Le problème à deux corps

Chapitre 3 : Dans les yeux d'Emily

4539 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 20/12/2025 11:41

Chapitre 3 : Dans les yeux d’Emily [1]


Durant le trajet qui nous mena à Hampstead, mon étrange colocataire se mura dans un silence concentré que je me gardai bien de troubler. La presse n’avait visiblement pas encore eu vent de la tragédie qui s’était récemment abattue sur la famille Thornhill, car les journaux du matin que j’avais achetés à la gare n’en faisaient pas mention. Je me plongeai dans la lecture des nouvelles internationales pendant que Holmes, les yeux fermés, réfléchissait selon toute probabilité à l’affaire dans laquelle je m’étais retrouvé, une fois encore, embarqué par hasard.

Lorsque nous arrivâmes à destination, la voiture de Lady Thornhill nous attendait comme convenu. Nous y montâmes et partîmes aussitôt sous un ciel menaçant : le vent agitait les branches des arbres de part et d’autre de la route et les nuages s’amoncelaient au-dessus de nos têtes.

– Je vous dois des excuses pour mon silence, Watson, et j’espère que vous aurez la bonté de me pardonner. Si je n’ai pas ouvert la bouche pendant le trajet, c’est que je souhaitais classer les faits dans mon esprit avant de voir les lieux.

– Je comprends, répondis-je. Ne vous inquiétez pas, le silence est un vieux compagnon que j’ai appris à apprivoiser.

Holmes sourit.

– Nous étions donc faits pour nous entendre, mon cher docteur !

Ce fut la première fois (et, comme pour beaucoup d’autres remarques que j’ai notées au fil de mes récits, non la dernière) que mon ami loua ce qu’il appelait « mon inappréciable don pour le silence ». [2] Pendant qu’il réfléchissait aux ramifications d’une affaire en cours, il avait besoin d’une concentration absolue qu’il ne supportait pas de voir rompue ; ce qui, ainsi qu’il me l’avoua des années après, l’avait toujours tenu à l’écart de toute manifestation sociale. Il avait été étonné de constater qu’il lui était possible de laisser se dérouler sa pensée alors que je me tenais à côté de lui, vaquant à mes propres occupations. De mon côté, j’appréciais aussi bien ces moments silencieux que nos conversations. J’étais habitué à la solitude et rompu à la vie en communauté, deux modes de vie opposés que j’avais dû adopter à divers moments de ma vie, et dont l’alternance telle que je la connaîtrais à Baker Street convenait parfaitement à mon tempérament.

– Avez-vous déjà formulé une théorie à propos de l’affaire ? demandai-je, voyant que mon compagnon était sorti de son mutisme et ne demandait pas mieux, à présent, que de parler.

– Dans la mesure où nous n’avons entendu que le point de vue de Lady Amelia, il me semble difficile et même dangereux d’échafauder des hypothèses à ce stade de l’affaire. Tant que je n’aurai pas vu les lieux du crime et interrogé les membres de la maisonnée, je préfère me garder de toute interprétation hâtive. J’espère que le précepteur, seul témoin direct de cette prédiction macabre, se souviendra des mots exacts employés par la vieille bohémienne.

– Pensez-vous réellement que cette « prédiction » ait quelque chose à voir avec le crime ? m’étonnai-je. Je vous sais particulièrement rationnel, et l’idée qu’un don de prescience…

– Oh, vous n’y êtes pas du tout, Watson ! Nulle prescience là-dedans, bien sûr, mais peut-être le signe d’une certaine préméditation. Lorsque nous aurons découvert le lien entre cette diseuse de bonne aventure et le meurtrier, nous aurons résolu l’affaire !

L’emploi du pronom pluriel « nous » me déconcerta autant qu’elle me flatta. Holmes paraissait absolument certain du résultat de l’enquête, et tout aussi certain que je serais à même de l’aider à la résoudre. Une telle conviction me semblait pour le moins hasardeuse, mais je me gardai bien d’élever la moindre objection.

– Vous excluez donc la thèse de l’accident ?

– Par principe, je n’exclus aucune possibilité, mais je ne croirai à l’accident que si l’ensemble des domestiques, le précepteur et au moins un des membres de la famille m’affirment que ces deux enfants étaient d’une stupidité crasse ou d’un tempérament suicidaire. Il n’est pas vraisemblable que deux garçons de douze ans, habitués à pratiquer l’escrime depuis des années, aient pu se montrer maladroits au point de s’entretuer.

– Vous pensez donc qu’un meurtre a été commis, puis mis en scène afin de correspondre à la prophétie de cette vieille femme ?

Holmes hocha la tête.

– Le terme « mise en scène » est bien choisi. Vous avez mis le doigt sur le plus important.

J’acquiesçai et passai moi-même en revue dans mon esprit les maigres informations que je possédais sur les acteurs potentiels du drame, avant d’en arriver à la désolante conclusion que je n’avais aucune idée de ce qui avait bien pu se produire.

Nous arrivâmes après trois quarts d’heure de route en vue d’une superbe demeure georgienne, mise en valeur comme un bijou dans un écrin par un parc verdoyant et impeccablement entretenu. A peine la voiture s’était-elle arrêtée devant le perron blanc qui exhaussait le manoir que Lady Thornhill elle-même franchit le seuil de la maison, accompagnée de son époux. Lord Alfred Thornhill était un homme grand, mince, aux traits et à la mine austères, qui s’efforçait pour l’heure de ne pas laisser paraître sur son visage les émotions qui l’assaillaient cependant visiblement.

– Messieurs, soyez les bienvenus à Parkfield. Mon épouse m’a fait part de sa décision de vous demander de l’aide, et j’espère que vous saurez collaborer avec la police, car il est hors de question que je retire l’enquête des mains expertes de Scotland Yard. L’inspecteur Bradstreet doit revenir de Londres avec les résultats de l’autopsie avant la fin de la journée. En attendant son rapport, nous sommes à votre disposition pour toute question qu’il vous plaira de nous poser, M. Holmes.

– Je vous remercie, Lord Thornhill, mais je préférerais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, me rendre tout d’abord sur les lieux du drame.

J’entendis l’hésitation presque imperceptible du détective, qui avait probablement voulu dire « crime » et s’était repris à la dernière seconde. Malgré cette précaution oratoire, notre hôte pâlit, mais fit signe à mon compagnon de le suivre vers l’arrière de la maison. Holmes, à l’affût du moindre détail susceptible de l’aiguiller vers la solution de ce mystère, sembla m’oublier dès l’instant où il se mit en route vers la gloriette d’été que l’on apercevait à une centaine de mètres du manoir. Lady Amelia, quant à elle, se tourna vers moi.

– Docteur Watson, je vous remercie d’avoir accompagné M. Holmes. Je ne sais si ma nièce acceptera de vous recevoir. Elle a refusé la visite de notre médecin de famille et même son frère n’a pu entrer dans sa chambre depuis hier soir.

Je suivis la maîtresse des lieux à travers les pièces de la vaste demeure silencieuse et endeuillée jusqu’à un corridor tendu de vert, au bout duquel une femme de chambre s’éclipsa promptement à notre vue. Lady Amelia s’arrêta devant une porte et frappa légèrement.

– Emily ? Le docteur Watson est venu de Londres spécialement pour vous voir.

Seul le silence nous répondit.

– Mademoiselle, déclarai-je à mon tour, je vous prie de croire que je n’ai à l’esprit que votre santé. Si vous ne souhaitez pas parler du drame qui vient de se produire, je ne vous poserai aucune question, soyez-en assurée.

J’ignore à quels résultats je m’attendais en prononçant ce petit discours improvisé, mais, à mon grand étonnement, après quelques secondes, la porte de la chambre s’ouvrit sur le visage le plus ravissant qu’il m’eût jamais été donné de voir. Miss Emily Barnes était une jeune femme d’une vingtaine d’années, petite et fine, aux admirables cheveux d’un blond cendré qui tombaient en cascade sur ses épaules. Ses grands yeux noisette, baignés de larmes, me dévisagèrent un instant alors que je la saluais, puis elle s’effaça sans un mot pour me laisser entrer, après avoir pressé la main de sa tante comme pour lui demander pardon de n’avoir pas été capable de lui apporter le moindre réconfort. Tandis que je refermais la porte derrière nous, la jeune femme s’effondra plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil proche, la tête entre les mains, secouée de sanglots. Retrouvant des réflexes que je pensais avoir perdus durant l’année qui venait de s’écouler, je posai sur une console mon sac médical et m’agenouillai près de ma patiente.

– Souffrez-vous ? lui demandai-je en posant la main sur son poignet pour prendre son pouls, que je trouvai anormalement rapide.

Dégageant sa main, elle se redressa. Les larmes coulaient le long de ses joues, et malgré ses efforts pour regagner un certain contrôle sur elle-même, sa respiration demeura saccadée lorsqu’elle me répondit :

– Je ne souffre pas, docteur. Je vous remercie, mais je n’ai pas besoin de vos soins.

Devant mon regard dubitatif, elle ajouta :

– Ce n’est que le choc. Pouvez-vous me dire où en est l’enquête ? Qu’a révélé l’examen des corps ?

Je me redressai devant elle, surpris par cette question.

– Je suis au regret de vous dire que je l’ignore, mademoiselle.

– Mais… balbutia-t-elle. Vous n’êtes pas le médecin qui… je veux dire, je croyais que la police avait…

Je compris alors qu’elle m’avait pris pour le médecin légiste, et que je ne devais mon entrée dans cette chambre qu’à cette confusion. Je me hâtai de la détromper.

– En l’absence des conclusions officielles du médecin qui a procédé à l’autopsie, j’ai bien peur de ne pouvoir répondre à votre question, conclus-je.

Le visage déjà contracté de Miss Barnes se crispa encore davantage. A présent qu’elle avait compris qu’elle ne tirerait de moi aucune nouvelle concernant l’enquête, elle se referma comme une huître et me demanda de la laisser seule. Tout en m’interrogeant sur les raisons qui l’avaient poussée à me poser ces questions, j’insistai pour l’examiner. La pâleur de ses traits, les cernes sous ses yeux, sa respiration saccadée pouvaient n’être liés qu’au choc, ainsi qu’elle l’avait prétendu, mais à présent que j’étais là, autant le vérifier. A bout de forces et d’arguments, elle finit par accepter. Hormis une vive agitation, visible dans toute sa personne, et une légère hausse de sa température, je ne trouvai rien d’anormal dans sa condition. Elle n’avait rien mangé depuis le déjeuner de la veille et n’avait pas fermé l’œil de la nuit, ce qui expliquait sa faiblesse. J’appelai la femme de chambre qui errait dans les couloirs et lui demandai de monter un petit déjeuner léger, puis insistai pour que ma patiente avalât quelques bouchées. Elle m’obéit, peut-être pour se débarrasser de moi, mais une nouvelle crise de larmes l’empêcha de terminer son frugal repas. Je lui versai dans un verre d’eau quelques gouttes de laudanum que je conservais dans ma mallette médicale pour qu’elle pût enfin prendre quelque repos.

– De quoi avez-vous peur ? lui demandai-je avec toute la douceur possible. Je comprends que la mort de vos cousins ait été un choc pour vous, mais il me semble que vous redoutez un nouveau malheur. Votre oncle et votre tante sont déjà très éprouvés par les événements ; si vous savez quelque chose…

– Je ne sais rien ! s’écria-t-elle, un éclair d’angoisse dans le regard.

Le laudanum commençait à faire effet ; j’aidai la jeune femme à s’étendre sur son lit et réfrénai mon envie de lui poser davantage de questions. Il était évident que, contrairement à ce qu’elle venait d’affirmer, elle était bel et bien au courant de quelque chose ; mais l’interroger alors que la drogue courait dans son organisme ne mènerait qu’à briser la confiance déjà bien ténue qu’elle m’avait accordée en me laissant l’ausculter.

Je quittai donc la pièce, songeur, et allai retrouver Holmes dans le petit salon où il était en train d’interroger une femme d’une soixantaine d’années aux yeux rougis par les pleurs. Il me fit un petit signe de la main pour m’inviter à m’asseoir à côté de lui.

– Voici Mrs Farthing, la gouvernante de Parkfield.

Je saluai notre interlocutrice et m’installai à côté du détective qui reprit le fil de ses questions :

– Vous n’avez donc pas remarqué à quelle heure Geoffrey et Dennis ont quitté la maison pour aller jouer à l’extérieur ?

– Non, monsieur, répondit la digne gouvernante d’un air désolé.

– Vous avez peut-être cependant noté un détail important qui nous permettrait d’estimer leur heure de sortie. Par exemple, leurs manteaux ou vêtements de pluie étaient-ils accrochés à la patère ?

Le visage de la vieille femme s’éclaira.

– Je me souviens avoir mis de l’ordre dans les chaussures alors que je me rendais à l’office. Lorsque les jeunes messieurs étaient dehors, ils avaient tendance à laisser traîner leurs chaussures d’intérieur près du banc de l’entrée. Il ne pouvait pas être plus de dix-huit heures.

– Excellent ! Vous voyez, nous avançons. Savez-vous ce qu’il est advenu des tasses de thé qui ont été servies aux enfants ?

– Maddy les aura emportées après leur goûter pour les laver.

– Vous êtes certaine que cette vaisselle a été nettoyée ?

– Je l’espère, répondit Mrs Farthing d’un ton pincé, mais avec la pagaille qui s’est ensuivie hier soir…

Holmes bondit de son siège.

– Madame Farthing, auriez-vous la gentillesse de vous enquérir à l’office de ce que sont devenues ces tasses, et de me les apporter immédiatement dans le cas où elles n’auraient pas été lavées en raison de la confusion du moment ? Surtout, ne les videz pas de leur contenu, apportez-les-moi telles qu’elles sont restées. C’est extrêmement important.

Impressionnée par le ton solennel du détective, et investie d’une mission de premier plan, Mrs Farthing quitta la pièce après un salut intimidé à notre adresse.

– Eh bien, Watson ! J’espère que vous avez eu plus de chance que moi dans notre pêche aux informations, s’écria Holmes en se tournant vers moi. Aucune trace n’était visible près de la gloriette, ce qui n’a rien d’étonnant étant donné la hauteur de l’herbe et la quantité de pluie tombée cette nuit. Le hall n’est qu’une vaste flaque de boue dans laquelle rien n’est lisible, et il n’y a pas une trace de pas dans la salle d’armes où ont été prises les deux épées. Avez-vous pu, de votre côté, obtenir quelque confidence de la part de Miss Barnes ?

– Je ne sais si vous saurez tirer parti de l’étrange conversation que j’ai eue avec elle, lui répondis-je avant de me lancer dans la narration du quiproquo qui m’avait valu les insistantes questions de la jeune femme sur l’avancée de l’enquête.

Holmes hocha la tête à plusieurs reprises durant mon bref récit, au terme duquel il me demanda :

– Cette jeune personne est-elle, à votre avis, réellement souffrante ?

Je hochai la tête.

– Elle a subi un grand choc et elle me semble sous le coup d’une profonde et terrible frayeur. Elle m’affirme que son état est dû à l’horreur de la situation…

J’hésitai et Holmes s’engouffra aussitôt dans la brèche de mon doute.

– … mais vous pensez qu’il y a une autre raison, compléta-t-il en me fixant.

– Comprenez bien, insistai-je, que mon avis n’est en aucun cas mon opinion professionnelle, mais uniquement un ressenti…

Le détective balaya d’un revers de main toutes mes précautions oratoires.

– Comment pourrait-il en être autrement ? C’est précisément ce que j’attends de vous. Vous avez de l’expérience en tant que médecin, vous êtes un bon juge de la nature humaine et vous savez reconnaître la terreur dans les yeux d’un homme ou d’une femme.

Ce jugement, porté sur moi avec le détachement clinique qu’observait Holmes en toutes circonstances, me flatta autant qu’il me troubla. Je n’étais pas habilité à aider la police de quelque manière que ce fût ; d’ailleurs, je n’étais même plus officiellement médecin. Il me semblait pour le moins délicat que mon étrange colocataire, qui ne me connaissait qu’à peine, m’estimât en mesure de lui apporter une aide, pour infime qu’elle fût. [3]

– Vous pensez, ajouta Holmes, que cette jeune personne est davantage effrayée que choquée, ce qui semble impliquer que ses craintes concernent davantage l’avenir que ce qui s’est passé hier.

– La vue de ces deux corps a dû lui causer un choc bien réel, d’autant plus qu’elle partageait la vie quotidienne des enfants, mais elle semblait bien plus obnubilée par le résultat de l’enquête, et inquiète pour l’avenir, qu’effondrée de chagrin.

Holmes se mit à marcher de long en large dans la pièce.

– Que sait-elle ? A quel point est-elle impliquée dans l’affaire ? A-t-elle peur pour quelqu’un ? Autant de questions auxquelles il nous faudra répondre…

Il s’interrompit brusquement et se tourna vers moi.

– J’imagine que vous avez administré des calmants quelconques à cette jeune femme et que vous ne pouvez pas faire grand-chose de plus pour elle. Maintenant, allez-vous repartir à Londres ou bien rester ici avec moi ? Je me rends compte qu’en employant le pronom « nous », je présume de votre concours en la circonstance, mais je ne souhaite pas vous forcer la main.

Si je devais dater avec précision le moment où commença ma collaboration active et consciente avec Sherlock Holmes, je pense que cette pluvieuse journée d’avril 1881 constituerait un repère assez juste. Jusqu’ici, je n’avais fait que le suivre, par désœuvrement, par fascination, et, en cette deuxième occurrence, par désir de me rendre un tant soit peu utile après de longs mois d’inactivité. Si je choisissais de rester auprès de Holmes, cela signifiait que je m’impliquais volontairement dans cette affaire, sans aucune illusion sur mes propres capacités de déduction, mais souhaitant apporter mon concours, à mesure de mes modestes moyens, à cet homme unique en son genre qui semblait, sans que je comprenne bien pour quelle raison, souhaiter ma présence à ses côtés.

– Si cela ne vous dérange pas de m’avoir dans les jambes… répondis-je avec prudence.

Un sourire bref mais chaleureux illumina son visage.

– Mon cher Watson, vous l’aurais-je proposé si j’avais craint que vous me « dérangiez » ? Puisque notre petite collaboration est bel et bien décidée, allons interroger ensemble les membres de cette maisonnée qui auraient pu avoir intérêt à la mort de ces deux enfants. Quel est le premier suspect qui vous vient à l’esprit ?

Un peu étourdi par l’engagement que je venais de prendre, sans me douter une seule seconde qu’il s’agissait là du premier jalon d’une « collaboration » qui allait durer toute ma vie, surpris mais flatté que Holmes daignât me consulter, je m’efforçai de faire preuve d’intelligence et de logique.

– Le mobile de l’héritage n’est pas à négliger, me semble-t-il, ce qui inclut non seulement Andrew Barnes, mais également le fiancé de sa sœur, dont nous ignorons la fortune et la situation financière.

– Excellent ! Autre chose ?

– Eh bien… (Je me creusai la cervelle pour trouver un mobile susceptible d’expliquer la mort de deux enfants innocents.) La vengeance, ou peut-être la jalousie ?

– Qu’entendez-vous par là ?

– Un homme, amoureux de Lady Amelia, mais éconduit par elle, aurait pu vouloir la priver de sa plus grande joie.

– Une supposition bien romanesque, mais après tout pas impossible, quoique cette vengeance me semble particulièrement cruelle. D’autres idées ?

– Vous avez vous-même demandé à votre cliente si son mari avait des ennemis et effectué des recherches dans ce sens. Si ce précepteur, M. Spencer, a bien un lien avec l’homme qui est mort après le procès mené par Lord Thornhill…

– D’autant plus, ajouta Holmes, que cet homme est récemment arrivé à Parkfield. Il n’était là que depuis quelques semaines lorsque la « prédiction » eut lieu – et, ne l’oublions pas, il en a été le seul témoin direct.

– J’ai l’impression que cet homme vous intéresse particulièrement, fis-je remarquer.

– Pas plus que les autres membres de cette maisonnée. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de remarquer, poursuivit le détective en me transperçant de son regard de glace, que vous avez exclu Miss Emily Barnes de la liste de vos suspects.

Je poussai une exclamation étonnée.

– Vous ne pensez tout de même pas que cette frêle jeune femme ait assassiné de sang-froid ses deux cousins ?

– Ne croyez-vous pas qu’une femme soit capable de tuer aussi bien qu’un homme ? Si, comme je le pense et comme j’espère pouvoir le vérifier par l’analyse de leurs tasses de thé, les enfants étaient drogués et donc endormis au moment où l’épée leur a percé le cœur, cela n’a pas nécessité une force physique telle qu’une jeune femme, même frêle, n’ait pu le réaliser.

– Mais…

– Vous vous laissez guider par votre émotion, ce qui est une erreur. Cette jeune personne, que j’imagine belle, vous a troublé par sa frayeur autant que par son passé d’orpheline, et a éveillé votre compassion. Un enquêteur ne doit pas se laisser influencer par ses sentiments : que Miss Emily Barnes soit une « frêle jeune femme » qui suscite la sympathie ne signifie pas qu’elle soit incapable de tuer, si ses intérêts sont en jeu ; et nous savons qu’ils le sont. Si j’en crois mon expérience, Watson, les femmes sont tout autant que les hommes capables de tuer. Tout autant, si ce n’est plus, ajouta-t-il un peu plus bas. [4]

Certes, Holmes avait parfaitement raison, et notre collaboration me prouva à plusieurs reprises que l’infamie et la soif de sang ignore l’âge, le sexe et le rang ; mais il m’avait semblé percevoir dans le ton de sa voix une amertume que je ne pouvais comprendre. Je n’osai demander à mon étrange colocataire ce qui le faisait discourir ainsi sur la gent féminine ; et notre discussion en resta là, interrompue par trois coups frappés contre la porte du salon où nous nous trouvions.



[1] J’espère ne pas vous avoir mis la chanson en tête… mais comme d’habitude, c’est à mon conjoint qu’il faut s’en prendre.

[2] Il s’agit d’une véritable citation de Conan Doyle : c’est ce que Holmes dit à Watson dans « L’homme à la lèvre tordue » : « You have a grand gift for silence, Watson. It makes you quite invaluable as a companion. »

[3] Se pose nécessairement la question, quand on lit les récits de Sherlock Holmes, de la raison pour laquelle il emmène Watson avec lui, dans la mesure où il n’a visiblement pas besoin d’aide pour ses déductions. Je pense que c’est oublier un peu trop vite que Watson est un très bon médecin et un bon juge de la nature humaine. En tant que narrateur, il a tendance à s’effacer, voire à se dévaloriser, pour mettre le détective en lumière, et j’aimerais rectifier un peu le tir car je reste persuadée que John Watson est un homme tout aussi extraordinaire que Sherlock Holmes, dans un genre très différent bien sûr.

[4] Holmes se méfie des femmes, et on ne sait pas pourquoi. C’est une des très nombreuses choses qui n’est pas expliquée dans le Canon holmésien. Holmes est très lucide, il ne se fait aucune illusion sur la nature humaine et il n’exclut pas les femmes des suspects car – il le dit à deux ou trois reprises – il sait très bien qu’elles peuvent tuer aussi bien que les hommes. Watson ne peut s’empêcher de remarquer que Holmes semble méfiant à l’égard de la gent féminine, tout en étant profondément respectueux envers ses clientes ou les femmes qu’il est amené à rencontrer (il n’est PAS misogyne, contrairement à ce qu’on a coutume de lire ou d’entendre à son sujet). Il se tient tout simplement à distance, admirant sans réserve l’audace et la force de caractère d’Irene Adler mais refusant le moindre contact personnel avec une personne « du beau sexe » (Watson espère, à un moment donné, que Holmes va poursuivre une relation avec une de ses clientes qu’il a sauvé, mais il s’en désintéresse sitôt l’enquête terminée). Rien n’est raconté du passé du détective, on peut donc imaginer ce qu’on veut pour expliquer cette méfiance… chose que je ferai probablement dans une fic à venir, puisque j’ai ma petite idée sur la question.

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