La Menace de Chronos

Chapitre 7 : Partie I ~ Remonter dans le temps – Chapitre VI –

9129 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/03/2023 23:57

– Chapitre VI –

 

« Notre-Dame, que c’est beau ! » – Victor Hugo.


Ma nuit aurait été parfaite, si, dès le lendemain, je n’avais pas été réveillée par le bonjour chantant et insupportable d’une blondinette joyeuse, qui ouvrit les rideaux, me balançant une violente flopée de lumière en pleine figure.

Énervée, je remontai mes draps et utilisai mon oreiller comme cache-soleil. Je le savais bien, pourtant, que partager la chambre de la petite duchesse représentait une mauvaise idée ! Et les événements me le prouvaient. Même avec Raphaël, elle n’avait pas pu s’empêcher de le sortir du lit au son de la princesse de la lune ! Un vrai réveille-matin ambulant, celle-là… Je voulais juste dormir, moi !

En plus, j’avais passé une excellente nuit, sans me lever une seule fois, plongée dans un agréable sommeil, bien que sans rêves. Quelle mesquinerie de m’éblouir pour me forcer à me lever, Marie ! Je te croyais plus gentille.

–       Excuse-moi, Gwen, souffla cette dernière, comme si elle lisait dans mes pensées. Je ne voulais pas te déranger, mais il est bientôt neuf heures, et il faut descendre au réfectoire pour le service du petit-déjeuner.

–       Merci… marmonna ma voix étouffée par les couvertures.

Elle effectua quelques pas.

–       Je vais me doucher. À tout à l’heure.

C’est ça, ouais…

La porte se referma dans un claquement sec. Dégageant la literie d’un geste du bras en ronchonnant, j’ouvris les yeux, non sans bailler. On approchait donc neuf heures, selon la violoniste ? Je m’étirai. Dans ce cas, elle marquait un point : mieux valait se lever en vitesse. Jean-jean risquait de s’énerver, sinon. Déjà que d’ordinaire, la bonne humeur ça ne le connaît pas trop…

Je repoussai la couette, et enfournai mes pieds dans mes chaussons. L’odeur de savon à la lavande imprégnait toujours ma peau. Je repris mes affaires de la veille, et dans la commode, dégotai des sous-vêtements propres, que j’enfilai avant le retour de Marie. J’attrapai dans le même temps ma pince à cheveux afin de rapidement nouer ces derniers, et quelques mèches sortirent de ma coiffure.

L’étonnement s’empara de moi lorsque je remarquai un miroir dans la chambre, symbole supposé du péché de la vanité. J’en profitai pour regarder mon reflet. Ma mine témoignait d’une bonne santé et mon maquillage demeurait intact, mais je ne pourrais pas le conserver encore longtemps – je m’occuperais d’enlever cette couche de produits ce soir.

Satisfaite, je sortis de la pièce, et entamai les quelques pas me séparant des escaliers qui menaient au rez-de-chaussée, lorsque, de loin, une voix claire m’interrompit, celle de Marie. Elle me demanda de l’attendre, le temps pour elle de ranger son pyjama et de mettre notre linge sale à laver. Comme hier, elle revêtait son cardigan vanille, ainsi que ses leggins bleu foncé et ses ballerines ciel.

Celle-là, alors… Je passai ma main dans mes cheveux, en soupirant. J’acceptais de la suivre uniquement pour ne pas me perdre dans ce grand couvent. Elle ressortit de la chambre en refermant la porte derrière elle, et nous descendîmes ensemble l’escalier. J’espère que Jean-François est de bonne humeur, ce matin… pensai-je tandis que ma colocataire me demandait si j’avais passé une bonne nuit. Malgré le nombre de choses à gérer aujourd’hui, cette journée, je la sentais vraiment super bien.

–       Alors, c’est décidé, on va à Notre-Dame ? demanda Marie, excitée.

J’acquiesçai.

–       Dès que le petit-déjeuner est terminé, et si rien ne nous en empêche, oui.

–       Je me demande encore ce que ce message qu’on a vu hier signifie ; et surtout ce qu’on va bien pouvoir trouver là-bas… répliqua-t-elle, songeuse.

Holà, ne t’emballe pas trop, duchesse. Nous ne nous livrions pas à une mythique chasse au trésor ou quelque chose de ce goût-là, mais bien à la recherche d’un puissant artéfact. Hors de question de prendre tout cela à la légère. D’autant que nous recroiserions Léon, à la cathédrale. Et c’était encore moi qui jouerais les héroïnes. C’est pas croyable… Enfin bon, s’il s’agissait du seul moyen de changer le cours des événements, je ne pouvais pas objecter.

L’immensité du réfectoire me surprit. Tous les murs, y compris le plafond, affichaient une teinte blanche, et la lumière filtrait le jour par les fenêtres, et des ampoules électriques, installées en hauteur et qui dominaient la salle, en procuraient le soir. De grandes tables en bois, disposées de part et d’autre de la pièce, pouvaient accueillir une vingtaine de personnes chacune. Mais, à ma grande surprise, il ne s’y trouvait en ce moment aucune spirituelle en train de déjeuner, mais que des jeunes personnes mineures.

–       Les Sœurs ? Elles sont toutes à l’office religieux de la Tierce, s’esclaffa Marie. Et puis, en règle générale, elles ne mangent pas beaucoup, tu sais.

Ça alors, on pratique la liturgie des heures, ici ? Diable, que j’étais contente de ne pas à avoir à souffrir toutes ces contraintes ! Je frissonnai à l’idée que Jean-François pût m’imposer un pareil mode de vie, juste par envie. Promis, je ne l’appellerais plus tonton.

De loin, j’aperçus Josette assise à une table et qui nous demandait de la rejoindre d’un signe de la main. Elle portait un haut rose assorti d’un jean gris, et une petite et courte veste blanche. Un bandana orange maintenait sa tignasse bouclée en place, et ses yeux chocolat pétillaient de malice.

Marie attrapa mon poignet et m’invita à déjeuner avec elle, se dirigeant vers sa meilleure amie qu’elle salua en souriant. Je pus donc enfin me présenter, puisque la brunette, partie comme une furie hier, ne m’avait même pas remarquée. Elle s’excusa de son empressement, mais recentra vite toute son attention sur Marie, et elles commencèrent à bavarder avec enthousiasme, ce qui me soulagea plus qu’autre chose. Parfait, je ne comptais pas discuter avec elles, elles s’amusaient très bien toutes les deux.

En tout cas, les choix ne manquaient pas, pour le petit-déjeuner : du pain, du lait, du beurre, de la confiture, du jus de fruit, du chocolat, des viennoiseries et même du café. Je croquai avec avidité dans un croissant chaud, fermant les yeux pour mieux savourer. Miam, un vrai délice !

L’image d’Isaac émergea dans mon esprit, et je me demandai où il se cachait. Après réflexion, probablement aux Invalides, ou tout du moins il s’y trouverait ; c’était là-bas que Raphaël l’avait entendu évoquer le pendentif de la reine et la croix du Roi Soleil. Raphaël… Ce petit impertinent risquait de se rendre au commissariat, aujourd’hui, pour enquêter sur la « marque ». Il s’agissait là d’une occasion en or pour provoquer son arrestation, si je jouais bien mon coup. Mais chaque chose en son temps. D’abord, la cathédrale. Ensuite, le reste.

–       Marie, ma chérie !

Jean-François m’interrompit alors que je m’apprêtais à nouveau croquer dans mon succulent croissant. Sa veste couleur pain d’épice et son pantalon chocolat noir se remarquaient de loin, et son jabot rose oscillait de droite à gauche tandis que ses cheveux bouclés rebondissaient à chacun de ses pas. Une certaine animation régnait dans l’air, ce qui couvrit la réplique de surcroît pas déclamée très fort de Jean-jean. Aucun des pensionnaires ne lui accorda d’attention, sinon la principale concernée, Josette et moi, qui l’avions entendu.

Je posai ma viennoiserie, irritée. Bonjour à toi aussi, Jean-François, merci de me déranger pendant que je déjeune. Marie releva la tête, surprise, tandis que Josette observait le directeur du couvent en fronçant les sourcils. Il se rapprocha de nous à grandes enjambées, et nous sourit. Du coin de l’œil, je le vis cependant me regarder d’un air interrogateur, comme s’il attendait une confirmation. Je m’en doutais. Je hochai la tête. Il pouvait le lui dire. Mais avec des précautions, quand même. Sûr de lui, il reporta son attention sur sa petite protégée qui le regardait en ignorant ce qui se tramait. Je pris mon bol de chocolat et le portai à mes lèvres, buvant quelques longues gorgées.

–       J’ai de grandes nouvelles pour toi !

Marie échangea un regard d’incompréhension avec Josette, tout autant dans le flou qu’elle, puis ensuite avec moi, qui haussai les épaules avant de reposer mon récipient, l’air de ne rien savoir. La blonde s’adressa donc à son gardien afin d’obtenir plus d’explications.

–       Oh ? De quoi s’agit-il, Jean-François ?

Je me mordis la lèvre. S’il te plaît, vas-y doucement, quand même. Lorsqu’Élisabeth réfutera avoir le moindre lien de parenté avec elle, je voudrais éviter d’avoir à recoller trop de morceaux.

Une minute… En quoi est-ce que le sort de Marie me concernait ? Au contraire, l’occasion se présentait de lui donner le plus d’espoir possible pour mieux la briser après ! D’ailleurs, je me réjouissais d’avance de la voir pleurer lorsque la duchesse refuserait de la reconnaître comme sa fille. Bien fait pour elle ; qu’on ne compte pas sur moi pour la plaindre.

–       Eh bien, on dirait que j’ai trouvé quelqu’un qui pourrait être ta mère.

Grand silence. Les yeux bleu azur de Marie s’écarquillèrent, tandis que la mine de Josette se décomposait. Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire… Surtout avec le genre de fille très optimiste comme Marie. Demain après-midi, elle déchanterait très vite en constatant la hautaineté de sa génitrice à son égard.

–       Ma mère ! Vraiment ?

–       Elle s’appelle Élisabeth… C’est une duchesse issue d’une famille importante. Même à Paris.

J’étouffai un petit toussotement, agacée. Toutes ces précisions présentaient-elles un quelconque intérêt ? Je jetai un petit coup d’œil à ma droite. L’attitude de Marie, toujours incrédule et au comble du bonheur face à la nouvelle annoncée par le bienfaiteur du couvent, tranchait de manière radicale avec celle de Josette : sa tête baissée, ses lèvres pincées, et ses yeux brillants témoignaient du fait qu’elle ne partageait pas la joie de la blonde – pourtant sa meilleure amie –, et je crus même qu’elle allait s’évanouir. Jean-François aurait dû choisir un endroit plus privé, pour annoncer des nouvelles de ce genre, même si je me moque de Josette. Je voudrais déjeuner en paix, sans que ça ne finisse en crise de larmes, moi.

Jean-jean rajusta son jabot et continua sur sa lancée, tout guilleret. Il n’accordait pas d’attention à la brune, du moins c’est ce que je supposai au début, mais je remarquai qu’il la regardait en coin avec un sourire sadique. Je comprends mieux… En fait, il parle exprès de ce sujet devant Josette rien que pour la peiner : fortiche ! En effet, cela lui garantissait que Josette souffrirait à coup sûr, au vu de la très longue amitié que les deux pensionnaires entretenaient. Tant pis pour elle, pensai-je en haussant les épaules. Ça lui apprendra.

–       La duchesse… Élisabeth ? répéta Marie, hésitante, en insistant sur chaque syllabe.

Elle peinait à assimiler une telle révélation. D’un autre côté, la blonde ne semblait pas connaître la duchesse – même de nom ou de réputation –, elle trouvait sans doute le décalage entre elles deux énorme. Les questions fusaient dans son esprit. Si tu savais, ma pauvre… songeai-je en buvant mon verre de jus d’orange, tandis que Josette croquait sans conviction dans une tartine de confiture à la fraise, gênée.

–       Demain après-midi, nous la verrons avant le spectacle à l’Opéra de Paris.

La violoniste ne quitta pas une seule seconde Jean-François des yeux, buvant toutes ses paroles. On ne pouvait pas lui reprocher sa flagrante naïveté, il s’agissait quand même de sa mère, qu’elle n’avait pas revue depuis dix-sept ans. Mais au lieu de s’attendre au meilleur, elle devrait plutôt envisager le pire. Les étoiles pétillaient dans ses yeux, et elle sautillait presque sur sa chaise. Quel spectacle pitoyable…

Je regardai Josette, dont le teint déjà livide pâlit d’un cran, et elle avala sa salive. J’esquissai un sourire, pensive. Combien de temps continuerait-elle à faire bonne figure devant nous ? Je pariais qu’elle craquerait dans moins de quelques secondes, voire même à la prochaine réplique.

–       Vraiment !? s’écria Marie avec enthousiasme, et plusieurs personnes qui déjeunaient se retournèrent vers elle.

Elle rougit, gênée par cet excès de joie. L’instant d’après, son amie plaqua ses deux mains sur sa bouche, en se levant d’un bond, et s’excusa en prétextant qu’elle devait aller aux toilettes. Elle poussa sa chaise et quitta en vitesse la table, sous le regard médusé de quelques pensionnaires qui chuchotaient entre eux en la désignant du doigt. J’ai gagné mon pari ! Ça m’aurait rapporté beaucoup d’argent, si ça avait été un vrai. Quand même, j’aurais imaginé cette fille plus résistante, au vu de son caractère. Mais là, ça se voyait qu’elle avait été blessée dans son intimité.

Marie se leva en appelant son prénom, inquiète, mais je la retins par le bras, en lui assurant que son amie souhaitait juste un peu de tranquillité, et qu’elle éprouvait sans doute beaucoup de bonheur à l’idée des retrouvailles de la jeune fille avec sa mère – les émotions l’assaillaient juste un peu trop.

Au mot magique de mère, la bonde se rassit, le sourire aux lèvres, et une grande sensation de joie émanant d’elle. Plus rien autour ne comptait. Elle est dans un autre monde, et pour qu’elle redescende sur terre, ça va être coton… Pendant notre trajet à la cathédrale, je n’allais plus avoir droit qu’à ça. Ça n’aurait pas été plus mal de lui annoncer la nouvelle plus tard, en fait…

–       Je vais rencontrer ma mère… Après toutes ces années, ma maman !

Oh non. Pitié, pas ça…

Trop tard. Excitée comme jamais, Marie ne put se retenir de me serrer dans ses bras, comme une vraie gamine. Pourquoi a-t-il fallu que Josette parte ? Voilà ce qui arrive, maintenant ! Résignée, je l’enlaçai à mon tour, comme la bonne colocataire de chambrée que j’incarnais. Pouah, c’est la première et la dernière fois que je me rabaisse à faire ça, franchement. Bonjour l’humiliation ! Et le sourire narquois de Jean-François qu’il m’adressait ne m’aidait pas davantage. Je lui lançai un regard noir, tandis qu’il prétextait avoir « quelques empêchements » pour nous fausser compagnie.

La blonde se décida à relâcher son étreinte, et termina son petit-déjeuner avec rapidité et gaieté. L’embrassade de l’adolescente m’ayant donné la nausée, je refusai de toucher à mon assiette, écœurée. Marie déposa son plateau vide avec les autres, et je l’imitai, m’occupant aussi de celui de Josette – qui ne reviendrait semblait-il pas terminer son repas – avant de passer un coup d’éponge, pour nettoyer nos places.

–       Va chercher ton violon, on se retrouve à l’entrée, et ensuite, direction Notre-Dame, indiquai-je à Marie tandis que je frottais pour enlever quelques miettes.

–       Et la couronne du dragon, acheva-t-elle avant de sortir du réfectoire.

Je quittai la pièce peu de temps après elle, longeant le corridor pendant quelques mètres. Le temps de me laver les dents, et de dégoter dans la réserve une veste à peu près potable ainsi qu’une sacoche pour ranger mes effets personnels, et je gagnai l’extérieur.

Il faisait beau, dehors, et pas un seul souffle de vent. Jean- François m’attendait dans le cloître ; il voulait me parler. Sans doute souhaitait-il en savoir plus sur notre programme de la matinée.

–       Vous allez à Notre-Dame ?

–       Oui, c’est là-bas qu’est la couronne. T’inquiète, je te ramène ta protégée dans moins d’une heure. C’est Bonar qui ne va pas apprécier de flotter dans les airs, ajoutai-je pour moi-même en pouffant de rire.

Je m’imaginais très bien la scène. Et cette pauvre Marie qui allait encore avoir peur ! Graf me regarda avec sévérité. Mais quel rabat-joie, à la fin ! Il n’avait pas intérêt à cafter, à propos de la lévitation. Ça devait faire vrai. En plus, rien ne me garantissait que ça fonctionnerait comme prévu.

–       Ce n’est pas un jeu, Gwen. D’ailleurs, tu devrais laisser Léon kidnapper Marie…

–       Crois-moi, j’adorerais, mais j’ai besoin d’elle à l’Opéra, demain : Élisabeth voudra voir sa chère fifille.

Et elle possède le pendentif, par-dessus le marché. Une donnée essentielle à ne pas oublier. On n’a pas idée de porter de tels bijoux… Mais pourquoi Jean-jean s’inquiétait-il autant à ce sujet ? J’avais tout planifié, ce qui n’empêchait pas pour autant le cousin de la duchesse de rester sur ses gardes. Pourtant, il lui suffisait de me laisser agir, et de m’accorder un peu de liberté.

–       En parlant de ça, tu es sûre que c’est une bonne idée ? demanda-t-il en soupirant. Si elle refuse de reconnaître Marie–

Mais justement, ça fait partie du plan ! Combien de fois faudra-t-il que je le répète ?!

–       Relax, tonton : je gère. Maintenant, tu m’excuses, mais j’ai rendez-vous.

Oups, on dirait que je n’ai pas respecté ma bonne résolution. C’était trop tentant ! J’effectuai un léger signe de la main à son attention, accompagné d’un large sourire, tandis que ses yeux bleus me fixaient d’un air de reproche, et, avec légèreté, traversai la cour et quittai le bâtiment grâce aux deux lourdes portes en bois entrouvertes donnant sur la rue.

À l’extérieur, plus loin sur le chemin en pierre tout proche de la fontaine, j’aperçus Marie qui patientait en attendant mon arrivée, son étui à violon serré contre sa poitrine, comme un trésor. Son visage s’éclaira et elle se redressa quelque peu en m’apercevant ; son excitation transparaissait dans son attitude. Bon, allez, c’est parti. Je la rejoignis, et nous quittâmes le couvent, le laissant disparaître derrière nous, direction la cathédrale de Notre-Dame.


*


–       Tu te rends compte ? Je vais pouvoir retrouver ma mère ! Après tout ce temps !

Je soupirai. Nous avions emprunté la rue des Francs-Bourgeois, très animée par les festivités qui approchaient chaque jour un peu plus, et Marie ne cessait de me parler de cette information délivrée par Jean-François un peu plus tôt ce matin – ce qui ne me surprenait pas. Je ne partageais absolument pas l’enthousiasme de la blonde, d’autant que je savais que ses beaux espoirs s’envoleraient dès qu’elle se retrouverait face à la duchesse. Pendant une fraction de seconde, j’eus la folle envie de lui déballer toute la vérité, mais j’inspirai un grand coup et m’abstins. Si Marie a autant de joie, qu’elle en profite ; ça ne durera pas. J’adoptai un air enjoué, rajustant quelque peu ma coiffure, avant de répliquer :

–       Jean-François est quelqu’un de bien. Il est très gentil.

–       Oui, et il dédie son temps et son argent à l’église, pour aider les pauvres, argua Marie, en levant les yeux vers le ciel bleu.

Pauvre petit agneau, pensai-je, désabusée face à la naïveté de la blonde. La charité est bien la dernière des qualités de Graf… Pour peu qu’il en ait, d’ailleurs.

–       Je n’aurais jamais pu prendre des leçons de violon s’il n’avait pas été là. Je suppose que c’est lui aussi qui t’a appris à en jouer ?

J’acquiesçai. Marie parlait de ma petite représentation dans la chambre, hier soir. En effet, je maîtrisais les fondamentaux grâce à lui, et, sans surprise, son exigence ne connaissait aucune limite. Ma pratique régulière comptait aussi, tout comme l’enseignement reçu d’autres professeurs. Ça me manque, de ne plus pouvoir en jouer.

Nous quittâmes la rue des Francs-Bourgeois pour nous diriger vers celle des Archives, plus au sud. Entre deux immeubles s’agitait au gré du vent une ribambelle de ballons bleus blancs et rouges, et les auvents des boutiques apportaient de la couleur ; un nombre important de personnes fréquentait les magasins, malgré l’heure pas si avancée que ça, et l’on pouvait percevoir l’habituelle et permanente agitation de la capitale.

–       C’est vrai que c’est super que tu aies retrouvé ta mère ! C’est excitant, non ? demandai-je tandis que nous empruntions la rue Livio.

Marie me regarda avec des yeux pétillants.

–       Je sais ! Je dois dire que je suis un peu nerveuse… Mais je ne vais pas laisser passer cette chance !

–       Tu as raison. Je suis sûre que tout se passera bien, Marie, répliquai-je avec un semblant d’optimisme, « pour faire vrai. »

Même si je sais très bien que ce ne sera pas le cas.

–       Merci, Gwen.

Merci pour quoi ? songeai-je, surprise. Je n’ai rien fait, au contraire même, je me contente de te mentir, et ce depuis le début.

Nous continuâmes à marcher toutes les deux. Je regardai la violoniste, rayonnante, comme à son habitude. Elle fantasmait à coup sûr sur la rencontre du lendemain, et, à plus long terme, sur sa vie avec la duchesse. Elle se berçait d’illusions, mais la raisonner n’entrait pas dans mes objectifs ; si elle souhaitait faire des plans sur la comète, libre à elle, après tout ; je ne me mêlerais pas de ça.

Le soleil brillait, une légère brise soufflait, synonymes de conditions météorologiques agréables. Je tentai de voir si Léon ne patrouillait pas dans les environs, par hasard, puisqu’il était censé nous rejoindre à la cathédrale, mais je ne décelai rien qui sortait de l’ordinaire. Aucun Parisien n’apparaissait surpris ou effrayé suite à une rencontre avec des Chevaliers. Ils nous suivaient sans doute de loin, mais en me retournant, pour regarder derrière moi, je n’aperçus personne.

J’espère que ce bracelet va marcher, pensai-je en posant la main sur ma sacoche. J’ignorais tout sur son mode de fonctionnement. Raphaël avait été très déterminé à sauver Marie de Bonar, d’où la réaction du bracelet. Mais moi… c’était une autre paire de manches. Je ne suis pas du tout désireuse de protéger cette blondinette ! Voilà qui compliquait bien mon affaire.

Délaissant les immeubles un tantinet chic de la rue, nous poursuivîmes vers le sud, passant devant l’impressionnant commissariat de Paris, constitué de briques de pierres, où Fantôme R ne tarderait pas à apparaître – et je comptais bien que l’inspecteur Vergier lui réglât son compte, à ce moment-là. Des lampadaires à trois branches et un trottoir dallé constituaient l’unique décoration du coin ; quelques policiers patrouillaient avec vigilance dans le secteur. Certains bombaient même leur torse, fiers de leur métier.

Avec la cathédrale toute proche, Petit-Pont représentait l’un des ponts les plus fréquentés en ville. Une exposition artistique s’y déroulait en ce moment, et sur toute la longueur du pont s’étendaient des dizaines de stands proposant aussi bien des tableaux d’amateurs que des reproductions de grands peintres. Un policier gérait la circulation et empêchait que trop de touristes ne se rassemblassent en troupeaux devant une même œuvre ; un petit poussin jaune piailla et me passa entre les jambes, me faisant rire ainsi que Marie. De là où nous nous trouvions, nous pouvions voir à la fois le commissariat et la cathédrale.

–       Cet endroit est vraiment calme le matin… constata la blonde lorsque nous arrivâmes devant l’immense édifice.

–       Les touristes n’affluent pas encore. Une occasion parfaite pour profiter du panorama.

Le détour valait le coup d’œil. Quelques nuages cotonneux voguaient dans le ciel, et et la cathédrale donnait l’impression qu’elle nous tomberait sur la tête d’un moment à l’autre. De petites haies s’élevaient de chaque côté de l’entrée, et très peu de monde se promenait dans les environs, à part quelques Parisiens qui évoluaient sur le parvis. La violoniste regardait autour d’elle, captivée et distraite par ce qui l’entourait. Un rien l’émerveille, celle-là. C’est déconcertant.

–       Je pense que nous trouverons la solution à l’énigme du violon à l’intérieur de l’église. Allons-y, Marie.

Elle acquiesça.

Nous pénétrâmes en silence dans l’enceinte du bâtiment, admirant au passage le portail du jugement dernier situé à l’entrée. Nous nous retrouvâmes dans une grande nef, qui présentait plusieurs irrégularités, et de part et d’autre de laquelle se trouvaient deux rangées de sept chapelles latérales, éclairées par des fenêtres à quatre lancettes ; la luminosité de la nef reposait surtout sur les fenêtres hautes, ce qui la rendait assez faible. Des rangées de bancs en bois s’étendaient à perte de vue jusqu’au fond de l’édifice, et une allée les séparait. Le sol marbré se composait de carreaux blancs et noirs. L’espace immense du lieu coupait le souffle, et le moindre mot prononcé subissait un écho très conséquent.

–       Regarde, c’est un vitrail représentant la Vierge Marie. C’est… magnifique, souffla Marie tandis que nous atteignions un vaste autel dans le fond de l’édifice.

Mon regard se posa sur l’endroit qu’elle m’indiquait. Chef d’œuvre du gothique rayonnant, la rosace nord du transept de la cathédrale datait du treizième siècle, si mes souvenirs ne me trompaient pas. On pouvait y voir, contre le pilier nord-est de la croisée du transept, une statue de saint Denis. Le mur de fond du croisillon nord comportait trois niveaux : une porte, surmontée d’un pan de mur sans ornement ; le deuxième niveau se constituait d’une claire-voie à neuf arcades de deux lancettes ; enfin, un troisième étage abritait la rosace, qui conservait presque intacts ses vitraux originels. La Vierge Marie occupait en effet le centre. Autour d’elle gravitaient les juges, les rois, les grands prêtres et les prophètes de l’Ancien Testament.

C’est vrai que… le résultat ne manque pas de splendeur. Tous ces jeux sur les couleurs sont incroyablement bien pensés. Même si, d’habitude, Marie s’enthousiasmait pour un rien, et que je n’appréciais pas l’art plus que ça, je reconnaissais que mes yeux se régalaient du spectacle. Des cierges rouges brûlaient sur une petite table en fer noir, de la cire fondant au fur et à mesure que la flamme continuait de briller.

Néanmoins, observer l’environnement qui m’entourait n’appartenait pas à mes habitudes, et ce encore moins depuis mon saut dans le temps : la mission avant tout. Et je ne voudrais pas casser l’ambiance, mais il y a plus urgent à s’occuper pour l’instant. On jouera les critiques d’art une autre fois. Léon se pointerait d’une minute à l’autre, Marie devait se dépêcher de jouer la chanson.

–       Je crois que j’ai une piste.

La musicienne cessa de fixer avec une expression béate le carreau et me regarda, intriguée. Moi je connaissais déjà la solution derrière le code du violon. Mais pas elle. Un peu d’assistance de ma part s’imposait.

–       Si la « Sainte Mère » du dicton fait allusion à la Vierge du vitrail, et qu’elle est « bercée par la princesse de la lune » qui est le titre de la partition laissée avec toi au couvent…

–       … tu penses que je devrais la jouer, devina-t-elle, complétant ma phrase restée en suspens.

–       Oui. Si ça ne te dérange pas, bien sûr. Peut-être que quelque chose se produira ?

Et en plus, je te le demande poliment. J’aurais pu être moins douce dans mes propos, mais je préférais user de calme et de patience. Du moment que Marie comprenait ce que j’attendais d’elle… Rien d’autre ne comptait. Léon arriverait dans peu de temps. Il fallait vraiment se presser, là !

Elle hocha la tête et posa son étui noir sur un banc en bois à proximité, pour préparer son instrument. Pour patienter, je reportai mon attention sur le vitrail pour l’admirer à nouveau. Dire qu’il symbolisait une femme devenue mère sans avoir commis le moindre… acte en ce sens… Il devait s’agir de la conception virginale, mais je laissai volontiers Marie avec ces histoires. Ces spécificités religieuses, ça devait la connaître, une grande spécialiste comme elle. Au moins, elle a vite capté où je souhaitais en venir, avec cette charade. Une blonde pas si blonde que ça, au final.

Je me tournai vers l’intéressée, qui terminait de préparer son violon, qu’elle glissa ensuite d’une main experte sous son menton, l’autre tenant l’archet. À elle de jouer, à présent. Elle tourna délicatement le bouton, et égrena quelques notes. Après quelques réglages, et une prière silencieuse, elle me lança un regard entendu, et commença à frotter les crins contre les cordes. Dans un murmure, je l’entendis dédicacer la chanson à sa mère.

Je tressaillis dès les premières notes. La musique était divine, la blonde ne se débrouillait pas trop mal du tout. Et pas pour la première fois, une étrange sensation de familiarité m’étreignait dont je ne parvenais pas à me débarrasser. Je connaissais certes cette chanson, mais ça dépassait ce simple stade, comme si…

… Non, je dois me faire des idées.

Marie se concentrait ; les paupières closes, elle bougeait son archet de droite à gauche, tandis que les notes défilaient les unes derrières les autres. Je fermai à mon tour les yeux et me laissai emporter par la musique – chose drôle, j’aurais juré voir des anges voler autour de Marie, alors qu’elle jouait ; quelle ironie, pour une athée comme moi !

Plus on avançait dans la partition, plus la certitude d’avoir déjà entendu cet air dans mon enfance grandissait en moi. Est-ce possible ? Mais aucune réponse ne parvint, et Marie me ramena en douceur sur terre, à la fin de la mélodie.

–       Gwen, ça va ? Tu pleures… remarqua-t-elle, inquiète, en ôtant son violon de son épaule.

Pardon ? Je passai la main sur ma joue.

Humide.

C’est pas vrai…

Je ne m’étais rendu compte de rien du tout : ni senti les larmes monter, et encore moins couler. Oh là là, mais comment avait-ce pu arriver ? Je ne ressentais pas de tristesse, pourtant ! Alors d’où provenait le problème ? Pleurer sans raison… Et devant Marie, en plus ! Tout pour plaire. Je passais pour quoi, moi, maintenant ? Pourquoi ça produit un tel effet sur moi ?

J’essuyai ma joue d’un rapide revers de la main, et tentai de reprendre un peu de contenance, même si ça ne s’avérait pas évident. Il n’aurait plus manqué que la petite catholique me serrât dans mes bras pour me consoler ! Ah non, hors de question. Tout sauf ça. Je souris, même si je ne comprenais pas le moins du monde ce qui s’était passé. Fini les enfantillages.

–       Oui, ça va, ne t’inquiète pas.

Changer de sujet. Maintenant.

–       Tu vois ? articulai-je en désignant d’un index tremblant le panneau de verre derrière elle.

Elle se retourna. Ouf.

–       Pendant que tu jouais, j’ai remarqué que les vitres résonnaient avec le son du violon. Cette fenêtre mérite qu’on l’examine de plus près, ajoutai-je en maîtrisant du mieux possible l’émotion transparaissant dans ma voix.

À ma demande, Marie accepta de rejouer le début de la princesse de la lune, tandis que j’observais avec minutie le vitrail, coloré et découpé en dix fragments nécessitant une association par paires : le son qu’ils produisaient lorsqu’on les touchait devait correspondre entre eux. Le verre résonna de nouveau grâce au violon de Marie ; il ne me restait plus qu’à les regrouper deux par deux en les touchant.

Le vitrail s’éclaira d’une teinte dorée, presque blanche, et aveuglante. Je détournai le regard, tandis qu’un bruit sourd troublait la quiétude du lieu. Bon, ça a fonctionné, c’est déjà ça. Je m’approchai de la source du bruit. Elle provenait de l’autel à côté de nous, entouré de statues et surmonté d’une grande croix.

–       Un compartiment caché… soufflai-je en étudiant le meuble. Ce doit être la récompense pour avoir résolu l’énigme.

L’adolescente ramassa son violon et son archet dans son étui, qu’elle referma et reposa sur le banc, avant de s’approcher à son tour. Bon point. Ce n’est pas quand Léonard va se pointer qu’il faudra se soucier de ranger ton instrument, minette. Mais elle ne se doutait de rien. Seule transparaissait sa curiosité par rapport à toute cette histoire. Si elle savait ce qui l’attend…

–       On dirait qu’il y a quelque chose… constatai-je en m’approchant du tiroir.

Avec précaution, j’en retirai un objet, plutôt léger, que je levai devant moi, avec en arrière-fond le vitrail. Marie poussa une exclamation d’admiration face à cet objet ouvragé avec finesse. Sa superbe réalisation attirait le regard. Qui avait bien pu le concevoir ? Et surtout, comment un simple diadème recelait-il autant de pouvoir ?

Couronne du dragon : récupérée.

Je l’observai sans un bruit. Son nom lui seyait bien. Deux dragons se dressaient face-à-face et une fleur de lys séparait leur nez. Un espace vide attendait le pendentif de la reine, et un autre la croix du Roi Soleil. Mais chaque chose en son temps… pensai-je en auscultant l’objet sous tous les angles ; quelle légèreté !

–       On dirait bien que nous avons résolu le casse-tête, déclarai-je dans un grand sourire.

–       Alors tu crois que c’est la couronne du dragon ? demanda la blonde d’une voix fluette.

Marie, un objet qui ressemble à une tiare, avec deux imposantes créatures ailées comme décoration dessus, tu veux que ce soit quoi d’autre, dis-moi ?!

Je lui jetai un regard désabusé qu’elle ne remarqua pas, tant elle se focalisait sur le diadème.

–       Il y a de fortes chances, oui. Mais elle me semble incomplète.

À côté de moi, l’adolescente soupira de déception. Ben oui, tu ne croyais pas que ça serait aussi simple, quand même ? On avait du pain sur la planche.

–       Le métal n’est pas du fer, et je ne crois pas que ce soit du cuivre non plus, ni du laiton repris-je. Je pencherais plutôt pour…

–       De l’or, compléta Marie. C’est aussi mon avis.

Je réprimai un rire ironique. Les grands esprits se rencontrent. La couleur, le poids, tendaient effectivement vers la préciosité, sinon la rareté du matériau de cette couronne, mais ça ne nous offrait pas foule de renseignements. Hmm, dommage qu’on ait besoin de cette couronne, elle rapporterait gros à la vente. Enfin bref, tant pis. Nous avions terminé notre travail, et il ne restait plus qu’à sortir d’ici en vitesse.

La violoniste s’approcha du banc pour récupérer son étui ; elle n’enroula pas plus tôt ses doigts autour de l’anse qu’un violent et puissant bruit de ferraille nous fit sursauter. Intriguée, Marie releva la tête et poussa un cri de stupeur, tandis que je soupirais en plaquant ma paume sur mon front.

« Napoléon » et sa troupe de Chevaliers remontaient l’allée, fonçant dans notre direction. Ce heaume argenté, cette chemise rouge, et ces épaulettes à franges, tout ça ne permettait pas de doute. Léon, tu pourrais frapper avant d’entrer, tu nous as fichu la trouille ! Enfin, surtout à la petite religieuse, mais bon… Certes, le but restait d’effrayer Marie, mais quand même, il ne fallait pas pour autant tout se permettre !

Les Chevaliers diaboliques, avec leurs doigts griffus et leur armure argentée, patientaient derrière leur maître, en attendant ses ordres. Ses yeux noirs me fixèrent avec intensité alors qu’il avançait vers nous, et il rajusta sa cape d’un mouvement de bras.

Ni une ni deux, Marie serra son étui contre sa poitrine et courut se réfugier derrière moi, terrorisée. Qu’est-ce que je disais ? songeai-je, irritée, en levant les yeux au ciel. Je vais encore devoir jouer les héroïnes ! Cela m’énervait au plus haut point de jouer la protectrice de la blonde, sachant qu’elle m’insupportait.

En farfouillant dans ma sacoche, je parvins à y ranger la couronne, glissant dans la foulée le bracelet de Tiamat à mon poignet. Je jetai un regard à Marie. Prie pour que ça marche, princesse. Sinon, tu es mal. Une chance que personne ne traînât dans la cathédrale, parce qu’il y allait avoir de l’action, et je n’exagérais pas. Enfin, si le bracelet acceptait de fonctionner.

–       Mes félicitations, chère amie ! Je te remercie d’avoir trouvé la couronne pour moi.

Je t’en prie, Léon. Mais, il faudra que tu patientes un peu avant de la récupérer : elle est incomplète. Dès que j’ai récupéré le pendentif et la croix, je te la rends, promis ! Je sentais dans mon cou la respiration saccadée de Marie, si proche de moi que je la sentis même déglutir. Holà, respire trésor, faudrait pas que tu t’évanouisses ! Tout reposait sur le bijou, mais aucune réaction ne parvenait de sa part. Mes sentiments manquaient sans doute de puissance : je ne pouvais pas me forcer à sauver Marie si je ne le voulais pas ! Il faudrait que Raphaël m’expliquât comment fonctionnait ce bidule.

Euh… Où en étions-nous, déjà ?

Ah oui.

–       Encore toi ! pestai-je, en étendant les bras devant Marie.

J’espère que ça fait naturel.

Je fronçai les sourcils, soudain préoccupée. Minute… C’était bien à mon tour, de parler, n’est-ce pas ?

–       Encore nous, corrigea Napoléon dans un rictus, en désignant d’un signe de tête ses Chevaliers. Tant que tu restes à Paris, tu es sur mon domaine !

Bonar jouait le jeu à fond. Même un peu trop. Il paraissait déjà se croire empereur, alors qu’il ne représentait qu’un simple remplaçant. Mais je l’aime bien quand même. Des gens d’ambition, voilà ce qui manquait à la France.

Je me demandais ce qui avait motivé Léon à rejoindre l’organisation, et d’où lui venait son obsession pour Napoléon. D’après lui, son bulletin n’avait toujours compris que des notes correctes mais moyennes, sauf en histoire et en éducation physique, où il se démarquait. Ses profs avaient décelé un certain potentiel d’historien chez lui. Il pouvait aussi se vanter d’avoir suivi des cours de théâtre, et avait rencontré Jean-jean à la faculté, toujours selon ses propos. Faut dire, les membres de l’organisation ne sont pas les plus bavards, non plus.

–       Alors, donne-moi la couronne.

Et le « s’il te plaît », c’est en option ?

Il s’écarta de quelques pas, ordonnant d’une voix bourrue à ses soldats de nous charger.

… D’accord, j’ai rien dit.

Marie se colla derrière moi. Cette fois, c’était quitte ou double. J’aurais préféré que Léon ne nous attaquât pas, mais d’un autre côté, je ne pouvais pas lui demander à chaque fois de se retirer en nous fichant la paix, sinon blondinette croirait à la longue qu’il se défilait et ne le craindrait plus. Et puis, un peu de sport de temps en temps, ça permettait de garder la forme, n’est-ce pas ?

Une brusque peur s’empara de moi en voyant ces Chevaliers diaboliques foncer vers nous. La violoniste se cramponnait toujours à moi. J’avais intérêt à ce que ce bracelet s’illuminât vite, ou notre fin s’annonçait proche. Un léger tremblement agita mon corps, mais je secouai la tête et repris mes esprits. Il me suffit juste… d’un peu de détermination. Même si je ne suis pas amie avec cette petite écervelée, je peux y arriver. Je tâchai de me concentrer. Il fallait écarter ces soldats et se tirer d’ici, en vitesse si possible.

Mes yeux se fermèrent, j’inspirai un grand coup.

Il était hors de question que l’on m’agressât, moi ou Marie.

Marie…

Au moment où les Chevaliers arrivaient à notre hauteur, et que la situation se présentait mal pour nous, le bracelet de Tiamat à mon poignet scintilla soudain d’une vive lueur. Pile à l’instant où je commençais à désespérer. Surprise, je levai néanmoins mon bras, et la lueur envahit toute la cathédrale d’un éclat doré, faisant flotter Napoléon et toute sa petite troupe, tous désorientés, et qui poussèrent des cris d’étonnement. Ouah, c’est encore mieux que les effets spéciaux ! Il se dégageait du bijou une intense sensation de chaleur très agréable. Ce machin-là n’était pas de la camelote. Cette déesse Tiamat ne rigolait pas.

J’entendis Léon marmonner dans sa barbe; il me regarda, tel un cosmonaute en apesanteur, d’un air furieux, mais s’apaisa quelque peu lorsque je lui adressai un sourire désolé. Il semblait comprendre qu’il dépassait un peu les bornes, en nous envoyant sans prévenir son armée, et qu’il devrait patienter avant de profiter de la musicienne. Il se massa les paupières, et m’indiqua d’un vif mouvement de tête de partir avant que le pouvoir du bracelet ne s’estompât. Je me retournai vers Marie, la pris sans ménagement par le bras et remontai l’allée jusqu’aux portes de sortie de la cathédrale.

Sur le parvis, j’entendis un grand bruit sourd qui m’indiqua que Léon et sa troupe retrouvaient la terre ferme, et pas en douceur. Ils l’avaient quand même bien cherché ! pensai-je, la mine boudeuse. Personne aux alentours. Sans doute les Chevaliers et leur chef avaient-ils effrayé plus d’un Parisien, en débarquant dans le secteur. Un homme en costume d’empereur, avec une escouade sous ses ordres, ça… surprenait. N’empêche, j’espère que Léon ne m’en voudra pas trop… Je m’excuserai dès que possible auprès de lui.

Je quittai à toutes jambes le parvis de Notre Dame, fonçant vers le Petit-Pont. Le temps que Bonaparte et ses Chevaliers retrouvassent leurs esprits, nous pouvions nous reposer ici. Je m’arrêtai pour reprendre mon souffle, ainsi que Marie, qui tenait toujours son étui dans sa main. Je me tournai vers elle, tout en m’éclaircissant la voix.

–       On devrait être en sécurité ici. Ça va, Marie ?

Non pas que ça m’intéresse, mais bon…

Elle me regarda dans un sourire. En voilà une qui se remet bien vite de ses émotions, songeai-je, désabusée. Quelques minutes auparavant, elle tremblait encore comme une feuille derrière moi. Cette blonde, alors… Je ne la cernais pas du tout.

–       Je vais bien, merci.

Je posai deux doigts sur ma joue, songeuse. Étrange… J’ai cru jusqu’au dernier moment qu’il ne fonctionnerait pas, et pourtant… Il avait bel et bien marché, provoquant la lévitation de nos « adversaires » dans la salle, avec de simples rayons de lumière. Je croyais pourtant que les sentiments conféraient leur force au bracelet… C’était bien parce que la fille avait été en danger que Raphaël avait voulu la sauver – c’était bien la détermination de Fantôme R à secourir la petite duchesse qui avait provoqué l’illumination du bijou, non ?

Sauf que moi, je n’avais jamais nourri la moindre envie d’aider la violoniste, et je n’éprouvais aucune sympathie pour elle. Alors pourquoi… Pourquoi est-ce que ça avait quand même marché ? Non pas que cela me dérangeât, tant mieux d’ailleurs, puisque maintenant Léon ne nous menaçait plus, mais… quelque chose m’échappait.

Je soupirai, regardant le ciel et les nuages cotonneux qui y flottaient. Peu importait, après tout. Le principal était que ça eût fonctionné : le reste, l’explication, le pourquoi du comment, on s’en fichait. Mais pourtant…

–       Par contre… D’où venait cette étrange lumière ?

La réplique de Marie m’extirpa de mes pensées.

–       Euh… Ça ne sert à rien de se préoccuper de ça pour l’instant. On a la couronne du dragon… ajoutai-je, d’un ton enjoué, en tapotant ma sacoche. Tu devrais retourner au couvent, Marie.

Elle recula d’un pas, inquiète, tandis que sa main serrait plus fort la poignée de son étui.

–       Tu ne rentres pas avec moi ?

Mais quel pot de colle ! Alors celle-là, elle me prenait par surprise, même si je me pensais préparée à toute contrariété. Je devais la dissuader de m’accompagner partout et à tout bout de champ. J’affichai un air aussi désolé que possible, tâchant de paraître convaincante.

–       Non, pas tout de suite. J’ai… quelques affaires à régler en ville, avant, pour Jean-François. Ne t’inquiète pas, je ne serai pas longue.

Et ces affaires-là ne concernaient que moi.

–       Dans ce cas, je peux peut-être venir avec toi ?

Je retins un soupir, à la limite de jeter l’éponge. Marie dégotait une réponse à chacune de mes protestations, et employait un ton presque suppliant : elle savait se montrer obstinée, la gamine ! Elle ne se laissait pas démonter ni abattre, tout comme sa chère mère. Sauf que je refusais que cette petite catholique me suivît. Je me la coltinais assez depuis le début de la matinée, et je ne voulais aucune compagnie.

De plus, ce que je souhaitais régler était un brin… personnel. L’emmener me gênerait. Je souhaitais juste être seule. Aussi tentai-je de la persuader de me lâcher un peu les basques, au moins jusqu’au déjeuner. Pitié, juste pour cette fois ! Et je disposais d’une argumentation en béton pour cela – du moins, je l’espérais.

–       Je t’assure que je serai vite de retour, la rassurai-je en posant mes deux mains sur ses épaules. Et puis, Josette ne m’a pas paru aller très bien, ce matin. Tu devrais lui parler.

–       Oh, ce doit être à cause de ma mère. Tu as raison ; à tout à l’heure, alors.

J’enlevai mes mains de ses épaules, soulagée. Ouf, c’était moins une. Elle pivota sur ses talons, et se dirigea d’un pas rythmé vers le nord, en direction de la rue Livio et du couvent ; avant de disparaître de mon champ de vision, elle m’adressa un dernier salut, que je lui rendis avec autant d’enthousiasme que possible. L’histoire de Céline et de la crécelle pour apaiser son bébé surgit dans mon esprit. L’an passé, Marie et Raphaël avaient aidé cette femme à calmer son nourrisson avec un jouet. Mais maintenant que la fille se trouvait seule, saurait-elle tout de même… ?

Stop. Bien sûr que oui, elle dénicherait l’objet, inutile de s’inquiéter pour ça.

En tous les cas, la simple évocation de Josette me sauvait la vie ! À moi la liberté maintenant. Le moment s’annonçait opportun pour s’occuper d’un certain petit rouquin, qui débarquerait sous peu au commissariat de Paris. Raphaël n’avait pas rencontré comme prévu sa petite dulcinée hier soir, mais, cela n’interférerait pas dans sa petite expédition prévue à la gendarmerie, pour fouiller dans le bureau de l’inspecteur – pourvu qu’il ne changeât pas ses plans à la dernière minute ! Il ne me restait plus qu’à le coincer au moment opportun, et hop, problème réglé, et ce pour de bon.

Bien, autant user de la stratégie convenue. Je ne pouvais pas me pointer devant Paul ou Charlie et juste leur dire : « Coucou, je viens vous prévenir que Fantôme R viendra rôder autour du poste de police d’ici quelque minutes, merci à vous de le mettre en prison », ils ne me croiraient pas, ou bien ils me poseraient des tonnes de questions et je subirais un interrogatoire en règle.

Le mieux ? Que le rouquin se retrouvât face-à-face avec Vergier, mais je ne parviendrais pas à retenir l’inspecteur dans ses quartiers ou même à proximité sans me montrer, ce que je refusais, et l’adolescent découvrirait un moyen d’accéder à l’office. Une évidence sautait aux yeux, il fallait que j’agisse avant la confrontation entre Charlie et l’adolescent.

Les choses s’annonçaient soudain très intéressantes.

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