Ce que l'on façonne

Chapitre 6 : La chasse

980 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 14/02/2026 17:15

Un ancien parking souterrain, partiellement désaffecté, à la périphérie du complexe. Trop proche pour être suspect. Trop insignifiant pour être surveillé sérieusement. Le genre d’endroit que personne ne remarque précisément parce qu’il existe encore sur les cartes.


Lena arriva la première. Elle était passée par les toits, silhouette noire dans la pénombre.


Elle s'essuya les mains, resta immobiles quelques secondes. Elle observa les angles, les zones d’ombre, les rares caméras encore actives. Deux d’entre elles clignotaient. Une troisième était morte depuis des semaines.


Elle le savait.


- Un endroit charmant.


La voix résonna doucement dans l’espace vide.


Sherlock Holmes se tenait près d’un pilier, à demi dissimulé par la pénombre. Un air de défi agaçant sur le visage.


Elle s’avança de quelques pas. Ils restèrent à distance. Ni trop loin. Ni trop près.


- La déco est à refaire, dit-elle, acide, mais c'est parfaitement adapté à notre collaboration.


— Collaboration, répéta-t-il. Voilà qui est prometteur.


Elle sortit un petit boîtier de sa poche et le lança dans sa direction. Il l’attrapa au vol.


— Déposez-le.


— Un brouilleur ? demanda-t-il, intéressé.


— Trois fréquences. Audio, vidéo, transmission passive. Vous avez cinq secondes.


Il s’exécuta sans discuter.


— Vous êtes prudente, nota-t-il.


— Ce n'est pas un défaut.


Elle s’approcha enfin. Pas pour l’affronter. Pour le jauger.


— Voss bouge plus que ce que les dossiers indiquent, dit-elle sans préambule. Beaucoup plus.


Sherlock inclina légèrement la tête. Il écoutait.


— Officiellement, il change de planque tous les trois à quatre mois. En réalité, il ne reste jamais plus de dix jours au même endroit.


Elle sortit son téléphone et le posa à plat sur le capot d’une voiture abandonnée. L’écran s’alluma.


— J’ai suivi ses routes secondaires. Quadrillé les zones grises. Ports mineurs, aérodromes privés, tronçons routiers qui ne servent à rien… sauf à disparaître.


Elle fit glisser son doigt. Une carte apparut, constellée de points.


— Là. Et là. Et ici.


Sherlock s’approcha d’un pas. Ses yeux captaient chaque détail.


— Des déplacements erratiques, murmura-t-il.


— Non. C'est parfaitement cohérent. Mais pas pour quelqu’un qui fuit.


Elle releva les yeux vers lui.


— Pour quelqu’un qui chasse.


Un silence.


— Vous, dit-il doucement.


Elle reprit, sans emphase.


— Au début, je pensais qu’il soupçonnait une fuite dans son réseau. Puis j’ai remarqué autre chose. Ses trajets se recalquaient sur les miens. Pas directement. Avec un décalage. Toujours un lieu après. Toujours trop tard pour être utile… mais jamais assez pour être un hasard.


— Il vous observait, conclut Sherlock.


— Il n'a jamais digéré que je m'en sorte.


Elle tapota l’écran.


— Voss est obsessionnel. Lorsqu'il a compris qu'il avait été dupé par une gosse… Il n'a jamais cessé de me chercher. Et il ne cessera pas.


Sherlock sentit un frisson lui courir le long de l’échine.


— Et quand avez-vous compris qu’il savait exactement qui vous étiez ?


Elle releva le regard, calme, tranchant.


— Il a commencé à laisser des traces. Délibérément. Une caméra déplacée. Un contact qui disparaît juste avant que j’arrive. Un message codé, trop grossier pour être discret. J’enchaînais les missions. Et partout où j’allais, il laissait sa trace.


— Une invitation, murmura Sherlock.


Elle verrouilla l’écran.


— Il croit que je cherche à l’éviter.


Elle se redressa légèrement.


— Je ne vais pas le traquer. Je vais me rendre traçable. Juste assez. Des déplacements visibles. Des accès volontairement imparfaits. Des traces qu’il reconnaîtra comme les miennes.


— Vous devenez l’appât, dit Sherlock.


— Je le suis déjà, corrigea-t-elle. Autant contrôler la ligne.


Il resta silencieux un instant.


— Vous savez ce que ça implique.


— Oui.


— Il ne tentera pas de vous éliminer immédiatement.


— Non. Il voudra comprendre pourquoi je me laisse approcher.


— Et quand il comprendra…


— Il sera trop tard.


Elle le fixa.


— C’est là que vous intervenez.


— Pour quoi faire ?


— Pour voir ce que je ne peux pas voir pendant qu’il me regarde, répondit-elle. Pour lire ses angles morts. Pour anticiper son dernier mouvement.


Un battement.


— Et si votre calcul est faux ? demanda Sherlock.


— Alors il gagnera.


Elle haussa légèrement les épaules.


— Mais il gagnait déjà.


Le silence retomba dans le parking. Lointain. Dense.


— Vous jouez une partie où l’erreur ne pardonne pas, dit Sherlock enfin.


— Alors autant vous rendre utile.


Elle récupéra son téléphone.


— Vous n’êtes pas là pour me sauver. Vous êtes là pour vous assurer que, quand il mordra… on refermera le piège.


Elle fit un pas en arrière.


— Personne ne doit être au courant.


— Pourquoi ?


Elle hésita.


— Il a déjà fait trop de morts. Et… ils n’ont pas ce qu’il faut pour l’abattre proprement.


Sherlock la regarda longuement.


— Vous, si.


Elle hocha la tête.


— Vous frôlez l’arrogance, fit remarquer le détective.


Le silence s'étira un instant. Elle n'avait rien à répondre à ça.


— Voss aime croire qu’il choisit ses proies, dit-il enfin. Si vous devenez volontairement visible… il viendra.


— Je compte sur ça.


Elle se détourna.


— Une dernière chose, ajouta la jeune femme. Quoi que nous fassions, il ne doit jamais comprendre que je ne suis plus seule.


— Pourquoi ?


Le regard qu'elle leva sur lui était glaçant.


— Avec moi, il s'amuse. Mais vous… Il vous tuerait à la première occasion.


Elle disparut entre les piliers, avalée par l’ombre.


Sherlock resta seul, le regard fixé sur l’endroit où elle se tenait encore une seconde plus tôt.

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