Ce que l'on façonne

Chapitre 7 : La signature

1097 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/02/2026 16:41

Personne ne venait ici la nuit.

Ce n'était pas vraiment interdit. C'était juste... Que personne n'avait de raison d'y être, officiellement.


Lena avait vérifié les rotations des gardiens, les fenêtres mortes. Elle savait exactement combien de minutes elle avait avant que quelqu'un ne regarde vraiment.


Elle entra sans lumière.


La porte se referma derrière elle, étouffant le reste du complexe. Ici, les machines tournaient seules. Aucun opérateur.


Elle alla droit au poste isolé.


C'était un ancien modèle, lent. Conservé uniquement parce qu’il était trop coûteux à remplacer pour une fonction devenue marginale. Un angle mort administratif.


Elle posa sa main sur le lecteur biométrique.


Refus.


Elle glissa ses doigts sous le capteur, appuya exactement là où la coque avait cédé avec le temps. Le système recalibra. Accepta.


L’écran s’alluma. Lena s’assit.


Elle n’ouvrit aucun dossier. Ne lança aucun programme. Elle entra une seule chose.


Un identifiant.


C'était un ancien marqueur, un nom qui n’existait plus dans les bases actives. Supprimé, révoqué, désindexé. Officiellement mort.


Elle savait ce que cela produirait.


Le signal ne déclencherait rien ici. Pas d’alarme. Pas de notification. Juste une trace archaïque, noyée dans des couches de données que personne ne consultait plus.


Personne, sauf un.


Elle valida, laissa la confirmation s'afficher sur l'écran.


Puis elle coupa. Effaça ses traces - enfin, celles qui pouvaient l'être sans attirer l'attention.


C’était suffisant.


La jeune femme sortit dans le couloir, démarche normale. Ni rapide, ni prudente.


Elle savait ce qui allait se passer maintenant.


Quelque part, loin du complexe, quelqu’un reconnaîtrait ce nom.


Comme une signature.


Et il comprendrait le message.


___


L’appartement était trop chaud, l'atmosphère humide.


Voss aimait ça : sentir la sueur apparaître lentement sous sa chemise, la peau qui colle, l’air qui devient lourd.


Ça forçait les corps à se rappeler qu’ils existaient. Même quand ils auraient préféré l’oublier.


La fenêtre était entrouverte et laissait entrer les bruits de la rue. Des voix, un klaxon, une radio trop forte quelque part. Une cacophonie qu'il trouvait presque mélodieuse.


Il y avait un homme assis sur la chaise de la cuisine.

Il n'était pas ligoté. Pas menacé, en apparence.


L'homme tremblait légèrement, les mains posées à plat sur la table, comme s’il essayait de s’empêcher de fuir. Il évitait de regarder Voss.


— Tu peux respirer, dit Voss.


Sa voix était douce, presque distraite.

Il remua une casserole sur le feu. Quelque chose brûlait déjà au fond, une odeur âcre se mêlait à celle du métal chaud. Il goûta avec une cuillère en bois, fit une grimace.


— Trop salé.


Il haussa les épaules, indifférent. Ce n’était pas important.

Il posa la cuillère, s’essuya les doigts sur son pantalon, puis alla s’asseoir en face de l'homme. Se plaça volontairement trop près.


— Tu sais ce que je hais, reprit-il, sans le regarder. Les choses qui reviennent. Les habitudes. Les gens qui restent trop longtemps sur place.


L’homme déglutit, ouvrit la bouche, la referma.

Voss se pencha soudain vers lui, brutalement, comme un ressort libéré.


— Je n’ai pas posé de question.

Silence.


Il se rassit, aussitôt calme, presque absent. Son regard glissa vers l’écran posé dans un coin de la pièce. Un vieil ordinateur portable, fendu, cabossé, couvert d’autocollants à moitié arrachés. La touche espace était manquante.


L’écran venait de changer.

Une ligne, une seule, apparut.

Voss se figea.


Quelque chose se déplaça dans ses yeux.

Il se leva lentement, contourna la table, posa une main sur l’épaule de l’homme assis. Une pression légère, presque affectueuse.


— Tu peux partir.


L’homme releva la tête, incrédule.


— Vraiment ?


Voss sourit.


— Oui.


Il retira sa main. L’homme ne demanda pas son reste. La chaise grinça, la porte claqua, des pas précipités dans l’escalier.

Voss, lui, resta seul.


Il s’approcha de l’écran, pencha la tête, comme s’il regardait une vieille photographie.

Le nom qui s'affichait lui donnait des frissons.


Il expira par le nez. Un souffle court. Presque un rire, mais sans joie.


— Tu as osé.


Il referma l’ordinateur d’un geste sec.


Dans le désordre apparent de l’appartement, il attrapa une veste, renversa une chaise, écrasa la casserole brûlante contre l’évier sans éteindre le feu.


Tout devenait clair, simple, évident.

Il n’était plus nécessaire d’attendre.

Plus nécessaire de chercher.

Elle venait de lever la tête.

Et Voss, enfin, savait où regarder.


____


Sherlock était penché sur son clavier, un café à moitié froid à portée de main, la lumière blafarde du matin glissant sur les piles de dossiers éparpillés autour de lui. Il n'avait pas fermé l'œil.


Son téléphone vibra sur la table. Un message. Court. Direct.


> « C’est parti. Cherchez Petrović — Novi Sad. Vous comprendrez. »


Il resta immobile une seconde, puis un léger sourire fendit son visage. Exactement ce qu’il attendait. Le premier mouvement de Lena.


Il ouvrit son navigateur et tapa « Petrović Novi Sad ». Les premiers résultats étaient anodins. Des photos de classe, des registres scolaires, un compte sur un réseau social local, tout semblait parfaitement banal. Une vie qui n’existait que pour être oubliée.


Mais Sherlock avait l’œil pour ce que les autres ratent. Des publications un peu trop rapprochées, puis plus rien. Des images un peu trop mises en scène. Des traces un peu trop crédibles, un peu trop parfaites.


Une photo le frappa au détour d'un post. Un festival, un été quelconque : une jeune fille au fond, à peine nette, les traits familiers malgré les années. Il la connaissait. Lena.


Petrović n’était pas une vraie personne, juste une couverture. Et pourtant... l’identité avait vécu, respiré, été réelle assez longtemps pour laisser sa marque.


Il reposa son téléphone. Le café était froid, le bureau en désordre, mais le calme n’était qu’une illusion. Sherlock sourit à nouveau, plus finement cette fois. Tout était en place. Il ne restait plus qu’à suivre les indices, un pas derrière l’autre, laisser Voss courir après sa proie.


Sans se douter que Holmes, juste derrière, chassait lui aussi. 

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