Ce que l'on façonne

Chapitre 2 : L'art de l'attente

1457 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/01/2026 17:02

Le réveil sonna.

Un bip régulier, neutre, qui fendit le silence de la pièce.


Lena avait déjà les yeux ouverts.


Sur ses vingt ans d'existence, elle en avait passé dix-sept entre ces murs. Son corps connaissait cette cadence mieux que sa propre respiration.


Elle s’étira lentement, savourant la tension familière qui parcourait ses muscles. Dense. Discrète. Une musculature façonnée non pour la beauté, mais pour l’endurance, la précision, la survie. Ici, chaque fibre avait une utilité.


L’appartement était silencieux, presque clinique. Trop ordonné pour être vraiment intime. Elle enfila son uniforme d’un geste automatique, glissa quelques affaires dans son sac à dos et quitta la pièce sans un regard en arrière.

Première destination de la journée : la salle d’entraînement.


Le gymnase l’accueillit dans une lumière crue qui lui arracha un clignement de paupières. Elle inspira profondément. L’odeur familière du métal, de la sueur, du caoutchouc chauffé par l’effort. Elle n’était pas la première arrivée — mais pas loin.


Lena adressa un sourire bref aux agents déjà en activité, choisit un tapis de course à l’écart et lança le programme sans hésiter. Le rythme s’imposa rapidement, implacable. Elle laissa son esprit se vider, se réduire à l’essentiel : souffle, impact, cadence.


Quarante minutes plus tard, elle descendit de la machine, les jambes tremblantes, la peau luisante d’une sueur froide. Autour d’elle, la salle s’était remplie. Des silhouettes concentrées, des regards fermés, des corps en mouvement constant.

Elle sourit. La scène avait quelque chose de profondément rassurant. Familier.


Les muscles encore chauds, elle se dirigea vers une petite salle attenante. Les murs étaient couverts de miroirs, rappelant presque un studio de danse : illusion rapidement dissipée par les grandes vitrines du mur gauche, où reposaient des centaines d’armes blanches, parfaitement alignées.


Lena posa son index contre la vitre. Le mécanisme reconnut son empreinte et s’ouvrit dans un léger souffle. Elle hésita une seconde, laissant ses yeux glisser sur les lames, avant de choisir une dague courte au manche de cuir usé. Équilibrée, efficace.


Jack n’était pas encore là.


Elle profita de l’attente pour s’échauffer, enchaînant quelques mouvements précis, fluides. La porte s’ouvrit trois minutes plus tard.


Il lui adressa un signe de tête discret. Lena répondit par un sourire.


— Bien dormi ? demanda-t-elle.


— Je préfère ne pas en parler, soupira-t-il, mais son sourire le trahit aussitôt. On avait un exercice de nuit avec les jeunes. Saut en parachute, puis six heures à ramper en forêt pour rejoindre l’objectif.


— Ils ont dû être ravis, commenta-t-elle, amusée.


— Tu sais comment ils sont. Ils râlent… mais au fond, ils savent pourquoi on fait ça.


Elle le savait mieux que personne.


Lena se mit en garde. Jack fit de même. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde, concentration pure.


L’entraînement commença.


Jack ne lui laissa pas le temps de se placer.


Il avança d’un pas sec, lame déjà en mouvement. Lena recula instinctivement, juste assez pour que l’attaque glisse dans le vide. L’air vibra là où le métal aurait dû la toucher. Elle pivota, cherchant l’angle, mais Jack avait anticipé.


Trop rapide.


Elle se força à ralentir. À écouter. Le combat n’était pas une suite de gestes : c’était un dialogue, et Jack parlait fort.


Il enchaîna sans pause, compressant l’espace, la poussant vers le mur de miroirs. Lena para, bloqua, dévia. Chaque impact résonnait sèchement, brutal mais sans fureur.


— Respire, murmura Jack.


Elle le fit. Immédiatement, la tension quitta ses épaules, descendit dans ses appuis. Elle laissa passer une attaque trop appuyée, sentit le déséquilibre infime, exploitable.


Elle entra.


La distance disparut. Son épaule heurta son torse, son coude remonta, contrôlé, précis. Jack recula d’un pas pour éviter l’impact, rétablissant l’écart avant qu’elle ne puisse capitaliser.


Ils se figèrent une seconde.

Jack changea alors de rythme.


Il ralentit volontairement, rendant chaque mouvement ambigu. Lena sentit la tension se déplacer, devenir mentale. L’attente devenait dangereuse. Elle tenta de forcer une ouverture.


Erreur.


Jack crocheta sa jambe avec une efficacité clinique. Le sol monta brutalement à sa rencontre. Lena roula sur le côté, mais il était déjà là. La pointe de la lame s’arrêta sous son menton.


Assez près pour qu’elle sente sa présence. Pas assez pour être une menace réelle.


— Trop impatiente, dit-il.


Elle hocha la tête.


— Encore.


Jack recula immédiatement, lui laissant l’espace pour se relever. Lena se remit debout d’un mouvement fluide. Son cœur battait plus vite, mais son esprit était parfaitement clair.


Ils reprirent.


Cette fois, elle ne chercha pas à gagner. Elle observa. Laissa Jack diriger, imposer, contrôler. Elle accumula les données, attendit que son poids se décale imperceptiblement vers l’arrière.


Une fraction de seconde.


Elle frappa.


Pas fort. Pas vite. Juste au bon endroit. Sa dague s’arrêta contre sa cage thoracique, sans pression, sans triomphe.


Jack leva les mains.


— Touché.


Lena recula aussitôt, baissa sa lame. L’entraînement était terminé. Son souffle était court, ses muscles tendus, mais quelque chose en elle était parfaitement stable.


C’était là qu’elle se sentait le plus lucide.


Jack rengaina sa lame et étira brièvement son épaule, comme pour chasser la tension du combat.


— Au fait… c’est aujourd’hui.


Elle leva les yeux vers lui, déjà en train d’attraper sa serviette.


— Mmh.


— Le détective.


— Je sais, répondit-elle, sans s’arrêter.


Il hésita une seconde, puis ajouta :


— Il va poser des questions.


Elle esquissa un sourire discret.


— C'est son métier.

,

Jack laissa s'échapper un souffle, à mi-chemin entre un soupir et un rire.


— Je déteste ça.


Elle aussi.


— Enfin… l’ordre vient d’en haut, reprit-Il.


Elle ajusta la sangle de son sac, prête à partir.


— Ça ira, dit-elle simplement.


Un silence bref, confortable.


— Et pour ce que ça vaut, ajouta Jack, tu étais meilleure que moi aujourd’hui.


Elle leva un sourcil, amusée.


— Fais attention. Si tu continues, je vais finir par y croire.


Il sourit.


La pause fut brève.

Lena s’assit sur un banc métallique, attrapa une bouteille déjà entamée et avala quelques gorgées de sa boisson aux électrolytes. Le goût était fade, vaguement fruité, carrément chimique. Elle s’essuya les mains, respira une dernière fois, puis se remit en mouvement.


Direction les bureaux.


Le contraste avec le gymnase était immédiat. Moins de bruit, moins d’espace. Des rangées d’écrans, des claviers, une lumière plus douce mais tout aussi artificielle. Ici, les muscles laissaient place à autre chose : vigilance, patience, attention.


Elle prit place à son poste sans perdre de temps. Trois écrans s’allumèrent. Flux de données, caméras, lignes de code. La routine s’installa presque instantanément.


— Salut, Lena.


Caleb venait de s’installer à côté d’elle, déjà concentré. Les cernes marquaient son visage, mais ses gestes restaient précis, mesurés. Il lui jeta un coup d’œil, rapide, comme s’il vérifiait quelque chose.


— Salut.


— Bonne séance ce matin ? demanda-t-il, faussement détaché.


Elle répondit distraitement.


— Plutôt, oui.


Il hocha la tête, comme si ça confirmait ce qu’il pensait déjà. Ses doigts reprirent leur danse sur le clavier. Elle aimait bien ce gosse.


— J’ai repéré une anomalie sur le réseau externe, dit-il après un instant. Rien de sérieux, mais… ça ressemblait à ton genre de truc.


Elle se pencha légèrement vers son écran.


— Montre.


Il s’exécuta aussitôt, lui laissant la place sans même y penser. Lena analysa les données en silence, corrigea deux lignes, isola le signal.


— Bien vu, dit-elle simplement.


Caleb baissa les yeux, concentré, mais elle capta le léger redressement de ses épaules.


— Merci.


Autour d’eux, les autres agents travaillaient dans un calme studieux. Quelques regards passèrent, discrets. Lena n’y prêta pas attention. Elle se replongea dans les flux, les caméras, la surveillance constante.


Tout était à sa place.

Pour l’instant.


Quelque part, plus tard dans la journée, quelqu’un viendrait poser des questions. Elle le savait. Elle n’y pensait pas encore. Pas vraiment.


Chaque chose en son temps. 

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