Le trèfle à douze feuilles par

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Crossover / Suspense / Aventure

17 Visions

Catégorie: T
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« Savoir, c'est se souvenir. »

Aristote


Vision n.f. 1.Perception du monde extérieur par la vue. 2. fig. Action de se représenter en esprit. Voir représentation. Une vision confuse de l'avenir.
Vision n.f. (Une, des visions) 1. Chose surnaturelle qui apparaît. voir apparition, révélation. 2. Représentation imaginaire. voir idée, rêve.
 

21 mars 1964, 12:45 p.m.


Il était attaché sur sa chaise par des liens peu nombreux, mais solides, et ses mains dans son dos étaient maintenues par des menottes grisâtres. Il semblait désormais impossible d'ôter à cet homme son expression neutre, vide, complètement désintéressée de tout son entourage. Ses courtes mèches noires retombaient sur le haut de son front livide, et ses yeux vitreux ne regardaient plus rien. C'était à se demander s'il était encore vivant ; il ne réagit par ailleurs même pas lorsque Chelmey frappa du poing contre le bureau sur lequel il n'était même pas assis. Il eut été plus logique que ce fût au commissaire de donner ce coup autoritaire contre le meuble de bois, vu qu'il était à sa place, bien face au suspect ; mais peut-être était-ce contre le tempérament du doux et gentil ogre que l'on surnommait l'As de trèfle. En tous les cas, ne supportant plus le silence pesant qui suivait chacune des questions de tous les policiers présents, l'inspecteur londonien avait fini par succomber à la tentation de le faire par lui-même. Toute cette affaire avait duré longtemps. Beaucoup trop longtemps.

« Assez ! Allez-vous nous répondre, nom de nom ? »

Un ange passa : l'homme jugé comme responsable du fléau qui s'abattait sur Dublin n'eut aucune réaction.
À bout de nerfs, le quadragénaire ne parvenait plus à maintenir ses spasmes nerveux et ses grognements, preuve de sa profonde haine qui avait eu raison de sa patience – qui atteignait déjà facilement ses limites en temps normal, de toute manière. Au fond de la salle, adossé près de la porte du bureau, Madison lorgnait la fenêtre – ou plutôt, ce qu'il en restait – avec un regard découragé. Il avait eu la « chance » d'en savoir plus que les autres, et pourtant il ne disait rien. Il avait vu que leurs ennemis étaient très organisés et armés d'une technologie qui leur était inconnue. Il savait qu'une femme qui savait au même titre qu'eux était de leur côté, bien qu'elle ne se fût toujours pas manifestée. Il savait que, d'après elle, il n'avait pas le droit de savoir. Que personne n'avait le droit de savoir, parce que c'était trop important. Et trop dangereux. Et qu'il fallait s'empresser de régler le problème afin de plonger l'affaire dans l'oubli, histoire qu'on n'en parle plus. C'était tout ce qu'elle lui avait dit, la bonne femme. Sans prêter attention au fait qu'eux voulaient savoir, pour une simple question de principe. Lorsqu'il lui avait répliqué cela, l'inconnue s'était contentée de lui rappeler qu'il devait se rendre au commissariat de toute urgence. Et après cela, le félin bleuté s'était jeté sur lui pour lui ôter ce mystérieux LST, l'empêchant de pouvoir échanger plus longtemps avec elle. Et donc d'avoir une seule chance d'en savoir plus.
Désormais, il savait que ces gens-là étaient prêts à tout pour que rien ne fût découvert. C'était comme une question de vie ou de mort : ils ne devaient pas savoir. Point.
De son côté, Grosky tenta une fois de plus de convaincre cet énergumène de se faire plus volubile en serrant et montrant le poing, mais il n'arracha aucune réaction autre que celle-ci :

« Vos menaces ne serviront à rien. »

Il souriait. Mais c'était un sourire maigre, triste, auquel on avait ôté toute trace de vie. Lorsque la dernière solution pour le faire parler, bien que peu réglementaire, fut le fait de sortir les armes et de le menacer à bout portant, il prononça une simple phrase d'un ton grave.

« De toute manière, vous pouvez déjà me considérer comme un homme mort. Et vous ne pourrez rien y changer. »

Il dut y avoir au moins une ou deux minutes de silence. Barton se gratta discrètement la moustache, fixant la scène d'un air oisif.

« Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda finalement Clovert, d'un ton incroyablement calme et sérieux en dépit de sa profonde confusion.
- Ils m'ont viré, et je n'ai rien à faire ici. Donc ils vont me tuer. On n'est sûr de rien, vous savez. On ne peut pas faire confiance à personne. »

Le pire était qu'il prenait ce fait comme quelque chose de parfaitement normal. Comme s'il était logique qu'il mourût rien que parce qu'il s'était fait licencier de cette mystérieuse organisation qui était certainement à l'origine du fléau.

« C'est ça qu'il y a de bien, avec les organisations illégales, reprit-il en levant des yeux presque rêveurs vers le plafond. Il n'y a plus besoin de tous ces papiers inutiles pour affirmer ceci ou cela : la parole suffit. Une simple phrase suffit. Un mot, même. Quel gâchis de papier en moins, tout de même. Et de temps. »

Aucun des membres de la police ou de l'armée ne parut remarquer la petite allusion à ce qu'ils recherchaient pourtant comme réponse principale ; le suspect haussa intérieurement les épaules en levant les yeux au ciel : tant pis, ils voulaient sa réponse, ils l'avaient. C'était à présent leur faute s'ils n'y faisaient même pas attention.
Voilà qu'ils allaient déjeuner, désormais. Ils lui proposèrent de se restaurer au self lui aussi – tout en demeurant profondément méprisants, cela allait de soi –, mais il refusa.

« Les morts ne mangent pas. »

Chelmey préféra rester dans le bureau à le surveiller ; mais lui ne le voulait pas, disant que cela ne ferait que reculer son heure et il ne le voulait pas. Il voulait en finir tout de suite. De toute manière, il savait qu'il n'avait plus rien à gagner à rester en vie. Cela ne lui servait plus à rien, à part lui faire perdre du temps.

« Je vais mourir de toute manière, je vous dis. Ça ne sert à rien de rester là.
- Oui, oui. Nous mourons tous un jour de toute manière. » répliquait le Londonien en montrant qu'il n'y croyait pas le moins du monde.

Une créature ailée, une sorte d'oiseau brillant recouvert d'une armure imposante et lourde qui reflétait la lumière, passa dans le cadre de la fenêtre, s'interposant entre les deux hommes. Malgré sa surprise due au fait qu'il n'avait pas prévu l'arrivée d'une C.N.I., le policier londonien reprit rapidement son calme. Layton avait dit que ces bestioles ne tuaient pas. Donc il ne risquait rien. Et pourtant, le criminel tressaillit avant de baisser lentement ses yeux sombres. Son sourire mélancolique, blême, ne l'avait pas quitté.

« Vous le voyez bien... L'ange de la mort. L'ange de ma mort. Appelez-le comme vous voulez : Azraël, Nephtys, ou tout simplement mort... Toutes ces « divinités » sont les mêmes. Elles ont toutes le même rôle : tuer. »

Chelmey saisit son pistolet et tira sur la bête sans lui laisser le temps de réagir ; sa vitesse l'étonna lui-même, mais il crut bon de relier ses bons réflexes à la tension qu'il voulait relâcher. L'être piailla en poussant un cri strident, comme des dents de scie qui eurent grincé sur du marbre en laissant derrière elles leurs sillons. Mais ce n'était pas de douleur ; c'était un cri rauque, malfaisant, prouvant l'inutilité d'un tel geste et sa supériorité évidente sur l'arme qui avait été utilisée contre lui. Car la balle ne l'avait pas blessé. Elle avait rebondi sur son aile d'acier. Elle s'était plantée dans le parquet, comme un moucheron sous une enclume. La poudre fumait encore, mais les plumes de l'oiseau demeuraient immaculées, épargnées par la souillure du sang. L'homme releva la tête, lentement, fixant le quadragénaire avec deux yeux sans vie. Et il souriait toujours.

« C'est inutile. Toutes ses plumes sont blindées. Vous ne pourrez pas l'abattre avec vos malheureuses petites billes de plomb. »

Il marqua un court temps de pause.

« C'est un être comme les autres, reprit-il calmement. Chez nous, on l'appellerait airmure, comme il y en a tant d'autres. Mais pour moi, il est différent. Car c'est l'ange de la mort. Mon ange de la mort, rien qu'à moi... »

L'oiseau regardait Chelmey. Chelmey dévisageait l'oiseau. Le suspect fixait chacune de ses grandes plumes blanches.

« N'est-ce pas merveilleux ? Chacune de ces petites plumes sont aiguisées comme le plus aiguisé des couteaux. Imaginez plutôt ce que ça aurait donné en France, en 1789... Même plus besoin des guillotines. Ses plumes sont tellement plus efficaces...
- Pour la dernière fois, prononça l'inspecteur depuis bien longtemps, je voudrais que vous répondiez. Vous dites que vous venez d'ailleurs, et je veux bien le croire ; mais je veux au moins savoir comment vous pouvez en connaître autant sur notre monde, dans ce cas. Car il est évident que, si vous venez d'ailleurs, vous n'êtes pas censé en savoir autant sur nous. »

L'homme poussa un soupir tout en murmurant un « Ah, ça... » désintéressé ; puis il se résigna à répliquer :

« Vous avez la chance de connaître votre passé, de pouvoir l'écrire dans des livres ; il suffit d'en emprunter et de les lire pour tout savoir sur vous. Ce n'est vraiment pas compliqué. »

Silence. Il regarda encore une fois la créature qui ne perdait pas de son regard perçant le visage de l'Anglais. L'homme attaché répéta qu'il désirait être seul, que la simple présence de l'inspecteur ne faisait que reculer le moment de sa mort qu'il attendait. Ne pouvait-il donc comprendre qu'il était condamné à mourir, que rien ne pouvait l'en sortir, pas même un ennemi ? Ce fut finalement le dénommé « airmure » qui se décida à agir, forçant le Londonien à reculer vers la porte à l'aide de ses menaces vociférées et de sa marche lente qui l'invitait à sortir de la salle. Une fois l'homme dans le couloir, la bête s'empara de la poignée entre ses crocs, et referma brutalement la planche de bois en la faisant claquer contre le mur, de manière à la coincer à quiconque n'avait pas une force suffisamment grande pour débloquer le passage désormais clos.
Il se retrouvait enfin seul avec la créature. Il sentait son heure proche, et pourtant l'être le regarda intensément avant de s'envoler par la fenêtre, renversant par la même occasion la plupart des feuilles volantes qui trainaient un peu partout dans le bureau. Incrédule, il vit l'oiseau s'éloigner. Il n'était donc pas venu pour le tuer ? Ils avaient décidé de lui laisser la vie sauve, malgré son inutilité pour leur projet ? Il fut cependant rapidement écarté de tout doute, et fut aussitôt proie à la désillusion. Non, ce n'était pas l'airmure, son ange de la mort. Il n'était venu que pour s'assurer qu'il mourrait seul. Car les autres n'avaient pas le droit de mourir. Pas à cause de lui.
Ce qui l'écarta de son espoir de vivre fut un simple bruit. Un minuscule grésillement, presque anodin. Mais qui avait une particularité qui l'effraya.

Il venait du cœur de son oreille droite.

Son ange de la mort serait une machine. Un LST. Suite au simple petit murmure du minuscule appareil, un silence résonna. C'avait été son dernier soupir. Mais l'engin n'allait pas être seul à pousser le sien bien longtemps. Il ne s'agissait que d'une question de fraction de seconde. Car le silence n'avait pas duré plus longtemps que cela. C'étaient ses pensées qui, de par leur vélocité incroyable, lui donnaient l'impression que le temps se distordait, se ralentissait, prenant un malin plaisir à faire durer encore plus son temps d'attente. Comme si la mort hésitait à agir. Et cela le répugnait. Il voulait qu'elle vînt, avant que sa terreur n'eût le temps de revenir. Il voulait mourir courageux. Il voulait mourir le sourire aux lèvres. Il voulait mourir sans avoir la peur sur le visage. Et pour cela, il devait mourir avant qu'elle ne le saisît et le torturât encore plus.
Et elle vint enfin. Il lui parut l'avoir attendue une éternité, alors qu'une demi-seconde seulement avait dû s'écouler.

Une détonation.

De la fumée se répandit dans la salle, en même temps qu'une petite fontaine naissante, écarlate. Mais elle ne coulerait pas bien longtemps. Le sang ne retournerait pas là d'où il venait afin de fermer la boucle. Et seule une partie de ces six litres avait suffisamment de puissance pour s'élever avec grâce. Le reste se contentait de couler.

Il n'avait pas eu le temps de souffrir. Son encéphale ne fonctionnait plus dès le centième de seconde qui avait suivi, touché par l'explosion avant que ses nerfs n'eussent le temps de lui transmettre la douleur. Désormais son corps devait être sujet à d'atroces souffrances ; mais les nerfs n'enverraient des messages qu'à un centre nerveux incapable de les recevoir.

La première chose que vit l'inspecteur Chelmey lorsqu'il parvint enfin à enfoncer la porte, ce fut le sourire discret, mais à peine couvert de sang, que le suspect s'était promis d'esquisser jusqu'au bout.
 

21 mars 2964, 02:32 p.m.


Cet immense tas de métaux et d'électronique surplombait la cave dans sa plus grande partie ; et lorsqu'un coin de carrelage ne se trouvait pas sous son ombre imposante, il fallait qu'une grande bibliothèque vînt prendre la relève. C'était pour cela que cette salle était toujours si sombre : il y avait toujours quelque chose de grand pour prendre toute la maigre lumière au plafond, et voiler ses rayons faiblards à tous ceux qui se trouvaient en-dessous.
Le professeur Layton marchait lentement à travers les allées, lisant au passage – sans toutefois jamais s'arrêter – les titres des dossiers et livres entassés sur les meubles, observant et détaillant les reliques provenant de toutes civilisations, de toutes époques, soigneusement exposées derrière des vitrines ; leur seul rôle devait être de protéger ces œuvres d'une mauvaise chute plus qu'autre chose, puisque les visites ne devaient pas être nombreuses : et au moins, c'étaient ces plaques de verre qui prenaient la poussière, non les œuvres elles-mêmes.

Finalement, l'homme s'arrêta. Il était enfin arrivé au bout du couloir. Il la voyait enfin dans toute sa splendeur... Car oui, il y avait quelque chose de beau dans cet amas froid et titanesque. Mais très peu de gens pouvaient le comprendre ; à vrai dire, peut-être était-il le seul à pouvoir trouver une telle beauté dans la machine à voyager dans le temps.
Certes, Sandra et sa mère pouvaient la trouver belle pour les merveilles qu'elle permettait de faire – même si en ce moment-même elle semait plus le chaos qu'autre chose – ; mais il s'agissait d'un autre type de beauté, pour lui. Une beauté que lui seul pouvait percevoir. Ou peut-être d'autres ; mais ils ne devaient pas être plus de trois.
Sa main posée sur le bureau près de l'écran immense ressentait comme un semblant de chaleur douce, sur cet acier frais et rigide. Il voyait presque des courbes là où les angles et les droites régnaient. Il sentait presque cette machine vivante. Quoique, non : c'était elle qu'il voyait en cette machine. C'était elle qui était si belle. C'était différent.
Pourquoi ne lui quittait-elle donc pas l'esprit pour de bon ? Elle-même lui avait demandé de l'oublier afin de pouvoir cesser de se lamenter sur son sort. Alors pourquoi ? Cette machine n'avait strictement rien à voir avec elle ; seuls son nom et son rôle étaient les mêmes. Alors pourquoi ne pouvait-il sortir son image si douce de son esprit ? Pourquoi, chaque fois qu'il regardait cette technologie qui n'avait pourtant rien à voir avec elle, y distinguait-il son visage sortant des nuées ? Pourquoi ne pouvait-il contrôler sa mémoire ? S'il le pouvait, il eut pu l'oublier, et cesser de souffrir lorsqu'il était seul et que ses souvenirs revenaient le hanter. Claire ? Qui était-ce ? Il voulait ne plus le savoir. Il voulait être capable de se poser cette question sans jouer à l'hypocrite. Mais rien n'y faisait : on ne pouvait oublier un être qui nous était cher. Jamais.
Une voix vint le tirer de ses pensées. Mais ce n'était pas une voix normale. Elle n'avait pas un timbre humain, quelque chose n'allait pas avec ce son. C'était cela, oui : cette voix ne lui passait pas par les oreilles, elle ne faisait pas vibrer l'air environnant ; elle venait directement s'imprimer dans son esprit, s'imposant et pesant sur ses pensées. Ce n'était pas une voix humaine. Ce n'était pas une voix tout court. C'était une pensée qui venait s'interposer dans son esprit sans lui en demander l'autorisation.

« CELA VOUS RAPPELLE QUELQU'UN, N'EST-CE PAS ? IL EST VRAI QUE CETTE SCIENTIFIQUE ÉTAIT SI JEUNE ; ET CHARMANTE EN PLUS DE CELA. C'EST VRAIMENT DOMMAGE. »

Le professeur se retourna et ne vit personne. Ces paroles ne provenaient de nulle part, aussi ne pouvait-il localiser son origine. Il regarda tout autour de lui, et finit par apercevoir une silhouette dans l'ombre.

« QUELLE IRONIE, TOUT DE MÊME... MOURIR À CAUSE DE SA PASSION. DE SON ŒUVRE DE TOUTE UNE VIE. JE COMPRENDS À QUEL POINT VOUS POUVEZ VOUS SENTIR FRUSTRÉ DE LA VOIR DÉPASSÉE AUSSI FACILEMENT PAR DES GENS QUI ONT L'AVANTAGE DE VENIR D'UNE AUTRE ÉPOQUE. EUX N'ONT PAS EU À SUBIR TOUTES SES DIFFICULTÉS. C'ÉTAIT TROP FACILE, POUR EUX. ILS AVAIENT L'AVANTAGE DU PROGRÈS. »

Il vit aussitôt qu'il ne s'agissait pas d'un être humain, et pourtant il ne présenta aucune surprise. La créature surgit de l'ombre, lévitant tout en étant assise en tailleur ; mais elle n'avait en réalité jamais cessé de bouger, de s'approcher lentement de son interlocuteur : elle venait seulement de se faire visible, apparaissant enfin dans un coin de lumière. Ses bras, aussi dorés que la plus grande partie de sa fourrure, tenaient de grandes cuillers à soupe argentées, s'agrippant à elles avec une fermeté tenace – comme si sa vie en dépendait, presque.

« Sibelius, je suppose. », prononça finalement le gentleman d'un ton neutre, mais presque froid.

L'être ne répondit pas, se contentant d'esquisser un mince sourire. Le pokémon avait été présenté comme « n'aimant pas les étrangers ». Il semblait capable de communiquer par la pensée et, au vu de cette mystérieuse lévitation, doué de plusieurs techniques relevant du psychisme. Le professeur ne pouvait s'empêcher de se montrer méfiant vis-à-vis de cette énigmatique apparition : comment avait-elle pu deviner exactement ce à quoi il pensait ? Certes, il n'était pas difficile de deviner qu'il pensait à quelqu'un ; un esprit lucide pouvait aller jusqu'à savoir qu'il s'agissait d'un être qu'il avait aimé ; mais comment pouvait-on savoir la profession de cette personne sans même l'avoir vue ? Comment pouvait-on deviner son destin tragique ? Peut-être que le fait de regarder une machine à voyager dans le temps l'avait poussé à déduire que l'être aimé était scientifique. Non, finalement, il s'agissait seulement de quelqu'un de très intelligent, qui savait parfaitement bien observer et interpréter. Et lui se faisait peut-être un peu trop transparent vis-à-vis de ses sentiments personnels.
Le concerné reprit toutefois d'un ton presque ironique :

« C'EST VRAI. J'AI OUBLIÉ DE DIRE QUE CETTE CLAIRE ÉTAIT ROUSSE. ET JE CONSENS QUE VINGT-SEPT ANS SOIT UN ÂGE BIEN TROP JEUNE POUR MOURIR. »

Non, cela ne pouvait pas être possible. S'il était aisé pour quelqu'un de bien observateur de deviner la profession, et même peut-être le destin tragique de la femme qu'il aimait, il était tout simplement impossible d'en savoir plus. Comment était-il possible que ce pokémon sût tout cela si aisément ?
La créature intensifia son sourire en réponse.

« EH BIEN, QU'ATTENDEZ-VOUS POUR ME POSER TOUTES CES QUESTIONS QUI VOUS BRÛLENT LES LÈVRES ? ALLEZ-Y, DEMANDEZ-MOI COMMENT JE LE SAIS. »

Lisait-il réellement dans ses pensées comme dans un livre ouvert sur lequel il ajoutait son propre ressenti ? Était-il possible qu'aucune de ses pensées ne lui fût inconnue ? Cela échappait à toute logique ; et pourtant, l'archéologue devait avouer que tant de choses avérées vraies autour de lui semblaient n'avoir aucun sens.
L'être accentua encore plus son sourire, tout en le gardant discret, à demi masqué par la pénombre.

« LA RÉPONSE EST BIEN SIMPLE : JE SAIS TOUT. »

Le scepticisme de l'homme au haut-de-forme s'envola totalement. Il ne put retenir un sursaut brutal et un regard profondément interrogateur. En réponse, le léger rictus s'estompa.

« MON ESPÈCE EN GÉNÉRAL N'A AUCUNE DIFFICULTÉ À VOIR LE PASSÉ. CERTAINS ESSAIENT DE VOIR L'AVENIR DE LA MÊME MANIÈRE, MAIS LEURS PRÉDICTIONS NE SONT PAS TOUJOURS EXACTES. PERSONNELLEMENT, JE NE REGARDE JAMAIS DANS LE FUTUR, CAR C'EST TOTALEMENT INUTILE.
- Vous ne pouvez pas réellement affirmer que vous savez tout, dans ce cas. », répliqua calmement le professeur.

Sibelius marqua un court temps de pause où il demeura l'air grave, laissant deviner qu'un détail qu'il n'avait pas encore mentionné lui donnait pleinement raison.

« ET SI JE VOUS DIS QUE LE FUTUR EST TELLEMENT PRÉVISIBLE QU'IL SUFFIT DE CONNAÎTRE LE PASSÉ DE QUELQU'UN POUR ANTICIPER TOUTES SES ACTIONS ?
- Je réponds que je vous trouve plutôt pessimiste.
- ET POURTANT C'EST LA VÉRITÉ. RÉFLÉCHISSEZ PLUTÔT UNE MINUTE : SI VOUS SAVIEZ ABSOLUMENT TOUT SUR QUELQU'UN, SES ORIGINES, LA MANIÈRE AVEC LAQUELLE IL FUT ÉLEVÉ PAR SES PARENTS, C'EST CELA QUI FORGE SON CARACTÈRE. ET C'EST CELA QUI EST À L'ORIGINE DE SES CHOIX DANS LA VIE. IL N'Y A QUE POUR LES FOUS ET LES AMNÉSIQUES QUE LES CHOIX NE DÉPENDENT EN RIEN DE LEUR PASSÉ. MAIS POUR CEUX-LÀ, IL SUFFIT DE LIRE DANS LEURS PENSÉES EN TEMPS RÉEL POUR TOUT SAVOIR D'EUX. »

Le raisonnement était clair, net, radical. Et sans faille. Bien que cela ne lui plût pas, le professeur dut se rendre à l'évidence : il y avait bel et bien l'existence d'un destin plus ou moins prédéfini. Il dépendait seulement de ceux qui dépendaient de lui.

C'était un beau cercle vicieux.

« N'EST-CE PAS ? »

Le gentleman se mordit la lèvre.

« Arrêtez de lire dans mes pensées. C'est très gênant.
- J'EN SUIS OBLIGÉ SI JE VEUX POUVOIR COMMUNIQUER AVEC VOUS. JE NE PEUX RIEN VOUS DIRE SI JE NE PÉNÈTRE PAS DANS VOTRE ESPRIT. »

L'homme rajusta distraitement son haut-de-forme tout en poussant un soupir tendu, mais complètement muet et inaudible.
Il y eut un long silence.

« Je suppose que vous avez connu Monsieur Kotino.
- STEPHEN ? OUI. C'ÉTAIT UN BON DRESSEUR.
- Il vous manque également, n'est-ce pas ? »

Le pokémon demeura statique. Même s'il avait prévu qu'il poserait cette question rhétorique, cette immobilité montrait comme une sorte de surprise de sa part.

« C'ÉTAIT MON DRESSEUR, se contenta-t-il de répondre gravement. IL EST NORMAL DE LE REGRETTER.
- Les informations que j'ai pu trouver à son sujet affirment qu'il était mort d'une crise cardiaque... Et pourtant, je me doute qu'à votre époque la médecine a également progressé. S'il avait réellement des problèmes de cœur, ils auraient probablement été découverts bien avant. Et pourtant je n'ai trouvé aucun détail mentionnant une santé fragile quelconque...
- CE N'EST PAS À MOI DE VOUS PARLER DE ÇA. »

Cette réponse était bien plus forte que les autres, plus vive, plus brutale. Et, mentalement, plus pesante encore. Cela eut l'effet d'un choc électrique qui lui eut traversé le crâne dans toute sa longueur, et le professeur ne put maintenir un brusque mouvement de recul, s'adossant à la bibliothèque qui se trouvait juste derrière lui. Portant sa main droite à sa tempe qui lui paraissait brûlante, il n'osa répondre quoi que ce fût. Sibelius avait froncé les sourcils, rendant son regard plus perçant encore.
Visiblement, ce sujet devait être considéré comme tabou pour tout le monde.
Lorsque l'adulte s'était de nouveau intéressé à lui, le pokémon s'était retourné vers la machine. Il hésita, puis se releva et s'avança à ses côtés, dévisageant de même l'imposante mécanique.
Le gentleman ne le vit pas, mais le fin sourire était revenu sur le visage de l'être doré, par-dessous sa longue moustache.

« ENTRE NOUS, QU'EST-CE QUI VOUS EMPÊCHE DE LA SAUVER ?
- Je ne sais pas me servir de cette machine, trancha-t-il sèchement.
- Mais quelle mauvaise foi ! »

Le professeur Layton écarquilla les yeux de stupeur. Le timbre de la voix avait changé, pour cette phrase-ci. Cela avait réellement été une voix qu'il avait entendue résonner doucement, chaleureusement dans sa tête. Non plus une simple pensée qui venait s'incruster dans son esprit. Mais le pire était qu'il eut reconnu cette voix entre mille.

C'était celle de Claire.

« Qu'est-ce que c'était, encore ? »

Malgré ses efforts pour se comporter en gentleman en toute situation, cette fois-ci avait été la goutte qui avait fait déborder le vase. Dénudé de son sang-froid, ne restaient plus que l'incompréhension, la méfiance et ce qui pouvait ressembler à du mépris, presque.

« UN EXTRAIT DE L'UN DE VOS SOUVENIRS. J'ÉTAIS CERTAIN QUE CELA VOUS PLAIRAIT, répondit le pokémon avec un sarcasme évident.
- Et quel est le rapport ?
- VOUS VOUS MENTEZ À VOUS-MÊME, ET FAITES DONC PREUVE DE MAUVAISE FOI. »

Le professeur d'archéologie jugea inutile de lui demander de quoi il parlait. Puisqu'il lisait dans ses pensées, il lui était inutile de prendre cette peine.

« NE PAS SAVOIR SE SERVIR DE LA MACHINE À VOYAGER DANS LE TEMPS... C'ÉTAIT UNE MAUVAISE EXCUSE, ET VOUS LE SAVEZ AUSSI BIEN QUE MOI. VOUS AVEZ RÉUSSI À VOUS SERVIR D'UN TÉLÉPHONE PORTABLE ET À NAVIGUER SUR INTERNET. FRANCHEMENT, CETTE MACHINE N'EST PAS BEAUCOUP PLUS ARDUE À MANIER. ET MÊME SI VOUS NE VOULEZ PAS L'ADMETTRE, VOUS AVEZ ENVIE DE LA SAUVER. ET VOUS SAVEZ QUE C'EST PARFAITEMENT À VOTRE PORTÉE...
- Arrêtez ! »

Un cri. Puis plus rien. L'être s'était tu, dévisageant son interlocuteur de ses petits yeux brillants et indifférents.
L'archéologue avait serré les dents et les poings. Sa tête retombait puis se relevait par à-coups, comme s'il voulait la garder haute mais qu'il n'en avait plus la force, la gravité l'emportant sur lui. Ses épaules tremblaient. Il semblait presque sur le point de pleurer.

« Arrêtez, répéta-t-il d'un ton infiniment plus doux ; mais pas calme, encore moins serein. Cela ne pourrait que provoquer des catastrophes. Comme si Dublin ne suffisait pas... »

La créature accentua finalement son sourire, affichant une mine satisfaite.

« C'EST BIEN. VOUS ÊTES SAGE. D'AUTRES AURAIENT CRAQUÉ POUR BEAUCOUP MOINS QUE ÇA. »

Il y eut un silence.

« VOUS VOUS EN VOULEZ TOUT DE MÊME, N'EST-CE PAS ?
- Peut-être. Mais il ne le faut pas.
- VOUS AVEZ RAISON... » commença le pokémon.

Il marqua une courte pause, même s'il semblait au beau milieu de sa phrase ; ce silence ne dura que le temps de se retourner vers l'homme au haut-de-forme. Il le regarda droit dans les yeux. Ses deux pupilles noires commencèrent à briller.

« ... CHAQUE CHOSE EN SON TEMPS. »

Le Londonien n'eut pas le temps de se demander quoi que ce fût que le noir complet vint lui voiler les yeux.

Il y eut un bruit sourd.


Une chute.



Et un sourire.

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