Une Dernière Bataille
Chapitre 54 : La Lionne et le Serpent - Première Partie
7647 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 25/03/2026 21:35
2 mai 1998
Grèce, Sanctuaire, Arènes
- Pardonnez ma franchise, déesse Athéna, dit le capitaine Nereus après s'être relevé, mais je crains de ne pas vous être plus utile qu'un sac de frappe aujourd'hui.
Suite à sa chute à l'issue du duel amical l'ayant opposé à la jeune femme, du sable s'était collé à sa peau, formant des croûtes. Ses mouvements les firent se fragmenter et tomber en fine pluie.
Saori retira son casque, libérant une masse de cheveux châtains dont les pointes luisaient de sueur. Elle n'était pas plus essoufflée que ça, contrairement à ses tout premiers essais. Un zéphyr printanier caressa sa peau.
- C'est plutôt à moi de m'excuser, capitaine. Je ne fais que déverser ma frustration sur vous.
En témoignaient les marques d'enfoncements sur le bouclier de l'homme et les fissures sur la hampe de l'arme de la déesse. Malgré son plastron, des bleus ne tarderaient pas non plus à fleurir là où Nereus avait encaissé les coups de la pointe mouchetée.
- De mauvaises nouvelles ? s'enquit-il.
- Plutôt une absence de nouvelles.
Elle ne voulait pas accabler le capitaine de la garde du Sanctuaire avec ça, mais le fait de ne toujours pas avoir eu de retour de la part des équipes envoyées en Inde et dans le Sidh la minait un peu plus à chaque jour qui passait. Quant à l'échec de la mission au Mexique, elle ne pouvait que se consoler avec le fait qu'il n'y avait pas eu victimes parmi ses Chevaliers, même si Geki demeurait dans un état préoccupant. Il avait d'ailleurs été transporté dans une clinique privée de la fondation Kido à Washington pour y poursuivre sa convalescence après que sa santé ait été jugée stable.
Saori eut toutefois une pensée pour la guerrière d'Inti qui ne pouvait pas en dire autant.
Elle mit fin au silence suivant sa dernière phrase en ajoutant :
- Tenons-nous en là pour aujourd'hui, capitaine.
- Bien, déesse Athéna. Je vous laisse.
Il la salua et quitta l'arène, ses semelles crissant légèrement sur le sable.
Saori soupira longuement. Elle entreprit de se débarrasser de son armure d'entraînement et remisa son équipement sur le râtelier.
Elle jeta un œil à ses paumes à la peau rendue rêche par des milliers d'heures de pratique. Le temps s'écoulant, des souvenirs d'exercices et de batailles passées lui revenaient en mémoire, mais ce que l'esprit retrouvait, il fallait que le corps les intègre. Qu'ils deviennent des réflexes.
Saori avait souhaité se forger un corps qui lui permettrait de faire face d'une meilleure manière au combat. Une qui la rendrait bien moins dépendante de ses Chevaliers.
Et pourtant, jusqu'ici, elle n'avait pu empêcher ses soutiens de souffrir et de mourir pour elle.
En dépit de la tenue du sommet divin, elle ne pouvait pas faire ce qu'elle voulait et devait évoluer intelligemment sur l'échiquier mondial, s'en remettant à d'autres. Encore et toujours.
La jeune femme quitta les lieux, ses sombres ruminations la suivant comme une traînée d'orage.
Deux heures plus tard et un passage par les thermes qui n'avaient pu, au mieux, que muer le noir de son humeur en gris, Saori se trouvait dans ses appartements, au sommet du Domaine Sacré.
Elle avait revêtue un pantalon noir ample assorti de bottes et d'un bustier écru par-dessus lequel elle avait drapé un court chlamyde blanc souligné d'un liseré vert, laissant son épaule droite découverte. Une paire d'épais bracelets en cuivre ceignaient ses poignets.
Trois petits coups secs résonnèrent sur le bois de la porte. Le signal distinctif que son visiteur était le Grand Pope.
- Entre, Marin.
L'élue à la tête de la Chevalerie pénétra presque sans bruit dans la pièce, en-dehors du léger cliquetis du pêne dans la gâche lorsqu'elle referma derrière elle.
Dans l'une de ses mains gantées de cuir brun, la représentante d'Athéna tenait une feuille enroulée.
- Il y a plusieurs choses dont je dois vous entretenir, débuta-elle.
Au son de sa voix, la jeune déesse sut que cela n'allait pas lui plaire. Elle invita malgré tout sa conseillère à s'asseoir avec elle à une petite table en acajou toute proche.
- J'ai reçu un message de la part de Sorrento, annonça Marin en prenant place, les pans de sa toge sacerdotale bleue et argent se répandant de part et d'autre du siège.
L'homme le plus proche de Poséidon était parti presque un mois plus tôt pour l'Irak afin d'enquêter sur la possible présence d'une des clés.
- Est-ce qu'il va bien ?
- Oui, ne vous en faites pas. Néanmoins, il m'a informée n'avoir toujours rien trouvé de concluant. Il passe des journées entières à explorer des ruines et d'autres endroits sans le moindre résultat.
La vision montrant une vallée fertile avec un cours d'eau la traversant avait déclenché une vive réaction chez le dieu Enlil. Celui-ci y avait reconnu sans aucun doute possible le territoire qui était le sien. De plus, l'être reptilien était certainement une référence à Tiamat.
Bien qu'on lui ait opposé les arguments selon lesquels ses terres étaient encadrées par deux fleuves plutôt qu'un seul et que Tiamat avait été vaincue par le dieu Marduk, Enlil avait tempêté, les accusant de se focaliser sur de menus détails et de faire le jeu de ce jeune loup de Marduk qui s'imaginait plus grand qu'il ne l'était.
Afin de ne pas davantage froisser l’ego du dieu mésopotamien qui avait tout de même fait acte de contrition en revenant vers les autres dieux, il avait été décidé d'organiser une mission pour vérifier cette piste – on ne pouvait jurer de rien après tout. Cependant, les forces engagées devaient se limiter au Marina de la Sirène.
Malheureusement, en-dehors de sécuriser certaines zones habitées par des créatures et quelques féaux de Lamashtu, il n'y avait rien eu de notable. Pourtant Enlil continuait d'insister, prêtant même le concours de ses Sibitti.
Les yeux pers de la déesse de la Guerre retrouvèrent un voile orageux et excédé, elle frappa la table du plat de la main. Ses bracelets cliquetèrent contre le bois.
- Enlil a beau nous dire que son territoire est celui décrit dans la vision d'Arion, je pense de plus en plus qu'il nous jette de la poudre aux yeux !
- Il n'a toujours pas digéré ce qui s'est produit l'année dernière, compléta Marin.
- Exact. (Athéna soupira.) Ma naïveté quant à ne serait-ce qu'un infime revirement de sa part, nous a coûté du temps et des ressources.
- Quel intérêt peut-il y trouver ?
- Aucun ! Si ce n'est son petit plaisir de nous prendre pour des imbéciles crédules. Ça, et le fait de se servir de nous pour ses propres objectifs. (Saori se passa la langue sur les lèvres.) Rappelle Sorrento, dis-lui que ça ne sert plus à rien de prospecter dans cette voie.
- Je m'arrangerais pour tourner cela de manière plus diplomatique.
Sa remarqua arracha un sourire à la jeune déesse.
- Merci, Marin. Autre chose ?
Le Grand Pope brandit le feuillet qu'elle avait gardé à la main jusqu'ici.
- Nous avons reçu une demande d'assistance de la part du dieu Horus.
- Horus ? s'étonna Athéna, se rappelant l’Égyptien borgne présent lors du sommet.
Il avait été un de ceux plutôt réceptifs à ses arguments. Une inquiétude la saisit soudain et elle prit la feuille qu'on lui tendait.
- A-t-il des ennuis ?
- Difficile de le dire, le message n'est pas clairement explicite là-dessus. Il requiert notre aide, mais n'en indique pas la raison.
- Étrange. Pourquoi une telle réserve de sa part ? Sans certitude sur la nature de l'aide qu'il demande, nous sommes limités dans notre réponse.
- Peut-être craint-il que sa demande ne soit perçue comme l'aveu d'une position précaire, avança Marin. J'ai cru comprendre que le panthéon égyptien était plutôt fier.
- Lequel ne l'est pas ? lança Saori.
Cette fois, ce fut Marin qui esquissa un sourire sous son masque d'argent aux délicates ciselures.
- Il faut être conscient de ses propres faiblesse, ajouta Saori.
- Mais que lui répondre ?
- Sans plus de détails, il nous est compliqué de nous engager. Et nos forces se sont raréfiées, j'hésite à les disperser encore plus.
- Est-ce un refus ?
- Non, répondit Athéna. Nous nous sommes promis assistance mutuelle et nous devons présenter un front uni face à Chaos et Susanoo. Nous allons répondre favorablement à sa requête.
- Jabu connaît bien l'Afrique, il pourrait s'en charger avec Tahmirih, suggéra le Grand Pope. Être inactive, sans savoir ce que devient son frère, lui pèse de plus en plus.
- Je crois que cela fera du bien à Jabu également. Rester sur la touche ne fait pas partie de son caractère.
- Pour autant, je pense que vous avez eu raison de le tenir éloigné du feu de l'action quelques temps. Il en avait besoin.
- J'imagine que perdre un élève s'avère toujours compliqué.
- En effet. Certaines blessures se referment plus ou moins vite. D'autres persistent, nous rendant maladroits et il faut apprendre à vivre comme ça.
- Désolée de réveiller ça.
Marin nia de la tête.
- Comme je le disais, on comprend qu'il nous faudra composer avec pour avancer.
Un silence finit par s'installer, chacune suivant son propre fil de pensées qui l'éloignait de la présente situation.
- Je vais aller m'occuper d'arranger le départ des concernés et fournir une réponse à Horus, finit par dire Marin.
- Très bien.
Sitôt cela dit, elle prit congé et quitta les appartements de la déesse aussi silencieusement qu'elle y était entrée.
5 mai 1998
Égypte, Gouvernorat d'Assouan, Edfou
Arrivés la veille à Louxor, ils n'avaient passé qu'une brève nuit dans la ville, avant de récupérer un 4x4 un peu avant le lever du jour sur la décision de Jabu.
Partir tôt leur permettrait de profiter encore un peu de la fraîcheur du petit matin au cours des deux bonnes heures de route qui les attendaient jusqu'à Edfou, une centaine de kilomètres plus loin au sud.
Une fois leur véhicule garé, le duo de Chevaliers s'engagea sur le chemin qui les amena, une quinzaine de minutes plus tard, aux environs du célèbre temple d'Horus. L'heure avait beau être matinale, les envoyés du Sanctuaire avait déjà croisé quelques touristes attendant que des charrettes les prennent.
L'espace était uniformément plat et dégagé autour du grand bâtiment. Une route pavée, le reste du terrain n'étant que terre battue, menait directement à l'entrée du temple, encadrée par un pylône de plus de trente mètres de haut. Les façades de l'édifice, large de soixante-dix neuf mètres, comportaient des reliefs sculptés mêlant l'humain avec le divin pour témoin.
Ils franchirent l'entrée, dépassant la surveillance fournie par les massives statues de faucon en granit noir coiffées du pschent, mais ne s'engagèrent pas dans la grande cour à ciel ouvert qui s'ouvrait devant eux.
A la place, les Chevaliers s'orientèrent vers la droite, comme attirés par un aimant, dans un couloir ne débouchant à-priori sur rien. Chacun fit doucement brûler son cosmos, telles des braises que l'on ravive en soufflant dessus, créant un jeu d'ombres et de lumière sur les parois.
Tahmirih et Jabu orientèrent leurs pas vers le mur du fond et le traversèrent comme s'il n'était fait que de fumée. Le processus ne dura qu'un battement de cils, mais ce laps de temps suffit à laisser courir sur leurs peaux l'empreinte du domaine sacré dans lequel ils s'aventuraient.
Sans avoir connaissance de ce passage, ni de la façon de le franchir, ils auraient longtemps erré dans les salles vides du temple.
Dès que le voile blanc qui s'était momentanément posé sur leurs yeux se dissipa, les Chevaliers purent observer le lieu où ils se trouvaient désormais.
Que leur regards se portent à droite ou à gauche, ils ne voyaient que des palmiers et d'abondants fourrés, bien qu'au-delà ils purent entrapercevoir un bout de désert dont la vacuité minérale opposait un contraste saisissant avec la luxuriante végétation à leurs pieds.
L'unique chemin praticable semblait être l'étroit escalier de calcaire blanc leur faisant face.
- Allons-y, dit Jabu.
Ils empruntèrent les degrés de pierre, prenant de la hauteur au fur et à mesure de leur ascension, leur permettant de prendre encore plus la mesure de la richesse de cet endroit. Des cultures en étage, des jardins et même un large bassin à l'eau oscillant entre le vert et le turquoise transmettait une image de fertilité déconcertante par rapport à ce que Tahmirih s'imaginait d'un environnement désertique. Le Chevalier de Bronze qui avait déjà été témoin des petits miracles procurés par les oasis s'amusa de la réaction candide de sa cadette.
Progressant davantage, ils virent leur destination : un édifice arborant des murs arrondis élégamment ornés et affichant de colossales dimensions, digne d'une petite colline. Il devait avoir une forme circulaire pour autant qu'ils puissent en juger.
La montée ne leur prit qu'une poignée de minutes, mais la magnificence des lieux les poussait à ralentir leurs pas afin de savourer ce qui s'offrait à eux.
Au sommet, le duo découvrit une grande cour avec des bâtiments à l'autre bout, formant un premier vaste arc-de-cercle surmonté par un second plus petit. Des colonnes gravées formaient un couloir allant en droite ligne jusqu'au fond.
De chaque côté de cette allée se trouvait un bassin rectangulaire dans lesquels flottaient des lotus aux fleurs parfaitement écloses au milieu des tiges dressées de papyrus aux ombelles touffues. Des statues de créatures semblables à des griffons allongés tranquillement sur des socles de roche assuraient une garde silencieuse. Le sol qu'ils foulaient comme les murs qu'ils observaient, comportaient des couleurs à certains endroits, des bleus azuréens et des rouges cramoisis. Des palmiers et des obélisques se disputaient le titre de ceux qui monteraient le plus haut.
L'endroit était baigné par une radiance solaire lui conférant un éclat presque aveuglant.
Tahmirih et Jabu entendirent même des chants d'oiseaux sans pour autant en voir. L'air était empli du parfum du kyphi en train de brûler, répandant ses effluves de miel, de myrrhe et de cannelle dont les fumées montaient vers les cieux infinis depuis de larges braseros en bronze.
Ce faste divinement enchanteur dépassé, les deux visiteurs s'arrêtèrent un court instant sur le seuil du bâtiment principal.
Tahmirih jeta un coup d’œil à la Licorne qui n'attendit pas une seconde supplémentaire pour avancer. Avec un temps de retard, elle le suivit.
L'intérieur renvoyait une atmosphère plus tamisée, la lumière ne pénétrant que par de hautes ouvertures, cependant l'air était toujours alourdi par le même parfum d'encens. De massives colonnes supportaient le toit de l'édifice et chacune était décorée de superbes fresques retraçant nombre d’événements divins. Le gazouillis d'une eau cascadant d'une vasque à une autre noyait le bruit de leurs pas.
De petites bougies aux flammes évoquant des feux follets avaient été placées à divers endroits : marches, rebords, pieds de statues.
La première salle franchie, ils entrèrent dans une seconde où des tentures de coton bleus pour certaines et rayé d'or et de blanc pour d'autres égayaient l'austérité de la pierre.
Au fond de la pièce, après une volée de marches, se dressait un trône dont les côtés évoquaient des ailes déployées, mais pas d'une nature aviaire. Par-delà ce dernier, la Chevaleresse d'Argent vit se découper une large ouverture rectangulaire qui permettait d'admirer la palmeraie plus loin en contrebas. Un air doux et non point sec agitait les tissus suspendus.
Le siège était occupé par un homme d'une cinquantaine d'années. Ses cheveux poivre et sel légèrement crépus étaient coupés courts. Une courte ligne de poils traçait son chemin depuis sa lèvre inférieure jusqu'à son menton et un cache-oeil embelli par le symbole argenté d'un œil oudjat, couvrait son orbite gauche. Ce qui semblait être une canne reposait contre l'un des côtés du trône.
Le dieu prit de vitesse les deux humains en se levant, ne leur laissant ni le temps de s'incliner, ni celui de prononcer le moindre mot. Il s'empara de l'accessoire de bois poli d'une main ferme et, s'appuyant dessus, tourna le dos aux Chevaliers pour s'éloigner d'un pas lent vers l'ouverture panoramique.
Jabu prit implicitement ça pour une invitation à le suivre. Au passage, Tahmirih nota que le dossier du trône représentait un scarabée.
En moins d'une minute, ils se retrouvèrent aux côtés de la divinité.
- Suite à votre sollicitation, seigneur Horus, nous, Tahmirih de la Flèche et Jabu de la Licorne, sommes la réponse envoyée par le Domaine Sacré, dit le Japonais.
Celui-ci détacha son regard de l'horizon de verdure et, se tournant à demi, le posa sur les Chevaliers qui se tenaient cinq pas en retrait.
- J'aurai cru recevoir un soutien plus important de la part d'Athéna, commença-t-il d'une voix froide comme l'aube, avant que le soleil ne darde ses premiers rayons. Mais je peux aussi comprendre que l'absence d'informations claires et la gestion de ses propres problèmes ne l'aient pas incitée à déployer davantage de moyens.
Horus se tourna plus franchement vers eux et ajouta avec un timbre plus chaud :
- Je la remercie toutefois d'avoir tenu parole quant à ses vœux d'entraide.
- Votre bienveillance vous honore, seigneur Horus, dit Jabu. Quelle aide pouvons-nous vous procurer ?
Le dieu parut hésiter un bref instant avant de répondre.
- J'ai été victime d'un vol et je souhaiterais que vous vous chargiez de retrouver le voleur et l'objet concerné, annonça le dieu égyptien.
La Chevaleresse d'Argent jeta un regard en coin à son homologue de Bronze. Est-ce que lui aussi se demandait si l'objet n'était pas l'une des clés que le Sanctuaire recherchait ?
- Pourrait-on avoir plus de précisions ?
- Marchez un peu avec moi, je vais tout vous expliquer, répondit le dieu.
Il entama la descente des degrés qui les conduiraient dans la palmeraie. En dépit du soutien nécessaire qu'il puisait dans sa canne, Horus se déplaçait suffisamment vite pour rester devant eux.
Lorsqu'ils atteignirent le bas des marches, ils pénétrèrent dans l'ombre morcelée par les végétaux. Les palmes se frottant les unes aux autres sous l'action du même vent chaud qu'à l'intérieur, engendraient un murmure sylvestre.
- Tout d'abord, le bien qui m'a été dérobé est ma lance. L'arme qui m'accompagne sur les champs de bataille, pas un objet d'apparat. Celui qui m'en a privé est l'un de mes guerriers.
Si la surprise se lut instantanément sur les visages des Chevaliers, ils tâchèrent de reprendre rapidement un air neutre.
- Je crois savoir que ce sont des guerriers tels que vous ou d'autres mortels qui, au cours de leurs enquêtes, ont constaté des éveils incomplets de certaines divinités. Hé bien, mon propre oncle, Setesh, fait partie de ceux-là. Il est pour une bonne part fou, mais à de rares moments, je crois qu'il retrouve un éclair de lucidité.
- Vous en parlez comme si vous n'étiez pas certain de ce fait, nota Jabu.
- Je ne l'ai vu que brièvement, lorsque nous l'avons trouvé, suite à d'étranges rumeurs concernant un mendiant à l'esprit dérangé. Son état détérioré a fait que je l'ai placé dans une résidence où je peux le surveiller. Du moins, où les quelques guerriers éveillés dont je dispose pouvaient garder un œil sur lui à tour de rôle. C'est à la suite de leurs comptes-rendus que j'ai établi cette hypothèse.
- Et vous pensez qu'il a corrompu l'un d'eux.
- Un seul ? Je n'en sais rien. Néanmoins, il l'a assurément fait.
Leur marche les amena à longer un canal où coulait une eau vive, apportant sa fertilité aux terres demeurées inhospitalières sans elle.
- C'était il y a quelques jours, lors d'un rapport quotidien. Thésaï, une personne en qui je plaçais une grande confiance m'a posé une question.
- Une question ? répéta la Turque.
- Il voulait savoir pourquoi nous n'utilisions pas la puissance de Sekhmet pour protéger l’Égypte et à fortiori, l'Afrique tout entière.
- Il me semble avoir déjà entendu ce nom en parcourant le désert, révéla la Licorne.
- Sekhmet est une déesse guerrière, précisa Horus. Elle a pour surnoms « La Puissante » ou « Celle devant qui le Mal tremble ».
- Présenté ainsi, elle pourrait en effet être d'une grande aide pour lutter contre Chaos, nota Jabu.
- On pourrait le croire, rectifia le dieu du Ciel. Toutefois, ce que peu de gens savent, c'est qu'elle est plus une arme qu'une réelle déesse.
- Un peu comme … Talos ? hasarda Tahmirih à qui cette confession rappela une légende rapporté par Marin au cours d'une ses leçons.
- L'antique automate gardien de l'île de Crète ? Oui, d'une certaine manière on peut voir Sekhmet comme un être similaire. A ceci près qu'elle est autrement plus redoutable et surtout, indomptable. Seul mon grand-père, le grand Rê, parvenait à exercer un certain pouvoir sur elle.
- Pardonnez-moi seigneur, intervint Jabu, mais si même moi, un non natif de ce continent a pu entendre parler de cette déesse alors comment ...
- L'emplacement de son antre est inconnu des mortels, le coupa Horus.
- Donc ...
- Oui, seule une divinité égyptienne a pu lui en parler. Setesh et moi-même étant les seuls à nous être incarnés à cette époque, le doute n'est pas permis. C'est forcément lui qui a évoqué le sujet avec Téshaï. Et non seulement Setesh a parlé de cela, mais il lui a également transmis la connaissance que ma lance était le moyen d'ouvrir les portes du lieu où reposait Sekhmet. Dès que j'ai saisi qui était réellement à l'origine de ses questions, j'ai tout de suite voulu stopper Thésaï. Malheureusement, il s'est servi d'une formule – encore un présent de mon oncle – pour blesser mon Ba.
Ce ne fut qu'à cet instant que les traits tirés du dieu sautèrent aux yeux de ses interlocuteurs et que l'emploi de l'accessoire de marche prit également tout son sens.
- Il n'a pas cherché à vous achever ? s'étonna prudemment Jabu.
- Je crois que Thésaï n'est pas totalement sous la coupe de Setesh. Ce dernier ne peut le charmer que lors de ses brèves périodes de lucidité et le guerrier que je connais pense réellement œuvrer pour le bien du continent.
- En déclenchant au passage un redoutable cataclysme, conclut le Japonais.
- C'est pour cette raison que je vous charge de les arrêter, lui et Setesh. Il faut profiter de la mémoire et de la santé défaillantes de mon oncle pour les prendre de vitesse. (Il se mit à tracer les contours d'une carte dans le sable à leurs pieds à l'aide sa canne.) Je vais vous indiquer leur destination.
- Vos autres guerriers ne pourraient-ils pas nous prêter main-forte ? demanda Tahmirih, tandis qu'elle le regardait dessiner avec des gestes gracieux, mais lents.
- Depuis ma déconvenue, je ne leur fais plus entièrement confiance.
- C'est donc pour ça que le contenu de votre message restait flou.
- Oui.
- Ne risquent-ils pas de tenter de nous suivre ? argua la Licorne.
- Ils ne savent rien de cette entrevue et je les enverrais en mission ailleurs. Ce n'est pas les troubles qui manquent actuellement. Seul l'un d'eux restera auprès de moi. Je ne me ferai plus surprendre.
- Très bien. Nous nous chargerons de retrouver votre artefact, seigneur Horus, assura Jabu.
- Voici où vous devez vous rendre, fit le dieu égyptien en pointant un emplacement sur sa carte improvisée. Mémorisez bien ce que je vais vous montrer. Je compte sur vous. Et si possible n'engagez pas le combat, je ne souhaite la mort d'aucun d'entre vous.
De retour à l'extérieur du domaine divin, Tahmirih et Jabu conclurent qu'avant de se rendre à l'endroit indiqué, il leur fallait prendre contact avec le Sanctuaire afin de les informer de la situation. De plus, ils avaient besoin de réunir quelques provisions pour le trajet qui s'annonçait long de plusieurs jours dans une zone désertique.
A mi-chemin du lieu où ils avaient laissé leur véhicule, le Chevalier de Bronze entra dans une supérette pour récupérer les choses nécessaires pour leur périple.
La Turque, restée seule, leva les yeux vers le ciel, accusant la chaleur que déversait l'astre solaire sur la ville. Une lourde torpeur menaçait de l'envelopper lorsqu'elle capta des mouvements dans les ombres de l'une des rues. Même si cela ne dura qu'un fugace instant, elle sentit également des regards glisser sur elle depuis les hauteurs.
Le temps qu'elle se penche davantage sur son ressenti, Jabu était ressorti de la boutique.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- J'ai cru … je me suis sentie comme épiée.
La Licorne la dévisagea, un sourcil haussé, face à l'épais voile de sueur couvrant son front et l'humidité luisante de plusieurs mèches de cheveux noirs.
- Tu devrais faire attention au soleil, il cogne fort sous ces latitudes. Tiens, prends ça. (Il lui lança une bouteille d'eau.) Évite de te déshydrater.
Tandis qu'ils s'éloignaient, Tahmirih jeta un dernier coup d’œil aux ombres, mais n'y aperçut rien. La sensation diffuse qu'elle avait éprouvée ne refit pas surface non plus.
Aurais-je rêvé ? s'interrogea-t-elle finalement, mettant sa prétendue impression sur le compte de la forte chaleur tandis qu'elle prenait une gorgée d'eau.
Un quart d'heure plus tard, le duo retrouva son 4x4.
Jabu était en train de songer à leur parcours lorsqu'il nota l'arrêt de sa jeune compagne.
- Ils sont ici, lâcha-t-elle.
Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il ressentit les énergies qui les cernaient. Un claquement sec de la langue ponctua cette prise de conscience tardive de sa négligence. Il déposa par terre les sacs qu'il transportait.
Les nouveaux venus ne dissimulaient aucunement leur hostilité lorsqu'ils s'approchèrent davantage.
Le Japonais fronça les sourcils en les observant. Les silhouettes étaient humaines assurément, mais elles dégageaient quelque chose d'autre. Une sorte de bestialité que renforçait les étranges et volumineux masques au faciès d'animaux qu'ils portaient. Bon nombre n'étaient vêtus que d'un unique pagne ou d'un simple pantalon – voire une étoffe de tissu dissimulant des attributs féminins –, dévoilant des muscles aux courbes saillantes. Ils allaient pieds nus et arboraient sur leurs peaux aux diverses teintes de noires des peintures ocres ou blanches, pareilles à des talismans chamaniques.
Du moins, une partie d'entre eux.
Les autres ne possédaient rien de tout ça, en-dehors d'une aura soufflant leur désir de destruction. Des souvenirs frappèrent la Licorne de plein fouet lorsqu'il réalisa pourquoi elle lui était familière : une geôle, un homme brisé, une supplique.
- Prends garde, Tahmirih ! la prévint-il. Certains sont possédés par des Éclats de Chaos !
Un appel commun et leurs Armures se libérèrent de leurs Urnes Sacrées, défonçant la porte arrière du véhicule, pour venir à leur rescousse. La Licorne de Bronze déploya ses teintes blanches et laiton aux côtés des reflets argentés de la Flèche.
Bien qu'elle ne puisse deviner leur nature profonde comme semblait pouvoir le faire Jabu au premier coup d’œil, la Turque reconnut l'allure et les mouvements des créatures qu'elle avait affrontées dans les montagnes bordant le Domaine Sacré.
Employant des capacités similaires, les possédés révélèrent la nature monstrueuse qui se cachait sous leur oripeaux humains. Leurs corps se déformèrent sous la pression exercée par les Éclats au-dessous, gagnant en taille et en volume.
Les Chevaliers brûlèrent leurs cosmos à l'unisson.
- On doit au moins récupérer le téléphone satellite, lança Jabu. Pour le reste, on se débrouillera.
Déjà leurs adversaires tentaient de refermer leur nasse sur eux. Une lentille rouge coulissa depuis le côté du casque de Tahmirih pour se glisser devant son œil gauche. Elle arma son bras et le projeta vers l'avant.
- Esaret Oklar !
Des dizaines de flèches pareilles à des faisceaux de lumière argentée filèrent sur leurs cibles. Touchant les créatures les plus proches, elles ne leur causèrent que peu de dommages. Néanmoins, ce n'était pas leur but premier car bientôt des chaînes d'énergie jaillirent de leurs fûts pour les immobiliser, soit en les clouant au sol, soit en les entravant entre eux.
- Vas-y, lui intima Tahmirih. Je m'occupe des gêneurs.
Aussitôt, la Licorne bondit, zigzaguant entre quatre possédés entravés. L'un des mystérieux personnages pourvu d'un masque de babouin tenta de couper sa trajectoire, mais ne réussit qu'à encaisser le coup de poing que lui administra le Japonais. Repoussé, il alla heurter deux de ses compagnons.
Le Chevalier poursuivit sa course jusqu’à atteindre l'arrière du véhicule dont la porte avait été arrachée de ses gonds un instant plus tôt. Il s'empara du sac contenant l'appareil de communication.
Passant la sangle à son épaule, Jabu esquiva une salve de cosmos rouge qui mordit la terre, y laissant de multiples trous. Bousculé dans le dos par une main griffue qui y laissa une légère entaille, le jeune homme chuta en plaquant les mains sur le sol pour y prendre appui et lança ses jambes de part et d'autre, repoussant deux assaillants possédés.
Reprenant son équilibre, il frappa d'un poing gorgé d'énergie le guerrier au masque de hyène qui venait à lui. Des côtes craquèrent et la victime s'envola pour aller rouler par terre.
La Licorne bloqua une frappe avec son épaule et riposta aussitôt, se propulsant pour empoigner l'ennemi et l'écraser au sol, le fendillant sous l'impact.
Un possédé à la forte stature lui envoya un revers qu'il bloqua avec ses avants-bras. Cependant, la puissance derrière n'ayant rien d'humaine, Jabu se vit éjecter contre le mur d'un bâtiment tout proche, le choc y laissant de profondes lézardes et lui coupant brièvement le souffle.
Le Japonais se remit sur ses pieds, titubant légèrement, et réévalua la situation.
Continuant à tirer plusieurs salves de projectiles de cosmos, mêlant traits réels et factices, la Flèche maintenait les Éclats à bonne distance. Certains d'entre eux ressemblaient désormais à des pelotes d'épingles, mais sans coups véritablement fatal, ils continuaient à se mouvoir quand elle avait échoué à les immobiliser. En revanche, elle avait pu se débarrasser de quatre individus humains, leurs corps gisant, frappés en plein cœur ou au front.
La Turque tâchait de garder son sang-froid et de ne pas se laisser déborder, car elle avait rapidement énuméré leurs agresseurs restants à plus d'une vingtaine. Elle rebondit sur le capot d'une voiture et décocha un coup de pied qui brisa la mâchoire d'un homme malgré son épais masque de léopard.
Une vague d'énergie fondit sur elle. Elle s'écarta d'une brusque accélération, suffisamment loin pour, non seulement l'éviter, mais aussi se prémunir du souffle de l'explosion lorsque le véhicule récolta l'assaut. Un panache de fumée noire s'éleva vers le ciel.
Une main aux ongles noirs traversa celui-ci, propulsé tel un grappin, par une sorte de brume tout aussi sombre, depuis l'autre côté de la carcasse métallique. Le mouvement s'étira jusqu'à entailler la cuisse de la Chevaleresse. La coupure était superficielle, mais la latence qu'elle créa permit à un duo d'ennemis, Éclat et femme masquée, de s'approcher d'elle en un éclair.
Réagissant promptement, Tahmirih gorgea ses poings de cosmos et avança tout de suite à la rencontre du premier.
Elle passa sous l'attaque et frappa sur le côté de la mâchoire. Un millième de seconde après le contact, son poing droit délivra une décharge d'énergie.
- Çok yakından Atış.
Face à son incapacité à épauler ses camarades autrement qu'à distance durant la traque des Éclats au Sanctuaire, elle avait pris soin de développer un arcane spécialement pour le combat rapproché. Celui-ci arracha la mandibule inférieure et la gorge du possédé qui s'écroula.
Sa gauche fit connaître le même sort à l'inconnu au faciès félin en emportant une partie de son flanc. Une flaque de sang souilla le sol.
- Je vais nous créer un peu d'espace ! entendit-elle Jabu crier.
Qu'est-ce qu'il ... ? s'interrogea la jeune femme.
Le Chevalier de Bronze concentra son cosmos, lui faisant gagner en intensité. De violet, il pâlit de plus en plus pour virer au blanc pur.
- Jōka Kōki !
Une vague lumineuse éblouissante jaillit depuis la silhouette de la Licorne.
Bizarrement, elle procura une sorte de sentiment de réconfort à Tahmirih, soustrayant momentanément le léger tiraillement de sa cuisse blessée.
Pour leurs adversaires, c'était tout l'inverse.
Les Éclats se recroquevillèrent sur eux-mêmes en tâchant de protéger leurs corps de leurs bras, leurs muscles tendus à craquer, comme si la lumière les brûlait, tandis que les guerriers masqués tentaient de se prémunir contre la cécité temporaire qui les guettait.
Interrompant sa technique pour ne pas s'épuiser, le Chevalier de Bronze fit un signe à sa sœur d'armes pour qu'ils désengagent le combat et fuient.
Tahmirih laissa le Japonais se rapprocher d'elle et dès qu'il fut à sa hauteur, elle lança un nouvel arcane :
- Gölgeli Oklar.
Cette fois, ses projectiles arboraient la couleur du goudron et laissèrent un nuage de cosmos semblable à un brouillard gras dans leur sillage.
Passant d'une aveuglante clarté à d'obscurs ténèbres perturba d'autant plus leurs ennemis qui les perdirent totalement de vue.
Le duo de Chevaliers fila dans une ruelle adjacente et continua de courir, tâchant de mettre le plus de distance entre eux et leurs adversaires.
Après plusieurs minutes d'une folle course, égayée par les sirènes qui rugissaient en direction de leur précédente position, Jabu ralentit pour essayer de s'orienter.
- Par où ? demanda la Flèche.
- Je ne sais pas trop, avoua-t-il. Je ne connais pas la ville, mais je pense qu'il faut aller en direction du ...
- Fleuve, compléta une troisième voix.
Les Chevaliers tournèrent la tête vers la terrasse d'un appartement, prêts à en découdre.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? lança le Japonais en reconnaissant l'individu. Aux dernières nouvelles, tu étais de l'autre côté de ce continent.
L'inconnu se laissa choir de sa position, atterrissant souplement non loin d'eux. Celle-ci se révéla être une femme du même âge que Tahmirih. Peut-être un ou deux ans de plus et quelques centimètres supplémentaires. Sa peau présentait la teinte de l'ébène et ses cheveux noirs légèrement frisés étaient coupés à ras sur les côtés, ne laissant qu'une bande un peu plus longue partant de la nuque jusqu'au front. Des bijoux perçaient ses oreilles et des lunettes aux verres ronds et noirs trônaient sur son nez, dissimulant son regard.
Elle supportait le poids d'une Urne Sacrée dans son dos. Ce ne fut d'ailleurs qu'à ce moment-là que la Turque remarqua qu'elle tenait aussi les sangles de deux boîtes métalliques similaires dans chacune de ses mains.
- J'ai pensé que vous auriez besoin de ça. (Elle posa ses charges à terre.) Rangez vos Armures et suivez-moi, je vais nous conduire jusqu'au Nil.
Une fois que leurs pas les eurent menés aux abords du cours d'eau, ils en longèrent la rive en direction du sud.
S'estimant hors d'atteinte à présent, la Chevaleresse d'Argent s'ouvrit de la question qui la taraudait.
- Merci de ton aide, … ? commença-t-elle.
- Nkechinyere, répondit la nouvelle. Mais tu peux m'appeler Nkechi.
- Je suis Tahmirih et voici ...
- Elle me connaît, fit l'intéressé. (Face au regard bleu interrogateur de la Flèche, il ajouta :) Nkechinyere était l'élève de Ban. Elle n'est venue au Sanctuaire qu'une seule fois pour son sacre en tant que Chevaleresse de Bronze du Poisson Austral. Il n'y a que ce jour-là que tu aurais pu la croiser.
- Enchantée Tahmirih. C'est vrai que je n'ai pas côtoyé beaucoup d'autres Chevaliers hormis Ban et ce grincheux avec qui je partage l'Afrique.
Le susnommé en question ne répondit que par un petit claquement de langue irrité.
- Qu'est-ce que tu fais ici, Nkechi ? demanda-t-il à nouveau. Je n'étais pas au courant que le Grand Pope nous avait octroyé du renfort.
- En fait, c'est plutôt le hasard qui m'a amené jusqu'à vous. Ou le destin peut-être.
- Hein ? Explique-toi.
- Tu sais déjà que je viens du Nigeria et parmi la culture Yoruba, nous possédons des sages, les babalawos, débuta-t-elle. Ils sont capables de prédictions grâce à plusieurs instruments. Tous ceux que j'ai consultés – et qui étaient fiables –, que ce soit avec leurs opeles ou leurs ikin, ont récemment décelé un grand péril venant de l'est du continent. Des devins d'autres cultures m'ont fait des révélations semblables lors de ma progression dans cette direction. Des présages de feu et de mort. (Elle rajusta ses lunettes qui avaient commencé à glisser.) Je comptais en faire part au Sanctuaire lorsque j'aurai eu réuni le maximum de renseignements, mais en cours de route j'ai entendu parler de violents massacres. Voulant en savoir plus, j'ai remonté la piste sanglante jusqu'à plusieurs scènes de carnages engendrés par des individus aux comportements très violents ...
- Des Éclats de Chaos, précisa Jabu.
- Ah, ce sont donc eux. Des agents de la fondation Kido m'avaient fait passer l'information l'année dernière, mais avec tous les conflits qui meurtrissent ces terres chaque année, il est difficile de savoir s'ils sont impliqués à chaque fois.
- Qu'est-ce qui était différent ici ? souligna Tahmirih.
- Hormis les étranges comportements des ravageurs que l'on m'a rapporté ? Hé bien, les … Éclats que j'ai fini par repérer et suivre, étaient accompagnés de guerriers aux masques d'animaux.
- Comme ceux qu'on a affrontés ?
- Exactement. Ce sont des Ajogun. (Sa révélation engendra plus d'une question visible dans les yeux de la Turque.) Je n'en ai rencontré qu'une fois avec Ban. Il s'agit de sortes d'esprits maléfiques qui se nourrissent des conflits. Ceux que vous avez combattus sont en bas de l'échelle. Leur puissance est variable, mais c'est surtout leur grand nombre qui peut poser problème. Seuls huit d'entre eux, leurs seigneurs de guerre, sont réellement dangereux car ils dominent tous les autres.
- Une combinaison plutôt insolite, dit Jabu, quand on sait que les gens parasités par les Éclats ne se soucient que d'eux-mêmes et deviennent hostiles à tout autre être vivant.
- Pas tant que ça si on réfléchit un peu, releva la Flèche. Les Éclats possèdent des personnes violentes et mues par la haine. Ils font des dégâts. Si les Ajogun voient les combats à la manière d'un banquet qui alimentent leur puissance alors c'est une association somme toute assez logique.
- Ouais, vu sous cet angle … mais quand quel but une telle union se réaliserait ? Hormis, tirer profit de cette espèce de synergie.
- Qui mène le groupe entre les Éclats et les Ajogun ? demanda à brûle-pourpoint Tahmirih à la Nigériane.
Celle-ci prit quelques secondes pour réfléchir.
- Les Éclats, finit-elle par dire.
- Si on extrapole à partir de cette information, commença la Turque, on peut penser que les Éclats sont sur la piste d'une clé.
- Attends, attends, comment sautes-tu à une telle conclusion ? s'étonna la Licorne.
- D'après ce que nous a appris Nkechi, ce groupe à l'air d'avoir parcouru des milliers de kilomètres pour arriver jusqu'ici. Ils doivent donc avoir un objectif précis pour effectuer un tel trajet. Et à part engendrer toujours plus de destruction, quelle est l'autre préoccupation majeure des Éclats ?
- Trouver les artefacts servant de clés, compléta Jabu presque à contrecœur.
- C'est aussi pour ça que vous êtes là ? demanda abruptement Nkechi.
- Non, lui répondit le Japonais. A la base, nous avons simplement été envoyés pour aider le seigneur Horus et …
- Vous avez rencontré le seigneur Horus !? Que vous a-t-il dit ?
Alternativement, ils lui rapportèrent les paroles du chef du panthéon égyptien. Entre-temps, ils avaient pris soin d'embarquer sur un bateau qui les conduiraient jusqu'en amont du barrage d'Assouan.
- Notre mission est donc de mettre la main sur le fugitif pour l'empêcher de provoquer encore plus d'anarchie. Ça s'arrête là.
- Je suis d'accord avec ce résumé, dit la Flèche. Néanmoins, l'embuscade que l'on nous as tendue plaide en faveur de quelque chose de plus profond.
La Licorne rumina un moment ses mots.
- Et si … si les Éclats et les Ajogun traquaient plutôt Thésaï et Setesh ? argua Nkechi.
La yeux de la Chevaleresse d'Argent s'arrondirent, une étincelle s'y allumant.
- Oui, ce serait une explication possible, reconnut-elle. En comparant nos adversaires à des limiers remontant une piste, il serait normal qu'ils se soient attardés à Edfou car c'est ici que l'odeur est la plus forte.
- Alors on était simplement au mauvais endroit, au mauvais moment pour toi ?
- Étant donné qu'ils peuvent posséder les humains, on peut supposer qu'ils ont tenté de le faire avec nous pour découvrir ce que nous a appris Horus, faute d'avoir pu trouver leurs réelles proies. Rappelle-toi que certains sont plus évolués que d'autres.
- Et quoi ? La lance dérobée serait une « clé » autrement plus importante que ce qu'Horus a bien voulu nous dévoiler ? Quel serait son dessein ? Athéna a accordé sa confiance à ses pairs quand ils lui ont dit qu'ils l'épauleraient. J'ai envie de prêter foi en ce en quoi elle croit.
- Moi aussi ! commença à s'irriter la Turque que le Chevalier de Bronze s'oppose toujours à ses arguments. (Elle repensa à une phrase que Marin avait laissé échapper.) Même les dieux peuvent mentir. Au moins, par omission.
La Licorne grommela.
- Il n'empêche, poursuivit la Turque, que tous les témoignages recueillis par Nkechi mettent en exergue un grand péril prenant racine dans l'est de l'Afrique. A mes yeux, ça pourrait clairement rejoindre le problème que causerait le potentiel réveil de Sekhmet. Je suis sûre que les deux sont liés, je ne sais juste pas encore de quelle façon.
- C'est un foutu sac de nœuds cette histoire ! pesta-t-il en passant une main dans ses cheveux. Pour le moment, on devrait se concentrer sur notre destination.
- Qui est ? s'enquit la Nigériane.
- Le désert de Nubie.
Kyphi : Sorte d'encens sacré de l'Égypte antique.
Ba : Composante immatérielle des dieux et des humains dans l'Égypte antique. Le concept dont on le rapproche le plus est celui de l'âme.
Çok yakından Atış : Tir à bout Portant
Gölgeli Oklar : Flèches Ombreuses
Babalawo : prêtre d'Ifá, en langue Yoruba.
Opele : chaîne de divination utilisée dans les religions traditionnelles africaines, notamment Ifá et yoruba.
Ikin : noix de palmier sacrées utilisées comme outils de divination par les babalawos.
Ajogun : mot yoruba signifiant littéralement “Ceux qui se nourrissent de la guerre”. Ce sont des forces spirituelles malveillantes interférant avec la vie des mortels.