Ex-Chalydóry
Sanctuaire d’Athéna
Grèce
15è siècle AVJC
Avec une lenteur révérencieuse, sous les yeux de ses quatre-vingt-sept pairs et de son maître Ionia, Xiphogone gravit une à une les marches vers le trône d’Athéna. La déesse y est assise, régalienne. Une expression à la fois solennelle et maternelle fige son visage sacré tel du marbre vivant d’une pureté sans égale. L’heure est à la gravité et le moment d’importance : la chevaleresse brisée qui avait failli à sa mission est de retour. Comment peut-elle se présenter en affichant l’arrogance d’un succès pourtant invisible ? Comment expliquer la bonté avec laquelle Athéna la reçoit, malgré l’absence manifeste de nouveau résultat depuis son échec cuisant ? Comment cette bannie ose-t-elle revenir, parée qui plus est de l’armure du Capricorne qui lui avait été reprise ? Et quel est ce masque partiel qui lui couvre la moitié du visage, comme si elle n'était ni chevaleresse, ni Saintia, ou bien les deux à la fois ? Le Sanctuaire entier s’est rassemblé pour assister à l’entrevue qui promet d'être intéressante.
Parvenue au sommet du court et large escalier, Xiphogone s’agenouille devant Athéna. Un silence insondable s’abat sur le Palais. Plus aucun murmure entre les chevaliers présents. Plus aucun frottement de cape ou de vêtement. Plus aucun cliquetis d’armure. Tous les sens des témoins sont pleinement tournés vers les deux femmes qui occupent l’estrade d'audience.
D'un geste vif, comme si elle dégainait une épée dont elle n’est pas pourvue, la chevaleresse pointe son bras droit vers la déesse aux Yeux Pers. Celle-ci ne bronche pas, contrairement à plusieurs Saints des trois castes qui ont tressailli à la vue de ce mouvement potentiellement agressif – la guerrière est connue pour son adresse à user de ses membres comme des lames – et s’apprêtent à intervenir à la moindre menace envers Athéna.
Le chevalier du Sagittaire sort alors des rangs et bande son arc, braquant la flèche d’or qu'il a reçue de la déesse elle-même : la flèche de la Justice. Xiphogone sait que son compagnon ne s’est pourtant pas mépris sur ses intentions. Il serait folie de penser que la requérante puisse trahir son serment de Saintia. Mais les Guerres Saintes précédentes ont révélé leur lot de félons et la vigilance ne doit jamais être relâchée. Elle a levé la main vers Athéna et doit de ce fait être testée.
Dans mot dire, le Sagittaire décoche son trait. Aucun chevalier d’argent ou de bronze présent ne peut suivre sa trajectoire, mais pour Xiphogone, c’est un jeu d’enfant. D'un seul mouvement circulaire qui fait tournoyer sa longue chevelure blonde et ondulée, elle se lève, se retourne, abat sa main qui fend le projectile dans le sens de la longueur, finit de pivoter et se prosterne de nouveau face à Athéna, restée imperturbable.
Les spectateurs ne peuvent réfréner leur stupeur : ce bras est censé avoir été brisé au-delà du réparable, alors comment peut-elle le brandir ainsi ? Et quelle est cette aura d'indestructibilité qui en émane ? Pourquoi semble-t-il capable de tout trancher, comme il l’a fait de la flèche d’or imprégnée de cosmo-énergie du Sagittaire ?
— Déesse Athéna, déclare la Saintia avec assurance et tête baissée en toute humilité, moi, Xiphogone du Capricorne, je reviens vers vous, acquittée de ma mission.
Son avant-bras se met à étinceler d’une lumière dorée aux teintes d’acier nuancées de reflets de bronze et d’argent.
— Je ne connais qu’une seule arme capable d’inciser matière et cosmos aussi pleinement, souffle la déesse de la Guerre Juste en se levant de son trône, impressionnée par sa chevaleresse. Les augures m’avaient prévenue, mais ils ne sont jamais clairs. Je n’imaginais pas que… Mon enfant, quelle volition t’es-tu donc imposée ?
— Grande déesse, poursuit Xiphogone sans répondre à Athéna, ce bras est ton ancienne lance, Chalydóry, et à compter de ce jour, une épée sacrée pour le Sanctuaire : je l’ai nommée… Ékkhálybrakmḗ.
**
La chevaleresse était originaire de Thémiscyre, capitale des mythiques Amazones, du temps de leurs premières reines, les sœurs Lampédo et Marpésia. À cette époque, les Amazones n’avaient pas encore prêté allégeance à Arès. Ce ne serait qu’une centaine d'années plus tard que la reine Otréra s’unierait au dieu de la Guerre et fonderait un ordre opposé à la déesse Athéna.
Xiphogone naquit de l’union d’une capitaine de guerre des Amazones et d’un forgeron combattant des Chalybes. Elle grandit dans une société à la fois matriarcale et matrilinéaire qui refusait aux hommes tout rôle plus important que la procréation. Aucun garçon n'était gardé, ni élevé dans la cité. Ils étaient généralement abandonnés, leur vie remise entre les mains des dieux, ou simplement éliminés à la naissance. Certaines Amazones étaient plus mesurées et les renvoyaient tout bonnement chez leur père, quand celui-ci était encore en vie.
Sa mère, Toxhippé, l’éduqua loin de son père anonyme, dans la plus fidèle tradition thémiscyrienne, dès son plus jeune âge. La fillette passa son enfance à naviguer entre les grandes cours d’entraînement, les plaines verdoyantes qui bordaient la cité et les rues aux pavés inégaux sinuant entre les bâtisses de marbre blanc et de briques crues.
À l'âge de six ans, il devint évident que la jeune fille n'avait aucune appétence pour l’archerie et la cavalerie, pourtant les deux piliers des arts amazones. Au grand dam de sa mère, Xiphogone ne réussit jamais à se servir convenablement d'un arc et de flèches. Quant à monter à cheval, il fut vite clair qu’espérer la voir moins longtemps à terre qu’en selle était illusoire.
Elle se distinguait néanmoins dans sa maîtrise de l'épée. Elle avait élevé au rang de manie le fait d’user de n’importe quel objet allongé comme d’une lame. Flèches et arcs ne faisaient pas exception. Elle surprenait ses instructrices en déviant les traits décochés par ses rivales d’une hampe dûment brandie ou en frappant ses adversaires d’une monture bien sentie. Sa seule utilisation d’un arc qui se rapprocha un tant soit peu d’un usage ordinaire fut lorsque, à court de projectiles, elle se servit de son épée en bois comme d’une flèche. L’Amazone alors en charge de l'entraînement, prise au dépourvu, avait été bien en peine de la féliciter ou de la fustiger.
Quant à compenser son manque de talent pour l’équitation, Xiphogone avait développé une endurance, une force et une vélocité impressionnantes, lesquelles lui permettaient de se passer allègrement de ces maudits canassons qui prenaient un malin plaisir à la désarçonner. Elle n’avait aucun mal à suivre les cavalcades de ses consœurs le long des méandres du fleuve Thermodon jusqu'à son embouchure.
Ce profil non-conventionnel aurait pu couvrir de honte sa mère et porter atteinte à l'éminent statut de capitaine de Toxhippé, mais les performances hors norme acquises en compensation dans des domaines moins traditionnels étaient toutefois dignes d'éloges. Aussi personne ne savait trop comment la considérer : Xiphogone n'était pas une Amazone comme les autres, mais elle en était une néanmoins.
Son atypie parvint jusqu’aux oreilles de la reine Marpésia, restée à Thémiscyre pour défendre la cité avec la moitié des armées, pendant que sa sœur Lampédo était partie en campagne pour conquérir des territoires avec la seconde moitié. Ainsi la petite fille fut-elle un beau jour convoquée au palais-forteresse. Affublée de son bonnet phrygien, de son chiton court et de ses anaxyrides, elle se rendit seule à l’audience. Sa mère faisant partie de la garde rapprochée de la reine, elle se trouvait déjà sur place et ne pouvait accompagner son enfant.
Xiphogone tenta de faire bonne figure alors qu’elle atteignait, encadrée par deux rangées de soldates parfaitement alignées et formant un couloir hérissé de lances et orné de pelta, la dernière marche des escaliers menant à la souveraine. De part et d’autre de la reine étaient positionnées les capitaines de guerre, dernier rempart protecteur, si tant est que ce fut nécessaire si l’on en croyait les prouesses de Marpésia sur les champs de bataille. Mère et fille échangèrent un regard discret sans trahir la moindre émotion sur leurs visages. Xiphogone nota quand même que Toxhippé était la capitaine la plus proche de la reine. Par dévotion envers cette dernière ou bien en soutien à sa fille ? La petite Amazone n'aurait su le dire.
— Je me présente face à toi, Basilissa, annonça Xiphogone d’une petite voix ferme en s’agenouillant face à Marpésia tout en la fixant de ses yeux argentés.
On lui avait appris à toujours exprimer la fierté féminine qui caractérisait son peuple. Une société masculine aurait sûrement été choquée par tant de suffisance de la part d’une enfant envers un dirigeant, mais chez les Amazones, la dignité était une seconde peau et s’inculquait dès le plus jeune âge. Aussi était-il attendu de s’affirmer, comme il se devait de la part d’une guerrière et ce malgré la différence de rang et d’âge, car démontrer son assurance était une marque déférence.
La souveraine se pencha, geste qui fit craquer sa cuirasse dans le silence de la salle d’audience.
— Petite Xiphogone, je t’ai fait venir car j’ai de grands projets pour toi.
La fillette releva la tête et contempla le sourire de sa reine. D’un rapide coup d’œil, elle s’aperçut que l'orgueil illuminait le visage de sa mère. Cette dernière devait être au courant du plan de sa reine et, à voir sa réaction, c’était plutôt encourageant.
— Tes talents ne te permettent pas de t’intégrer à nos troupes. Tu es trop en dissonance avec tes consœurs. Mais ils ne seront pas gâchés pour autant. Il y a un endroit, loin d’ici, bien à l’Ouest du Pont-Euxin, où tu t'épanouiras tout en portant l’honneur des Amazones.
À ces mots, un coup unique résonna avec fracas dans le palais. Derrière elle, les soldates de l’allée humaine avaient frappé à l'unisson leur pelta de leur lance, comme pour ponctuer les propos régaliens.
— Toxhippé, je te laisse le soin d’expliquer son destin à ta fille, ordonna Marpésia.
La capitaine de guerre désignée s’avança vers Xiphogone et l'invita à se relever.
— Au large d’Athènes, dans le royaume de Mycenae, se trouve un domaine appelé Sanctuaire où s’entraînent des jeunes guerriers d’exception. On les dit capables de pourfendre les airs de leurs poings et d'éventrer le sol de leurs pieds. On les appelle les chevaliers sacrés, des Saints, et ils sont au service de la déesse de la Guerre, Athéna. Leur mission est de protéger la Terre et ils sont pour cela à la recherche d’enfants prometteurs. La reine Marpésia, mais aussi tes instructrices et moi-même, sommes persuadées que tu possèdes toutes les qualités pour devenir l'un de ces chevaliers. Tu te rendras là-bas, ma fille, afin de cultiver pleinement le potentiel que nous ne parvenons pas à te faire développer ici, à Thémiscyre.
Un nouvel éclat de lances sur boucliers accueillit cette annonce.
— Si je m'y rends, Mētēr, s’enquit la fillette auprès de sa mère, reviendrai-je un jour parmi les miennes ?
Dans un élan d'amour maternel, Toxhippé apposa ses deux mains sur les joues de sa fille.
— Nul ne sait ce que nous réserve l’avenir, Xiphogone. Mais une chose est certaine : si tu surmontes les épreuves qui t'y attendent, tu seras partout chez toi. Quant à nous spécifiquement, tu sais où nous nous retrouverons toujours.
Xiphogone acquiesça bravement. Les Amazones se rejoignaient immanquablement dans le monde des morts. Marpésia reprit la parole :
— Là-bas, tu côtoieras des garçons et des hommes. Il faudra t’y habituer. De plus, dans l'armée d’Athéna, les femmes ont le visage couvert. Non, ne semble pas si horrifiée, ce n'est pas pour renier toute féminité. C’est une façon pour les chevaleresses de rendre hommage à la toute première d’entre elles, défigurée au combat et à laquelle Athéna a voulu rendre toute sa beauté dans la mort, au moyen d’un magnifique masque.
Personne ne pouvait savoir, alors, qu’au fil du temps, l’origine de cette coutume serait déformée au profit de la croyance erronée selon laquelle les femmes-chevaliers se masquent pour cacher leur genre, comme si Athéna n'acceptait que les hommes dans son armée. En réalité, moins connu était l’ordre des Saintia, les suivantes de la déesse qui refusaient le masque et allaient à visage découvert, comme cette première chevaleresse avant qu’elle ne trépasse.
— À toi de prouver aux incrédules qu’une femme est l'égale d'un homme, ajouta Toxhippé. Montre-leur qu’une Amazone est digne de faire partie de la chevalerie d’Athéna, qu’elle peut en être un élément indispensable.
Pour la troisième fois, les soldates frappèrent leur pelta de leur hampe. Xiphogone expira lentement et redressa les épaules pour se donner contenance. Elle ne pouvait, ni ne voulait, décevoir personne.
— Basilissa, Mētēr, déclara-t-elle à la cantonade en usant des titres honorifiques de sa reine et de sa mère, j’irai au Sanctuaire et je justifierai la réputation de notre peuple.
Cette fois, ce fut un concert de chocs sourds et tintinnabulants des fers de lance sur les boucliers en demi-lune qui se répercuta sur les hauts murs de la citadelle et accompagna Xiphogone jusqu'à sa sortie du palais. Dehors, profitant de la pénombre de ruelles choisies avec soin, elle se permit de laisser libre court à ses émotions de petite fille de six ans en relâchant les larmes et les sanglots qu’elle avait retenus jusque-là.
— C’est normal de réagir ainsi, intervint une voix grave.
Jamais la fillette n’avait encore entendu un tel timbre, pourtant elle était sûre que cela correspondait à ce qui lui avait été enseigné des mâles. De fait, un homme se dressait devant elle, couvert de pied en cap d’une longue pèlerine et paré d'une chaleureuse aura dorée. Il lui fut impossible d’avoir peur de cette apparition ô combien étrangère à Thémiscyre. L’adulte s'accroupit et un visage orné d’un franc sourire s’illumina dans les derniers rayons du soleil couchant.
— Je suis Ionia, chevalier d’or du Capricorne au service d’Athéna. Je suis là à la demande de la reine Marpésia pour t’emmener au Sanctuaire. Viendras-tu avec moi ? Ne t’inquiète pas, nous ne partirons pas avant que tu aies pu voir ta mère une dernière fois.
Il tendit à Xiphogone une main couverte d’un gantelet d’or cliquetant et rutilant. Une telle bienveillance et une telle bonté émanaient de cet homme qu’elle n’eut aucune réticence à y déposer la sienne, scellant son admission dans les rangs des aspirants chevaliers.
Ainsi, après de tendres adieux, la petite Amazone quitta Thémiscyre et partit avec le chevalier d’or. Ils parcoururent à pied le trajet qui les séparait du Sanctuaire. En chemin, il lui raconta l’histoire des Saints d’Athéna, de leurs armures sacrées appelées Clothes, des Guerres Saintes des siècles passés contre les autres dieux désireux de gouverner le monde en lieu et place de la déesse de la Guerre, pourtant nommée régente de la Terre par Zeus lui-même. Il lui apprit être un amortel, un homme à la vie éternelle tant qu’aucune blessure ou maladie n’en décidait autrement, et qu'il avait déjà protégé les trois premières incarnations d’Athéna. Il lui avoua également rechercher une apprentie qui pourrait prendre sa place lors de la quatrième et imminente Guerre Sainte. Lassé des souffrances inhérentes aux combats, étreint par un syndrôme croissant du survivant, il sentait qu'il était temps pour lui de passer la main et il avait l’espoir que Xiphogone puisse être celle à qui il remettrait son armure.
Ils traversèrent le Pays des Kaska, la Paphlagonie, la Bithynie, le détroit du Hellespont, la Thrace et la Béotie avant de parvenir finalement en Attique, en territoire mycénien, où se trouvait Athènes et, inaccessible au commun des mortels, le Sanctuaire. Cela leur prit deux mois, durant lesquels Ionia, en maître érudit, ouvrit l’esprit de la fillette au vaste monde. Elle s’avéra une élève avide d'apprendre, d’une curiosité et d’une ingéniosité peu communes pour une enfant de son âge. Entre-temps, elle réussit même à éveiller des bribes de cosmos et à apprendre les rudiments de son usage. Bien avant la fin de leur périple, il ne fit plus aucun doute qu’elle serait la disciple officielle du chevalier d’or, quand viendrait le moment de la présenter à Athéna.
Le grand jour arriva où Xiphogone vit le Sanctuaire pour la première fois. Du sommet des falaises escarpées et quasi infranchissables que Ionia et elle avaient dû gravir, elle contempla l’ensemble des vallées, plaines, forêts, amphithéâtres, arènes et baraquements, dominés par une immense colline au pied de laquelle se trouvait une imposante tour-horloge zodiacale dont les quatre cadrans faisaient face aux quatre points cardinaux. L’éminence géologique était parcourue par un interminable escalier ponctué de douze temples et surplombé d’une colossale statue à l’effigie de la déesse de la Guerre. Un piton rocheux encore plus haut s’élevait vers le ciel, comme pour en pointer les étoiles.
Jamais Xiphogone n’avait vu pareil spectacle et elle en resta estomaquée.
— Voici ta nouvelle demeure, petite Amazone, souffla Ionia dont la vue du domaine sacré arrachait toujours un fort et fier sentiment d'appartenance. Viens, je vais t’introduire à notre déesse.