Une Dernière Bataille

Chapitre 55 : La Lionne et le Serpent - Seconde Partie

7888 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/05/2026 20:42

6 mai 1998

Grèce, Sanctuaire, Montagnes environnantes


Le rythme cadencé des foulées qui s'enchaînaient, les souffles qui alternaient entre inspiration et expiration et le crissement des semelles sur le mélange sable et gravier constituaient une mélodie qui emplissait le silence de la nature environnante.

Après avoir traversé un environnement fait d'amples collines brunes, parsemées tantôt de broussailles tantôt de regroupements de petits conifères, le conduisant de layon en sentier en lacets, le jeune homme attaqua une portion descendante.

Dépassant d'une tête une bonne partie des autres coureurs, il se laissait bercer par ces fréquences quasi-hypnotiques, plongé dans une sorte de transe où rien ne paraissait pouvoir l'atteindre. Ses muscles ne le tiraient pas. Ses os en voie de guérison le titillaient à peine.

Quelques paroles murmurées entre deux courtes respirations réussirent pourtant à l'extirper de ce cocon de sérénité et le ramener à la surface.

- Chevalier … Verseau …

Ses yeux noirs qui jusqu'ici glissaient sur le paysage sans s'y attarder, captèrent finalement l'élément ayant déclenché cette cassure dans sa transe induite par l'effort.

Assis sur un rocher plat aux abords d'un petit lac aux eaux bleu-vert dont le groupe s'approchait, se trouvait un jeune homme au teint pâle et aux cheveux blonds cendrés.

Vêtu d'un short et d'un débardeur ayant visiblement connu lui aussi la saveur de la course, il semblait perdu dans ses pensées. Raul adressa un signe aux membres de la garde du Sanctuaire qui l'accompagnaient pour qu'ils poursuivent leur séance d'endurance sans lui. Ils le dépassèrent donc dès qu'il eut commencé à ralentir pour finalement marcher jusqu'à Andrei.

Leurs regards se croisèrent.

- Salut.

- Salut.

Les secondes suivant ce bref échange s'étirèrent jusqu'à la minute.

- Comment vont tes blessures ? finit par demander le Verseau.

- Ça ne va pas trop mal, répondit Raul. Mes côtes commencent tout juste à ne plus me lancer à chaque fois que je respire. Je comprends ce qu'à dû vivre Nikolaï.

- Et lui, il va mieux ?

- Ouais, il est coriace. Je crois qu'on est fait du même bois lui et moi. Le médecin lui a dit qu'il pouvait recommencer à faire de l'exercice, alors il doit être quelque part à s'entraîner. Quant à Mei Ling, elle récupère également.

A nouveau, le temps fila dans le silence croissant et paisible du lieu.

- Il paraît que tu pars pour l’Égypte ?

- Oui, dans le courant de la nuit, confirma Andrei. Très tôt ce matin, Jabu a demandé à obtenir des renforts.

- Tu penses que la Licorne va le prendre comment en te voyant débarquer ?

Un silence plus éloquent qu'aucun mot lui répondit.

- Ouais, c'est ce que je pensais aussi.

Le vent agita les branches des arbres les plus proches, délestant les ramures d'une poignée de feuilles qui tourbillonnèrent pour se poser à la surface de l'onde. Les ridules qui en résultèrent s'estompèrent rapidement.

- Bon, je vais m'y remettre. Il ne s'agirait pas de laisser croire à ces gars-là qu'ils peuvent battre un Chevalier d'Or à la course.

- Même en convalescence ?

- Surtout en convalescence.

Sa répartie arracha un sourire au Verseau malgré lui. Alors que le Taureau allait lui tourner le dos pour repartir, celui-ci lança :

- Au fait, merci pour ce que tu m'as dit.

Andrei fronça les sourcils, apparemment incapable de saisir ce à quoi le Mexicain faisait allusion.

- Quand tu m'as dis que je devrais parler à quelqu'un. Ça … ça m'a aidé. Les voix ont disparu.

Les voix ? nota son interlocuteur.

- Bref, c'était pour dire que tu n'étais pas si inutile que ça, stupide prince.

Sur ces dernières paroles, Raul repartit en trottinant le long du sentier.

Andrei regarda son image se réduire petit à petit jusqu'à disparaître complètement au détour d'une boucle. Ses yeux revinrent caresser l'onde du lac, se perdant dans les rides que provoquait le vent.

- Pas si inutile que ça, hein, murmura-t-il à l'élément liquide.

Il n'y a pas si longtemps, la remarque l'aurait fait bondir, aiguillonnant l'ego démesuré dans lequel il s'était drapé depuis son enfance et qu'il savait être aujourd'hui, illégitime et puéril.

Au bout d'un laps de temps indéfini, le Chevalier d'Or s'arracha à sa contemplation muette et se redressa, conscient qu'il lui fallait également rentrer pour se préparer. Niché au creux de son ventre, la boule d'angoisse qu'il était parvenu à oublier jusqu'ici revint le tourmenter.

Depuis une année, Andrei avait soigneusement évité le Chevalier de la Licorne, trop honteux pour lui faire face, en dépit de sa flagellation publique et du début de réhabilitation qu'il en avait retiré. Il avait la conviction que ce serait toujours trop tôt pour tenter de parler au maître de Fares. Pourrait-il trouver les mots ?


8 mai 1998

Afrique, Soudan, Désert de Nubie


Après avoir fait escale à Assouan et informé le Sanctuaire via l'antenne de la fondation Kido la plus proche, le trio de Chevaliers avait dû se mettre en quête d'un véhicule adapté pour le désert et de provisions – que Jabu espéra, cette fois, ne pas devoir abandonner précipitamment.

Deux longues journées plus tard, une frontière traversée et des centaines de kilomètres engloutis, ils bivouaquaient sous la ténébreuse voûte céleste que la Voie Lactée, clairement visible, éclairait de brumes de couleurs éthérées. Assis sur une large couverture, le trio se réchauffait autour d'un feu alimenté par des broussailles sèches ramassées au cours du trajet.

Deux tentes avaient été montées l'une en face de l'autre et n'attendaient plus que leurs futurs occupants, que la fraîcheur croissante de la nuit ne tarderaient pas à pousser à l'intérieur.

- Je suis désolée, lâcha Tahmirih. Je n'avais pas remarqué que …

- Ne te fais pas de bile pour ça, la rassura la Nigériane. C'était il y a si longtemps que je ne m'en souviens plus vraiment.

Pendant un court instant, ses lunettes baissées avaient laissé entrevoir des yeux à la teinte laiteuse et aux contours d'une nuance de peau plus claire, comme du tissu cicatriciel.

- Par contre, ne me prends pas en pitié, je déteste ça.

Sa réplique stoppa net la prochaine phrase qu'allait lui adresser la Turque, comme si elle avait lu dans ses pensées. Aussi, plutôt que sa compassion, Tahmirih laissa libre court à sa curiosité.

- Comment fais-tu ? Pour te repérer, je veux dire. Et même pour te battre ? La vie de tous les jours n'est déjà pas simple, alors un combat …

- Nkechi émet de minuscules impulsions de cosmos autour d'elle, expliqua Jabu qui remuait les braises avec un tisonnier improvisé. (Des escarbilles s'envolèrent dans la brise nocturne, tout près de la Turque qui tressaillit alors sans qu'il le remarque.) Cela lui permet de générer un champ tridimensionnel pour se repérer dans l'espace.

Les deux jeunes femmes tournèrent leur attention vers lui.

- Quoi ? lança-t-il à la volée. C'est le mot tridimensionnel qui vous gêne ? Ou parce que je sais l'utiliser ?

Hum, ça explique les fourmillements que je ressens de temps à autre, songea la Turque.

- J'oublie parfois qu'il est plus intelligent qu'il n'y paraît, soupira Nkechi. Mais tu me gâches tout mon effet. J’étais partie pour évoquer que c'est la sagesse de mes ancêtres qui me guide.

Un claquement de langue réprobateur et une moue qu'elle ne pouvait que deviner accueillirent sa boutade. Les Chevaleresses sourirent de concert.

- Mais il a raison, reprit la Nigériane. Tous les objets, les obstacles ou les êtres que rencontrent mes "vagues" tordent le champ qui m'entoure et créent des zones d'ombre ou de convergence qui me renseignent sur leur nature.

- Alors c'est comme si ta peau était le support de la carte mentale que ton cerveau forme.

- Hmm, oui, c'est une image correcte, reconnut son interlocutrice.

- Mais dans ce cas, cela évoque un éveil au cosmos dès ton plus jeune âge. Je croyais que c'était uniquement l'apanage des Chevaliers d'Or ?

- C'est bien le cas, confirma Jabu. Cependant, on va dire que Nkechi est une sorte … d'anomalie.

- Plaisante description, jugea l'intéressée.

- Hé, c'est de cette façon que me l'a présenté Ban, se défendit la Licorne. Le fait qu'elle soit privée d'un sens depuis sa petite enfance a dû entraîner une réaction déclenchant un usage précoce et intensif du cosmos pour palier à ce déficit.

- Néanmoins, ça ne l'a fait que pour ça, compléta la Nigériane. J'ai pu détecter mon environnement et vivre comme quelqu'un doté de la vue, sans pour autant développer cette affinité unique au cosmos commune aux meilleurs membres de la Chevalerie. (Elle leva un bras fin mais musclé.) J'ai dû tout apprendre à la dure avec Ban.

Un franc sourire étira ses lèvres et une note de fierté vibra dans sa voix. Un raclement de gorge brisa ce moment d'échange.

- On a encore une longue journée de route, dit Jabu. Mieux vaudrait aller se coucher.

Il se leva et rassembla rapidement les reliefs de leur repas dans un sac qu'il mit à l'arrière de leur véhicule.

Forcées par sa mise en mouvement, les deux jeunes femmes rassemblèrent leurs affaires et prirent la direction de leur tente.

- Bonne nuit.

- Ouais, bonne nuit, leur répondit-il.


Une fois que le rabat de leur abri se fut refermé, Nkechi ne put s'empêcher de dire :

- Est-ce que c'est moi ou il vient de nous chasser ?

- Je crois que ta dernière phrase où tu parles de ton maître l'a … heurté.

La Nigériane poussa un soupir.

- Je n'avais pas vu ça sous cet angle. Fares doit lui manquer.

- Tu l'as connu ?

- Un peu, oui, révéla Nkechi. C'était un garçon doux, plutôt timide et qui me donnait l'impression de toujours vouloir contrôler ses émotions. Surtout la colère. Je ne l'ai jamais vu s'énerver. Je crois que ça lui faisait peur.

- Parce qu'il aurait eu du mal à se gérer si cela s'était produit ?

- Sûrement, mais je n'en ai pas été témoin.

A la lueur tremblotante d'une lampe de poche, elles avaient fini d'installer leurs couvertures sur le sol sableux tout en continuant leur bavardage.

- Et toi ? J'ai eu le sentiment que tu n'étais pas très à l'aise avec le feu.

- D'où … d'où tu sors ça ? s'étonna la Turque qui venait de s'allonger, en prenant garde à ménager la plaie de sa cuisse bandée.

- Tu paraissais plus en retrait des flammes. Pourtant, la nuit dans le désert a tendance à en faire un précieux allié dont on préfère rester proche.

Nkechi se coucha à son tour, ses bijoux tintant faiblement au cours du mouvement.

- C'est encore dur pour moi, avoua Tahmirih. Mais ça va un peu mieux que par le passé. (Elle prit une inspiration.) A l'âge de onze ans, mon frère jumeau, Timur, et moi-même avons été placés dans un orphelinat après le décès de nos parents. Ce n'était pas le plus bel endroit du monde, ni le plus sûr, mais tant que nous étions ensemble, cela nous convenait.

Son regard se fixa sur le plafond de toile sombre.

« Une nuit, un violent incendie s'est déclenché. On n'a jamais su ce qu'il s'était réellement passé. Juste que c'est allé très vite. De la fumée, des pleurs, de la panique à la vue des flammes. C'était incroyable de voir la vitesse à laquelle le feu dévorait ce qui avait été notre nouveau foyer. Bien entendu, il a fallu que l'on évacue les lieux le plus vite possible. A moitié courbés, mon frère et moi, ainsi que trois autres enfants, en plus de l'adulte qui nous pressait, avancions aussi rapidement que nous le permettaient les passages et les couloirs déjà presque totalement envahis par la fumée.

« Mes yeux larmoyaient, me faisant mal et ce n'était pas dû qu'aux émanations. Je dois préciser que j'évoluais dans une sorte de brouillard mental à cet instant, éprouvant des sensations étranges. J'ai cru que c'était l'adrénaline, le danger, mais c'était plus profond que ça, même si je ne l'apprendrais que plus tard.

A un moment donné, l'adulte est passé devant nous pour franchir une porte. Quand les pensionnaires ont voulu franchir l'encadrement, en un éclair, j'ai « vu » le point où le chambranle allait se rompre. J'ai crié pour les avertir. Comme s'il avait lu dans mes pensées, mon frère a plongé pour recouvrir de son corps celui des enfants. La partie que j'avais deviné faible lâcha la seconde suivante, faisant s'écrouler un amas de briques et de bois enflammé sur le dos de Timur.

« Il a à peine tremblé en accusant le choc. Il a dit aux autres de poursuivre leur chemin.

Néanmoins, nous étions tous les deux coincés, nos gorges irritées tellement nous toussions et la peau agressée par la chaleur. En combinant finalement nos efforts, nous avons pu nous frayer un passage. Par deux fois encore, je réussis à nous éviter de finir ensevelis en percevant les points de rupture d'un mur ou d'une porte. Mes yeux me brûlaient atrocement lorsque nous avons enfin réussi à sortir du bâtiment et même si ça s'est calmé par la suite, ils sont restés sensibles encore un certain temps.

« Ce qui étonna toutefois davantage les médecins furent les blessures de mon frère. Là où ils s'attendaient à découvrir des brûlures au second, voire troisième degré, ils ne virent qu'une peau légèrement rougie et marquée. C'était incompréhensible à l'aune de leurs connaissances.

- Le cosmos de Timur s'était éveillé, devina la Nigériane.

- Il était balbutiant, mais c'est bien l'accès au cosmos qui a protégé mon frère du pire. C'est son désir de protéger les autres qui a été l'étincelle. Environ une semaine plus tard, des personnes de la fondation Kido se présentaient à nous pour nous poser quelques questions. Et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, nous débarquions au Sanctuaire pour entrer sous la tutelle du Grand Pope.

- Et toi ?

- Moi ? Je crains que ce ne soit quelque chose de moins vertueux que Timur. Peut-être est-ce parce que nous sommes jumeaux et que son éveil a favorisé le mien, ou que nous nous sommes mutuellement influencés cette nuit-là. Toujours est-il que c'est mon souhait de voir venir les calamités qui prédominaient depuis la mort de nos parents. Je vivais dans une sorte d'hyper-vigilance constante, guettant tout ce qui était susceptible de nous blesser, que ce soit moralement ou physiquement. Même si cela paraît exagéré, j'observais les mouvements et les mimiques de chacun dans la crainte d'un potentiel péril.

- C'est quelque chose que tu fais au quotidien ? demanda Nkechi qui y voyait une sorte de reflet avec ce qu'elle-même vivait, baignant au milieu des images que lui renvoyait son sonar, attentive à la moindre modification.

- Non, plus maintenant, c'est bien trop épuisant. Ça ne m'arrive plus qu'au combat ou en cas de stress particulièrement intense.

- Merci pour ce partage, dit la Chevaleresse de Bronze, un peu émue par la franchise de sa camarade. (Elle enchaîna cependant bien vite :) Comment c'était au Sanctuaire ?

- Hein ?

- Bah oui, tu y as passé plusieurs années alors tu dois bien le connaître. Je te rappelle que je n'y ai mis les pieds qu'une seule fois.

- On est pas censées dormir ?

- Oh, allez quoi ! (La Nigériane la poussa du coude.) C'est le grincheux qui va conduire de toute manière. On rattrapera le temps perdu en faisant une sieste.

Sa désinvolture et sa simplicité lui rappelèrent Timur.

Où que tu sois, j'espère que tu vas bien, pensa-t-elle.

- D'accord.


De son côté, Jabu était seul avec les pensées qu'il ruminait dans le noir, enroulé dans sa couverture.

Même s'il reconnaissait avoir eu une réaction un peu brusque, le Japonais avait senti un mal-être l'envahir lorsque Nkechi avait évoqué avec joie la tutelle de Ban. Est-ce que Fares avait nourri des pensées similaires ? Est-ce que l'entraînement qu'il lui avait imposé n'avait pas été trop dur ? Avait-il suffisamment chercher à le comprendre ? Le jeune Libyen avait si souvent été avare de paroles sur ses ressentis. Et Jabu n'avait pas voulu creuser plus avant, préférant lui laisser de l'espace. Ou était-ce parce qu'il n'avait pas souhaité y consacrer plus d'énergie que nécessaire ?

De ce que lui avait rapporté Arion, son ancien élève s'était comporté de manière exemplaire et la portée de son sacrifice n'aurait pas pu être plus significative. Mais surtout, Fares avait semble-t-il obtenu une seconde chance de se faire des amis, de nouer des liens forts avec les autres.

Jabu refoula les larmes qui lui piquèrent les yeux.

On a tous été esquintés par la vie, songea-t-il. Et on a tous envie que ça aille mieux.

Cette dernière pensée le fit revenir aux propos que Nkechi avait tenus à Tahmirih. Elle avait beau avoir clamé qu'elle ne se souvenait pas de l'époque où elle avait perdu la vue, Jabu savait que c'était faux.

Un jour, lors d'un entraînement entre leurs apprentis respectifs, les deux maîtres en étaient venus à parler de ça tandis qu'ils les observaient. Ban lui avait révélé la réelle origine des cicatrices de la jeune femme. Et ce que Jabu avait entendu l'avait horrifié.

A sa naissance, Nkechi possédait une vue parfaitement fonctionnelle. C'était apparemment un très joli bébé d'après les dires des membres de sa communauté. A un détail près. Des yeux bleus. Aussi bleu que le ciel en été. Cet aléa génétique était incompréhensible au sein d'une population où toutes et tous avaient des yeux noirs ou marrons.

N'y tenant plus, son père, déchiré entre l'adultère possible de sa femme et le mauvais tour d'un sorcier, finit par décider d'aveugler son enfant, trop honteux dans un cas pour laisser sa fille afficher aussi visiblement l'insulte faite à sa fierté et presser de conjurer le mauvais sort dans l'autre.

Portant une barre de métal à incandescence, il l'avait placé devant les yeux de Nkechi, suffisamment près pour altérer définitivement les organes sensoriels. Bien qu'aucun des deux Japonais n'avaient été présents, tout deux n'avaient eu aucun mal à imaginer la douleur indescriptible qu'avait enduré la petite fille de deux ans à l'époque.

En dépit de ce sévère traumatisme, elle avait réussi à survivre et, au grand étonnement de tout le monde, s'était adaptée de mieux en mieux à sa nouvelle condition au fil des années. Elle était même finalement capable de voir des choses que d'autres manquaient. Ignorant tout du cosmos, tous crurent à une bénédiction octroyée par les esprits. Le père avait prit une excellente décision et son enfant avait été récompensée.

De passage dans la région, Ban avait rencontré Nkechi par hasard - à moins que ce ne soit encore et toujours le destin à l'œuvre - et comprit bien vite de quoi il retournait en vérité. Il avait décidé de la prendre sous son aile pour la former en tant que Chevaleresse.

Dans un premier temps, il l'avait confiée un moment aux soins de la fondation Kido, avant de revenir vers elle pour lui parler du futur qu'il pouvait lui offrir si elle le souhaitait. Entre-temps, la communauté avait été "dédommagée" et Ban avait eu une petite discussion avec le père de Nkechi. Celui-ci avait disparu mystérieusement suite à cela.

Jabu avait choisi ne pas demander à son demi-frère ce qu'il en était réellement. Cela ne le regardait que lui.

Finalement, un sommeil agité vint trouver la Licorne au milieu de la nuit.


Le lendemain, après quatre heures de route au cœur d'un paysage monotone composé uniquement de sable ocre et de rochers bruns qui émergeaient de temps à autre, quelque chose changea.

Plus loin sur l'itinéraire qu'ils avaient décidé d'emprunter en lien avec les indications d'Horus, une colonne de fumée – ou de poussière, difficile d'en être sûr à cette distance – s'élevait dans les airs.

- Jabu, nous devrions …

La Licorne ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase que déjà il réorientait légèrement leur trajectoire pour se rendre sur les lieux, tout en accélérant.

Le moteur vrombit et leur véhicule tenta de bondir vers l'avant en dépit de l’instabilité du terrain. Le Japonais dût œuvrer au maximum pour garder le contrôle. Se rapprochant aussi vite qu'ils pouvaient se le permettre, ils discernèrent enfin l'origine du signal qu'ils avaient repéré.

Le véhicule s'arrêta avec une secousse brutale. Les trois passagers se libérèrent de la carcasse d'acier et commandèrent aussitôt à leurs Armures de les rejoindre – depuis le toit cette fois afin de préserver l'intégrité de la carrosserie.

Face à eux, ils purent observer un déploiement de forces similaire au groupe qui s'en était pris à eux à Edfou. En dépit des trois corps carbonisés – source de la fumée aperçue – trois Éclats accompagnés d'une quinzaine d'Ajogun menaçaient toujours deux silhouettes. L'une, revêtue d'un long vêtement rouge comme en portaient les tribus du désert et le visage en partie dissimulé par son chèche noir, se tenait recroquevillé au sol, tandis que l'autre, arborant une armure aux inspirations aviaires, subissait les assauts successifs de leurs assaillants. A son cosmos lapis-lazuli rayonnant, il s'agissait certainement de Téshaï. Donc la forme prostrée était ... Setesh !

Le trio de Chevaliers se passa des présentations et se joignit directement à la bataille. Aucun d'eux ne savait encore de quelle manière ils aborderaient Téshaï, tant leur rencontre était fortuite, mais c'était une interrogation qu'ils se poseraient après en avoir fini avec leurs adversaires.

- Nkechi, va aider Téshaï, je te rejoins, commanda Jabu. Tahmirih, couvre-moi.

La Chevaleresse d'Argent se demanda pourquoi il devrait être le seul à bénéficier de soutien, mais obéit néanmoins. Son aura brilla plus fort et elle décocha plusieurs salves à la suite, devançant la charge de la Licorne.

Ce dernier courut tout en concentrant son cosmos, un halo violet l'enveloppant. Il bondit, sa genouillère entrant en collision avec le masque de criquet d'un Ajogun qui venait tout juste de se retourner après avoir senti des énergies inconnues se manifester. Celui-ci s'effondra et Jabu enchaîna aussitôt.

- Ikkakujū Shūho Ken !

Investies par son cosmos, ses jambes devinrent floues de par leurs mouvements à la vitesse magnifiée.

Le Chevalier de Bronze lança plusieurs rafales de coups de pied, brisant des os ou repoussant ses adversaires. Il acheva son arcane en décochant un coup tournoyant qui éjecta un Ajogun plus loin, le cou rompu.

L'instant de surprise passé, Jabu perdit de son élan et se retrouva à lutter pied à pied, cerné par des cosmos hostiles.


Au moment où le Japonais entamait sa course, Nkechi, de son côté, enflammait sa propre énergie qui circula le long de son Armure. Cette dernière perçut la demande de sa porteuse et y répondit.

A l'image du renard de Teumesse et sa capacité unique d'évasion, le Poisson Austral représentait l'Oxyrhynque, un poisson dont on disait qu'il avait goûté la chair divine d'Osiris lors de son démembrement par Setesh. Intégrant à son propre organisme le céleste met dérobé au roi de l'Au-Delà, la créature s'était vu octroyer la capacité singulière de voyager dans le monde souterrain aussi facilement qu'elle le faisait dans l'onde.

L'instant précédent, la jeune femme se tenait fermement ancrée sur le sable, la seconde suivante, elle disparut dans le sol, comme avalée par celui-ci, telle une goutte d'eau.

Dans le noir et le silence les plus complets, sa respiration bloquée, elle capta par le biais de son épiderme les perturbations que causaient leurs ennemis dans son champ de perceptions. Son cosmos l'englobant à l'instar d'une seconde peau, elle s'élança dans leur direction, circulant à travers l'élément solide à la manière d'un poisson filant dans l'eau.

En une fraction de seconde, la Nigériane se retrouva à émerger derrière un Ajogun totalement pris au dépourvu. Ses bras s'enroulèrent autour de son cou et d'un brusque torsion, elle lui brisa la nuque. Le corps achevait de s'effondrer, telle une marionnette privée de fils, que plusieurs regards se braquaient déjà sur elle.

Notamment celui de Téshaï qui venait d'occire un des Éclats.

L’Égyptien saignait de plaies à l'épaule et au bras. Il parut hésiter, incertain de l'allégeance des nouveaux protagonistes de la scène. Cinq secondes plus tard, il décida que sa situation actuelle valait le coup de prendre le risque. Un risque calculé. Il présenta son flanc à garder par la jeune femme à l'armure ichtyoïde noire parsemée de touches de vert.

Nkechi plongea pour disparaître à nouveau dans le sable. Elle réapparut six mètres plus loin pour porter une attaque à un nouvel adversaire. Celui-ci tituba, mais parvint à se reprendre suffisamment pour contre-attaquer. La Nigériane para son crochet, lut son changement d'appui et riposta aussitôt avec une frappe de la paume gorgée de cosmos.

Touché en plein sternum, son opposant se retrouva propulsé en arrière, roulant sur le sol. Se stoppant sur le ventre, il se releva à quatre pattes, sa tête masquée pointant vers l'avant, pareil à un animal furieux.

Prête, Nkechi s'attendait à sa riposte, mais elle dût esquiver en catastrophe une attaque énergétique venant dans son dos. Cette dernière laissa une profonde entaille dans le sol, que les grains de sable s'empressèrent de venir combler.

Le Poisson Austral fit instinctivement face à la menace. Elle ne pouvait pas distinguer son apparence physique mais ce que ses perceptions lui renvoyèrent lui permit d'estimer sa dangerosité à un tout autre niveau.

Il était l'un des huit plus puissants Ajogun, l'un des Bálógun.

L'incertitude l'envahit brusquement, balayant sa confiance habituelle, telle une lame de fond.


Jabu essuya un revers de la part d'une femme possédée par un Éclat, dont les mains présentaient des doigts fragmentés, chaque phalange étant soudée à la suivante par un réseau de fumée à l'aspect solide, allongeant d'autant plus la portée des ses attaques lacérantes. Le coup ripa sur son plastron, quatre doigts y laissant des marques tandis que le dernier trouvait le chemin de la chair, ornant la poitrine du Chevalier d'une entaille rouge.

La Licorne y prêta à peine attention en-dehors d'un claquement de langue agacé et reprit une posture offensive jusqu'à ressentir la même menace que Nkechi.

Son aura flamboya de plus belle et il se décida à en finir rapidement avec son ennemie afin de prêter main forte à l'apprentie de Ban. Décuplant sa puissance et sa vélocité, il se rua sur l’Éclat en passant sous ses attaques et lui décocha un solide une-deux dans les côtes. Un craquement en monta sans faire fléchir la femme.

Jabu enchaîna avec un uppercut qui expédia le menton de la créature vers le haut. Deux dents s'envolèrent tels des comètes accompagnées d'une traînée de sang. Profitant du recul de son adversaire, il bondit pour lui asséner un coup de pied qui lui vrilla le cou, le brisant comme du bois sec. Ses appuis à peine retrouvés, le jeune homme paracheva son œuvre en frappant du tranchant du pied. Gorgé de cosmos, le mouvement porté à l'abdomen à la vitesse du son envoya valdinguer l’Éclat à plusieurs mètres dans un bruit de tonnerre.

Sa ligne de vue dégagée, son regard détailla la menace la plus pressante. L'individu mince, mais aux muscles saillants, arborait une armure de métal ouvragé d'un orange bruni souligné de noir et rehaussé par des pans de fourrure couleur olive. Bien que sa protection témoigne d'une certaine finesse, le masque aux traits simiesques finement sculptés – quoiqu'il puisse rappeler aussi un chien par son museau allongé – en constituait indubitablement le joyau. Deux yeux rouges brasillaient au-delà.

Le cosmos de l'homme évoquait le fracas de l'acier et le tumulte de la bataille.

Détail intriguant, de chaque côté de sa taille saillait un petit batá.


Bien que l'irruption de Nkechi ait déstabilisé les forces qui s'en prenaient à Téshaï, elles étaient en passe de se reprendre. Une averse de flèches argentées plut sur les Ajogun et l'Éclat survivant, les contraignant à prendre leurs distances ou à demeurer sur la défensive.

Jabu remercia silencieusement Tahmirih pour le soutien procuré et fonça se porter aux côtés de Nkechi en projetant des gerbes de sable sous ses pas. Deux Ajogun voulurent l'intercepter, sans succès, récoltant simplement au passage une bourrade pour les écarter.

En un éclair, les yeux du Bálógun balayèrent ses trois plus proches adversaires. Il aviva son cosmos rubescent, prêt à en découdre.

L'homme se déplaça comme la foudre et Téshaï en fit autant. Ils échangèrent une kyrielle d'assauts sous les yeux des Chevaliers de Bronze qui, eux, donnaient l'impression de se mouvoir à travers de la mélasse à leurs côtés.

Bien que cela donne à Jabu un indice sur leurs niveaux respectifs, les évaluer à une plus juste mesure était un exercice auquel il ne put satisfaire. La seule pensée qui le traversa fut qu'ils se trouvaient dans le large fossé allant de l'Argent à l'Or.

Le Japonais intensifia son énergie et gagna en célérité. Son accélération subite l'amena auprès de l'être gémissant qui recouvrait de son corps l'objet convoité par leurs ennemis.

- Ikkakujū Shūho Ken !

Le jeune homme multiplia les coups de pied, envoyant une véritable tempête sur le duo de pillards Ajogun. Ils s'effondrèrent sans un bruit, leurs corps meurtris.

Un violent choc dans le dos envoya le Chevalier s'étaler dans le sable. En dépit de la douleur cuisante, il roula pour éviter le pied de son nouvel adversaire.

Se relevant, il constata que ce dernier venait de trébucher, une jambe se dérobant sous lui alors que Nkechi émergeait du sol. Jabu ne perdit pas une seconde et lança sa jambe vers le haut, percutant le menton exposé. Dans un craquement sinistre, la tête de sa victime se retrouva projetée en arrière.

Il ne devait rester qu'une maigre poignée d'adversaires hésitants lorsque les deux Chevaliers entendirent une musique déroutante. Le battement d'un peau tendue. Celui de tambours.

- Orin Ògún.

Le son provenait du Bálógun dont les doigts frappaient les batá en une rythmique rappelant un élan militaire. Les ondes agressèrent les sens de Nkechi, perturbant brièvement sa "vision".

En revanche, cet hymne guerrier eu un effet bien différent sur les Ajogun subsistants. Leur posture déjà avachie se courba davantage jusqu'à ce qu'ils finissent à quatre pattes, le cosmos rubescent les enveloppant, leur conférant une aura d'agressivité exacerbée.

- Attention Nkechi ! l'avertit Jabu. Il leur a fait quelque chose.

Et effectivement, les Ajogun esquivèrent sans mal l'averse de flèches sous laquelle Tahmirih voulut les noyer, bénéficiant soudain d'un gain d'agilité.

L'un d'eux se jeta sur la Licorne, le percutant avec une force qui le secoua. Ses poignets pris dans de véritables étaux, il encaissa un coup de tête qui lui entailla l'arête du nez. Il y répondit de la même manière, puis envoya son genou dans le ventre de son opposant et d'une jambe renforcée par le cosmos se dégagea en repoussant durement l'homme au masque de léopard, ses viscères irrémédiablement endommagées. Un filet de sang s'écoula depuis son menton. Il voulut faire un pas, mais finit par s'effondrer.

Jabu avisa Nkechi aux prises avec un autre adversaire. Ses pieds allaient le porter vers elle lorsqu'il vit une pluie de flèches noires s'abattre autour des duellistes. Sombre comme la nuit, un brouillard poisseux s'en dégagea, engloutissant la scène dans les ténèbres.

Nkechi saura en tirer parti, conclut-il.

Une nouvelle impulsion le conduisit auprès de Téshaï qui bataillait avec le meneur de la troupe.


Le Poisson Austral percevait les mouvements agités de son ennemi. Il avait beau avoir été renforcé par l'action de l'arcane réalisé par le Bálógun, il n'en demeurait pas moins dépendant de ses yeux. Et Tahmirih lui facilitait la tâche.

Se déplaçant souplement, elle frappa au genou, ce qui perturba l'équilibre à sa cible. Celle-ci tenta, à l'aveugle, d'agripper l'importune, mais ne réussit qu'à brasser de l'air. Il écuma de plus belle.

Nkechi préféra mettre un terme rapide à ce jeu du chat et de la souris et frappa du tranchant de la main – abreuvée de cosmos – les cervicales de l'Ajogun. Un bref craquement et l'autre s'immobilisa, s'effondrant tête la première.


La Licorne rejoignit l’Égyptien alors qu'il venait d'être repoussé, tombant sur un genou. Une nouvelle blessure marquait son corps là où l'une de ses tassettes avait été arrachée.

Sa respiration rapide indiquait un épuisement croissant auquel le Bálógun ne paraissait guère faire écho. Lui aussi avait encaissé quelques coups, l'un lui laissant le haut de la cuisse ensanglanté, mais hormis cela il tendait à prendre l'ascendant sur le combat.

- Même si je manque de vitesse, attaquons-le ensemble, proposa Jabu. Nous discuterons ensuite.

Teshaï soutint son regard quelques secondes.

- Très bien, finit-il par dire.

L'un comme l'autre firent brûler leurs cosmos, violet pâle pour l'un et lapis-lazuli pour l'autre. Le Bálógun les prit de vitesse en se propulsant vers eux le premier.

Il heurta l’Égyptien du genou et l'envoya à terre. Les yeux brasillant se rivèrent sur le Japonais. Aussitôt, bien qu'il n'en mène pas large face à l'agressivité folle qu'il dégageait, Jabu fit exploser son énergie, prêt à se confronter à son ennemi. Celui-ci se laissa tomber à quatre pattes et évita l'attaque du Chevalier de Bronze. Il effectua quelques bonds rapides pour le tromper avant de se ruer sur lui, telle une bête. Jabu esquiva le fauchage, mais la position basse et la vivacité animale de son opposant le gênait pour riposter.

La Licorne venait de réussir à placer deux coups lorsqu'il trébucha, déclenchant la réaction immédiate chez le Bálógun qui en profita pour le faire chuter sur le dos d'une violente bourrade et grimper sur lui. Ses poings s'abattirent à de multiples reprises, pareils à des marteaux, l'un d'eux entaillant le cuir chevelu du Japonais avant que Téshaï ne l'éjecte de sa position.

Un globe de flammes azurées poursuivit le Bálógun qui roula pour l'éviter. Du sable grésilla à l'impact.

Jabu se releva, la vue trouble, en essuyant le filet de sang qui s'écoulait le long de sa tempe et observa l'Africain quitter sa posture simiesque.

Peut-être que sa blessure a fini par le gêner dans ses mouvements ? analysa Jabu, juste avant de se mettre à courir dans le sillage du guerrier d'Horus.

Le Bálógun fit voler ses mains sur la peau de ses batá, engendrant une mélodie aux sons discordants.

- Àárẹ̀ Ògún.

- Plus vite ! ordonna Téshaï. La technique d'Ọran perturbe le mental.

De son cosmos, l’Égyptien fit naître quatre boules de feu qui tournoyèrent lentement au-dessus de sa tête, à l'image d'une couronne. D'une main subitement tremblante, il en propulsa une sur le Bálógun, mais il rata sa cible d'un bon mètre. Il ragea.

- Alhalat Alshamsia !

Le trio igné fila à toute allure. Ọran n'eut pourtant qu'à se décaler légèrement pour que le danger mortel ne se transforme en tentative ratée, uniquement bonne à roussir quelques poils de son armure.

Un juron bien senti échappa à Téshaï.

Sans prévenir, le chef des Ajogun bougea avec une célérité accrue – ou était-ce parce que leurs perceptions étaient faussées ? – et se retrouva face à l’Égyptien, hébété, auquel il administra une volée de coups, répandant fluide vital et éclats de métal sur le sol. Téshaï s’écroula, vraisemblablement vaincu.

Dans un ultime sursaut de conscience, il referma pourtant l'une des mains sur la cheville d'Ọran et de l'autre lui poignarda le pied avec une dague faite de flammes, le clouant sur place.

Jabu y vit une sorte de signal et poussa son cosmos à son paroxysme. Il raccourcit la distance qui le séparait de son ennemi en un éclair, flottant quasiment au-dessus du sable.

Son aura densifia ses muscles, l'énergie se concentrant dans ses jambes qui se mirent à s'illuminer d'un feu blanc d'une extrême pureté rappelant celui du Jōka Kōki. Arrivé à portée, la Licorne déclencha son attaque.

- Taiyō Sō !

Sa jambe gauche jaillit, pareille à un épieu de lumière. Surpris par le manque d'influence de son arcane sur le Chevalier de Bronze, le Bálógun n'eut que le temps d'interposer son bras qui se brisa en un instant. Un second assaut, jumeau du premier, profita de la garde ouverte pour labourer le flanc du malheureux, emportant une partie de ses organes.

Un cri muet de stupéfaction échappa à Ọran. Son pied libéré, il recula de plusieurs pas, sa main valide pressée sur la plaie d'où sourdait un liquide sombre et poisseux.

- D'autres … viendront bientôt, cracha-t-il au milieu de postillons sanglants. Et la Mort marchera avec eux.

Le rougeoiement de ses prunelles s'éteignit quand il bascula en arrière, s'écrasant sans vie sur le sable.

Jabu laissa filer en une courte expiration, le souffle qu'il avait retenu jusque-là. Il se sentit vaguement vacillant sur ses appuis, mais pour le reste, ça allait. Il lança un regard à la ronde, prenant note de nouveaux cadavres. Soulagé intérieurement, il vit que Nkechi et Tahmirih, fatiguées mais plutôt indemnes, marchaient vers lui. Tous leurs ennemis avaient été terrassés.

La Licorne fit signe à ses sœurs d'armes, puis se pencha pour aider Téshaï à se remettre debout. Dès qu'il eut retrouvé son équilibre, l’Égyptien repoussa le Chevalier de Bronze.

- On va parler, dit-il. Maintenant.

- Tu es blessé, objecta le Japonais. Prenons le temps de ...

- Non. Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Parle.

Jabu sonda le regard du guerrier d'Horus. Il y lut de la fatigue, mais aussi une volonté entêtée.

- Je m'appelle Jabu, finit-il par dire. Voici Tahmirih et Nkechinyere. Nous sommes des ...

- Chevaliers au service d'Athéna, n'est-ce pas ? compléta de lui-même l’Égyptien, une lueur de compréhension traversant ses yeux. Ce n'est clairement pas la providence qui vous a conduits ici. (La seconde de latence dans le retour de son interlocuteur lui fournit sa réponse.) C'est le seigneur Horus qui vous envoie, inutile de nier.

- Nous …, commença le Japonais.

- Nous avons rencontré le seigneur Horus, c'est vrai, confirma la Chevaleresse d'Argent. Il nous a tout expliqué.

Teshaï se raidit, son aura formant comme une seconde peau lapis-lazuli. Jabu réalisa que la situation risquait de déraper très vite. Pouvaient-ils l'incapaciter à eux trois, même avec ses blessures ? Et surtout, il restait l'inconnue que constituait Setesh dans cette équation.

Le dieu n'avait que peu bougé depuis la fin des affrontements. Tout juste avait-il redressé sa posture, passant du plat ventre à genou. La lance n'était qu'à deux ou trois pas de lui. Constituerait-il également un obstacle ? Il continuait d’ânonner des propos confus.

- Cependant, poursuivit Tahmirih, au cours de notre voyage pour vous rejoindre, nous avons beaucoup discuter entre nous et nous comprenons pourquoi vous faites ça.

- Vraiment ? s'étonna Téshaï, méfiant.

- Je suis certaine que vous êtes fatigué de voir le chaos se répandre et prospérer, que ce soit en Égypte ou sur tout le continent. Et c'est un sentiment que nous partageons. Des gens que nous aimons sont morts ou ont été blessés au cours des dernières années. (Les yeux bleus de la Turque se voilèrent subitement sous le coup de l'émotion.) Alors si on peut faire quelque chose pour reprendre l'ascendant dans cette guerre, nous ne voulons plus hésiter.

Les mots de la Flèche parurent porter car la tension quitta le corps de Téshaï et son cosmos reflua.

Bien qu'il salua son ingéniosité, la Licorne se demanda s'il devait s'indigner du culot de la jeune femme à mentir aussi adroitement.

A moins qu'elle ne soit sincère, pensa-t-il.

Après tout, elle s'inquiétait pour son frère disparu jusqu'à preuve du contraire, et lui-même avait perdu Fares et même Seiya avant lui. L'incluait-elle dans ce « nous » qu'elle avait utilisé ? Ses paroles recelaient un fond de vérité.

Ses pensées se firent moins précises, moins tournées vers leur mission tout d'un coup. Était-ce les plaies encore à vif de ses propres pertes qui l'amenaient à avoir de telles considérations ? Il se secoua l'esprit.

De toute manière, où les mèneraient une telle conversation ? Accompagner Téshaï et Setesh jusqu’à un mystérieux temple en feignant la compréhension et l'amitié ? Et ensuite ? Ils ne pouvaient pas les laisser œuvrer comme bon leur semble. L'Afrique, et plus probablement le monde entier, pâtirait de la libération de Sekhmet. Ils étaient des Chevaliers d'Athéna. Ils faisaient passer le bien commun avant leurs propres intérêts. Ils …

Jabu remarqua que Nkechi s'était subrepticement glissée dans son dos. Est-ce que …

Les doigts de l'une des mains de Tahmirih effectuait de discrets signes tandis qu'elle conservait l'attention de l’Égyptien par ses mots bienveillants.


N'était-ce pas les rudiments de langage signé qu'avait tenté d'inculquer Marin à ses demi-frères et lui-même ? Avec plus ou moins de succès, il fallait l'avouer. Nachi avait été un meilleur élève que lui. Mais ce que Jabu avait retenu lui suffit pour déchiffrer.

Tel un sprinter qui s'élance à fond de train, la Licorne courut en direction de Setesh, tandis que la Turque invoquait son cosmos avec toute la vitesse de son rang d'Argent. Un trait argenté fila se planter aux pieds d'un Téshaï surpris. Des chaînes éthérées s'enroulèrent autour de ses bras, pendant qu'une flèche noire volait droit sur le dieu égyptien.

Ce dernier, dans un sursaut de conscience, dévia le projectile et encaissa le choc avec la Licorne qui le plaqua au sol.

Dans le même intervalle de temps, Nkechi avait plongé sous la surface, se propulsant jusqu'à l'endroit où gisait la lance. La Nigériane venait de réapparaître en tendant la main vers l'artefact lorsqu'elle se retrouva bloquée par une gangue de sable qui se referma sur ses jambes, l'immobilisant.

Des ondes d'énergie firent brusquement vibrer l'air, soulevant des voiles de grains de sable. Jabu se fit éjecter sans ménagement et retomba sur le dos, l'impact chassant l'air de ses poumons. Le vent se mit à souffler et une voix terrible, amplifiée par le cosmos, retentit.

- Il arrive … Il arrive depuis les profondeurs. Je le vois traîner son immonde corps. Je dois … (La tension prégnante faiblit avant de monter crescendo, de petites tornades de poussière se formant ici et là.) Je dois le chasser ! La lionne doit le dévorer !

Un brusque voile sombre tomba sur la scène et un mur de sable en suspension les engloutit, noyant les perceptions de chacun. Après ce qui sembla avoir duré une éternité, la clarté réapparut pour voir s'extirper trois formes de sous la couche de sable qui les avait recouvertes.

Nkechi fut la première à se redresser, suivit par Tahmirih et Jabu.

- Est-ce que tout le monde va bien ? s'enquit-elle.

- Ça va, oui.

- Non ! objecta le Japonais. Ça ne va pas ! Ils se sont enfuis et même si nous parvenons à les rattraper de nouveau, nous n'aurons certainement pas l'occasion de parler cette fois.

- Désolée, Jabu, s'excusa la Turque. J'ai senti qu'il fallait que j'essaie quelque chose.

- Ah ça, belle initiative, commenta le Chevalier de Bronze d'un ton incisif.

- De toute manière, on aurait vite tourné en rond, répliqua Tahmirih. A ne pas quoi savoir leur dire. Et avec Setesh à côté, j'ai tenté de jouer rapidement.

- Elle a raison, intervint Nkechi. Nous aurions forcément dû les confronter à un moment donné. Autant que nous ayons l’élément de surprise pour nous.

La langue de Jabu claqua. L'envie de continuer à tempêter le démangeait, mais une petite voix lui souffla que ce serait perdre un temps précieux qu'ils n'avaient pas. Il soupira bruyamment.

- Bon, ce n'était pas un si mauvais plan, concéda-t-il. Mais la prochaine fois, nous agirons selon ma décision.

Les deux jeunes femmes acquiescèrent.

- Allez, on se remet en route. (Il contempla le ciel chargé de nuages noirs en direction du nord-est.) Au moins, on sait où l'on doit aller.




Bálógun : ce terme Yoruba se traduit littéralement par "celui qui dirige l'armée" ou "chef de guerre" (de ọ̀bá, qui signifie "roi/souverain", et ogun, qui signifie "guerre/bataille").


Batá : tambour en forme de sablier dont un cône est plus grand que l'autre. C'est un instrument sacré pour la religion Yoruba au Nigéria, mais aussi la Santeria à Cuba.


Ikkakujū Shūho Ken : Galop de la Licorne


Orin Ògún : Rythme de Guerre


Àárẹ̀ Ògún : Traumatisme du Guerrier


Alhalat Alshamsia : Couronne Solaire


Taiyō Sō : Lance Solaire

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