Une Dernière Bataille

Chapitre 53 : Coeur Noir - Quatrième Partie

5972 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/02/2026 07:56

Depuis le sommet de la pyramide à degrés, haute de trente-cinq mètres et desservie par quatre longs escaliers, Ikal laissa son regard glisser sur la mer d'arbres cernant la clairière. Un vent discret agitait les cimes.

Une bonne quinzaine de minutes auparavant, le chef des Tokuatlakin avait perçu les fluctuations des divers cosmos qui troublaient le calme de la forêt. Ses subordonnés affrontaient leurs traqueurs avec férocité et c'était tout ce qu'il exigeait d'eux.

Le Mexicain se tourna vers l'autel sur lequel reposait le jeune homme qu'il avait conduit jusqu'ici.

Ce dernier était allongé sur le dos, les bras relevés au-dessus de la tête et pointant vers le bas. En hyperextension sur une pierre trapézoïdale, il offrait sa poitrine dénudée aux rayons de l'astre solaire. Son regard errait sans parvenir à se fixer sur un élément en particulier, pas même Ikal qui se tenait pourtant juste à coté de lui. Il en serait ainsi jusqu'à la fin, le chef du cartel y ayant veillé.

Ikal caressa la joue du jeune homme comme s'il touchait quelque chose de précieux. Et d'une certaine manière cela l'était puisqu'il s'agissait de son propre fils.

Sa venue au monde n'avait pas été quelque chose de désiré. Plutôt un accident, résultat d'une passion trop intense. L'enfant avait déjà quatre ans lorsqu'il avait découvert son existence par hasard. Sitôt que cette connaissance se fut implantée dans le cerveau d'Ikal, il lui fut interdit de la nier. Pour autant, le Tokuatlak avait sciemment choisi d'ignorer ce fils qui aurait pu constituer une faiblesse utilisable contre lui et contraint la mère à lui cacher son ascendance.

De temps à autre, Ikal s'était toutefois renseigné sur lui, observant de quelle façon il évoluait. Pour tout avouer, il n'avait pas été déçu : notes exemplaires lors de sa scolarité, bon dans le domaine sportif, de bonnes appréciations. Des débuts prometteurs à l'université.

Et aujourd'hui pourtant, Ikal s'apprêtait à offrir en sacrifice l'enveloppe charnelle de son fils afin que le dieu Tezcatlipoca revienne à la vie. Quelle plus belle preuve de dévotion ?

Sa décision avait presque été prise d'emblée au moment où ses yeux, puis ses mains, s'étaient posés sur la pierre noire. Les pièces d'un puzzle longtemps laissés de côté s'étaient tout à coup mises à s'imbriquer parfaitement à mesure qu'une voix – celle du dieu aztèque, il en était convaincu – lui chuchotait son aide. Jusque-là vu comme un accroc dans la trame de sa vie, un accroc sur lequel il n'avait pu s'empêcher de tirer, ce fils se révélait finalement être un augure favorable depuis le début.

Il allait injecter le teyolia issu du coeur battant de sa progéniture, dans celui noir et pétrifié qu'il tenait dans la main afin qu'il recouvre sa vigueur passée. Ensuite, il l'implanterait à l'endroit vacant et Tezcatlipoca serait alors pourvu d'un nouveau vaisseau.

Les tumultes s'étaient finalement tus depuis plusieurs minutes et Ikal ne percevait plus que l'énergie de Nahui. Qu'importe ! Les autres avaient rempli leur rôle, dédiant aussi bien leurs cosmos et leur sang que ceux de leurs ennemis à cette terre. Ce même territoire, qui appartenait au dieu jaguar, s'en était abreuvé, aspirant chaque goutte, chaque étincelle, pour les transférer jusqu'au temple dont les pierres émettaient désormais un léger bourdonnement. La cérémonie pourrait bientôt débuter.

Ikal brandit un index qu'il gorgea d'un cosmos orangé, tout en psalmodiant une longue prière. Il s'apprêtait à inciser d'un geste vif la cage thoracique du sacrifié de gauche à droite, pour exposer l'organe lorsqu' une voix féminine se fit entendre.

- Ikal !

C'était Nahui. Il s'interrompit pour ce qu'il ferait en sorte de n'être qu'un court instant.

La jeune femme gravit rapidement les marches malgré sa fatigue et les élancements que lui renvoyait sa blessure.

Son regard se posa en premier lieu sur Ikal, une main serrée autour de la pierre noire, pour ensuite dériver sur la personne allongée sur le socle de pierre polie.

- C'est donc bel et bien une offrande, murmura-t-elle. (Puis, elle ajouta de manière audible :) Je peux savoir qui est ce garçon, jefe ? Et pourquoi est-il attaché ? Je pensais que si nous avions fait tout ce chemin, c'était uniquement pour conduire nos ennemis sur un terrain nous étant favorable.

- Nahui ...

- Vous croyez réellement que vous pouvez faire revenir le dieu Tezcatlipoca ?

- Je t'ai déjà dit de prendre garde à tes paroles, l'avertit Ikal.

Habituellement, le ton employé suffisait à stopper net les tentatives de discussion. Si on y rajoutait la lueur – de démence ? – brillant dans ses yeux silex, protester aurait été du pur suicide. Mais pas cette fois. La jeune femme était en colère, dans l'incompréhension, peut-être même éprouvait-elle soudain un soupçon de peur face à cet homme qu'elle ne semblait plus reconnaître vraiment.

- Vous m'avez toujours dit de réfléchir en terme de bénéfices, alors en quoi un tel retour serait-il avantageux pour nous ? Notre mode de vie sera détruit et le cartel ...

Une gifle surgie de nulle part l'envoya au tapis, les lèvres brusquement ensanglantées.

- Assez ! tonna Ikal. Nos adversaires sont loin d'être tous morts et il y a fort à parier qu'ils vont arriver très prochainement. Va et occupe-toi d'eux, ou meurs. Cela compensera peut-être un peu tes propos insensés et ton impiété.

La Mexicaine se releva en grognant, sa plaie cautérisée de force lui transmettant une onde de douleur.

Elle serra les dents, essuyant le sang qui maculait sa bouche et fixa Ikal de longues secondes. Une durée suffisante pour que le respect qu'elle éprouvait encore pour lui ne commence à s'étioler, telle la flamme d'une bougie soudainement tremblotante sous un souffle d'air. Lui qui ne s'était jamais abaissé devant quiconque semblait réduit à ne plus vivre que pour une chimère. Une flot de souvenirs revint en mémoire à la jeune femme, lui laissant un goût de cendres dans la bouche et une profonde lassitude l'envahit.

Elle tourna les talons et posa le pied sur la première marche. Dans son dos, les prières reprirent.

Si Ikal parvenait à ses fins et que la mise en garde que lui avait adressée la Péruvienne était vraie, alors son monde, celui qu'elle avait aidé à bâtir, allait s'écrouler. D'un autre côté, si son jefe avait sombré dans une espèce de folie fanatique, ne devrait-elle pas tenter de le tuer tant qu'il conservait encore une image point trop écornée à ses yeux ? Souhaitait-elle seulement sa mort ?

Un doigt se plaqua contre l'anneau d'invocation dont la pointe mordit sa peau. Une perle de sang naquit à cet endroit et se mêla à un filet de cosmos, tressant les conditions adéquates.

L'ultime syllabe allait bientôt s'échapper de la gorge d'Ikal, tergiverser plus se révélerait dangereux. L'énergie de Nahui flamboya instantanément, tandis qu'un claquement de doigt résonnait. Elle s'élança sur sa cible.

Si elle espérait prendre son jefe par surprise, elle en fut pour ses frais. Doté d'un instinct patiné par des décennies de lutte dans un milieu violent, Ikal vit tout de suite le danger fondre sur lui et il y réagit encore plus promptement qu'elle ne l'aurait cru.

La main libre du Tokuatlak s'auréola d'une flamme orangée qui se coula presque instantanément juste au bout de chacun de ses doigts, tel un bec de chalumeau. D'un unique mouvement, il la balafra en travers de la poitrine, fendant assez aisément l'Itsiluitl déjà endommagée. Une seconde plus tard, le sang se mit à couler depuis la blessure et Nahui entama sa chute vers les ténèbres, un voile se posant sur ses yeux.

Un horrible cri fit se retourner Ikal d'un bloc, un étau glacé se refermant sur ses entrailles. Son fils était la proie des flammes qu'avait généré l'élémentaire évanescent de sa subordonnée. Ikal comprit qu'il n'avait jamais été la véritable cible et lâcha un hurlement de désespoir abyssal, ses yeux s'embuant.

- Je n'aurai pas parié un peso ... qu'elle tenterait ça un jour, lâcha une voix connue.

Le quinquagénaire vit Yoatl gravir la dernière marche de l'escalier ouest.

Ce dernier était très mal en point. Du sang s'écoulait encore de nombreuses plaies, les doigts de l'une de ses mains étaient tordus et brisés, et l'une de ses chevilles avait lâché l'obligeant à traîner le pied qui y était relié faute de pouvoir s'appuyer dessus. Quant à son armure, elle reflétait la vigueur fracassée de son porteur. Une bonne moitié des éclats d'obsidienne composant ses ailes avait disparu et le reste pendait misérablement dans son dos, telle une voile affalée.

- Cette garce ... sans corps à offrir à notre seigneur, nous sommes dans une impasse, fit Ikal, profondément dépité.

Les yeux de Yoatl vagabondèrent entre les deux dépouilles et le chef des Tokuatlakin, puis se posèrent sur le coeur pétrifié.

- Jefe, je ... (Une quinte de toux le secoua. Crachant des postillons rouges, il reprit :) Je sais que vous préféreriez sans doute offrir ... votre propre corps en échange, mais vous seul pouvez officier. Cest donc ... à moi d'en faire cadeau à notre seigneur.

Ikal lui coula un regard en biais. D'abord suspicieux, l'éclat dans ses prunelles se mua en franche admiration face à cette inattendue preuve de piété.

- Très bien, Yoatl. Cet acte marque la preuve d'un magnifique dévouement à notre seigneur et je t'en suis reconnaissant.

Avec des gestes bien moins précautionneux, voire presque frénétiques, que l'on aurait pu attendre d'un père tout juste endeuillé, le quinquagénaire détacha le corps carbonisé pour libérer la place.

- Installe-toi. Vite. Nous n'avons que peu de temps.

Le jeune Tokuatlak retira son plastron brisé, déposa près de l'autel l'unique poignard qui lui restait, et prit place à son tour sur la pierre. Il croisa une dernière fois le regard de son jefe tandis que celui-ci nouait de nouveaux liens autour de ses mains.

Ikal recula et, reprenant l'action interrompue par Nahui, accomplit le mouvement de coupe. Le corps du jeune homme réagit en tirant sur ses attaches. Du sang ruissela de la longue entaille, dégoulinant sur la peau du sacrifié, imbibant le haut de son pantalon.

Au bout d'une longue minute, le chef des Tokuatlakin pointa une main, pareille à une lance, et l'introduisit dans la blessure en passant sous le sternum. En proie à une indicible souffrance face à cette intrusion de sa chair, le jeune homme convulsa, ses yeux roulant dans leurs orbites, tressautant sur la pierre qui le supportait. Une dent se fissura sous la terrible pression.

D'un geste suffisamment précis, Ikal referma sa main sur l'organe palpitant à tout va et d'une brusque torsion l'arracha. Le corps s'arqua avant de retomber mollement dès que le quinquagénaire eut récupéré son sanglant trophée.

Ikal plaça les deux coeurs, rouge poisseux et noir charbonneux, dans une vasque dont le fond était décoré d'une tête de jaguar et recommença à réciter une prière. Une aura bleuâtre enveloppa l'organe pétrifié et celui-ci siphonna non seulement la vigueur de son voisin, le laissant gris et racorni, mais aussi tout le pouvoir qu'avait recueilli le bâtiment au cours des intenses heurts dans la jungle.

Le transfert dura peu de temps et brusquement le coeur mort se mit à trembler, animé de légers mais clairement perceptibles mouvements. Avec une certaine délicatesse, Ikal récupéra l'organe pour le placer dans le logement qui serait désormais le sien.

D'un doigt ardent, il cautérisa la plaie. La prise de possession du corps prendrait sûrement plusieurs minutes et déjà, le Tokuatlak percevait l'approche imminente de leurs chasseurs.

Ils étaient sans doute blessés et épuisés par leurs batailles passées. Cependant, Ikal ne s'était pas hissé jusqu'où il était en sous-estimant ses rivaux, aussi choisit-il de frapper vite et fort.

L'air miroita sous la forme d'une brume de chaleur tandis qu'une aura orangée l'entourait. L'Itsiluitl de Tlecuauhtli n'était qu'obsidienne et anthracite si ce n'était un gorgerin qui se mit à prendre une teinte semblable à celle de la pierre en fusion. Un vent vif agita les longues plumes noires de la coiffe à la laquelle un bec aux bords orangés ainsi que des yeux de la même couleur ajoutait une touche de couleur.

Parvenu à la moitié des marches de l'escalier nord, Ikal bondit à la rencontre des guerriers les plus proches de la pyramide.

Ayant pu récupérer quelques forces grâce à l'aide bienvenue de Geki, Mei Ling marchait à ses côtés sur l'une des quatre voies pavées que la nature et le temps avaient en partie dissimulées et qui menaient à la pyramide.

Les deux Chevaliers levèrent la tête en même temps pour voir plonger sur eux l'image même d'un oiseau de proie. Réagissant comme ils purent, ils s'écartèrent du point de chute.

Les dalles se brisèrent à l'impact, soulevant un nuage de poussière duquel le chef des Tokuatlakin surgit, sa puissance irradiant.

Geki et Mei Ling enflammèrent leurs cosmos, parés à l'action malgré leurs blessures. Ils ne savaient pas où étaient leurs autres compagnons, ni s'ils pourraient leur prêter main-forte, mais, au-delà de l'obstacle que constituait leur adversaire, ils percevaient que quelque chose de terrible était en train de se produire. Et que c'était ça qu'ils devaient arrêter à tout prix.

Son image se brouillant sous l'effet de la vitesse, le Mexicain fonça sur la Grande Ourse.

L'expérience parlant une fois de plus, le Japonais faucha l'air à l'endroit où il estimait que le Tokuatlak l'attaquerait. Celui-ci recula pour éviter le contre.

Impressionné, mais nullement inquiété par l'anticipation de sa cible, Ikal recommença et cette fois réussit à passer sous un bras aussi épais qu'une cuisse en effleurant les côtes d'un mouvement de main ultra-rapide, créant une brûlure par friction.

Aussitôt, Geki ressentit une vive brûlure à cet endroit, son vêtement se consumant lentement.

Le Chevalier inspecta brièvement son flanc pour y découvrir une trace rougeâtre évoquant la forme de doigts. Une goutte de sueur coula depuis sa tempe. Le colosse commençait à se tourner pour ne plus présenter son dos lorsqu'il reçut une nouvelle attaque sur le flanc et la cuisse opposés.

Les sensations parurent se cumuler avec la précédente, décuplant le malaise de Geki qui se mit soudainement à suer abondamment. Il avait l'impression qu'un feu couvait en lui. Le Chevalier de Bronze tenta de se fermer à ça en dressant une barrière mentale. Malgré tout, le brasier en léchait déjà les murs.

Ainsi fonctionnait l'arcane Tlatla Conmāpehpetla d'Ikal, qui, par touches successives, en venait à torturer sa cible via les particules de cosmos déposées sur la peau. Celles-ci généraient une intense sensation de brûlure, attaquant le réseau nerveux. Plus le combat durait et plus son effet se renforçait à mesure qu'elle était utilisée.

Serrant les poings, Geki fit face à Ikal et lança une rafale de coups. Le quinquagénaire sentant la grande force qui y résidait préféra les laisser le frôler plutôt que les parer. D'un geste rapide, il marqua chaque bras du Japonais à deux reprises. La souffrance explosa dans l'esprit de Geki qui, presque au bord de la rupture, essaya encore de toucher le Tokuatlak.

Ce dernier esquiva, se rapprochant en un éclair pour finalement poser une main sur le haut du visage du Chevalier. D'un geste, il griffa le faciès, y traçant quatre sillons de feu. Geki hurla. Ikal lui donna un coup de poing en plein thorax qui brisa le plastron de son Armure et l'éjecta à plusieurs mètres.

Le chef du cartel se tourna vivement alors que Mei Ling se jetait sur lui, l'empêchant de parachever sa mise à mort. La Grue enchaîna les frappes. Poings, paumes, pieds. Sa vitesse d'exécution augmenta alors que des étincelles d'argent jaillissaient à chaque attaque.

Ikal comprit qu'en dépit de son jeune âge, cette fille était une artiste martiale accomplie qui avait davantage de chances de lui causer des problèmes que le colosse tout juste vaincu. Il encaissa quelques coups et en distribua à son tour.

Mei Ling éprouva un intense chaleur au niveau d'une de ses cuisses. Le Tokuatlak était parvenu à l'atteindre sans qu'elle s'en aperçoive. Elle remisa la douleur dans un coin reculé de son cerveau et poursuivit leur échange.

La Chevaleresse d'Argent brûla plus ardemment son cosmos.

- Hè Yì: Wǔdǎo hé Dǎjí !

La cadence de ses assauts grimpa à un nouvel échelon. Plusieurs fois, ils transpercèrent la garde du vieux guerrier.

Ce dernier recula, des plumes noires voltigeant depuis sa coiffe, et essuya du pouce le sang qui tachait le coin de sa lèvre. Il sourit, les dents découvertes. Son aura flamboya de plus belle et il contre-attaqua.

A plusieurs reprises, il lui administra sa technique, lui infligeant de douloureuses brûlures. A la huitième touche, la Chevaleresse sentit son esprit se fissurer face à la déferlante de feu liquide qui agressait ses nerfs. Un cri s'échappa de sa gorge et sa vitesse d'exécution décrut tandis qu'elle luttait pour conserver une respiration régulière.

L'harassement ayant porté ses fruits, Ikal enchaîna une série de coups de poings – détachant des fragments d'Armure – dont le dernier, un uppercut, la cueillit avec suffisamment de force pour qu'elle décolle du sol et aille s'écraser à deux mètres de là, suffocante.

Par l'action de son cosmos, le Tokuatlak ionisa l'air et concentra la chaleur produite au bout de ses doigts, faisant naître les griffes de plasma – Tōnatiuh Īxomatzal – qui avait eu raison de Nahui.

Se sachant en grand danger, Mei Ling tenta de se redresser mais des étoiles dansaient devant ses yeux.

Ikal s'approcha d'elle sans se précipiter. Il s'apprêtait à la faucher lorsqu'il capta un éclair sur sa gauche. Il bondit, évitant de finir encastré dans le sol suite à la charge sauvage du Chevalier d'Or du Taureau. Les débris étaient encore en suspension que déjà ce dernier repartait à l'assaut, laissant un terrain retourné derrière lui.

Ikal reçut sans faillir l'offensive qui s'abattit sur lui. Il détourna les coups les plus dangereux, mais en accusa plusieurs qui lui prouvèrent la force du nouveau-venu.

A un moment donné, il marcha sur le pied de Raul, l'empêchant de se dérober et lui plaça un crochet au flanc qui chassa l'air des poumons du Chevalier. Il voulut réitérer sa frappe, cette fois avec son arcane, mais Raul lui attrapa le poignet. Une brume de chaleur s'éleva tout près de ses côtes, les serres grattant presque son plastron.

Avec une force à briser les os, il serra. Avec un cri, il souleva le Tokuatlak et s'en servit pour frapper le sol, le choc engendrant un petit cratère. Le Taureau amorça un second mouvement et Ikal, quoique sonné, y répondit par un coup de pied au bout duquel brûlait ses serres de feu plasmique.

Evitant de peu de les prendre en plein visage, Raul se retrouva contraint de le lâcher, son casque balafré et fumant.

Tandis que son adversaire se remettait debout, le jeune homme ressentit une sourde angoisse lui nouer de plus en plus les tripes. La source en était le sommet du bâtiment où une sombre énergie se concentrait. Une du genre essence divine.

- Qu'est-ce qui se passe là-haut ?

- Tu le sauras bien assez tôt, répondit le Tokuatlak.

- C'est que je suis du genre impatient moi, répliqua le Taureau en assurant ses appuis, prêt à s'élancer. Alors ...

Devinant ses intentions, Ikal énonça un simple fait.

- Va, mais pense un petit peu à tes compagnons avant.

La menace implicite suffit à couper net l'élan de Raul.

On peut être deux à pratiquer ce jeu.

- Et que dis-tu de ça ?

Le Chevalier d'Or augmenta son cosmos aussi haut qu'il le put en cet instant et projeta une salve en direction du sommet de la pyramide.

- Petit enfoiré ! cracha Ikal en se précipitant à une si grande vitesse que ses pieds effleuraient à peine les marches.

Le quinquagénaire se jeta au-devant de l'attaque grondante, opposant ses Tōnatiuh Īxomatzal à l'arcane déployé par le Taureau.

Les deux cosmos se confrontèrent dans un crépitement d'énergie assourdissant. Avec un grognement, Ikal déchira en deux le poing doré. Pourtant focalisé sur le combat, il ne parvint pas à s'empêcher de jeter un oeil au corps en pleine transformation pour s'assurer que tout allait bien.

Agité de soubresauts, le nouveau réceptacle ne présentait presque plus aucune des blessures subies par Yoatl. Une énergie pulsatile semblait l'animer et des éclairs nuit et écarlate parcouraient sa silhouette.

Rassuré, conscient que tout se déroulait pour le mieux, le chef du cartel recentra son attention sur les Chevaliers. Deux étaient incapables de bouger et même s'ils le faisaient, les maîtriser s'avérerait un jeu d'enfant. Non, le seul qui pouvait poser problème était ...

Un choc dans le bas du dos lui coupa la respiration tandis qu'un craquement d'ardoise qui se brise montait à ses oreilles. Puis vint la douleur, une morsure vicieuse et lancinante du côté droit.

Le Tokuatlak grimaça en se tournant à nouveau. Presque collé à lui, il découvrit le visage de Yoatl arborant un air neutre.

- Seigneur ... Tezcatlipoca ? fit Ikal en croisant le regard vide et froid de l'hôte de fortune.

Tout à coup, une lueur s'alluma à l'intérieur à l'évocation du nom de la divinité.

- Désolé de te décevoir, Ikal, mais ce n'est que moi, répondit finalement Yoatl.

Ce dernier retira le poignard d'obsidienne du flanc de sa victime, laissant le sang sourdre de la plaie et lui replanta derechef un peu plus haut. Des gouttes carmines trempèrent les dalles de la pyramide.

- Ne t'en fais pas, j'utiliserai la force que tu m'as procurée à bon escient.

Ikal esquissa un pas à l'équilibre incertain.

Les ambitions de Yoatl lui étaient apparues claires comme de l'eau de roche dès qu'il l'avait recruté, néanmoins il n'aurait pas songé un seul instant qu'elles se manifesteraient à cette occasion.

Son masque d'impassibilité était en train de se craqueler. Il ne comprenait pas ce qui s'était produit. Alors qu'il croyait fermement que son dieu allait revenir, il venait d'être touché en plein dans sa foi exacerbée par les derniers évènements. Tezcatlipoca devait être encore endormi. C'était obligé ! Il allait se réveiller et alors ...

Yoatl lui donna un coup de pied, l'envoyant rouler dans l'escalier.

Témoin de cette scène surréaliste, Raul regarda le corps du chef des Tokuatlakin passer à côté de lui, rebondissant sur les degrés de pierre alors qu'il était lui-même à mi-chemin du sommet. Ikal s'immobilisa sur l'avant-dernière, une main pendante effleurant le sol, le visage tourné vers le ciel.

- C'est la troisième fois que l'on se croise, fit remarquer Yoatl, torse nu, en toisant le Taureau depuis la première marche.

- Ouais, et je pensais que le résultat de la dernière rencontre t'aurait suffi, répliqua le Chevalier d'Or qui dissimula son trouble quant à l'éclatante santé du Tokuatlak derrière une morgue de façade. On peut dire que tu as eu de la veine.

La pique fit tiquer son interlocuteur.

- Ça s'est joué sur le fil. Là, il n'y aura aucun secours providentiel pour toi.

- Crois ce que tu ...

Raul accusa un puissant coup de poing en plein plexus solaire, son sternum criant merci. Il n'avait pas vu le Tokuatlak se déplacer. La formidable frappe le propulsa dans le vide l'espace d'une poignée de secondes avant qu'il n'atterrisse durement sur le dos. Pendant un instant, l'air refusa de réinvestir ses poumons.

C'est totalement différent d'avant, songea-t-il, stupéfait. Il est plus fort et plus rapide.

Redressant la tête, les oreilles bourdonnantes, Raul constata que son Armure présentait une trace d'impact en étoile là où il avait été touché. Un sentiment d'urgence s'empara de lui. Pourquoi l'énergie dérangeante ressentie plus tôt paraissait désormais faire corps avec Yoatl ?

- Dans ma poitrine bat le coeur d'un dieu ! clama le Tokuatlak en bondissant pour atterrir non loin du Chevalier d'Or en train de se remettre debout, le sol s'enfonçant légèrement sous lui. Et la force qui va avec ! Je t'avais dit que ton âme serait à moi !

Le cosmos du jeune Mexicain crut à un niveau qui provoqua d'irrépressibles frissons chez Raul tandis que l'air et la terre tremblaient également de concert. Le Taureau se mordit la lèvre, y faisant naître une perle de sang.

Oui, il avait peur, mais il ne pouvait pas se défiler. Andrei et Einar avaient bien survécu face à Loki. Un véritable dieu ! Que pouvait bien représenter cette espèce de demi-dieu en comparaison ?

Raul embrasa son cosmos doré, conscient qu'il devrait récupérer le coeur en l'arrachant de force de la poitrine de l'enfoiré lui faisant face. Mais pour ce faire, il lui faudrait survivre à ce qui allait suivre.

Il préféra prendre l'initiative et chargea sa cible à pleine vitesse. Au dernier moment, il fit un pas de côté pour frapper ... le vide.

Des éclairs rouges et noirs crépitant autour de lui, Yoatl avait déjà bougé, se déplaçant à proximité de Raul. Celui-ci para le coup qu'on lui adressa, ressentant cependant l'onde de choc lui traverser le corps. Il en esquiva un second et répondit au troisième.

Les assauts s'enchaînèrent, minant de plus en plus la résistance du Chevalier autant que son Armure qui accusait de nombreuses fissures et des traces d'enfoncements par endroits.

Je ne vais pas y arriver, songea amèrement Raul. Il ne sent rien de ce que je lui envoie.

Il lui flanqua un crochet qui fit mouche, éclatant la lèvre de Yoatl qui répliqua par un uppercut qui souleva les pieds du Taureau et enchaîna avec un direct le percutant dans la poitrine. Métal gémissant. Os craquant. Raul recula de plusieurs pas, bavant un filet de sang et heurta quelque chose. Ou plutôt quelqu'un.

- Geki ?!

Le faciès de la Grand Ourse était zébré de marques rosâtres verticales. Son oeil gauche était fermé par une paupière boursouflée.

- Prends ça, gronda-t-il au Chevalier d'Or en lui passant devant. Je vais tenter de le retenir.

Caché par la plus haute stature du Japonais, Raul découvrit qu'il venait de lui mettre dans la main la lame d'obsidienne abandonnée par Yoatl dans le dos d'Ikal. Rien qu'à la regarder, il pouvait sentir son extrême tranchant.

Geki fit rugir son cosmos, puisant tout ce qu'il pouvait au plus profond de lui-même, l'élevant vers un nouveau sommet.

A plusieurs reprises par le passé, lui et les autres Chevaliers de Bronze s'étaient beaucoup questionné sur leur maigre rôle dans toutes les batailles menées par Seiya et les autres. Ils étaient de la même génération, alors pourquoi avaient-ils connu une destinée si différente ?

Leur seul coup d'éclat avait été la protection de Seika lorsque le dieu Thanatos avait voulu la tuer. Bien qu'en réalité, ils n'auraient finalement pas pu faire beaucoup plus, ils avaient ressenti une sorte d'unité jusqu'alors inconnue, se galvanisant les uns les autres dans un but commun. Ce jour-là, une graine s'était plantée dans son esprit et il avait voulu l'entretenir vaille que vaille.

Lui qui, plus jeune, était entièrement centré sur lui-même et sa prétendue force avait souhaité se tourner vers les autres. Mais à sa manière, car il restait avant tout peu adepte de la foule. Une vie dans la forêt en tâchant de communier avec la nature, une apprentie à former, quelques communautés à aider et visiter. Geki n'avait pas eu besoin de plus.

Aujourd'hui, afin de protéger demain, il devait acquérir ce que certains de ses demi-frères avaient atteint. Ne serait-ce que pour un infime instant. Il sentit que la graine en lui, après avoir étendu ses racines profondément, germait enfin, déployant ses premières feuilles. Son cosmos monta en flèche, répandant une fabuleuse lumière verte pailleté d'or.

Le Chevalier de Bronze enfouit ses larges mains dans le sol, saisissant la grande plaque de pierre taillée que la terre avait recouvert avec le temps et banda autant ses muscles que sa volonté pour la soulever. Poussant fort sur ses jambes, il se redressa en jetant ses bras vers le haut, lançant presque son encombrante charge sur un Yoatl d'abord médusé puis amusé.

Ce dernier frappa le projectile improvisé d'un tonitruant coup de poing, dispersant de nombreux fragments en tout sens.

De quel côté va-t-il venir ? s'impatienta le Tokuatlak. Droite ? Gauche ?

Un missile humain lui fonça dessus en ligne droite.

Je ne suis pas un ours des plus subtils, tu sais.

Le choc s'avéra si violent que les débris encore en suspension furent propulsés encore plus loin par l'onde qui en résulta.

Un millième de seconde plus tard, le Tokuatlak se retrouva traîné sur plusieurs mètres, la taille prise en étau par son adversaire. L'action avait été si rapide qu'il n'avait pu conserver qu'un bras de libre, l'autre se retrouvant coincé. Ses muscles se gonflèrent sous l'effort tout comme son énergie qui enfla alors que ses pieds reprenaient enfin contact avec la terre ferme.

Yoatl résista, opposant sa force nouvelle à celle de cet homme qu'il aurait qualifié de déchet quelques minutes plus tôt.

Il tenta de le frapper, mais Geki bougea à ce moment précis, le déstabilisant pour l'empêcher de déployer toute sa force. Le Japonais le souleva, son cosmos grondant, paré pour écraser au sol le Mexicain avec une puissance soudainement titanesque.

- Raul !

Le Taureau avait déjà amorcé son mouvement avant même de recevoir le signal.

En tant que Chevaliers d'Athéna, nous ne sommes pas censés utiliser d'arme, se rappela-t-il. Mais si ça permet d'empêcher la fin du monde, elle me pardonnera, non ?

Enchaînant les foulées, il se rapprocha des deux lutteurs. Prêt à frapper au coeur, il distingua du coin de l'oeil, des objets fondant droit sur Geki.

Merde ! jura le Taureau en raffermissant sa prise.

Il accéléra. Il ne devait pas gâcher cette chance.

Le Chevalier de Bronze subit les multiples perforations infligées par les dards acérés sans fléchir, s'exhortant à tenir une seconde supplémentaire.

- Bande d'idiots ! gronda Yoatl. Cette obsidienne m'obéit !

Malgré sa poigne, Raul lâcha le poignard qu'il tenait, ce dernier fusant hors de sa main pour se retourner contre lui.

Il avisa un nouvel essaim d'éclats épars qui se rapprochait dangereusement d'eux, telles des étoiles mortifères. Une bourrasque surgit de nulle part s'opposa aux lames, augmentant rapidement en intensité. Similaire à une tempête miniature, elle dispersa non seulement les projectiles, mais envoya aussi au tapis les trois hommes.

Ils commençaient à se relever lorsque le souffle se mua en tourbillon d'air compressé qui entrava les mouvements du Tokuatlak. Ayant reconnu le cosmos de Nikolaï, Raul et Geki n'eurent pas besoin d'appel. Leurs cosmos brûlant à l'unisson, les deux Chevaliers frappèrent de façon simultanée.

Yoatl se retrouva éjecté à plus de trente mètres de là, labourant le sol lorsqu'il chuta pour finir par s'immobiliser à la base de la pyramide en la percutant avec fracas. Le son du premier impact n'atteignit les tympans des protagonistes qu'à cet instant.

Raul jeta un bref coup d'oeil à Geki, s'apercevant que ce dernier s'était effondré, son cosmos réduit à peau de chagrin. Il avait l'air de respirer encore, mais il était difficile de le confirmer dans leur situation actuelle.

Nikolaï, du sang maculant sa bouche, se rapprocha à pas lents, un air profondément extenué froissant les traits de son visage. Le Taureau lui-même n'était pas en grande forme et peinait à retrouver une respiration normale.

Putain, pensa-t-il en remerciant le Marina d'un hochement de tête, on est vraiment dans un sale état.

Tout d'abord, ils perçurent comme un simple frisson courant à la surface de leurs peaux, puis survint une chape à la pression écrasante.

Le Marina vacilla sur ses jambes, finissant à genoux.

Des vagues de pouvoir de plus en plus oppressantes les frappaient à répétition, bloquant leurs souffles dans leurs gorges. Les cailloux tressautaient sur le sol. Une explosion de cosmos les saisit de stupeur.

Yoatl émergea des décombres, les derniers vestiges de son armure détruits et son corps couvert d'ecchymoses et de plaies. Une entaille au niveau de son cuir chevelu lui avait peint un demi masque sanglant. Sa musculature exposée semblait avoir pris en volume, elle-même gonflée de pouvoir.

A le voir ainsi, surtout comparé à eux, il était dans une forme quasiment éblouissante, rayonnant tel un soleil noir à la sombre majesté.

Le sol tremblait à chacun des pas qu'il faisait vers eux et des volutes de poussière tourbillonnaient autour de sa silhouette.

Au bout de dix pas, il s'arrêta inexplicablement, comme brusquement figé. L'une de ses mains se plaqua sur sa poitrine, tout près d'une cicatrice encore rosâtre. Une certaine souffrance se lisait sur son visage couvert de sueur, de même qu'une incompréhension totale quant à ce qui lui arrivait. Il se recroquevilla.

Son coeur battait si fort que cela résonnait jusque dans les oreilles des spectateurs de son trouble. Le rythme se fit de plus en plus rapide, jusqu'à atteindre une fréquence inhumaine. Puis le silence revint si brutalement qu'il en fut assourdissant, comme revoir une lumière éclatante après une longue période d'obscurité.

Yoatl, ou ce qui avait été lui, se redressa, le dos bien droit. Son regard terni balaya la scène et il tourna la tête, la levant en direction de l'est.

Se désintéressant des guerriers qu'il combattait il y a encore quelques instants, il prit tranquillement la direction de la forêt et sa silhouette y disparut, bientôt avalée par la végétation luxuriante.

- Putain de bordel de merde, lâcha le Taureau, se sentant à nouveau apte à respirer.



Teyolia :

Une des trois composantes animiques de l'être humain dans la mythologie aztèque. Associé au coeur, il représentait entre autre le souffle vital, la volonté et la mémoire. On peut le comparer au concept d'âme chez les chrétiens.


Tlecuauhtli :

“Aigle de Feu” en nahuatl. Il correspondrait au Caracara huppé (Caracara plancus).


Tlatla Conmāpehpetla :

Caresse Ignescente


Tōnatiuh Īxomatzal :

Serres du Soleil

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