Le maître et la bête

Chapitre 2 : Li Bai

2510 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/01/2026 17:29

Année 753


— Sous les rayons du soleil, une fumée pourpre monte du brûle-parfum / De loin, je contemple la cascade suspendue au-delà du fleuve / De trois mille pieds, rapide, elle se jette et descend, droite comme une flèche / On dirait la Voie Lactée tombant du Neuvième Ciel.

Le poète Li Bai laissa ses vers murmurés flotter dans les airs et s’éparpiller dans le grondement de la Grande Cascade de Lushan. Assis en tailleur, il écouta leur écho s’élever et se réverbérer avant qu'il ne soit étouffé par la litanie des remous. Il en apprécia le rythme et la sonorité et s’estima satisfait. Il ne lui restait plus qu'à les consigner.

Son ample toge turquoise était emperlée d'embruns, à l'instar de son visage fin et allongé, ainsi que sa longue barbe noire et son chignon haut tendu par un bandeau de soie. Des sourcils fournis et arqués surmontaient ses yeux en amande, lui donnant une expression à la fois noble, rêveuse et vive. Il se leva et se dressa face à la cataracte. Il avait un port altier et nonchalant. Cette allure lui avait valu d'être qualifié d'immortel descendu parmi les hommes. Cela le faisait toujours sourire, lui qui aimait rigoler et boire avec excès. Il avait néanmoins conscience de son charisme et en retirait une humble fierté.

Avant de s’en retourner dans sa chaumine, une petite maison abandonnée mais en bon état qu'il avait trouvée et investie temporairement, il regarda une dernière fois autour de lui. Les Cinq Vieillards le surplombaient de leur grandeur et de leur majesté. La brume voilait leurs cimes, mais seulement de façon ténue. Les rayons du soleil perçaient les minces volutes blanchâtres et formaient un éventail de lumière qui inondait la vallée encerclée par les Pics. Malgré la beauté du spectacle, Li Bai soupira.

Ce n'était pas encore aujourd'hui qui l'apercevrait. Quelquefois, il pensait l’entendre, mais c'eût très bien pu être son imagination qui déformait le rugissement de la cascade. De temps à autre, il croyait la voir, mais la mouvance des ombres au gré des nuages et des moments de la journée eût pu donner la même impression. Par moment, il lui semblait la sentir, mais cela aurait pu tout aussi bien être le remugle des végétaux en décomposition ou le cadavre pourrissant d’une proie délaissé par son prédateur.

Pourtant, elle était là, et il le savait.

La bête de Lushan.

Plusieurs témoignages concordaient suffisamment pour y accorder crédit. D’aucuns parlaient d'une créature immense et redoutable, de gémissements lugubres et rageurs, d'une apparence draconique et fuligineuse. Le poète, mû par son insatiable curiosité et la perspective de vers originaux, avait décidé de se rendre dans la région. Mis à part l’insaisissabilité de cette bête, il n'était pas déçu du voyage. Il avait des poèmes inédits à partager, de nouveaux messages forts en sagesse, des appels à la contemplation du monde, au respect des offrandes du ciel et de la terre.

La nuit tomba. La fine brume s'évanouit et la voûte céleste révéla pleinement sa mante mouchetée d’étoiles scintillantes. Li Bai s’installa sur le perron de la chaumine avec une théière de céramique glaçurée et une tasse de bambou laqué pour seules compagnes. Il les emmenait toujours dans ses voyages, en plus de galettes de thé compressé, qu’il écrasait puis réduisait en poudre avant de les faire bouillir dans un chaudronnet de bronze qui ne quittait jamais ses affaires. Cette fois, il avait opté pour un thé noir aux pétales de yuèjì. 

Il avait acheté cette infusion dans le village voisin de Qingxi Cun, auprès d’une vieille herboriste qui lui avait vendu ses vertus apaisantes, digestives et harmonisatrices du Qi. Elle l’appelait “Splendeur printanière”, mais quand Li Bai l’avait interrogée sur l’origine de ce nom, elle avait laconiquement marmonné quelques mots concernant un hommage à une ancienne cliente. Curieux de savoir s’il pouvait en retirer quelque églogue, le poète avait insisté, mais la vendeuse avait refusé de lui en dire davantage, comme si cela faisait allusion à un événement inavouable, une tragédie que l’on s’efforçait d’oublier. Il était donc resté sur sa faim, mais il disposait à présent d’un thé de rosier fort agréable, aux saveurs rondes et délicates en bouche, idéal pour l’inspiration.

— Le ruisseau bout sur les pierres / Il reflète les filles du ciel / Le thé infuse et diffuse / Une corolle de rose parfume la Voie Lactée.

Le grondement de la Grande Cascade accueillit ses vers improvisés et parut s’enrouler autour de la chaumine. Alors que le poète allait invoquer l'écho pour expliquer cette résonance, il identifia au second plan de ses perceptions sonores la véritable rumeur lancinante de la cataracte.

Li Bai se figea.

Si le grondement n'incombait pas à la chute d’eau, son ampleur ne pouvait signifier qu'une chose…

Le rythme cardiaque du lettré s’accéléra. L’excitation monta et il parvint à la réguler tant bien que mal. En dépit de la tempête émotionnelle qui manquait dévaster son esprit, le poète garda extérieurement son calme, à la seule exception d’un léger tremblement de ses mains d’ordinaire d’une adresse indéfectible. Il reposa sa tasse avec une délicatesse fébrile. Le nuage de vapeur qui se dégagea du récipient fut animé d’un va-et-vient provenant de derrière Li Bai. Ce dernier se retourna et découvrit la tête d’un immense dragon noir qui le fixait intensément.

Cette rencontre, il l’avait appelée de ses vœux depuis son arrivée à Lushan. Aussi ne serait-il pas dit qu’il manquerait aux valeurs d’un hôte prévenant en n’ayant pas anticipé l’arrivée impromptue d’un visiteur néanmoins espéré. Sans geste brusque, le poète prépara une deuxième tasse – il en avait toujours une à sa portée au cas où – qu’il tendit en s’inclinant le plus révérencieusement possible. Une longue inspiration huma le doux fumet.

— Ce parfum… je ne l’avais plus senti depuis des années. C'était le préféré de Chun Li… Ma pauvre Chun Li lâchement assassinée par des meurtriers de ton espèce, humain !

Le sol et la chaumine tremblèrent, vrombissant au diapason de la terrible voix : une voix profonde, gutturale et caverneuse de laquelle sourdait toute la douleur et la rancœur de la création. Li Bai parvint à conserver son équilibre et à maintenir son offrande. Il devait faire appel à toute sa volonté pour maîtriser son corps et garder l’immobilisme qui renverrait un message clair et, l’espérait-il, dissuasif : “je te respecte, mais je ne suis pas ta proie”. S’il extériorisait sa peur, il craignait que la bête de Lushan ne l’estime indigne de continuer à vivre.

— Ce thé adoucit les mœurs, daigne l'accepter et profiter de son apaisement, la pria le poète.

— Ton thé avive surtout mon courroux, misérable.

Une haleine chargée de bestialité fit onduler les cheveux, la barbe et l’ample tunique de Li Bai. Avec mille précautions, l’homme posa la tasse offerte sur un caillou plat devant lui et recula, toujours en s’inclinant, les mains croisées dans ses manches. Il avait entendu dire, s'il pouvait croire les rumeurs recueillies à Qingxi Cun, que la bête avait été, quelques années plus tôt et avant qu’une tragédie ne lui enlève sa compagne, un homme, féru d’arts martiaux… et de poésie. Ce dernier point était la raison de vivre de Li Bai et peut-être son salut y résidait-il. Il improvisa :

— Sous la lune, le Mont Lu pleure une larme d'étoiles / Le feu d’un cœur brisé lui reste inextinguible / L’amour perdu dort dans les brumes / Tu veilles encore, prisonnier de ta sombre écaille / Ô dragon, rends aux Neuf Cieux ta colère / Laisse leur rosée éteindre la forge de ton âme.

Un long silence plana, avec le seul chant de haute cascade en contre-point.

— Tu as le verbe adroit, convint finalement la créature. Je vais peut-être te laisser vivre encore un peu. Au moins le temps que tu apportes cette tasse de thé à l’endroit que je t’indiquerai. Mais prends garde à n’en renverser aucune goutte en chemin… où tu signeras ta perte.

Le dragon conduisit le poète à l’opposé de la Grande Cascade, sur le versant le plus ensoleillé de la vallée – dans la nuit, c’était aussi l’endroit que la lune éclairait le mieux – une partie que l’homme n’avait pas encore explorée. Li Bai prit bien soin des tasses qu’il transportait, faisant attention où il posait ses pieds de manière à ne pas trébucher et gâcher le liquide duquel dépendait sa vie.

Au pied d’une falaise, il découvrit un tertre orné d’un arbuste densément feuilleté et fleuri, d’environ sept chǐ d’envergure. Il fut surpris de constater qu’il s’agissait d’un plant de yuèjì. Le dragon noir vint s’enrouler jalousement autour, défiant le poète d’en arracher le moindre pétale. Visiblement, il tenait à ce rosier comme à la prunelle de ses yeux.

— Il y a une pierre plate au pied de ce buisson. Je t’autorise à l’approcher pour y verser le contenu de la tasse que tu me destinais. Réalise pour moi cette libation que je ne suis plus en mesure d’offrir à ma Chun Li.

Li Bai s’inclina respectueusement. Il comprenait la gravité de la situation et l’honneur qui lui était fait. Il procéda en trois fois, comme il était de coutume avec ce rituel, et accompagna chaque versement d’une parole poétique : 

— Le premier thé s’épand, cascatelle parfumée sous la voûte étoilée / Le second thé s’écoule, sa vapeur s’élève vers le rêve / Le troisième thé se perd, rivière miniature dans la terre pure.

Ainsi naquit le lien qui unit Li Bai à celui qui fut Hei Dong. Il ne pouvait s’agir d’amitié, nul humain ne pouvait plus y prétendre, mais au moins de respect. Le dragon noir tolérait le poète en son domaine car il ne percevait en l’homme nulle malice et en appréciait les manières : la poésie, le thé et le vin. Li Bai lui apparaissait comme un mélange intrigant et divertissant d'arrogance et d’humilité, de sérieux et de jovialité, des facettes qui lui rappelait, à la fois douloureusement et doucereusement, feu son épouse. 

Ils partagèrent peu, la bête étant farouchement attachée à son ermitage, mais assez pour que le poète prît conscience de la profondeur d’âme de son hôte. Li Bai s’en ouvrit d'ailleurs, le jour où il décida de quitter les Wu Lao Feng pour parcourir à nouveau les routes de Chine.

— Tu as tant dont tu pourrais faire profiter les humains, fit-il remarquer au dragon. Qui sait, si tu décidais de leur redonner une chance, peut-être pourrais-tu en redevenir un ?

— N’outrepasse pas la familiarité qui s’est développée entre nous, poète. Je ne suis plus, et ne serai plus jamais, l’un des vôtres. Seul mon état animal me préserve un tant soit peu de la douleur. Les vraies bêtes, vois-tu, ne s’embarassent pas du passé. Je n’en suis pas encore là, et je ne sais pas si je dois le déplorer ou m’en réjouir, mais cela m’empêche de trop subir le mien, par trop affligeant pour que je ne le supporte à nouveau pleinement.

— Te complais-tu ainsi ? s'enquit Li Bai.

— Non, avoua le dragon noir. Mais c’est sous cette forme que j’endure le moins.

— C’est surtout sous cette forme que tu souffriras peut-être à jamais… Les dragons vivent longtemps.

Celui qui fut Hei Dong gronda et claqua des mâchoires.

— Si cette souffrance reste supportable, c’est un prix que je suis prêt à payer, surtout si elle me relie à la mémoire de ma bien-aimée.

— Tu fustiges les humains, mais retenir le souvenir douloureux d’un être cher et perdu est une preuve de ton humanité résiduelle. Or, elle s’étiolera… alors la douleur cessera peut-être, mais toute remembrance de Chun Li s’effacera avec elle. C’est le destin des bêtes.

— Tu parles d’or, Li Bai. Mais la raison des bêtes est celle de l’instant. Peu me chaut de ce qui adviendra tant que je n’y serai pas rendu.

Le poète secoua tristement la tête.

— Ta sagesse et ta résilience sont grandes. Tu pourrais redevenir un maître et éclairer tellement de jeunes esprits ! Lushan est trop petit pour toi.

— Lushan est tout ce qui me convient à présent, contra le dragon noir. Ses eaux et son rosier sont la seule pureté que je vois encore en ce monde.

À ces paroles, et sans plus de cérémonie, la bête s'en retourna sous les remous de la Grande Cascade, congédiant ainsi le seul homme qu’il avait accepté depuis sa transformation.

Li Bai se détourna de ce lieu sacré, son paquetage sur le dos. Il avait replié un large carré de lin huilé pour y remiser sa tenue de rechange, son matériel de calligraphie et son petit chaudron de voyage. Le tout tenait grâce à une cordelette tressée attachée à ses épaules. À ce lien pendaient les tubes de bambou laqué dans lesquels se trouvaient les poèmes qu’il avait couché sur du papier. À sa ceinture, sa gourde à vin, une calebasse de cuivre, ballottait à chacun de ses pas.

Quittant les sentes et layons des Cinq Pics, il composa d’ultimes vers à l’intention de la “bête de Lushan” :

— Les nuées bleues enserrent les vieux sommets / Une ombre noire dort sous les pins glacés / Un temps, nous fûmes ivres au bord des eaux / Aujourd’hui, nos traces se séparent par ces mots / Ton cœur affligé garde encore l’humain / Puisses-tu dormir sous la chute céleste sans chagrin / Rose de Chine, gardienne de ton âme / Tant qu’elle ne meurt, ni ne fane / Tes anciens rêves se dissolvent dans le vent / Qu’ils te portent un jour vers le firmament.

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