Ex-Chalydóry

Chapitre 2 : L'orgueil de la Chalybe

4811 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/04/2026 07:12

Ainsi commença la nouvelle vie de la fillette. Elle découvrit une déité d’une générosité et d’un amour sans limite, doublés d’une férocité et d’une détermination idoines. Elle l'en admira et l’en aima immédiatement, sans concession. Bien que l’entrevue eût été brève, elle avait su, du haut de ses six ans, qu’elle pourrait donner sa vie pour Athéna et la Terre. 

Elle passa les dix années suivantes au rythme des entraînements intenses des Saints. Au départ peu à l’aise avec les garçons et les hommes du Sanctuaire, elle finit par s’habituer aux ressortissants du sexe masculin. Ils n’étaient pas si inférieurs que ça aux filles et aux femmes, finalement, et ils ne la considéraient pas différemment de n’importe quel autre arpète. Elle eut plus de mal avec le port du masque, imposé à toutes aspirantes jusqu’à ce que celles-ci en confirment le port définitif en rentrant dans les rangs des chevaleresses ou bien l’enlèvent en optant pour la voie des Saintia.

Rapidement, Xiphogone domina les arènes des apprentis de bronze, les amphithéâtres des apprenants d’argent, puis le colisée des aspirants à l’or. Elle développa ses aptitudes cosmiques en usant de ses bras et de ses jambes comme des lames. De taille ou d’estoc, elle fauchait ses adversaires du tranchant de la main ou de la pointe du pied, sans jamais frapper du poing, de la paume, de la voûte plantaire ou du talon, ni projeter son cosmos. Elle se refusait catégoriquement à la contondance ou à la distance.

Le jour de sa consécration advint et elle se retrouva, à genoux devant Athéna et Ionia. Seuls deux autres disciples étaient présents. Eux aussi s'étaient illustrés durant leur entraînement et s'étaient hissés au sommet de leurs catégories. Pour les avoir tous deux combattus, et ne les avoir vaincus que de justesse, Xiphogone les connaissait bien et avait beaucoup d’estime pour eux. Trois urnes trônaient devant les trois jeunes gens, autant de boîtes de Pandore, contenant chacune une Cloth en récompense de leurs efforts et de leurs mérites. La déesse de la Guerre prit la parole :

— Délos, je te remets l'armure de bronze du Dragon. En son poing et en son bouclier, j’ai intégré la griffe la plus solide et l'écaille la plus résistante d’un valeureux dragon que j’ai eu l’honneur de combattre… et que j’ai encore honte de ne pas avoir su épargner. Il vit à présent parmi les étoiles, où il constitue ta constellation protectrice. Puisses-tu t’avérer digne de sa hardiesse.

L’adolescent reçut son présent en s’inclinant davantage. Malgré le statut auquel il accédait et son jeune âge, il rivalisait avec les chevaliers d’or eux-mêmes. C'était l’armure qui lui irait le mieux.

— Cynouros, je te confie l’armure d’argent de Persée. Sur son écu j’ai incrusté la tête de Méduse qui ornait mon égide. Attention à son regard encore capable de pétrifier toute créature vers laquelle tu le brandirais. C’est un pouvoir qui implique une grande responsabilité : si ce bouclier devait être détruit, tu libérerais la Gorgone, ainsi que sa colère, sur le monde.

Le jeune homme accepta humblement la confiance d’Athéna. Parmi les chevaliers d’argent, il serait certainement le meilleur garde-fou pour tenir tête à un Saint d’or en cas de nécessité.

— Xiphogone, je te lègue l’armure d’or du Capricorne. Elle n’a appartenu qu’à ton maître Ionia jusqu'à présent. Tu as d’autres talents que sa plume légendaire, notamment celui de l’escrime. De plus, de toutes mes aspirantes, tu es celle qui a manifesté le plus de fidélité envers moi, alors même que tu n'étais pas encore Saintia. J’aurais bien besoin d’une lame-lige à mes côtés.

Athéna se tourna vers Ionia qui lui remit un paquet oblong d’apparence modeste. Un pan de laine l’enrobait précieusement et la déesse s’en empara presque fébrilement.

— Aussi t’assigné-je une mission. Voici le fer de la lance qui a occis le dragon dont l'armure de Délos est inspirée. Elle s’appelait Chalydóry et était capable de tout pourfendre, jusqu’au cosmos lui-même. Avant ce déplorable accident, elle m’avait accompagnée infailliblement dans bien des combats, mais pour me punir de mon manque de discernement, j’ai délaissé mon arme et le temps l’a gâtée. Vos deux loyautés se marieront à merveille. Si tu parviens à la restaurer, et je pressens que les dons latents de tes lignées trouveront à s’exprimer, elle sera à toi.

Sous ses doigts, Xiphogone sentit nettement le crissement de la rouille entre le métal et le tissu, lorsque Athéna lui déposa le ballotin dans ses paumes offertes. Il ne lui parut alors pas opportun de l’ouvrir tant qu’elle ne serait pas prête à en retaper le contenu. La Saintia crut entendre la déesse souffler de soulagement, alors qu'elle se reculait pour contempler ses nouveaux chevaliers.

— Saint de bronze du Dragon, Saint d’argent de Persée, Saintia d’or du Capricorne, relevez-vous, à présent et, à mes côtés, défendez fièrement la justice et l'amour sur Terre !

La voix à la fois douce et féroce de la déité avait résonné jusque dans leurs cœurs. De concert, les trois récipiendaires se remirent debout et s’inclinèrent devant celle qu'ils allaient servir jusqu'à leur mort.

Délos, Cynouros et Xiphogone prirent congé et ressortirent du palais d’Athéna. Les deux garçons rejoignirent certainement leurs compagnons d’armes, mais l’Amazone, elle, rallia la dixième Maison du Sanctuaire, celle dont elle était dorénavant la gardienne.

Elle connaissait les lieux, mais ne les avait jamais arpentés seule. Se dire qu’il s’agissait à présent de ses appartements et de son arène personnelle lui parut étrange. Pour la première fois, elle prit le temps d'étudier les détails de son Temple, se baladant entre les colonnes, visitant les commodités attenantes et découvrant la bibliothèque que son maître avait déjà vidée en grande partie. Elle tenait toujours dans sa main le présent d’Athéna, encore enrubanné car elle n’avait pas osé en révéler le contenu.

Xiphogone se retourna quand elle entendit des pas derrière elle. Ionia l’avait rejointe.

— Félicitations, jeune Amazone. Je savais qu’Athéna reconnaîtrait ta valeur. Tu feras une parfaite héritière au Capricorne que j'étais.

La jeune femme sourit à la mention de ses origines honorées et de la fierté de celui qui lui avait tout appris. Il n’y avait aucune surprise à son avancement. Après tout, elle s’était spécialement entraînée pour succéder à Ionia. Ce dernier n’avait d’ailleurs jamais caché sa joie à son élève face aux progrès constants de celle-ci, mais sa bénédiction restait une confirmation bienvenue. Pourtant, elle ne pouvait se départir d’un certain malaise dont elle n’avait pas encore osé s’ouvrir à son mentor. Ne risquait-il pas d’être désoeuvré dorénavant ?

Ionia devina son trouble :

— C’est la première fois qu'un Saint abdique et lègue sa Cloth de son vivant, Xiphogone. Il n’y a pas de précédent. Athéna a donc créé un rang spécial pour moi. Elle m’a attribué le titre de Grand Pope, une sorte de gestionnaire des affaires courantes du Sanctuaire, un référent pour les chevaliers autant qu'un représentant de la déesse sur Terre quand elle se désincarnera.

Il ne le savait pas encore, mais, au sortir de la quatrième Guerre Sainte durant laquelle il ne combattrait pas, Ionia supplierait Athéna de modifier ce statut. En effet, celui-ci n’empêcherait pas l’ancien Capricorne de s’épargner les conflits autant qu’il le désirerait. Aussi le premier Grand Pope serait-il lui-même à l’origine du changement des conditions d’attribution de ce titre, qui finirait par revenir traditionnellement au plus digne de diriger la chevalerie parmi les survivants, le plus à même de guider les nouveaux Saints jusqu'à l’avènement de la réincarnation suivante de la déesse.

— Cette position présente l’avantage d'être compatible avec ma mission d’archiviste, ce qui n'est pas pour me déplaire. Je vais m’installer sur la Colline aux Étoiles, j’y ai déjà déménagé le plus gros de ma bibliothèque.

Ionia désigna d'un ample geste du bras les étagères presque vides. 

— Je te laisse les ouvrages relatifs à la restauration des armes si cela peut t’être utile. N’hésite pas à aller demander conseil au chevalier d’or du Bélier, c’est un spécialiste des armures, pas des lames, mais il pourra certainement t'éclairer.

Xiphogone visualisa le Saint en question, un jeune bonze complètement chauve, au regard violet et dont le front était orné de deux points à la signification aussi mystérieuse que ses origines lointaines. Elle l’avait trouvé étrange dès qu’elle l’avait rencontré. Si elle pouvait éviter d’avoir affaire à lui…

— Je vais faire confiance à ma lignée paternelle. Les Chalybes sont connus pour leur maîtrise de l'acier. Bien que je n’aie jamais connu mon père, ni même vécu au sein de sa caste, je peux espérer avoir hérité de ses prédispositions.

— L’atavisme est généralement puissant chez les utilisateurs du cosmos. Athéna compte fortement là-dessus et mise sur ce patrimoine enfoui, malgré ton inexpérience. Toutefois, il s’agit d’acier olympien, Xiphogone, la tâche sera donc ardue, la prévint Ionia, mais à la hauteur de la Saintia d’or que tu es. Le Sanctuaire compte sur toi, la prochaine Guerre Sainte est proche.

Sur ces mots, il quitta son ancienne disciple. Les paroles de Ionia concernant la foi qu’Athéna avait envers sa nouvelle Capricorne alimentèrent chez cette dernière un orgueil qu’elle ne chercha pas à refouler, en fière Amazone qu’elle était. La jeune femme baissa les yeux vers la lame enlainée et défit les bandes de tissu qui la dissimulaient aux regards. Le fer de lance qui apparut était corrodé, attaqué par le sang draconique qui avait laissé des auréoles rouille sur le métal divin. Des particules oxydées piquetaient l'étoffe qui l'avait contenu si longtemps. Xiphogone soupira. C’était pire que ce qu’elle avait imaginé. Comment une déesse guerrière pouvait-elle à ce point négliger sa propre arme ? La honte qu’Athéna avait ressentie suite à son dernier usage de Chalydóry avait vraiment dû être profonde !

La chevaleresse convint donc qu’elle devrait refondre l’acier et le reforger de zéro. Elle n’avait jamais pratiqué l’art de la métallurgie, mais c’était la mission que lui avait impartie Athéna et elle ne pouvait pas se dérober, pas après avoir appris la divine confiance qui lui était allouée. La charge qui lui incombait ne lui parut pas pour autant insurmontable. N’était-ce pas l’apanage des Saints que de créer des miracles ?

Elle s'attela donc à la tâche avec la présomption d'une réussite assurée à la clé.

Des semaines durant elle étudia, elle expérimenta, elle analysa. Un livre ouvert devant elle, un pince dans une main et un marteau dans l’autre, elle s’essaya à l’art de la forge. Elle s’aperçut vite qu'il ne s’agissait pas de faire chauffer du métal, de taper dessus et de le faire refroidir. Chaque métal avait sa température optimale de travail, il fallait prendre en compte le déplacement de ses particules dans les trois dimensions sous les coups du marteau, le liquide de trempe avait son importance dans la solidité finale et un revenu inadapté pouvait tout gâcher. Sans compter qu'aucun matériau sur lequel elle s’entraîna n'était en acier olympien, à propos duquel elle n'était pas parvenue à trouver beaucoup d'informations dans les ouvrages laissés par son maître, ni même dans la bibliothèque du Sanctuaire. Elle avait découvert qu’il s’agissait d’un alliage de fer météoritique et volcanique, une fusion des tréfonds de l’Univers et des profondeurs de la Terre opérée par Héphaïstos aux premiers temps du Monde. Cela lui suffit pour avancer en toute sérénité. Après tout, Athéna en personne croyait en elle, n’est-ce pas ? Aussi se refusa-t-elle également à demander aide et conseils aux artisans du Sanctuaire, enfermée dans une arrogance qui la convainquit de ne compter que sur elle-même.

Un jour, la Saintia du Capricorne se résolut à se lancer. Elle ne progressait plus vraiment avec les métaux conventionnels et, de toute façon, elle savait que malgré ses essais, elle allait avancer à l’aveuglette sur Chalydóry. Elle se persuada qu'elle aurait forcément les bons gestes pour reforger le fer de lance, consciente néanmoins qu’elle allait faire face aux réactions inconnues d’un métal mystérieux. Impossible d’anticiper la façon dont il allait chauffer, luire, se modeler, refroidir et durcir. Les matériaux divins avaient un comportement tellement différent de leurs homologues humains !

Xiphogone alluma son bas fourneau et commença à faire chauffer un mélange de charbon, au centre, et de houille, en périphérie. Le premier, largement majoritaire, permettrait une rapide montée en température, mais se consumerait rapidement. La seconde, en petite proportion, se dégraderait moins vite et libérerait plus d'énergie,  mais produirait des particules indésirables pour un acier de qualité. Il lui faudrait faire attention à ne pas laisser le métal trop longtemps en contact avec la partie houillée, au risque de le contaminer avec des résidus de soufre ou de mâchefer. 

La Saintia d’or ignifia le combustible à grands coups de soufflet qui lui rappelèrent une respiration haletante, poussive. Elle prit la décision d’atteindre la température maximale qu’elle pourrait générer. Le fer contenu dans la pointe de lance avait été exposé à des conditions extrêmes et elle supposait qu'elle devait s’en rapprocher au mieux afin de le travailler.

Quand elle fut satisfaite de la couleur, elle y introduisit Chalydóry. Avec ses yeux aguerris, elle pouvait à présent voir ce qui lui avait échappé à son premier regard, des semaines plus tôt : les innombrables micro-fissures et fêlures qui parcouraient la lame corrodée. Le sang du dragon s’y était infiltré au point de les coaguler, mais cela ne faisait que renforcer la fragilité apparente. Elle ne voulait pas que l’acier olympien se brise au premier coup de marteau. Aussi laissa-t-elle la lame très longtemps, espérant profiter d’une carburisation supplémentaire, de la fusion du fer et du carbone contenu dans l’air, ainsi que peut-être celui du cruor draconique.

Dès qu’elle vit et entendit le sang antique se liquéfier et se mettre à grésiller, elle sut qu’elle avait fait une erreur. Elle avait complètement mésestimé les capacités du liquide vital d’une créature fantastique… ou bien était-ce une propriété de l'acier olympien qui reprenait “vie” sous l’effet de la chaleur et qui se mettait soudainement à rejeter le fluide étranger à sa conception ? Quoi qu'il en soit, le fer de lance commença à… se dissocier.

L’orgueil accumulé de Xiphogone s’envola.

Soudain paniquée de faire pire que mieux, la forgeronne improvisée arrêta de suite la chauffe de la lame et brandit son marteau de forge. Il lui fallait à tout prix réussir à mélanger les atomes du métal porté au blanc, les réarranger de manière à ce qu'ils soudent les morceaux entre eux avant que l'exsanguination de les disjoigne totalement. Elle devait obtenir une masse cohérente, même informe, quitte à la remodeler plus tard. Mais où frapper ? La pointe ? La base ? Entre les deux ? Indécise, son outil levé, son bras et sa main tremblaient. La Saintia les abattit, tentant par ce geste brutal de masquer sa fébrilité, sa détresse.

Le marteau éclata au moment où il entra en contact avec l’acier en décomposition. De la tête au manche, des fragments de métal et des bris de bois volèrent dans tous les sens.

Xiphogone se figea, interdite. Le matériau olympien, même dans un état déplorable, avait eu raison de l’outil humain. Le fer de lance continuait de grésiller, le sang de mousser, l’acier de se désassembler jusqu'à l'échelle atomique. La lame d’Athéna se désintégrait, par sa faute, par son excès de confiance. Au lieu de la restaurer, elle était en train de détruire l’arme de sa déesse.

— Non, non, non, non, NON !! s’affola-t-elle.

Totalement prise au dépourvu, la chevaleresse d’or perdit ses moyens et, dans son effet tunnel, usa pour la première fois de sa vie de sa main comme d’un poing. En désespoir de cause, elle y infusa tout son cosmos pour le renforcer et assena le coup le plus puissant qu’elle pouvait générer, plus fort que n’importe quel outil, plus ardent que n’importe quelle flamme. Elle martela en hurlant la lame en déliquescence.

Le Temple du Capricorne implosa.

La violence de la déflagration alerta immédiatement tous les habitants du Sanctuaire, convaincus d'être sous le coup d’une attaque ennemie. Aussitôt, les Saints du Verseau et du Sagittaire, les plus proches du point d’assaut supposé, mais défendus de quitter leur Maison respective en temps de guerre, envoyèrent leurs disciples de bronze et d’argent en reconnaissance.

Ce que ces derniers découvrirent les horrifia. Xiphogone gisait au milieu des décombres. Elle était grièvement blessée, toute la partie droite de sa poitrine arrachée, la moitié idoine de son visage emportée, le bras et la main associés en lambeaux, la lame d’Athéna en morceaux à ses côtés. Ils la crurent morte, avant de constater qu’elle respirait encore faiblement. Sitôt l’alerte intrusion annulée, les chevaliers d’or rappliquèrent, inquiets pour leur consœur. Le Verseau prit les commandes et organisa les soins, en commençant par geler les blessures au zéro absolu afin de stopper la dégradation des tissus touchés.

La Saintia se réveilla à l’infirmerie du Sanctuaire plusieurs jours après l’accident. Elle voulut ouvrir les yeux, mais seul le gauche répondit à sa demande. Elle voulut lever les bras, mais là encore seul son senestre bougea. Un engourdissement total régnait sur la partie droite du haut de son corps. Comme s'il eût s'agit de pierre… ou de glace. Elle tenta de remuer les deux jambes et y parvint. Alors, elle décida de se redresser. La douleur l’en garda, mais sans ça, le mouvement eût été possible. Elle n'était donc pas paralysée, du moins pas totalement.

De sa main valide, Xiphogone tâta la portion de son corps qu’elle ne sentait pas. Elle ne toucha que des bandages bien serrés. Cela devait être eux qui l’empêchaient de mobiliser son œil et son bras droits et qui oppressaient son pectoral idoine. Rien de plus. Pourtant, elle n’y croyait guère, car cela n’expliquait pas l’impression de pétrification qui s’en dégageait. 

Elle trouva le courage de tourner la tête pour étudier les dégâts de visu, mais les pansements étaient propres et ils dissimulaient tout. Son bras bandé avait simplement une silhouette étrange par rapport à ce qu’elle aurait dû être et sa poitrine droite était aplatie. Ironie du sort, il se pouvait qu’elle personnifie à présent cette fausse croyance des Amazones privées d'un sein. L’absence de miroir dans la pièce l’empêchait de vérifier son visage. Mais comme pour le reste de son corps, elle n’avait finalement pas vraiment besoin de voir pour comprendre que les dommages étaient au-delà du réparable.

Un bruit la coupa de son évaluation d’elle-même.

— Tu es sortie du coma, constata Ionia.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle en déplorant son élocution déformée par la rigidité de sa lèvre droite. Pour la lame ?

L’aigreur dans le ton de son maître ne lui avait pas échappée. Son regard fuyant non plus d’ailleurs. Pas plus que le temps qu'il mettait à lui répondre. Soudainement rageuse, elle voulut se lever. Le premier Grand Pope l’en empêcha en la retenant d’une main ferme, dans laquelle il tenait le même paquet de laine que lui avait remise Athéna le jour de son intronisation. Xiphogone vacilla sur son séant, stoppée nette dans son élan. Elle leva une main gauche tremblante vers ce que Ionia venait de lui plaquer contre la poitrine. Elle le lui prit, le déposa sur ses cuisses étendues devant elle, déplia les pans de tissu et retint un sanglot qui eût été indigne de son rang, mais ô combien légitime.

Le fer de Chalydóry n'était plus que brisures sur la laine souillée de rouille et de sang séché.

— Ces quelques fragments sont tout ce qui reste. Une bonne partie de la lame est introuvable. Le chevalier du Bélier est catégorique : même s’il est spécialisé dans la réparation des Clothes et non dans la confection des armes, il est convaincu qu’il est impossible de récupérer celle-ci.

L’ancien Capricorne se détourna et regarda par la fenêtre. Au loin, il voyait le chantier de reconstruction de la dixième Maison du Zodiaque. Les aspirants chevaliers mettaient du cœur à l’ouvrage.

— Tu as échoué dans la mission qu’Athéna t’avait confiée…

Xiphogone accusa le coup de cette révélation dont elle avait pourtant déjà conscience.

— Mais il y a pire que cela, poursuivit Ionia. Tu as privé le Sanctuaire de l’un de ses plus précieux protecteurs.

La Saintia leva la tête vers son maître, interloquée.

— Toute la partie supérieure droite de ton corps a terriblement souffert de ton inconséquence…

Il ne lui faisait toujours pas face, mais Xiphogone croyait percevoir des larmes dans les paroles de son maître. Alors seulement, elle capta le scintillement doré sous sa toge. L’armure du Capricorne. Il la portait à nouveau !

— Tu es inapte au combat, Xiphogone. Le médecin est formel, tu t’es estropiée au-delà de toute régénération et toute opération te serait fatale. Sous tes bandages, seule la glace éternelle dont le Saint du Verseau t’a ointe te garde de l’amputation et de l’infection. La Guerre Sainte qui se profile n’admettra pas d'infirme. Je reprends donc mon rang… et tu perds le tien.

La surprise, la colère, la réalisation puis la honte se succédèrent dans l’esprit de la chevaleresse déchue.

— Reprends des forces et quitte le Sanctuaire avant d'être prise entre deux feux qui te consumeraient sans que tu puisses te défendre. Retourne parmi les tiens, auprès de ta mère, ou rejoins la caste de ton père si tu crains que les Amazones ne veuillent plus de toi.

Ionia soupira avant de poursuivre :

— Athéna déplore ce qui t’arrive. Elle pleure autant sa chevaleresse blessée que sa lance brisée, mais n’en semble étonnamment pas surprise. Peut-être a-t-elle vu en toi quelque chose qui m’a échappé.

Sans lui jeter un dernier regard, il se dirigea vers la porte de la chambre. Juste avant de sortir, il ajouta :

— Pour je ne sais quelle raison, elle t’autorise à garder les débris de Chalydóry. Je suppose qu’ils ne lui seront plus d'aucune utilité. Athéna reste une déesse, et en tant que telle, il est difficile de présager de ses desseins. Peu importe en fin de compte, nous avons fait sans cette lance jusque-là, nous continuerons ainsi.

Et il quitta l’infirmerie sans plus de cérémonie, laissant son ancienne disciple en proie au plus complet désarroi et à la plus cruelle résignation.

Quelques jours plus tard, elle s’en fut à l’aube. Loin d’être guérie, mais trop déshonorée pour tolérer d’entacher davantage le domaine sacré par sa présence, elle se força à quitter la couchette sur laquelle elle végétait depuis trop longtemps déjà. Difficilement, douloureusement, elle se leva, s’habilla de son chiton et de ses anaxyrides, se coiffa de son bonnet phrygien, passa des sandales et, pour se préserver du regard des autres et les garder de la vue d’une ratée, se couvrit d’une houppelande anonymisante. Elle rassembla quelques effets personnels qui tiendraient dans un baluchon, hésitant longuement avant d’y inclure tout de même les restes de Chalydóry, puis elle quitta les lieux.

Une silhouette l'attendait devant le pont de corde peu engageant qui l’emmènerait hors du Sanctuaire. Le soleil levant se réfléchit sur son poing et son bouclier. Délos.

— Je vais devoir me trouver d’autres adversaires, se plaignit-il en guise de salut. Nos joutes me manquaient déjà depuis que tu avais rejoins l’or et que tu n’avais plus beaucoup de temps à accorder aux entraînements, mais là, c'est terminé.

Xiphogone répondit par le silence. Le Saint de bronze du Dragon lui tendit un objet brillant et lisse dont la forme lui rappelait une pelta amazone en miniature. Le même motif spadassin que sur le Livre d’Obéissance de Ionia y était inscrit.

— J’ai fait faire ce demi-masque par le chevalier d’argent du Sculpteur. J’ai pensé qu'il pourrait…

Il ne finit pas sa phrase. La Saintia – pouvait-elle encore se targuer de ce titre ou devait-elle se faire appeler chevaleresse, à présent ? – prit délicatement le cadeau d’adieu, enleva sa capuche et son bonnet, plaqua le masque sur la partie droite et ravagée de son visage. Malgré les bandages, il s’y adapta parfaitement.

— Merci, Délos, dit-elle simplement. Veille sur Athéna pour moi.

Sur ces mots, elle franchit la passerelle branlante.

Xiphogone traversa ensuite le bourg de Rodorio, rattaché au Sanctuaire depuis sa fondation. Personne ne lui prêta attention, les villageois étant trop habitués aux silhouettes drapées qui correspondaient presque immanquablement à un chevalier en mission, dont il fallait dissimuler l’identité à d’éventuels espions.

Un homme se tenait sur le chemin qui menait vers les grandes étendues mycéniennes. Elle le reconnut aussitôt : c’était Cynouros, le nouveau Saint d’argent de Persée. Quand il la vit, il s’approcha d’elle et se plaça à ses côtés, sans la regarder, ses yeux tournés vers le village là où ceux de la jeune femme contemplaient l'horizon.

— Il y a une île volcanique dans la Grande Mer du Milieu. L'île Kanon. On dit que les vapeurs qui s’échappent de son cratère et de son lac de lave intérieur ont d’incroyables pouvoirs de guérison.

Sans rien dire de plus, le chevalier reprit son chemin et laissa Xiphogone à ses réflexions. Quand elle se retourna pour l’interpeller et le remercier, il avait disparu. Au loin, il lui sembla voir briller une lueur dorée. On aurait dit le dernier scintillement d’un phare qui s'apprête à être avalé par la distance. Ionia.

— Maître, Cynouros, protégez Athéna en mon nom, les pria-t-elle avant de se mettre en route.



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