Une Dernière Bataille
Chapitre 52 : Coeur Noir - Troisième Partie
11495 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 23/01/2026 18:06
13 avril 1998
Mexique, État du Chiapas, Selva El Ocote
Ils n'avaient que peu de retard sur leurs cibles, peut-être une demi-heure tout au plus. En tout cas, c'était ce que semblaient dire Chaska et Geki après concertation et observation des traces laissées sur le sentier par leurs prédécesseurs. Du moins, ce qui en tenait lieu.
Ils se trouvaient à plus de vingt heures de route de Mexico, dans une aire protégée ayant l'une des plus grandes superficies de forêt d'un seul tenant du pays. Ici, l’humidité était omniprésente comme en attestaient toutes les gouttes qui n'attendaient que de glisser des feuilles qu'elles constellaient.
Un clac sonore retentit et une exclamation triomphale l'accompagna.
- Ferme-la, Raul !
- Hé, c'est pas après toi que cette bestiole en avait ! se récria le Taureau.
- Si tu exultes à chaque moustique tué, autant raser toute la forêt.
- Ne me tente pas, Nikolaï.
Le Russe avait pu constater que la morosité du Chevalier d'Or s'était amoindrie durant le trajet jusqu'à leur destination.
- Taisez-vous tous les deux, les sermonna Geki avec un grognement exaspéré. Vous faites plus de bruit qu'un troupeau de biches affolées. Une traque se fait dans le silence.
Les deux jeunes hommes le regardèrent avec un air consterné. Probablement étaient-ils en train de réprimer leur envie subite de protester lorsque Chaska fit signe à tout le monde de s'arrêter.
Le grand Chevalier de Bronze se rapprocha d'elle.
- Qu'y-a-t-il ? leur demanda Mei Ling aussi bas que possible.
La Péruvienne consulta Geki du regard puis se tourna vers eux, son expression préoccupée.
- Jusqu'ici, il y avait six jeux d'empreintes qui s'entremêlaient.
Elle désigna la piste du doigt.
- Mais à partir de là, elle se divise en cinq. Deux personnes ont poursuivi leur chemin dans cette direction et les quatre autres ont chacune emprunté une voie différente.
- Pourquoi feraient-ils ça subitement ? Est-ce que ça veut dire qu'ils se savent suivis ou … ?
- S'ils se doutent d'être traqués, ça peut aussi bien être pour brouiller les pistes que pour nous tendre un piège en nous forçant à nous séparer.
- A-t-on vraiment le choix ? s'enquit le Russe. On est incapable de savoir lequel a la pierre en sa possession.
- En parlant de ça, intervint Raul, est-ce que je suis le seul à trouver étrange que l'on ait croisé aucun autre groupe depuis notre arrivée ?
- Comment ça ?
- Hé bien, Susanoo avait envoyé ses Gardiens Célestes à Asgard épauler Loki. Là, jusqu'à preuve du contraire, il n'y a que les gars du cartel qui emmène tranquillement l'une des clés au fin fond de la jungle.
Geki se mit à le fixer intensément.
- Enfin, je veux dire ... ils n'ont pas de dieu pour les commander, n'est-ce pas ?
Il se tourna vers Chaska.
- C'est vrai, confirma-t-elle. Tezcatlipoca n'a pas pris corps.
- Ils feraient donc cavaliers seuls ? interrogea Nikolaï. Est-ce qu'ils connaissent au moins la nature de ce qu'ils transportent ? Et où vont-ils comme ça ?
- L'hypothèse qui me vient en tête, fit la guerrière au service d'Inti, c'est qu'ils se rendent à un très ancien temple aztèque.
- Mais n'est-on pas en terres mayas ? releva Mei Ling. Sauf si j'ai mal compris tes explications lors du trajet.
Chaska la détrompa.
- En effet, nous sommes davantage en territoire maya qu'aztèque. Toutefois, l'empire aztèque possédait historiquement des enclaves proches comme la ville de Tehuantepec et ils ont également pris l'actuelle Tuxtla Guttiérez. Les adorateurs de Tezcatlipoca ont cherché à imposer leur foi en érigeant un temple par ici pour contrôler d'autant mieux la région et étendre leur influence.
- Mais pourquoi n'ont-ils pas plutôt choisi celui en plein centre de Mexico ? demanda Geki. Trop prévisible ?
- D'une certaine manière, oui. Il s'agissait du centre du pouvoir religieux, mais la version officielle pour ainsi dire.
- Un peu comme Athènes par rapport au Sanctuaire ?
- C'est une bonne comparaison, reconnut la Péruvienne. Cependant, ce bâtiment était avant tout dédié à d'autres dieux comme Huitzilopochtli et Tlaloc, qui étaient davantage révérés. Je pense donc qu'ils sont en route pour un temple entièrement tourné vers Tezcatlipoca et leur ordre guerrier.
- Tu as dit que la photo qu'avait le Grand Pope montrait une pierre rappelant un cœur par sa forme.
- Ouais, confirma le Taureau. Il m'a donné une sale impression.
- C'est aussi la sensation que j'ai eu en la voyant apparaître à l'écran lors des enchères.
- Attends, ne me dis pas que ...
- Une pierre semblable à un cœur pétrifié ? Se dirigeant vers un temple élevé pour un dieu non éveillé ? Cela m'évoque bel et bien une tentative de résurrection.
- L'artefact n'est-il pas censé être une clé, protesta Mei Ling. Comment pourraient-ils l'utiliser afin de réveiller leur dieu ? J'imagine qu'il n'y a pas qu'un usage unique à ça, mais est-ce qu'il pourrait réellement remplir deux fonctions aussi différentes ?
- Elle n'a pas tort, renchérit Nikolaï. Si la pierre devient un cœur, peut-elle encore être une clé ?
- Comme on l'évoquait un peu plus tôt, dit Geki, il est tout à fait possible qu'ils ne connaissent pas la vraie nature de ce qu'ils ont entre les mains.
- Raison de plus pour les rattraper, dit Raul. C'est pas la peine qu'ils nous collent une autre divinité dans les pattes pour épauler Chaos.
- Au final, on en revient à notre première constatation : il faut nous séparer pour emprunter une piste différente.
Tous acquiescèrent et se partagèrent ensuite les directions, chacun s'y engageant en solitaire, hormis Geki qui forma un duo avec Mei Ling. Si la jeune femme put en prendre ombrage, elle n'en montra rien. Ce qui rassura – un peu – le Chevalier de la Grande Ourse.
Peut-être trois cent mètres plus loin, le duo de Chevaliers sentit qu'il franchissait le seuil d'un domaine divin lorsque leurs épidermes furent assaillis de picotements – à défaut de moustiques.
Ils évoluaient parmi une végétation dense nécessitant à plusieurs reprises qu'ils s'y frayent leur propre chemin au travers. Toutefois, au milieu de toute cette nature, ils eurent la surprise de constater que parfois de mystérieux pavés affleuraient de sous les plantes grimpantes qui couraient sur le sol.
Imbibés par la moiteur ambiante, leurs vêtements leur collaient à la peau. Quant à leurs Armures, des gouttelettes d'eau reposaient sur le métal comme autant de perles.
Levant les yeux, Geki sourit en observant un petit groupe de singes araignées qui regardaient passer en contrebas, parfois avec maladresse, leurs cousins primates.
- Tu arrives encore à suivre la piste ? lui demanda Mei Ling.
- C'est … compliqué, révéla le massif Japonais. Mais pas impossible. Traquer un homme ou un animal repose sur les mêmes principes. Encore qu'un animal serait plus difficile à suivre dans ce contexte.
- Ah oui ? Pour quelle raison ?
- Je ne connais pas la personne que nous suivons, mais évoluer en pleine nature n'est pas son fort. Elle essaye, c'est certain. Sans que ce soit un franc succès non plus. D'ailleurs, je pense que nous ne sommes plus très loin de la rattraper. (Il désigna un point à quelques mètres devant eux.) Regarde, elle a tourné après cet arbre.
Leur progression se poursuivit encore cinq minutes avant que Geki ne lève le poing, intimant l'ordre de s'arrêter. La forêt était devenue silencieuse tout à coup. Hormis l'écho lointain d'une chute d'eau, les animaux s'étaient tus.
Un tapis de feuilles bruissa alors qu'on les dérangeaient. Un gros buisson de fougères trembla et un petit animal tacheté en jaillit, filant droit devant lui, telle une flèche décochée. Il couina en opérant un brusque virage pour éviter Geki et disparut dans l'épaisse végétation.
La tension décrue aussi vite qu'elle s'était installée.
Le Japonais baissa son bras et dans l'instant suivant une explosion de feuilles arrachées ponctua l'attaque fulgurante qui le prit pour cible.
L'instinct de la Grande Ourse lui évita de finir le torse transpercé en lui offrant une torsion du buste salvatrice. La main ennemie érafla son plastron, y laissant une marque de son passage.
Sa propriétaire – ils reconnurent la jeune femme aux cheveux décolorés – opéra un vif demi-tour, tâchant de tirer parti au maximum de l'élément de surprise.
Un cosmos gronda face à elle et elle se retrouva percutée par un bras massif qu'accompagna un cri bestial. L'assaillante fut projetée sur une dizaine de mètres, meurtrissant la nature sur son passage. Elle tenta de reprendre appui, mais le Chevalier de Bronze n'attendit pas de voir le résultat de sa riposte et, son aura l'enveloppant, chargea tel un grizzly enragé.
- Yū Tosshin Ken !
Même sur une aussi courte distance, Mei Ling n'aurait pas cru qu'un gabarit pareil puisse se montrer aussi véloce.
Le bolide humain entra en collision avec la guerrière de Tezcatlipoca, la repoussant jusqu'à ce qu'ils heurtent un arbre avec un craquement.
La Chevaleresse de la Grue eut à peine le temps de décider quoi faire que Geki réapparut à ses côtés après un prodigieux bond en arrière. Il se tenait l'abdomen et tâchait de retrouver une respiration régulière.
- Elle sait garder son sang-froid, commenta le Japonais.
Alors que je l'entraînais pour l'écraser, songea-t-il, elle a positionné ses phalanges pour former un angle saillant et le poser tout contre mon diaphragme jusqu'à ce que la pression continue que j'exerçais menace d'endommager mes organes. J'ai aussi eu l'impression d'être traversé par des pulsation énergétiques.
Les deux Chevaliers d'Athéna enflammèrent leurs cosmos, dégageant des lueurs verte et argent.
Des fourrés émergea la silhouette de Citlali. Un filet de sang coulait d'une narine, épousant le tracé d'une lèvre. Une lumière digne d'un kaléidoscope de couleur l'enveloppait.
Son corps était paré d'une armure aux formes aviaires. Son épaule droite était surmontée d'une tête de colibri, reconnaissable à son long bec d'un noir bleuté. Une sorte de manteau de plumes verte et ocre auquel la lumière conférait une chatoyance inégalable habillait sa carrure. Par-dessus une tenue aux nuances anthracite, plastron, gantelets, tassettes et grèves démontraient une artistique combinaison d'obsidienne et de jade. Un délicat mais robuste diadème, comportant de petites plumes de chaque côté, protégeait l'avant de son visage.
Bien que son aura soit empreinte d'une belle radiance, sa détentrice les couvait d'un regard aussi froid que de la glace.
En un éclair la Mexicaine fut sur eux, ne laissant qu'une profonde empreinte dans la terre humide derrière elle. Elle lança ses bras de chaque côté, paume ouverte, repoussant ses adversaires dans son élan. Elle enchaîna directement en fonçant sur Mei Ling, l’individu qui lui apparaissait comme le plus problématique. Son cosmos grandit instantanément et elle bombarda la Grue de coups extrêmement vifs, à l'image de l'oiseau dont sa protection s'inspirait.
Cette dernière ayant déjà pris la mesure des talents de la Tokuatlak, fit brûler encore plus ardemment sa propre énergie. Elle tâcha de repousser son opposante, de ne pas lui laisser imposer son rythme.
Mei Ling dévia les coups au lieu de les parer ou de les amortir, sentant que c'était là la meilleure chose à faire – ayant encore en tête la drôle de sensation qui avait perduré après leurs premiers échanges. Nonobstant ses précautions, une attaque finit par passer, puis deux, trois. Ce fut ensuite une avalanche ininterrompue d'estocs qui la martelèrent.
- Tzilinitta Tēnhuitztli !
Son Armure d'Argent accusa des fissures en étoiles et quelques éclats sautèrent, mais rien de réellement alarmant. Les assauts étaient rapides comme la foudre sans avoir un énorme potentiel destructeur. Comme si la Tokuatlak misait sur la quantité plutôt que la qualité de ses frappes.
La Chevaleresse s'empara d'un moment de répit pour lancer une contre-attaque. Son cerveau commanda le mouvement, seulement, elle ressentit de vives douleurs à divers endroits : biceps gauche, cuisse droite, abdomen. Du sang remonta dans sa gorge. Elle le cracha.
On eut dit que de minuscules explosions avaient eu lieu à ces endroits. A nouveau, elle perçut l'énergie étrangère fluctuer dans son corps.
La Grue releva la tête juste à temps pour voir la guerrière lui foncer dessus derechef. Déstabilisée par sa désagréable expérience, elle accusa une fraction de retard dans sa réaction. La main adverse se rapprocha de son œil, mais ne fit que passer à côté, laissant une simple trace sanglante sous son bord grâce à l'intervention de Geki, revenu à la charge.
Le colosse Japonais comprit dès le premier échange que l'affrontement risquait d'être difficile. Très difficile. Peut-être même à sens unique.
En une poignée de secondes, il avait pu constater la vitesse que possédait la Tokuatlak. Et face à ça, il se faisait l'effet d'une tortue. Toutefois, une de celle qui peut mordre. Il lui faudrait attendre le moment opportun pour frapper avec toute la puissance qu'il pouvait déployer.
Il concentra son énergie.
Encaissant salve après salve, ses épais gantelets craquelant d'un peu partout, Geki sentit malgré lui ses bras quitter leur position défensive alors que des dizaines de petites explosions les secouaient, meurtrissant muscles et tendons, provoquant de légères hémorragies aux endroits où sa peau avait éclaté depuis l'intérieur.
Citlali se précipita dans la brèche créée et martela le plexus solaire du Chevalier. Ce dernier éprouva une vive douleur dans l'abdomen et cracha du sang en s'affaissant.
Stoppant sa chute, la Grande Ourse voulut repousser son opposante d'un coup de pied frontal, mais celle-ci se déroba sur le côté.
Cette pause fut mise à profit par Mei Ling pour chasser la Tokuatlak à l'aide d'une vague de cosmos brut. Prise au dépourvu, celle-ci fut balayée par le souffle qui l'envoya rouler un peu plus loin, ne lui laissant que quelques égratignures. Aussi souple qu'une panthère, elle se releva sur un genou.
- Ça va aller ? demanda la Chinoise.
Le Chevalier de Bronze toussa encore un peu de fluide vital.
- J'ai connu mieux, réussit-il à articuler.
- Sa technique est vraiment vicieuse. Il faut absolument éviter de se faire toucher. Au pire dévier plutôt que bloquer.
- Que … attends un peu !
La jeune femme repartit se confronter à la guerrière.
- Si ces mains sont son point fort, alors il faut l'en priver ! cria Geki. La battre sur son propre terrain.
Si Marin m'entendait sortir cette réplique, songea le Japonais.
La Grue enflamma davantage son cosmos et dansa.
Nikolaï perçut les chocs de cosmos de ses compagnons, mais aurait été bien en peine de les aider, lui-même étant aux prises avec un autre Tokuatlak.
Quelques instants plus tôt, il avait été alerté à temps par la chute brutale de plusieurs perroquets raides morts. L’événement l'ayant aussitôt mis sur ses gardes, il s'était écarté rapidement – mais pas assez pour que ses yeux ne se mettent à larmoyer – de l'espèce de nuage mortel de cosmos bleuté s'écoulant depuis les frondaisons aux feuillages intacts dans sa direction.
Il pensait avoir eu une bonne idée en le repoussant à l'aide de son Dikhanie Buri sur sa source, malheureusement, soit la femme en face de lui était immunisée à ses propres poisons, soit l'espèce de masque couvrant le bas de son visage l'en prémunissait. Il lui faudrait l'en priver si la manœuvre devait être réitérée.
A part une irritation oculaire et un léger chatouillis dans la gorge, le Marina ne ressentait pas d'inconfort majeur et à présent que sa vision retrouvait une certaine netteté, il la détailla. Avoisinant probablement les cinquante ans comme en témoignaient sa chevelure veinée de gris aux ornements dorés, dont deux petits disques rappelant des yeux, et sa peau striée de quelques rides, elle portait une armure aux couleurs sombres évoquant de l'obsidienne. Cependant, de longues plumes bigarrées dont les extrémités arboraient des ocelles mêlant le bleu et l'or venaient contrebalancer les teintes sombres. Un plumet dominait le chignon au sommet de sa tête. Les éléments les plus surprenants restaient toutefois le demi-masque semblable à un bec d'oiseau qu'il avait noté en premier et les gantelets aux doigts pourvus de dangereuses serres à l'éclat argenté.
Le cosmos du Russe bouillonna autour de lui, pareil à de l'écume et il amorça son assaut.
Si son attitude surprit son adversaire, celle-ci n'en montra rien. Rester à distance d'un poison aurait paru plus logique sauf si abattre sa source permettait de le dissiper. A moins qu'il ne l'imagine faible au corps-à-corps parce qu'elle usait de toxines ?
Telles étaient les réflexions que Xochitl avait en songeant aux explications potentielles face à ce comportement.
Son propre cosmos jetant des étincelles azurées, elle se prépara au choc imminent avec le Marina. Ce dernier lui expédia deux crochets alternés. Elle esquiva le premier et le second lui effleura le bout du masque lorsqu'elle recula. S'en suivit un uppercut qui traversa sa garde levée. A découvert un bref instant, Nikolaï en profita pour lui décocher son Dikhanie Buri quasiment à bout portant. Mais comme il avait retenu sa respiration jusque-là, ce ne fut qu'un arcane à la puissance réduite qu'il lança.
Déchirant les derniers lambeaux de brume toxique, l'attaque frappa de plein fouet la Mexicaine qui s'envola sur plusieurs mètres. Elle parvint toutefois à atterrir proprement, s'épargnant un fâcheux déséquilibre. Pour autant, elle demeura une cible sur laquelle fondit à nouveau le Russe.
Leur échange martial fut cependant bien différent cette fois.
Le coup du Marina passa au-dessus de Xochitl lorsqu'elle s'accroupit très bas et l'une de ses mains se brouilla sous l'effet de la vitesse. Nikolaï éprouva une vive douleur sur le côté du genou, là où son Écaille ne couvrait pas totalement son corps.
D'un mouvement réflexe, il expédia son pied intact qui cueillit la Tokuatlak en pleine poitrine. Projetée en arrière, elle se releva précautionneusement. Du sang issu d'une lèvre mordue souillant son menton, elle passa machinalement le dos de sa main dessus pour s'essuyer, avant de réaliser que c'était inutile.
Son mouvement pourtant anodin retint l'attention du Cheval des Mers. Les serres de ses gantelets n'avaient-elles pas fugacement changé de couleur ? Ou était-ce un effet de lumière ?
Lorsqu'il voulut bouger, il perçut un léger mais bien présent décalage entre son intention et le mouvement corrélé.
Le regard scrutateur digne d'une laborantine en pleine expérimentation de Xochitl décela son trouble aisément. Dès cette prise de conscience, elle prit l'initiative pour la première fois. Se déplaçant à une vitesse supérieure à ce qu'elle avait laissé entrevoir jusqu'ici, elle s'en prit directement au Marina. Frappant de droite et de gauche, ses mains décrivaient des trajectoires sans cesse changeantes.
Le jeune homme eut l'impression qu'elle avait plus d'une paire de mains. Il para certains assauts, en encaissa d'autres – de nouvelles marques sanglantes zébrant un bras – et décolla littéralement à la suite d'une explosion de cosmos.
Il se reçut mal, se tordant presque une cheville et roula sur le sol de la forêt, heurtant les racines d'un arbre qui ressortaient à la surface.
Cherchant à se relever, il trébucha et revint en garde in-extremis tandis que son adversaire poursuivait son attaque. Tous ses mouvements lui paraissaient être devenus plus rapides, pourtant il n'avait pas l'impression que son cosmos s'était décuplé. A moins que ce ne soit lui qui ait perdu en vitesse. Oui, son corps lui semblait lourd et son esprit comme perdu dans les brumes.
Un déluge de coups s'abattit sur lui, couvrant son corps de futurs bleus et de sang. Son Écaille lui renvoya des signaux semblables à ceux de son organisme vacillant. Elle s'effritait. Lui-même avait subitement chaud, puis froid. Incrédule, il se dit qu'il était … malade !
- Je parie que tu te demandes ce qu'il t'arrive, dit Xochitl en opérant une pause. Fièvre intense, exanthème, céphalée. (Ses doigts griffus se déplièrent un à un à l'énumération des symptômes.) Possible hémorragie. (Elle fit la moue.) Tu expérimentes ce dont ont souffert des milliers d'autochtones à cause des invasions européennes face auxquelles ils n'avaient aucune défense. Un nombre très important de personnes en sont mortes. Ils pensaient que c'était une malédiction affligée par Chalchiuhtotōlin. Et c'est cette même entité qui me permet d'utiliser l'arcane des Tlatlahēlōliztli Īxomatzal.
Elle pencha la tête sur le côté, pareil à un oiseau observant quelque chose d’intrigant.
- En tant qu'homme "moderne", il est bien possible que cela ne ne tue pas. Mais dans ton état, tu auras du mal à repousser un nouveau nuage de toxines.
Merde ! pesta le Russe, alors qu'il tâchait de calmer sa respiration perturbée. Malade ? Empoisonné ? C'est du pareil au même, je risque de …
« Bute-le ! » cria une voix masculine.
Un frisson irrépressible parcourut l'échine du jeune homme.
- Hein ? fit Nikolaï en regardant à droite et à gauche, en proie à une brusque peur enfantine.
« Pitié, épargnez-le. »
Une voix de femme cette fois et pas n'importe laquelle.
- Hmm, ton état de confusion semble augmenter. Tu as atteint le stade des hallucinations.
La Tokuatlak marcha vite – ou courut ? – vers lui et le redressa de force. Elle lui administra une série de coups de poing et un coup de genou dans l'abdomen, suffisamment puissant pour provoquer des craquelures dans son Écaille.
D'un geste maladroit, le Russe la repoussa. Le monde était sens dessus dessous de son point de vue. Il avait du mal à aligner deux pensées cohérentes. Et il y avait « ces » voix. Les voix d'un passé qu'il avait enfermé à double tour dans un coffre et dont il avait jeté la clé.
- En tant que médecin, je ne suis pas partisane de laisser souffrir inutilement quelqu'un. En tant que Tokuatlak, ma mission consiste à offrir de sanglants sacrifices au dieu Tezcatlipoca. Curieux paradoxe, n'est-ce pas ? (Son aura crut à la vitesse d'un cheval lancé au galop.) Cependant, il va me falloir choisir entre les deux.
La Mexicaine leva le poing, prête à fracasser le crâne du Marina qui était retombé à genoux entre-temps.
Ses sens brouillés et son corps malade le mettaient au supplice, mais …
Je préfère dédier mon sang au seigneur Poséidon.
Il raffermit sa volonté et plongea – ou tomba – sur le côté pour éviter la mort.
L'attaque entra en collision avec le sol de la forêt. Un terrible son se répercuta et subitement le plancher s'effondra sous eux.
Chaska bondit en arrière pour éviter de voir sa jambe happée par l'élémentaire aqueux en forme de caïman. Sitôt sur ses deux appuis, elle se baissa et roula sur le côté avant qu'un mince mais robuste bras simiesque constitué de flammes n'agrippe sa tête. La Péruvienne se releva pour faire face à la maîtresse des élémentaires.
Cinq minutes plus tôt, les deux femmes s'étaient retrouvées alors que la guerrière d'Inti était parvenue à remonter la piste de la Tokuatlak, qui paraissait l'attendre. La Péruvienne en avait donc déduit qu'ils savaient qu'ils étaient à leurs trousses. Elle avait rangé cette information dans un coin de sa tête pour plus tard.
Elle s'était observées l'une l'autre. La première parée d'obsidienne, de jade et de plumes, l'autre de jaune évoquant le soleil et de blanc rappelant la neige des sommets et arborait des éléments de fourrures. Chaska s'était présentée comme Mamacona de l'Ukuku, mais son interlocutrice ne lui avait pas rendu la politesse. Par la suite, les mots avaient cédé la place aux poings.
Nahui devina sans mal qu'elle se trouvait en présence d'une combattante éprouvée. De son cosmos et son sang mêlés, elle avait donc directement invoqué ses serviteurs.
Elle faisait ce que lui avait demandé Ikal : s'en prendre à tous leurs poursuivants et se débarrasser d'eux. Rien ne devait venir interférer avec ce qu'il devait accomplir.
C'était typiquement le genre de consigne qu'il aurait pu lui donner en temps normal, mais depuis qu'il avait tenu entre ses mains la pierre noire, les yeux du quinquagénaire brillaient d'une lueur particulière, presque … fanatique.
Et qui était ce tout jeune adulte qu'ils avaient conduits ici ? Physiquement, il était beau et d'apparence soignée, athlétique. Intellectuellement en revanche, il avait eu l'air un peu perdu, comme drogué. Toutefois, Ikal avait l'air de le traiter avec le plus grand soin, telle …
- Une offrande ? C'est ça que vous amenez avec vous, n'est-ce pas ?
Quelque chose sur son visage ou dans sa posture dut la trahir car la Péruvienne poursuivit :
- Tu croyais vraiment que vous alliez effectuer une simple balade en forêt ?
Sa réplique la piqua plus qu'elle ne l'aurait cru. Était-ce parce qu'elle n'avait eu vent de rien, alors que son jefe n'avait jamais réellement eu de secret pour elle jusqu'ici ? Yoatl et Citlali n'étaient pas du genre à poser des questions. Quand à Xochitl, en dépit de son pragmatisme scientifique, elle était une fervente croyante. Payait-elle son manque de foi dans le retour d'une entité quelconque par une mise à l'écart ? Une once de jalousie commença à peser sur les plateaux de sa loyauté.
Elle tirerait ça au clair avec Ikal plus tard. Pour l'heure, la Tokuatlak devait faire couler le sang de la Mamacona.
- Vous allez sacrifier quelqu'un pour ramener un dieu d'entre les morts, reprit Chaska. Tu te rends bien compte que cela a peu de chances d'aboutir.
- Parce qu'en matière de sacrifice, vous pensez peut-être être blancs comme neige ? répliqua la Mexicaine.
- Ressusciter Tezcatlipoca ne sera pas sans conséquences. A tous les niveaux. La création entière court à sa perte et il sera une pierre supplémentaire vers notre fin.
- Tu parles comme si le monde entier allait s'arrêter de tourner.
Chaska poursuivit d'un ton posé, même si intérieurement elle n'était pas loin de crier face à tant de désinvolture.
- Ce sera effectivement le cas. De ce que j'ai cru comprendre, votre cartel est puissant et je vais me faire l'avocate du diable, mais j'imagine que chacun doit y trouver son compte en terme de bénéfices. Alors pourquoi voudriez-vous que cela cesse ? En toute honnêteté, vous abattre n'est pas notre mission première. Il n'y a que la pierre qui nous intéresse.
- Hé bien, ce n'est pas tous les jours que l'on peut s'entendre dire que ce l'on fait est tolérable. (Elle n'hésita qu'un instant avant de poursuivre:) Le jefe m'a offert cette vie. L'aider dans ce projet est ma manière de lui être redevable.
- Même si tu ignores la finalité de son geste ? (Pas de réponse.) Je vois. Tu ne fais que suivre les ordres. Alors on va dire que j'ai les miens et qu'ils sont de stopper ton chef, coûte que coûte. Prépare-toi.
Chaska libéra son énergie, la température chutant autour d'elle. De la buée s'échappa d'entre ses lèvres et du givre se manifesta sur la végétation proche. La Péruvienne prit une posture d'attaque, un bras baissé paume vers le haut, l'autre levé paume vers le bas. De manière incontestable, Nahui y vit le rappel de mâchoires.
Les pieds de Chaska la propulsèrent brusquement en avant. La pression qu'exerçait son cosmos s'accroissant d'un coup.
La Mexicaine remarqua avec un temps de retard que son élémentaire d'eau ne répondait pas aussi rapidement qu'attendu.
C'est à cause de cette brume gelée, comprit-elle.
D'une pensée, elle commanda à son singe de feu de s'interposer. Le primate fila d'une branche à l'autre, pareil à une comète et bondit au-devant de la technique de Chaska.
- Mukuku K'utu !
Le souffle glacial balaya l'obstacle igné, tandis que les mains de la Péruvienne se rejoignaient avec un claquement sourd. L'onde de choc atteignit Nahui sur le flanc gauche, entaillant son armure et la chair au-dessous. Une sensation de froid se diffusa depuis la plaie.
Se coupant à nouveau pour offrir son sang, la Tokuatlak fit apparaître une petite sphère enflammée. Elle la saisit et l'appliqua aussitôt sur sa blessure. La chair grésilla, libérant une épouvantable odeur et la douleur explosa. La Mexicaine lâcha un cri de souffrance.
- Ton familier a détourné en partie mon attaque, analysa Chaska. Ce qui t'a épargné de perdre plus qu'un peu de chair.
- Je ne te ferai pas l'affront de dire que c'était de la chance, répondit Nahui entre ses dents serrées.
- Et pourquoi pas ? Survivre en montagne implique toujours une part de chance, peu importe notre préparation.
- En tout cas, ce ne sera pas par chance que je t'abattrai.
La Tokuatlak aviva davantage son énergie. D'un claquement de doigt, elle ramena son singe araignée de flammes, puis s'entailla encore pour imprégner de sang et de cosmos l'anneau de jade qu'elle portait autour du cou. Elle y appliqua une pichenette, le faisant tournoyer, avant de le lancer par terre. Une vibration monta depuis le sol.
Chaska n'attendit pas de voir ce qui allait émerger et se rua sur son opposante. Elle abattit un poing chargé de cosmos sur la Mexicaine. Celle-ci esquiva d'un bond, la croûte terrestre se brisant là où elle s'était tenue, sous l'impact du coup.
La Péruvienne était sur le point de poursuivre son assaut lorsque son adversaire fit volontairement se rencontrer ses élémentaires d'eau et de feu. Dans un sifflement, ceux-ci engendrèrent un panache de vapeur.
Momentanément aveuglée, Chaska ne vit le danger que trop tard. Un chien de pierre lui bondit sur le dos. Elle tendit une main pour le saisir, mais la bête lui mordit l'avant-bras. Lançant son autre main, elle l'attrapa fermement cette fois. Elle serait parvenue à le projeter si le caïman en partie évaporé n'avait pas entrepris de la faire trébucher avec sa queue.
Déséquilibrée, elle relâcha sa prise. Le primate igné en profita pour bondir vers elle en vomissant une gerbe de feu. La Péruvienne eut le réflexe d'interposer l'une de ses mains, l'autre occupée à amortir sa chute, devant son visage. Sa peau s'échauffa, ses tresses se consumèrent de moitié et ses yeux se plissèrent face à la vague brûlante.
La guerrière d'Inti fit soudainement exploser son cosmos, libérant une onde glacée pour se ménager de l'espace. Le sol alentour se couvrit d'une couche de givre brillant. Se relevant d'une impulsion, son regard étincelant de pouvoir, elle se jeta sur l'élémentaire d'eau, plongeant une main dans sa masse aqueuse.
Aussitôt, un intense froid s'insinua dans toutes les molécules de l’élément liquide, les cristallisant tandis que le familier se figeait.
Avec un cri puissant, Chaska lança son arme improvisée sur le gardien de pierre qui allait lui sauter à la gorge. Le heurt des deux se solda par un fracas mutuel. Elle donna un coup de pied dans l'un des plus gros débris, visant Nahui de son tir.
Surprise, tant par la rapidité que par l'invraisemblance du geste, la Tokuatlak para difficilement le projectile avec son avant-bras, qui fut parcouru de fourmis à la suite du choc. Toutefois, son action découvrit son abdomen qui encaissa un second tir renforcé par une gangue de glace.
Son armure accusa quelques fêlures et ses viscères furent secoués. Nahui recula de plusieurs pas. Un flot de bile envahit sa gorge avant de forcer le passage pour quitter sa bouche. Elle tomba sur un genou.
La Mexicaine vit son adversaire s'élancer, décidée à l'enterrer pour de bon et s'ouvrir un chemin jusqu'à Ikal. A cette pensée, elle se retrouva envahie par la colère. Elle voulait des réponses et elle comptait bien les obtenir !
Son énergie flamboya plus intensément et elle rappela son singe de feu à elle. En un éclair, elle fusionna avec lui et se retrouva enveloppée par son Tlecuezallōtl Quechquēmitl. Son agilité et sa vitesse s'accrurent en l'espace d'un battement de cils permettant à Nahui d'éviter le marteau fondant sur elle.
Dans le même intervalle, elle se rapprocha de la Péruvienne et, évitant sa riposte, lui attrapa le poignet pour lui infliger deux directs dans les côtes flottantes, entendant avec satisfaction des os craquer. Elle relâcha le membre et décocha un formidable coup de poing à la mâchoire de Chaska.
Celle-ci sentit ses dents s'entrechoquer et la lumière faillit disparaître de ses yeux. Elle resta sur ses pieds et hurla pour se réveiller. Son cosmos ravivé, elle échangea une volée de coups avec la Mexicaine, sans parvenir à s'adapter à sa nouvelle célérité.
De son côté, Nahui accéléra encore la cadence, intensifiant ses frappes. Son sang bouillonnait littéralement dans ses veines et bientôt elle serait en grave danger, menaçant de se consumer de l'intérieur.
Chaska encaissa un nouveau coup au menton qui cette fois l'envoya dans un tunnel obscur. Avant que son esprit n'y sombre, lucide quant à son échec, elle eut une pensée pour le seigneur Inti, requérant son pardon.
Une ultime attaque de Nahui brisa son plastron et transperça le ventre de la Péruvienne. La seconde suivante, son Tlecuezallōtl Quechquēmitl s'évanouit, laissant la Tokuatlak exténuée et ruisselante d'une sueur à la fragrance ferreuse.
- T'étais coriace, je le reconnais, lança-t-elle au corps de son ennemie. (Elle souffla.) J'espère que ton sacrifice sera apprécié, peu importe par qui.
Si comme nous le prévoyions, ils se sont séparés pour nous traquer, il n'y en aura pas d'autre, songea-t-elle. Maintenant, j'ai le droit à quelques réponses.
Ils chutèrent sur six ou sept mètres avant de percuter la surface de l'eau avec force d'éclaboussures. La brutale immersion raviva quelque peu la conscience de Nikolaï qui battit des mains et des pieds pour regagner la surface. Il la creva en toussant, jetant un coup d’œil à la ronde.
Ils étaient tombés dans un cénote, ces puits naturels qui apparaissaient parfois à la suite d'un mouvement du terrain à la nature karstique de ces régions.
Le Russe vit son ennemie nager en direction d'une sorte de berge, là où la roche regagnait quelque droit sur l’élément liquide. Il sut instinctivement que dès qu'elle aurait repris pied, elle s'empresserait de l'achever. Il s'interrogea soudainement sur le devenir de son corps.
Xochitl agrippa une première saillie et se hissa rapidement hors de l'eau. Se tournant pour faire face au Russe, elle fit tomber des dizaines de gouttelettes dans son mouvement, faisant naître une symphonie de notes dont l'écho se réverbéra sous la voûte de pierre.
- Un cénote, grogna-t-elle. J'aurai préféré rester au sec, mais un lieu aussi propice au sacrifice, c'est un signe difficile à ignorer.
Elle fixa le jeune homme dont les mouvements agitaient à peine l'onde bleue. Autour de lui, une corolle rosâtre s'épanouissait, l'élément liquide extirpant son précieux fluide vital.
Xochitl brûla son cosmos, éclairant les lieux d'une lumière spectrale azuréenne. Se préparant à invoquer son nuage toxique, elle se ravisa à la dernière minute lorsqu'elle vit disparaître la tête du Marina sous la surface.
Tente-t-il de se cacher, pensa-t-elle, ou est-il devenu trop faible pour se maintenir ?
Elle sentit que l'énergie du Cheval des Mers s'amenuisait progressivement au fil des secondes qu'elle décomptait. Au bout de trois minutes, elle estima que c'était terminé.
Se laissant couler, Nikolaï se replia en lui-même pour attiser son feu intérieur. Ou plutôt sa tempête.
Pas plus aujourd'hui que ce jour funeste, dans la ruelle en bas de l'immeuble où il habitait avec sa mère, il n'avait envie de mourir. D'autant qu'il avait des responsabilités en tant que guerrier de Poséidon et envers ses frères et sœur d'armes. Et Raul lui devait une bière.
Au début, isolé dans sa mer intérieure, il ne trouva rien. Aucun signe de son Âme, ce qui eu tendance à engendrer un début de panique chez lui. Une sentiment qu'il musela promptement avec des liens de colère face à sa réaction première. C'est alors qu'il avisa un remous non loin de lui. Il sourit.
Devant les yeux plissés de la Tokuatlak, l'eau se mit à être parcourue de ridules, minuscules vaguelettes dont l’épicentre était l'endroit où le jeune homme avait sombré. Une lumière irisée illumina les profondeurs et la grotte se mit à trembler. L'eau bouillonna.
Alertée, la Mexicaine intensifia son cosmos elle aussi, bien que son esprit analytique lui hurlait que c'était peine perdue face à ce qui se préparait.
Autour d'elle, l'air parut s'alourdir et gagner en consistance. Se mêlant à ce dernier, son énergie lui octroya des propriétés délétères cauchemardesques pour tout soignant. Une infime inspiration de ces molécules et les symptômes précédents passeraient pour un simple rhume. C'était la mort assurée par un organisme ravagé – masquée ou non. Elle se prépara à tout relâcher.
L'eau s'agitait de plus en plus, un tourbillon marquant désormais l'emplacement du Marina.
Du maelström émergea une tête au profil équin. En lieu de chair, son être n'était constitué que d'eau et de cosmos pur aux nuances nacrées. Un hennissement rebondit sur les parois de la caverne. Le cheval s'extrait de sa matrice et se mit à galoper droit sur Xochitl, emmenant une traîne aquatique dans son sillage.
Difficile de croire qu'il n'a que ça à m'opposer ? songea-t-elle. Est-ce là son chant du cygne ?
Le cheval prit de la vitesse, se mêlant à la vague qu'il charriait initialement. La Mexicaine maintint sa concentration et encaissa le choc dont l'impact la fit chanceler.
- C'est passé.
Elle était trempée, mais en dehors de ça …
- Qu'est-ce que … ?
Un second, puis un troisième équidé s’élancèrent dans sa direction. Ils lui donnèrent l'impression d'aller plus vite que le premier. D'être plus … denses.
Les deux nouveaux chocs consécutifs la firent reculer, son armure accusant quelques dommages qui parsemèrent le sol d'éclats.
Comment fait-il ? Dans son état, ça devrait être …
Trois chevaux supplémentaires la chargèrent, la prenant de plus en plus de court par leur célérité croissante et leur pouvoir destructeur grandissant. Elle encaissa plus difficilement ces coups-là, sentant son corps être malmené plus durement. De nouveaux éclats se détachèrent de sa protection.
Encore deux autres bolides la percutèrent, portant leur total à huit. Sonnée, le corps parcouru de tremblements – fatigue ou peur ? –, Xochitl serra les dents avant de crier sa hargne soudaine, faisant exploser son énergie. Elle déclencha son arcane.
- Micōhuani Āyahuitl !
C'est alors que l'ultime cheval traversa la distance qui les séparait. S'approchant à une vitesse vertigineuse digne de la foudre, il entraînait avec lui une telle masse d'eau que le niveau du cénote baissa de moitié.
La technique rivale se retrouva engloutie et une violente trombe aquatique s'abattit sur la Mexicaine, écrasant son corps sur la paroi rocheuse, le broyant par la force de son flux.
Lorsque l'eau se retira, le niveau de la grotte retrouvant sa hauteur initiale et le cadavre de la Tokuatlak se détacha du mur où il avait été encastré pour rouler jusque dans l'eau.
Flottant sur le dos, Nikolaï, le souffle rauque et erratique, le regarda du coin de l’œil disparaître sous les flots.
Allait-il la rejoindre, partageant tous deux une même tombe aquatique ?
Dès qu'il avait posé le pied dans la clairière, Raul avait éprouvé le même sentiment d'oppression qu'auparavant.
Parfait, se dit-il en faisant craquer ses articulations, c'est exactement sur lui que je souhaitais tomber.
Il serra les poings, manquant d'imprimer la marque de ses ongles s'il n'avait eu ses gantelets.
Tache de ténèbres se détachant sur le vert de la végétation, le Tokuatlak apparut. Il était paré pour la bataille, le haut de ses bras dénudés laissant aisément voir ses impressionnants tatouages. Gantelets parés de plumes, grèves et plastron solides, gorgerin orné d'un faciès squelettique. Tout ses éléments protégeaient son corps tandis qu'un casque rappelant un oiseau au bec épais, crochu et aux bords coupants couvrait sa tête.
Des ailes noires comme la nuit, faites de lames, jaillissaient de son dos, sans pour autant paraître appartenir à son armure, elle-même faite de métal obscur souligné de jade. Leur matière rappelait le minéral et suintait une aura maléfique. Les plantes s'écartaient presque d'elles-mêmes sur leur passage, les effleurant à peine, comme réticentes à entrer en contact avec.
De plus, celles-ci renvoyaient une illusion de lustre poisseux, un peu comme …
- Du sang, murmura Raul. Ces choses sont gluantes de sang.
Le sien, pensa-t-il, ou bien … ?
- On dirait que tu es aussi content que moi que l'on se retrouve, lança le Tokuatlak avec un sourire.
- Oh, t'as pas idée.
Faisant brusquement exploser son cosmos doré, le Taureau projeta un bras vers l'avant, paume ouverte, ses muscles tendus. Son énergie prit la forme d'un poing colossal qui fila droit sur le jeune homme, ouvrant une tranchée au milieu du tapis végétal
Son adversaire écarquilla les yeux, surpris malgré lui par la déferlante. Il disparut aussi vite qu'il était apparu, englouti par la lumière. Du moins, aux yeux de tout observateur. A l'oreille, le Chevalier d'Or l'entendit traverser l'épaisse végétation avec fracas. Il s'autorisa un sourire satisfait et partit au trot retrouver le Tokuatlak.
Écartant quelques branches, il s'arrêta net. Le jeune homme n'était nulle part en vue.
Captant un infime mouvement sur sa gauche, Raul eut le réflexe de se tourner en levant les bras. Les armes raclèrent contre le métal, émettant une plainte frustrée ne pas accéder à la chair, ne laissant que de fines marques.
- C'est pas la même avec une armure, hein ?
En un éclair, le Taureau envoya son pied à la rencontre de Yoatl. Les ailes noires se refermèrent sur ce dernier en un rempart protecteur. Le coup le fit toutefois reculer de quatre bons mètres.
C'est comme ça qu'il a dû encaisser mon arcane, comprit le Chevalier.
L'énergie de son ennemi s'intensifia, une aura sombre aux contours rouges l'enveloppant, et les ailes de son armure se disloquèrent, les lames se dispersant pour foncer sur Raul. Celui-ci entreprit de protéger ses points vitaux en priorité face à cette véritable nuée de dards tranchants.
Il les sentit glisser en grattant, pierre noire contre métal doré. Et ce faisant, ils laissaient échapper une plainte lugubre, comme si chaque passage libérait une vague de souffrance et de peur profondes.
Pour un individu normal, cela serait probablement perturbant, mais pour quelqu'un de la nature de Raul – avec une sensibilité accrue aux esprits –, l'écho que renvoyaient ses instruments de mort était décuplé.
Il tâcha de se fermer à tout cela, se concentrant uniquement sur les mouvements des lames. Une lui écorcha la pommette, une autre entailla le haut de la cuisse.
Raul intensifia son énergie et la libéra au cours d'une brusque radiation qui éparpilla les armes funestes. Son horizon dégagé en un seul instant lui offrit la vision du Tokuatlak fronçant les sourcils.
Le Taureau chargea, martelant le sol sous ses pas. Une vive piqûre lui indiqua une nouvelle blessure. Il vit ensuite un projectile passer à la verticale à un cheveu de son visage et comprit instinctivement que la menace se dissimulait dans le sol. Poursuivant sa course, il frappa la terre de son talon après y avoir infusé son cosmos, déclenchant son Gruñido de la Bestia.
La vague énergétique traversa le sol, s'y diffusant pour offrir à l'esprit du Chevalier d'Or le parcours souterrain des poignards qui désiraient son sang. Il infléchit sa course, changeant instantanément de direction, bondissant un instant, tournoyant à un autre, esquivant la moindre menace invisible à ses yeux physiques.
Le Chevalier parvint au contact du Tokuatlak, étonné par sa façon de se déplacer, et lui balança son poing en plein visage.
Yoatl tordit le cou au moment de l'impact, mais encaissant tout de même une bonne partie des dégâts. Sa pommette se fendit et une de ses dents se brisa.
Il recula, brièvement sonné, et cracha les débris osseux. Une pensée volatile l'alerta sur le fait que ce combat s'annonçait peut-être plus difficile qu'escompté. Mais surtout quel sacrifice ce gars allait représenter !
Yoatl afficha un sourire d'anticipation tout en nuance carmine et ses appuis retrouvés, il serra plus fort les manches de ses poignards. Une énergie délétère les auréola.
D'un impulsion, il se jeta sur Raul qui suivit son exemple, espérant que le combat très rapproché lui éviterait de subir une attaque en traître de la part des ailes acérées du Tokuatlak.
Leur engagement ne dura qu'un fugace instant à l'échelle humaine standard. Toutefois, au sein de leur propre sphère, ils eurent l'occasion d'échanger des milliers d'assauts. Yoatl récolta deux côtes cassées et diverses ecchymoses. De son côté, Raul en ressorti couvert de coupures superficielles pour la majorité, bien qu'elles lui fassent arborer une Armure désormais souillée d'écarlate.
Étrangement, une lassitude insidieuse monta en lui. Et cela ne pouvait pas être en lien avec les faibles saignements dont il souffrait. Sa main trembla.
- Qu'est-ce que tu m'as fait, enfoiré !? gronda le Taureau. Du poison ?
- Je ne suis pas du genre à user d'expédient. C'est simplement l'hémorragie qui t’affaiblit.
- Ce ne sont pas tes petites entailles qui …
A bien y réfléchir, son Armure était barbouillée de rouge, bien plus qu'elle ne devrait l'être.
Je ne vois pas de sang continuer à s'écouler des plaies, pensa-t-il, alors pourquoi … (Il avisa les poignards exempts de toutes traces.) Ils l'ont absorbé.
Le cheminement de ses pensées se lisant sur son visage, le Tokuatlak dit :
- Je vois que tu as saisi. Au début, je leur offre le mien, un peu en guise d'apéritif, pour les aiguillonner. Pour le plat principal, je préfère user à bon escient du sang des autres. (Il jeta un œil à ses ailes qui se reconstituaient dans son dos.) Il faut bien continuer à les sustenter. Mais pas trop, sinon elles manquent de vigueur pour la chasse.
Le Chevalier d'Or le regarda comme s'il avait affaire à un fou. Brusquement, les râles qu'il avait tenu à distance l'assaillirent de plus belle, écorchant son esprit, grattant après les portes de sa raison.
Portant une main à sa tête en couvant Yoatl d'un œil noir, il se figea. Un curieux reflet venait de glisser à la surface des lames d'obsidienne. Ils lui évoquèrent des visages en proie à d'indicibles tourments. La nausée s'empara de lui.
- C'est bien ce que je pensais, fit Yoatl, intrigué. Non seulement tu entends les morts, mais tu parais pouvoir les voir aussi. On a l'air de partager le même don.
Ses paroles choquèrent Raul. Pas tant parce que quelqu'un venait de lui révéler qu'il était dans le même cas que lui, mais parce qu'il découvrait que cette personne usait de cette capacité pour torturer les âmes de ses victimes. Muant ces pauvres mânes en démons à la soif inextinguible.
Les cris de souffrance le frappèrent avec une vigueur renouvelée, tout comme une colère qu'il n'avait jamais ressenti jusqu'à présent. Le maelström émotionnel menaça de le consumer : toutes ces âmes qui, malgré leur asservissement, parvenaient à lui adresser leurs sentiments sublimés. Elles étaient en train de l'écharper.
- Comment fais-tu pour ne pas devenir fou ? questionna-t-il le Tokuatlak.
- Je ne les écoute pas, lâcha simplement celui-ci. Une fois qu'elles sont enfermées au cœur de l'obsidienne, elles sont muettes pour moi.
- Tant d'innocents ...
Sa répartie provoqua une brève hilarité chez Yoatl, ses côtes cassées se rappelant à son bon souvenir.
- Des innocents ? Attends, tu crois ça parce que tu les entends geindre ? Une bonne partie ne sont rien de plus que des drogués et des membres de cartels rivaux. Rien que des déchets humains.
- Un bonne partie ? nota Raul. Ça signifie qu'il y a une autre partie qui n'en était pas.
- Quand j'ai une cible, je ne m'amuse pas à faire dans le détail.
- Et c'était des déchets eux aussi ? Parfois, on me traite d'arrogant mais toi, tu pourrais clairement me donner des leçons.
- L’arrogance est le privilège de ceux qui peuvent en faire preuve, proféra Yoatl. Je préfère être en haut de l'échelle plutôt qu'en bas, là où Ikal m'a ramassé.
- Et c'est quoi ton ambition ? Devenir le chef du cartel ? Tu arracherais la main qui t'a nourri ?
- Bien sûr. Si Nahui se plaît à cirer les bottes d'Ikal, ce n'est pas mon cas et il finira bien par mourir. Si je ne l'élimine pas avant. Même lui deviendra un marche-pied pour moi. L'étape suivante, c'est être le meilleur guerrier de Tezcatlipoca et profiter de ce que je peux en retirer. Tout le monde fonctionne à l'ambition, comme ces deux gars que vous avez envoyés pour savoir où nous allions. Vous croyiez qu'on allait pas les capter. Une fois que l'un est mort, l'autre ne s'est pas fait prié pour déballer ce qu'il savait et vous attirez ici. Il ambitionnait de vivre tout simplement.
- Vous voulez réellement ramener Tezcatlipoca, hein ? Hé bien, j'ai une info pour toi. Il vaudrait mieux s'en abstenir sinon le monde court à sa perte. Du coup, tes rêves iront droit dans le néant.
Yoatl tiqua. Intrigué mais borné, il poursuivit :
- Le monde est foutu ? Je crois que j'ai déjà entendu ça.
- Je ne vais pas te laisser agir à ta guise et utiliser ces âmes pour ton bénéfice. Je vais les libérer.
Son cosmos s'enflamma, dégageant une puissante lumière d'or pur en dépit de la fatigue qu'il éprouvait.
- Parfait ! Alors voyons voir si tu parviens à quelque chose. (Le Tokuatlak fit exploser son énergie, projetant d'immenses langues de ténèbres autour de lui.) Mais je te préviens, leurs geôliers sont intraitables.
Un tourbillon se forma, soulevant les débris du sol et arrachant la végétation proche. Une clameur lugubre enfla crescendo. Les fumerolles s'extirpant des ailes se changèrent en silhouettes spectrales à la peau gris cendré, tendue sur leurs os, aux yeux bleu vif comme les étoiles ou rouge ardent comme le sang. Leurs cheveux noirs ornés de rubans de papier flottaient autour d'eux, tandis que leurs cous étaient ceints de chaînes en forme de cœur humain et leurs bassins enserrés d'une jupe en lambeaux faite d'un pan de ciel étoilé.
Dans leur folle sarabande, ils montèrent en flèche vers le ciel, le couvrant d'un voile d'obscurité qui plongea la scène dans la pénombre, comme s'ils avaient éteint l'astre diurne.
- Tōnatiuh Tlamanimeh.
Les êtres piquèrent droit sur Raul, pareils à des comètes, leurs griffes avides d'éteindre sa lumière si semblable à celle du soleil.
Le Taureau tenta de leur décocher quelques traits d'énergie, cependant les projectiles spectraux les évitèrent, quand ils ne les absorbaient pas. En dernier recours, il croisa les bras pour former un rempart et se préparer à l'impact.
Ceux aux yeux rouges le percutèrent avec une rare intensité, ébranlant aussi bien son Armure que sa chair, tandis que les bleus, dépourvus de substance, le traversèrent, dérobant son cosmos à chaque passage. Il sentit une sourde angoisse croître en lui.
La mission des Tzitzimimeh étant de dévorer le soleil, ils étaient le pire adversaire qu'un guerrier porteur d'une Armure d'Or, baigné par les rayons de l'étoile du jour, pouvait rencontrer. La conscience de Raul vacilla un instant. Les défenses mises en place précédemment cédaient les unes après les autres et toutes les émotions négatives des morts se cristallisaient en lui. Tout à coup, il fut persuadé qu'il était incapable de les libérer du joug des Tzitzimimeh qui se repaissaient de leurs souffrances, en échange de leur obéissance à Yoatl.
Le Chevalier allait être débordé puis consumé, devenant une coquille vide. A moins qu'il ne soit déchiqueté avant. Il était au bord de la rupture.
- Murmullos de los Muertos.
Il se plongea en son for intérieur, érigeant à la va-vite de nouvelles défenses autour de sa psyché pour la préserver. Pour autant, il choisit sciemment de maintenir une petite lucarne ouverte s'il voulait espérer pouvoir communiquer avec les auteurs de ses souffrances et les rallier à lui. Mais de quelle façon ?
Ce n'était pas quelque chose qu'il pourrait réaliser avec de la force brute. Shaina avait essayé de lui enseigner la subtilité, mais elle-même n'en ayant pas une dose très importante, le résultat n'avait pas vraiment été au rendez-vous.
Il devait faire appel à son franc-parler. Et quoi de plus universel qu'une discussion via le cosmos. Si tout en possédait un fragment, alors il devait pouvoir servir de canal. Son cerveau soudainement stimulé par cette expérience lui redonna un gain d'énergie.
Raul concentra son Septième Sens, faisant jaillir une puissante lueur aux abords du bastion de son âme. Une lueur qui repoussa un temps les ténèbres agglutinées bien que ce ne soit pas son but premier. Aussi l'amenuisa-t-il jusqu'à ce qu'elle ne soit guère plus qu'une veilleuse qui, toutefois, était d'une formidable pureté.
L'étau noir se resserra autour. C'était ce qu'il souhaitait, non ?
N'étant pas un adepte des palabres, il choisit de diffuser des images. Des émotions qui n'appartenaient qu'à lui. Son histoire. Celle d'un enfant ayant perdu sa famille, non sans qu'il fasse référence à ce qu'il avait vécu avec elle. Sa connexion avec l'autre monde. Son parcours, ses amis, ses aventures et ses combats, notamment à Asgard où il avait combattu entouré d'âmes libres de chaînes et sa mission en tant que Chevalier d'Or. Tout ce qu'il avait vu, fait ou ressenti, il le partagea avec eux. Les accueillant, non pas pour les piéger ou les assujettir, mais leur montrer qu'il pouvait rompre leurs entraves et les aider. Il acceptait enfin son héritage, il serait leur guide.
Elles renâclèrent bien entendu. Malgré tout, ce ne fut pas une réaction unanime.
A partir de là, le Taureau ré-alimenta sa flamme, laissant davantage de pouvoir s'y infuser. L'éclat grandit à mesure que des âmes le rejoignaient petit à petit. Le halo poursuivit sa croissance, constituant une barrière que les Tzitzimimeh ne pouvaient espérer attaquer.
Le moment de la contre-offensive était venu. De retour dans le monde extérieur, Raul reçut l'intégralité du contrecoup physique.
Son absence n'avait duré que quelques battements de cœur. Cependant, son enveloppe physique de même que son Armure avaient subi des dommages entre-temps. De multiples fêlures marquaient son plastron et ses gantelets, l'une de ses épaulières avait même été en partie détruite. Du sang coulait d'une plaie au front.
Cet état des lieux effectué, le Chevalier d'Or eut la satisfaction de voir se décomposer le faciès railleur du Tokuatlak. Raul expira un bon coup et une brume froide s'échappa. Le froid de la mort irradiait de son corps et néanmoins il ne le ressentait pas de manière douloureuse.
Des lignes noires s'étaient manifestées sur son visage, lui octroyant un masque funèbre.
- Tu disais, nargua-t-il Yoatl.
- Espèce d'enfoiré, t'as réussi ton coup !
Le Tokuatlak ranima les flammes de son cosmos, soudainement attisées par son excès d'humeur., ses yeux saturés de pouvoir.
- Amène-toi !
Bien que galvanisé par l'énergie que lui offraient les âmes s'étant ralliées à lui, Raul savait qu'il n'était pas en aussi bonne forme qu'il le croyait. Il n'aurait droit qu'à un seul tir.
Allez, s'encouragea-t-il, on éclate ce connard arrogant et on va sauver le monde.
Son Septième Sens s'éveilla, rayonnant avec davantage de force. Ses perceptions s'envolèrent.
Les mânes qui tourbillonnaient autour de lui prirent une teinte blanche mouchetée d'or et s'animèrent avec un élan renouvelé.
Se sachant poussé dans ses retranchements, Yoatl s'entailla les bras, déversant un sang que burent ses lames d'obsidienne. Il n'était pas dans ses intentions de perdre ce combat, car le Tokuatlak souhaitait atteindre de nouveaux sommets. Et obtenir l'âme de ce Chevalier ! Il poussa son cosmos plus loin qu'il ne l'avait jamais fait.
Des cris de défi jumeaux s'échappèrent des gorges des duellistes. L'air et la terre vibrèrent sous la tension des pouvoirs qui s'apprêtaient à être déchaînés. L'électricité statique générée fit se dresser le duvet de leurs nuques.
Les lames d'obsidienne s'envolèrent, une note acérée s'élevant dans leur sillage et se placèrent devant le Tokuatlak. Pointes en avant, elles prirent la forme d'un cône à la base duquel se trouvait leur possesseur et entamèrent un rapide mouvement de rotation, adoptant l'apparence d'une tête de foreuse. Yoatl l'enveloppa d'une énergie sombre et se propulsa à pleine vitesse.
- Yōllohtli Coyōnia !!
Face à cette déferlante meurtrière s'opposa une grande masse blanche évoquant une silhouette pourvue de longues cornes. Un beuglement bestial claqua tel le tonnerre.
Les deux concentrations de cosmos se percutèrent avec une violence inouïe, engendrant un bruit tonitruant dont la nature n'était rien d'autre que les hurlements d'esprits avides de rédemption et de destruction.
La seconde épaulière du Taureau se retrouva arrachée, alors que de nouvelles lézardes s’inscrivirent dans son Amure d'Or. Une lame de pierre indépendante trouva la peau à découvert et se planta dedans. Raul sentait les pulsations de l'arcane de Yoatl qui le transperçaient, l'amenant toujours plus près du précipice de la mort.
Il lutta, engageant chaque fibre de son être, chaque parcelle d'énergie, dans la bataille. Il avait un devoir envers le Sanctuaire, mais surtout envers ses amis et ces gens qu'il avait promis d'aider. Et il était un homme de parole.
Le Chevalier s'exhorta à miser tout ce qu'il possédait. Une explosion titanesque retentit à travers la jungle, secouant l'environnement tout entier.
Raul se retrouva proprement soufflé, trouvant arbres et rochers sur son passage, blessant le paysage autant que son corps.
Il entrouvrit un œil, l'autre englué de sang ne lui offrant qu'un voile rouge. Son souffle était tiède et non plus glacé et les marques sur son visage s'estompèrent. Jamais il ne s'était senti aussi vide de tout : volonté comme énergie. Mais comme à l'intérieur de la boîte de Pandore, il lui restait l'espoir.
Il était toujours vivant. Bien esquinté, mais en vie tout de même. Son adversaire, bien qu'invisible à son regard, ne semblait pas pouvoir en dire autant.
Raul roula sur le flanc en grognant, peu désireux de se lever. Cependant, c'était un choix qu'il ne voulait pas se laisser. Il se releva donc, accueillant les sensations qui lui revenaient doucement.
Chancelant, il s'appuya contre un tronc, ses doigts éprouvant la rugosité de l'écorce. Il avisa son épaule sanguinolente. Devait-il en retirer le morceau d'obsidienne ? Il réfléchirait à la question en chemin.
Un nouvel échange laissa Mei Ling marquée de nouvelles éruptions rougeâtres et le menton barbouillé de sang. En passant de ses poumons à sa gorge, l'air produisait un bruit rauque.
Subir l'arcane de cette femme à de multiples reprises lui avait permis de comprendre son fonctionnement. Malheureusement, son imprévisibilité le rendait trop ardu à contrer.
La Chinoise aurait probablement pu annuler les effets en se frappant aux endroits idoines et ainsi neutraliser le cosmos invasif. Toutefois, cette tâche requérait qu'elle puisse se concentrer pleinement dessus. Or, c'était la mort assurée si elle faisait ça.
Il lui restait malgré tout la solution offerte par Geki : la priver de son point fort.
Mei Ling sut ce à quoi elle devait s'employer. Elle augmenta son cosmos, cherchant à ré-atteindre le seuil du Septième Sens qui lui offrirait la force nécessaire.
La Grue s'élança vers Citlali, des étincelles d'argent nimbant sa course. Au moment où la Tokuatlak déclencha sa contre-attaque, la Chevaleresse donna tout ce qu'elle avait. Elle subit plusieurs touches mais de ses doigts réunis en bec, elle rendit coup pour coup à la Mexicaine.
De manière précise, elle frappait le bout des doigts de son adversaire, envoyant sa propre énergie à chaque choc entre leurs extrémités, neutralisant celle émise par Citlali.
Saisissant ce qui se passait, la Mexicaine accéléra la cadence, tentant de déborder la Chevaleresse.
Mei Ling dû fournir le double d'effort, non seulement pour suivre le rythme imposé, mais aussi pour suffisamment anticiper les trajectoires des attaques qui la ciblait.
Les deux jeunes guerrières se rendaient coup pour coup, de légères explosions ponctuant les impacts.
Le Chevalier de la Grande Ourse regardait la scène se dérouler à une vitesse qu'il ne pouvait appréhender. Son respect pour Mei Ling grandissant d'autant plus.
Néanmoins, telle la première fissure que l'on voit apparaître à la surface d'un lac gelé, Geki capta la rupture du rythme.
Mei Ling endura le bris des phalanges de sa main gauche jusqu'à ce qu'elle soit repoussée par un violent assaut. Dès lors, elle sut qu'elle avait perdu l'échange.
Citlali poursuivit son attaque, ses propres doigts meurtris au bord de la rupture, frappant la Chevaleresse à de nombreuses reprises. Lorsque celle-ci fit mine de s'effondrer, la Tokuatlak ralentit graduellement la cadence. Mal lui en pris, car dans un ultime sursaut, Mei Ling lança ses mains toucher ses avant-bras.
Dès que les doigts entrèrent en contact avec elle, la Mexicaine sentit comme un éclair la traverser. Elle recula, surprise.
A genoux et à demi-consciente, la Chinoise signifia à Geki qu'il devait en finir.
Le grand Japonais hocha la tête, comprenant qu'elle avait d'une manière ou d'une autre amoindri la dangerosité de leur adversaire, et fit gronder son cosmos.
Tout en explosivité, il entama une charge que n'aurait pas reniée un véritable grizzly. Paré d'une aura vert mousse à l'épaisseur suffisante pour évoquer une carapace, Geki frappa durement la Tokuatlak.
Celle-ci se prémunit comme elle put de la violence du coup qui la fit reculer sur plusieurs mètres. Son regard glissa fugacement vers la Chevaleresse.
Je ne peux plus émettre de cosmos là où elle m'a touché, constata-t-elle. Mais c'est temporaire. (Elle esquiva un large balayage.) J'ai juste à éviter ce balourd et d'ici peu, je pourrais les achever. Surtout que mes mains ne sont pas ma seule arme.
Alors que le Chevalier de la Grande Ourse se jetait derechef sur elle, Citlali lui envoya la pointe de son pied aux orteils découverts, en plein plexus solaire. Néanmoins, ce qui aurait dû stopper net le colosse ne fit que glisser sur le côté grâce au léger mais prompt décalage qu'il opéra avec ses hanches.
En temps normal, il se serait fait surprendre par sa riposte, mais la couche de cosmos qui le recouvrait comme une seconde peau était ultra-sensible aux stimuli extérieurs. Ce n'était pas une technique à proprement parler mais quelque chose qu'il avait développé naturellement à force de méditation en pleine nature en s'ouvrant pleinement à son environnement.
Étonnée, la Tokuatlak perdit de son flegme et n'eut pas un mouvement d'esquive lorsque le Japonais la ceintura par derrière avant de la soulever. Son énergie monta en flèche, ses bras générant une terrible pression sur le corps de la Mexicaine.
Cette dernière tenta de se libérer, malheureusement l'étau vivant dans lequel elle se trouvait ne menaçait pas de la relâcher. Son armure se fissura légèrement au niveau des côtes, mais ce furent surtout ses os qu'elle entendit gémir, de même que ses organes internes en train de lâcher. Du sang s'écoula d'entre les lèvres, gouttant sur son plastron.
- Kemonoshiki Sabaori !
Point sadique, Geki bascula en arrière avec un rugissement, formant un arc avec son dos et écrasa Citlali sur le sol. Sa nuque ne résista pas au choc et se brisa net.
Le Chevalier lâcha le corps sans vie de la Mexicaine et resta quelques secondes en position assise, prenant de lentes respirations. Quand il fut certain de pouvoir se lever, il marcha jusqu'à Mei Ling.
La jeune femme n'avait pas bougé depuis son passage de relais, tâchant elle-même de retrouver une certaine forme.
- Est-ce que tu peux marcher ? lui demanda la Grande Ourse.
- Pas … tout de suite, fit Mei Ling avec une grimace d'excuse. Je te rejoins dès que je peux, je ne veux pas te ralentir.
- Si tu t’appuie sur moi, il n'y aura plus de problème. (Il lui tendit son énorme main.) Allez, viens.
La Chinoise considéra un instant le grand gaillard, hésitante, pour finir par accepter son aide. Soutenant la Chevaleresse, Geki chercha la piste qu'il retrouva assez rapidement et ils se remirent en route.
Yū Tosshin Ken :
Ruée de l'Ours
Tzilinitta Tēnhuitztli :
Bec Pointu qui fait Résonner / Bec épine Carillon
Chalchiuhtotōlin :
Son nom signifie « Dinde de Jade ». Dieu de la maladie et de la peste dans la mythologie aztèque, il était probablement une des formes de Tezcatlipoca et avait la capacité d'inciter les humains à l'autodestruction.
Tlatlahēlōliztli Īxomatzal :
Serres Maudites / Serres qui Souillent
Ukuku :
Mot Quechua pour « ours ». Dans la mythologie andine, il s'agit d'une créature née de l'union d'une femme et d'un ours.
Mukuku K'utu :
Froid Mordant du Sommet
Tlecuezallōtl Quechquēmitl :
Pèlerine de Flammes
Micōhuani Āyahuitl :
Brume Délétère
Tōnatiuh Tlamanimeh :
Chasseurs de Soleil
Yōllohtli Coyōnia :
Perce Cœur