Ce que l'on façonne
La salle était petite, fonctionnelle. Une table, trois chaises, une vitre sans tain. L’air y était légèrement plus froid qu’ailleurs, chargé d’une tension presque imperceptible.
Lena entra sans hésitation.
Holmes était déjà là. Sec, visage anguleux, épaules droites, menton haut. Les mains jointes devant lui, son regard bleu glacé semblait absent — à première vue. Mais chaque détail de sa posture trahissait une vigilance constante.
Watson se leva aussitôt par réflexe. Sherlock, lui, attendit une demi-seconde de plus. Puis il se leva à son tour, lentement, méthodiquement.
Ils se regardèrent.
Lena s’arrêta à distance réglementaire, droite, parfaitement stable. Sherlock nota sa posture. Pas de raideur défensive, mais pas de relâchement non plus.
Elle faisait jeune, même pour son âge. Silhouette mince, nerveuse, parfaitement centrée sur elle-même. Ses cheveux sombres étaient attachés en une queue basse, pratique, aucun bijou, aucune coquetterie. Son uniforme lui allait comme une seconde peau. Mais ce n’était pas son apparence qui frappa Sherlock.
C’était son regard.
Un regard trop vieux pour son visage. Calme, lucide, évaluateur.
— Mademoiselle, dit Watson pour briser le silence. Docteur John Watson.
— Lena, répondit-elle simplement. Enchantée.
Son regard glissa vers Sherlock. Elle attendit, immobile.
— Sherlock Holmes, dit-il enfin.
Il n’ajouta rien. Ses yeux, en revanche, travaillaient sans relâche, analysant la jeune femme à chaque respiration.
Sherlock sentit quelque chose se déplacer dans son esprit. Une reconnaissance instinctive. Comme deux lames qui s’évaluent avant de s’entrechoquer.
Elle prit place sans y être invitée.
Sherlock s’assit, dossier ouvert devant lui.
— Voss, dit-il d’une voix neutre. Que pouvez-vous me dire à son sujet ?
Lena croisa les mains sur la table. Ses yeux noirs, fixes, ne trahissaient rien.
— Il est dangereux. Stratège. Imprévisible dans ses méthodes. Animé d’une folie effrayante, dit-elle avec calme.
— Vous l’avez côtoyé pendant six mois, c’est ça ?
— Je me suis liée d’amitié avec son fils, commenta-t-elle simplement. Je pouvais rentrer chez lui, fouiller, poser des questions… sans éveiller la moindre attention. Personne ne se méfie d’une gamine.
Sherlock inclina légèrement la tête. Rien dans ses micro-expressions ne trahissait un mensonge... Mais quelque chose clochait.
— Et vous êtes la seule revenue indemne, continua-t-il, d’une voix neutre mais incisive.
Un léger frisson traversa la salle. Lena ne bougea pas, mais ses doigts se crispèrent imperceptiblement sur la table.
— Il a tué tous les autres, répondit-elle calmement, presque froidement.
— Ça a dû être terrible pour vous, commenta Sherlock.
— Pas comme vous l’imaginez. La mort fait partie du jeu.
Chaque mot était choisi avec soin, pesé pour défendre la logique de ceux qui l’avaient envoyée là-bas. Loyauté totale.
Sherlock nota pourtant une faille dans son rythme : un léger battement, une hésitation microscopique, presque invisible. Il attaqua.
— Vous n'aviez pas 10 ans, souffla-t-il enfin, sa voix toujours neutre, analytique. Un âge où ça laisse des traces.
Lena rencontra son regard sans ciller.
— Holmes, dit-elle, froide mais parfaitement posée, si j’étais vous, j’éviterais les jugements hâtifs. Vous ne savez rien.
Le léger sourire qui effleura ses lèvres n’était pas amical.
Sherlock inclina légèrement la tête : il s’était montré trop frontal. La pièce, jusque-là calme, commençait à vibrer d’une tension subtile, presque palpable. Aucun ne quittait le regard de l’autre.
Watson, assis en retrait, observa silencieusement. Deux panthères qui se jaugent, pensa-t-il, cherchant à savoir laquelle bondirait la première.
Sherlock se recula légèrement dans sa chaise, relâchant un peu la rigidité de sa posture.
— Très bien, dit-il simplement. Parlez-moi de ses habitudes, de ses méthodes. Comment opère-t-il sur le terrain ?
Lena hocha la tête, méthodique.
— Il divise ses forces. Toujours en petits groupes, pour limiter les pertes. Il change constamment de plan, de lieu, de contacts. Sa signature, c’est l’imprévisibilité. Chaque action semble isolée, mais tout est lié par un fil invisible.
— Ses communications ? demanda-t-il, neutre, mécanique.
— Cryptées, dispersées, avec des relais alternatifs. Vous ne trouverez jamais le fil principal, sauf à décoder toute la chaîne. Et encore… cela suppose de comprendre sa logique, ajouta Lena.
— Ses alliés ?
— Faibles en nombre, jetables. Il ne fait confiance à personne, sauf à quelques exceptions.
Sherlock nota mentalement chaque détail. Les informations étaient stratégiquement utiles. Et pourtant, il percevait ce qu’elle ne disait pas. Il choisit de ne pas attaquer cette fois, préférant observer, accumuler les cartes pour plus tard.
Watson sentait cette tension invisible qui persistait, mais qui avait trouvé un calme apparent. Deux esprits brillants en pleine synchronisation, chacun évaluant l’autre, chacun laissant des zones d’ombre.
Sherlock laissa échapper un léger soupir et ferma son dossier.
— Très bien. Vous avez été claire et précise. Si d’autres éléments vous reviennent, ou si vous pensez à quelque chose que j’ai pu manquer… vous savez où me trouver.
Il glissa sa carte sur la table, face visible, mais ne chercha pas de réponse immédiate. L’interrogatoire était clos pour l’instant.
Lena observa la carte, puis Sherlock. Elle ne dit rien, ne fit aucun geste inutile. Son corps restait droit, ses yeux noirs attentifs, mais un léger relâchement de ses épaules trahissait un mini-souffle de soulagement.
Sherlock se leva, ajusta légèrement son manteau, et échangea un regard rapide avec Watson : il saurait se montrer patient.
— Merci pour votre temps, dit-il enfin, sans plus d’intonation que nécessaire.
Lena hocha la tête et quitta la salle, laissant derrière elle un calme apparent… mais une tension toujours palpable. Watson comprit que le vrai duel ne faisait que commencer.