surnom était devenu presque réconfortant dans sa familiarité agaçante.

Elle écrivit juste :

Je suis un tigre

« Oui, » acquiesça Thatch avec un sourire doux. « T'es un tigre féroce qui mérite tout le respect du monde. Ma langue a... Fourché ? »

Ritsu leva les yeux au ciel mais il y avait quelque chose qui ressemblait presque à de l'affection dans le geste maintenant au lieu de juste de l'agacement.


Les jours continuèrent à s'écouler dans cette nouvelle routine qui devenait progressivement plus stable, plus vivable. Ritsu s'entraînait avec Marco chaque matin, les exercices devenant graduellement plus complexes et plus exigeants. Elle discutait technique avec Vista plusieurs fois par semaine, ces conversations étant devenues un point fort de ses journées. Izou venait avec son thé et coiffait ses cheveux chaque après-midi. Thatch continuait ses visites quotidiennes avec ses taquineries incessantes et ses histoires ridicules.

Elle mangeait trois repas complets maintenant sans avoir besoin d'être encouragée ou surveillée. Elle dormait mieux, même si les cauchemars venaient encore régulièrement. Elle pouvait maintenir sa transformation partielle pendant plus d'une heure sans fatigue excessive. Son corps se renforçait jour après jour, ses muscles se reconstruisaient, sa coordination revenait.

Mais il y avait une chose qui n'avait pas changé, une chose qui restait constante malgré tous ces progrès. Sa rage envers Ace.

Elle le voyait parfois sur le pont pendant ses sessions d'entraînement avec Marco. Il essayait toujours de garder ses distances, de ne pas s'approcher d'elle, mais parfois leurs regards se croisaient accidentellement et Ritsu sentait immédiatement cette colère irrationnelle monter dans sa poitrine. Elle savait intellectuellement que ce n'était pas sa faute, que Vadric aurait trouvé une autre excuse même sans cette nuit dans le bar, mais savoir ça et ressentir ça étaient deux choses complètement différentes.

Un jour, Ace commit l'erreur d'essayer de s'approcher pendant qu'elle était assise seule sur le pont après son entraînement. Ritsu le vit venir de loin et se leva immédiatement, ses muscles se tendant automatiquement en préparation pour la fuite ou le combat.

« Attends, » appela Ace en levant les mains dans un geste d'apaisement. « Je veux juste parler. S'il te plaît. »

Ritsu secoua violemment la tête et commença à s'éloigner rapidement, son cœur battant trop vite, sa respiration devenant superficielle. Elle sentait la transformation commencer involontairement, ses griffes qui voulaient sortir, son tigre qui voulait attaquer.

Marco apparut comme par magie, s'interposant entre Ace et Ritsu avec une expression qui n'invitait pas à la discussion.

« Pas maintenant, Ace, » dit-il fermement.

« Mais je veux juste— » commença Ace avec désespoir.

« Je sais ce que tu veux, » coupa Marco. « Mais elle est pas prête. Donne-lui du temps. »

Ace regarda Ritsu par-dessus l'épaule de Marco, ses yeux remplis d'une culpabilité si intense que c'était presque palpable.

« Je suis désolé, » dit-il d'une voix brisée. « Pour tout. Je suis tellement désolé. »

Ritsu détourna le regard, incapable de supporter l'intensité de son expression. Elle s'éloigna rapidement, laissant Ace debout là avec Marco qui lui parlait doucement, probablement pour le réconforter ou lui expliquer qu'il devait être patient.


Plus tard ce soir-là, Marco vint la voir dans sa chambre. Il s'assit sans dire un mot pendant un moment, puis parla doucement.

« Il se détruit avec sa culpabilité, yoi, » observa-t-il. « Ace. Il pense sincèrement que c'est sa faute. »

Ritsu écrivit rapidement :

C'est pas sa faute. Je sais que c'est pas sa faute

« Mais tu le ressens quand même, » termina Marco pour elle.

Elle hocha la tête, reconnaissante qu'il comprenne sans qu'elle ait à l'expliquer.

« C'est normal, » assura Marco. « Tu as le droit de ressentir ce que tu ressens, même si c'est irrationnel. Mais Ritsu... » Il attendit qu'elle le regarde. « À un moment, pour ton propre bien, tu vas devoir trouver un moyen de séparer ce qu'il représente de ce qui s'est vraiment passé. Sinon cette colère va te ronger de l'intérieur. »

Je sais, écrivit-elle. Mais pas maintenant. Je peux pas maintenant

« Je sais, » acquiesça Marco. « C'est pour ça que je lui ai dit de te laisser tranquille. Prends tout le temps dont tu as besoin. Mais n'oublie pas que ce n'est pas ton ennemi. Le vrai ennemi est ailleurs. »

Après son départ, Ritsu resta allongée dans le noir en pensant à ses paroles. Elle savait qu'il avait raison, savait qu'un jour elle devrait affronter cette rage et la laisser partir. Mais aujourd'hui n'était pas ce jour, et peut-être que demain ne le serait pas non plus. Pour l'instant, c'était plus facile de diriger sa colère vers Ace plutôt que d'affronter la terreur paralysante qu'elle ressentait quand elle pensait à Vadric.

Un jour, peut-être. Mais pas aujourd'hui.


Deux semaines après le bain qui l'avait tant ébranlée, Yori et Marco décidèrent qu'il était temps pour Ritsu de tester une transformation complète et contrôlée. Ils l'emmenèrent dans une partie isolée du pont tôt le matin, quand la plupart de l'équipage dormait encore, pour lui donner l'espace et l'intimité dont elle pourrait avoir besoin.

« Prends ton temps, » encouragea Marco. « Il n'y a aucune urgence. Transforme-toi quand tu te sens prête, reste transformée aussi longtemps que tu es confortable, puis retransforme-toi. On est là juste pour s'assurer que tout va bien. »

Ritsu hocha la tête et ferma les yeux, se concentrant sur cette sensation familière qui était son fruit du démon, cette connexion avec son tigre intérieur qu'elle avait cultivée pendant des années. Elle laissa la transformation venir lentement, méthodiquement, contrôlant chaque étape du processus au lieu de simplement se laisser submerger par elle.

Sa peau se couvrit de fourrure blanche rayée de noir, son corps grandit et se transforma, ses mains devinrent des pattes massives armées de griffes mortelles. En quelques secondes, là où Ritsu avait été se tenait maintenant un tigre blanc magnifique, ses yeux bleus observant calmement Marco et Yori.

« Magnifique, » murmura Marco avec admiration sincère. « Contrôle parfait. Comment tu te sens ? »

Le tigre s'assit et inclina la tête, le mouvement étrangement humain malgré la forme animale. Ritsu se sentait bien, se sentait forte, se sentait complète d'une façon qu'elle n'avait pas ressentie depuis l'agression. Son tigre était toujours là, toujours sien, toujours une partie intégrante de qui elle était.

Elle resta transformée pendant plusieurs minutes, testant ses limites, marchant sur le pont, sentant la force dans ses muscles félins, l'acuité de ses sens de prédateur. Puis, quand elle sentit les premiers signes de fatigue, elle relâcha consciemment la transformation et reprit sa forme humaine avec une fluidité qui impressionna même Marco.

« Impressionnant, yoi, » dit-il en lui tendant une serviette pour qu'elle s'essuie la sueur qui couvrait maintenant son front. « Contrôle total, transformation et retransformation fluides, aucun signe de perte de contrôle. C'est du niveau d'un utilisateur expérimenté. »

Ritsu sentit un éclair de fierté à ce compliment. C'était quelque chose qu'elle avait, quelque chose que Vadric n'avait pas pu lui prendre, quelque chose qui était uniquement à elle.

Elle écrivit sur l'ardoise qu'elle avait apportée : Je peux le refaire ?

« Bien sûr, » approuva Marco. « Autant de fois que tu veux tant que tu ne te pousses pas jusqu'à l'épuisement. »

Ritsu se transforma encore deux fois ce matin-là, chaque fois maintenant la forme un peu plus longtemps, chaque fois se sentant un peu plus connectée avec cette partie d'elle-même qu'elle avait cru perdue. Quand ils retournèrent finalement à l'intérieur, elle était épuisée mais aussi exaltée d'une façon qu'elle n'avait pas ressentie depuis des mois.

Vista, qui avait observé la dernière transformation depuis une distance respectueuse, s'approcha avec un sourire approbateur.

« Le tigre blanc. Rare et magnifique. J'ai hâte de voir comment tu te bats sous cette forme quand tu seras prête. »

Bientôt, écrivit Ritsu avec une détermination qui la surprit elle-même. Je vais être prête bientôt


Les semaines continuèrent à passer dans cette routine devenue familière et étrangement réconfortante. Ritsu se renforçait jour après jour, son corps retrouvant sa forme, ses compétences se réaffûtant progressivement. Elle commença à prendre ses repas dans la grande salle commune de temps en temps, toujours assise près de la sortie avec Izou, Vista, et Marco qui formaient un mur protecteur discret autour d'elle.

Thatch lui apportait toujours personnellement son assiette avec un sourire et un « Pour mon chaton » qui faisait systématiquement lever les yeux au ciel de Ritsu mais qu'elle attendait secrètement maintenant. L'équipage avait appris à lui donner de l'espace, à ne pas la fixer ou poser de questions, à simplement l'accepter comme une présence étrange mais tolérée parmi eux.

Un soir, après un repas particulièrement animé où Thatch avait raconté une histoire hilarante qui avait fait rire tout le monde, Ritsu se surprit à sourire vraiment pour la première fois. Pas un sourire triste ou forcé, mais un vrai sourire spontané provoqué par l'absurdité pure de l'histoire de Thatch.

Elle se figea immédiatement, choquée par sa propre réaction, mais Thatch qui l'avait vue fit semblant de ne rien remarquer, continuant simplement son histoire comme si de rien n'était. Mais plus tard, quand elle retournait vers sa chambre, il la rattrapa dans le couloir.

« Hey, » appela-t-il doucement.

Ritsu se retourna, sur ses gardes.

« Je voulais juste te dire, » continua Thatch avec un sourire doux, « que te voir sourire comme ça ce soir, vraiment sourire... ça m'a fait plus plaisir que tu peux imaginer. »

Ritsu ne sut pas quoi dire, alors elle se contenta de hocher la tête et continua vers sa chambre. Mais cette nuit-là, allongée dans son lit, elle repensa à ce moment, à ce sourire spontané, à la façon dont ça avait fait du bien de rire vraiment.

Peut-être que Thatch et les autres avaient raison. Peut-être qu'il était possible de guérir, même si c'était lentement, même si c'était imparfait, même si les cicatrices ne disparaîtraient jamais complètement.


Un mois après les révélations sur Vadric et les trois femmes disparues, Ritsu se retrouva seule sur le pont au coucher du soleil. C'était devenu une sorte de rituel pour elle maintenant, ce moment tranquille où elle pouvait regarder l'horizon du Nouveau Monde et réfléchir à tout ce qui avait changé.

Elle pensait à la femme qu'elle avait été avant l'agression, cette capitaine de la Marine confiante et compétente qui croyait en la justice et en l'ordre. Cette femme était morte dans cette ruelle sombre, ou du moins une partie importante d'elle était morte là.

Mais peut-être qu'une nouvelle personne était en train de naître à sa place. Pas meilleure nécessairement, certainement pas non blessée, mais différente. Plus forte dans certains aspects, plus fragile dans d'autres. Quelqu'un qui comprenait maintenant que le monde n'était pas aussi simple qu'elle l'avait cru, que les monstres ne portaient pas toujours des chapeaux de pirates et que les héros ne portaient pas toujours des uniformes blancs.

Elle pensait à Vadric qui préparait certainement sa venue, à la confrontation inévitable qui se profilait. Elle avait peur, terriblement peur, mais elle était aussi déterminée d'une façon qu'elle n'avait jamais été avant. Elle ne voulait pas juste survivre par vengeance maintenant. Elle voulait vivre pour prouver qu'il n'avait pas gagné, pour montrer que quelqu'un pouvait survivre à ce qu'il avait fait et continuer quand même.

« Ça va, chaton ? »

Ritsu sursauta légèrement, tellement perdue dans ses pensées qu'elle n'avait pas entendu Thatch s'approcher. Elle lui lança un regard qui aurait dû être agacé mais qui était devenu presque affectueux malgré elle.

Arrêtez avec le chaton, écrivit-elle sans vraiment de conviction.

« Jamais, » répondit Thatch joyeusement en s'asseyant près d'elle sur le bastingage. « C'est devenu notre truc maintenant. »

Ils restèrent assis côte à côte en silence pendant quelques minutes, regardant le soleil descendre lentement vers l'horizon, peignant le ciel de nuances d'orange, de rose et de violet. C'était beau d'une façon qui faisait presque mal, ce rappel que le monde continuait d'être magnifique même quand tout semblait terrible.

« Tu sais, » dit finalement Thatch, « quand tu es arrivée ici, j'étais pas sûr qu'on te reverrait jamais sourire ou rire ou même juste exister sans cette douleur constante dans tes yeux. »

Ritsu le regarda du coin de l'œil, attendant qu'il continue.

« Mais tu l'as fait, » poursuivit-il. « Lentement, par petits morceaux, tu as recommencé à vivre au lieu de juste survivre. Et je sais que c'est dur, je sais que certains jours tu veux probablement encore juste disparaître, mais le fait que tu sois encore là, que tu continues à te battre... c'est incroyable. »

Je sais pas si je me bats ou si je fuis juste en avant, écrivit Ritsu honnêtement.

« Peut-être les deux, » admit Thatch. « Mais même fuir en avant c'est mieux que rester paralysée par la peur. »

Ils continuèrent à regarder le coucher de soleil ensemble jusqu'à ce que le dernier rayon de lumière disparaisse sous l'horizon et que les premières étoiles commencent à apparaître dans le ciel qui s'assombrissait. Ritsu se surprit à penser que c'était exactement ce qu'elle avait besoin en ce moment, juste de la compagnie silencieuse qui ne demandait rien, qui était juste là.

Peut-être que c'était ça, la famille. Pas le sang ou les serments ou les uniformes, mais juste les gens qui restaient avec vous même quand vous étiez brisée, qui vous taquinaient et vous faisaient sourire malgré vous, qui vous aidaient à reconstruire ce qui avait été détruit.

Ritsu ne savait pas encore si elle voulait vraiment faire partie de cette famille pirate, si elle pouvait accepter cette nouvelle identité qui semblait se former autour d'elle. Mais elle savait au moins qu'elle ne voulait plus mourir, et c'était déjà quelque chose. C'était même beaucoup.

Cette nuit-là, avant de s'endormir, Ritsu sortit l'ardoise sur laquelle elle avait écrit le nom de Vadric et regarda les mots qu'elle avait tracés avec tant de soin.

Vice-Amiral Vadric - Sabaody Archipelago

3 femmes. Peut-être plus. Il doit payer

Je dois survivre. Pour elles. Pour les autres. Pour m'assurer qu'il ne recommence jamais.

Puis elle ajouta une nouvelle ligne en dessous, écrite avec une écriture qui ne tremblait plus.

Je veux vivre. Pas juste survivre. Vivre vraiment. Pour prouver qu'il n'a pas gagné.

C'était une décision consciente, un choix qu'elle faisait délibérément. Elle allait vivre, vraiment vivre, pas juste exister dans un état de survie permanent. Elle allait rire avec Thatch, discuter technique avec Vista, boire du thé avec Izou, s'entraîner avec Marco. Elle allait reconstruire qui elle était, même si cette nouvelle personne serait différente de celle qu'elle avait été avant.

Et quand Vadric viendrait, parce qu'il viendrait certainement, elle serait prête. Pas juste physiquement mais mentalement aussi. Elle serait assez forte pour témoigner, pour se battre si nécessaire, pour faire en sorte que justice soit faite.

Mais en attendant, elle allait vivre. C'était son acte de rébellion final contre lui, son refus de laisser ce qu'il avait fait définir le reste de son existence.

Elle posa l'ardoise sur sa table de nuit et ferma les yeux, sentant pour la première fois depuis des mois quelque chose qui ressemblait presque à de la paix. Ce n'était pas le bonheur, pas encore, peut-être jamais vraiment. Mais c'était quelque chose de proche de l'acceptation, de la volonté de continuer, de l'espoir fragile qu'un jour elle pourrait être quelque chose de plus que juste la somme de ses traumatismes.

Et quelque part dans les profondeurs de son esprit qui se reconstruisait lentement, cette petite flamme de détermination qui avait commencé à brûler quelques semaines auparavant continuait de grandir, nourrissant par chaque petite victoire, chaque moment de connexion humaine, chaque choix conscient de vivre plutôt que de simplement survivre.


— À suivre —


Publié : 01/03/2026


Les griffes d'un chaton ne font pas peur.

Jusqu'au jour où elles se plantent dans la gorge d'un monstre.

La vengeance guérit-elle… ou transforme-t-elle simplement la douleur ?

Laisser un commentaire ?