Le problème à deux corps
Chapitre 4 : The usual suspects [1]
Lorsque je songe aux nombreux récits que j’ai publiés relatant les enquêtes menées par mon ami, M. Sherlock Holmes, je m’aperçois que j’ai très souvent privilégié l’un ou l’autre des critères suivants : d’une part le côté dramatique, parfois burlesque ou offrant à première vue des aspects fantastiques, et d’autre part les enquêtes-éclair au cours desquelles Holmes débusquait le coupable comme par magie, faisant apparaître soudainement l’assassin comme les prestidigitateurs tirent une tourterelle de leur chapeau. Bon nombre de mes nouvelles allient ces deux caractéristiques, ce qui tend, je m’en rends bien compte en les relisant, à donner l’impression que Holmes était une sorte de sorcier qui n’avait qu’à jeter un coup d’œil sur une scène de crime pour connaître l’identité, la description physique et le mobile du meurtrier (ce qui arrivait, certes, mais peut-être dans vingt ou trente pour cent des cas seulement). Bien sûr, comme il adorait mettre en scène ses révélations – mises en scène que je me suis efforcé de reproduire dans mes écrits –, il arrivait très souvent que le résultat de l’enquête surprît tout le monde, moi le premier (et, de manière plus inquiétante, les inspecteurs de police qui s’en occupaient depuis parfois plusieurs jours, voire semaines).
Cependant, nombre de cas qui furent soumis à mon ami requéraient des méthodes plus « traditionnelles » : du temps, de la patience et beaucoup de tâtonnements. Mon agent littéraire et mes éditeurs successifs, ainsi, quelquefois, que Holmes lui-même, m’incitaient bien évidemment à relater les cas les plus saisissants, les plus insolites, les affaires les plus sensationnelles, aux résolutions les plus spectaculaires, qui permettaient de mettre en avant les qualités exceptionnelles de mon non moins extraordinaire colocataire, sa rapidité foudroyante et l’efficacité immédiate de ses déductions. Il me semble cependant qu’après avoir livré au jugement du public quatre romans et cinquante-six nouvelles, il est inutile de démontrer une soixante-et-unième fois à quel point Sherlock Holmes était unique. Cette histoire poursuit un autre but, plus personnel, sûrement, et c’est la raison pour laquelle, pour dramatique qu’il soit, ce récit épousera les méandres du cheminement tortueux qui amena mon ami à la résolution de l’affaire. [2]
Il arrivait en effet bien souvent que nous eussions affaire à des cas plus « classiques » qui, une fois débarrassés de leur vernis d’inédit et de burlesque, devenaient des problèmes certes complexes, mais dont la solution tenait, ainsi que me l’avait expliqué Holmes en arrivant à Hampstead, dans l’interrogatoire et l’élimination des « suspects habituels », jusqu’à ce que le coupable finît par se détacher du lot. L’affaire Thornhill ne faisait pas exception à cette règle : si la bouleversante découverte des corps, assortie à la malédiction gitane qui l’avait prédite, rendait l’affaire intrigante, le mobile du crime prenait nécessairement racine au cœur des relations complexes qui liaient entre eux les habitants de Parkfield.
Cela posé, revenons à notre histoire.
Le premier « suspect » qui se présenta dans le salon, à la demande de mon ami, fut le précepteur des enfants, Peter Spencer. Grand, bien bâti, la quarantaine, vêtu sobrement mais avec élégance, il semblait tout aussi mal à l’aise et même sur la défensive qu’accablé par la situation. Sitôt installé en face de nous, il nous répéta à plusieurs reprises à quel point il était désolé de ne pas avoir mieux surveillé les enfants la veille. Absorbé par sa lecture, il n’avait pas vu le temps passer et n’était arrivé que de justesse à l’heure pour le dîner. Holmes le laissa se perdre en auto-récriminations avant de lui demander sans préambule :
– Parlez-nous plutôt de cette gitane, je vous prie. Vous êtes la seule personne vivante à l’avoir vue, après tout. Pouvez-vous nous la décrire ?
L’homme sembla se renfrogner encore davantage.
– C’était une vieille femme. Elle avait le visage recouvert d’un châle, je n’ai pas pu distinguer ses traits.
– Était-elle grande ou petite ?
– De taille moyenne.
– Vous ne vous souvenez d’aucun détail la concernant ?
Spencer haussa les épaules :
– Vous ne croyez tout de même pas à cette histoire de malédiction ?
Holmes resta impassible.
– Je me fonde sur les faits, M. Spencer, et les faits sont les suivants : une vieille gitane a prédit, voici six mois, la mort de deux enfants et ses circonstances précises. Aujourd’hui, nous nous trouvons face à deux corps disposés exactement de la manière qu’elle a anticipée. Sans croire aux malédictions, il y a de quoi s’interroger sur les liens qui pourraient exister entre ces deux événements. Vous souvenez-vous des propos exacts de la vieille femme ?
– Non, je… j’avoue que je n’y ai pas prêté grande attention sur le moment.
– Pourtant, d’après ce que nous a dit Lady Thornhill, les enfants sont rentrés bouleversés. A-t-elle mentionné devant eux le cœur percé, les rapières, le sang rouge sur les vêtements blancs ?
– Il me semble que oui, balbutia notre interlocuteur, mais je n’allais pas croire à ces balivernes !
– Êtes-vous en mesure de me décrire les vêtements que portaient les enfants ce jour-là ?
– Bien sûr : Dennis avait un pantalon noir et sa veste couleur rouille, Geoffrey un pantalon vert foncé et une veste brune. Tous les deux portaient des bottes car le temps était à la pluie.
– A votre avis, que s’est-il passé ?
Le précepteur resta silencieux quelques instants avant de répondre :
– Je l’ignore. Lord Thornhill est un homme sévère mais juste, qui gouverne sa famille avec fermeté mais bonté, et sa femme est une personne exceptionnelle. Je ne peux imaginer quelle vengeance pourrait s’exercer envers eux, de manière aussi cruelle.
– Je vous remercie, M. Spencer. Ce sera tout pour le moment.
Lorsque le précepteur eut quitté la pièce en s’épongeant le front de son mouchoir, Holmes poussa un soupir.
– Cet homme nous cache quelque chose, c’est évident.
– Pensez-vous qu’il ait été de mèche avec la gitane ? demandai-je.
– C’est une hypothèse, bien évidemment. Une autre façon d’envisager les choses serait de s’interroger sur l’existence même de cette vieille femme.
– Mais… voulus-je protester.
Holmes leva l’index dans ma direction.
– M. Spencer n’a pas pu nous fournir la moindre précision sur le physique de cette diseuse de mauvaise aventure, ni sur sa voix, ni sur les propos qu’elle a tenus. Est-ce parce qu’il n’est pas observateur ? Cela serait très surprenant, car il a pu me dire avec précision comment étaient vêtus les enfants ce jour-là, bien que six mois se soient écoulés depuis lors. Protège-t-il cette gitane, ainsi que vous le suggérez ? Ou bien n’y avait-il pas de vieille femme ce jour-là ?
– Pourquoi les enfants auraient-ils menti à ce sujet ?
– Pour se faire plaindre, pour obtenir quelque chose en échange, que sais-je encore ? De nombreuses zones d’ombre demeurent encore dans cette affaire.
Un domestique entrouvrit à nouveau la porte pour annoncer M. Andrew Barnes.
Le neveu de Lady Amelia ressemblait beaucoup à sa sœur : même finesse nerveuse, même visage allongé, mêmes cheveux blonds, même yeux noisette, même menton volontaire. Le jeune homme, très pâle mais maître de lui et de ses émotions, s’inclina devant nous avant de s’asseoir.
– Monsieur… Holmes et Docteur Watson, si j’ai bien saisi vos noms ? Je ne suis pas certain de comprendre votre rôle dans la tragédie qui vient de frapper ma famille.
– Vous avez fort bien saisi nos noms, monsieur, répondit Holmes avec gravité. Je suis un détective privé engagé par Lady Amelia afin de démêler l’écheveau qui pour l’instant semble inextricable de la mort de vos cousins. Tout ce que vous pourrez me dire permettant de faire la lumière à ce sujet sera le bienvenu.
Les muscles du visage d’Andrew Barnes se contractèrent un instant, puis il acquiesça, mâchoires serrées.
– Posez-moi toutes les questions que vous désirez, messieurs. Mais auparavant, pourriez-vous me dire… il me semble que vous avez vu ma sœur tout à l’heure ?
Cette question m’étant directement adressée, je hochai la tête sans oser me compromettre davantage. Holmes ne m’ayant pas donné de recommandation claire à ce sujet, j’ignorais ce que je pouvais me permettre de dire ou non.
– Comment va-t-elle ? poursuivit Andrew Barnes. Vous a-t-elle dit quelque chose au sujet du meurtre ?
Avant que j’eusse eu le temps de rétorquer, Holmes avait sauté sur l’occasion.
– Qu’aurait-elle eu à nous dire, monsieur Barnes ?
Le jeune homme rosit.
– Je… je ne sais pas… je ne voulais pas dire…
Le regard de mon étrange colocataire s’était fait félin, prédateur : sa pupille s’était brusquement rétrécie et dardait sur notre interlocuteur ses rayons ardents et pénétrants. Andrew Barnes, visiblement mal à l’aise sous le feu inquisiteur de ces yeux gris, toussota puis se reprit :
– Ma sœur, monsieur Holmes, s’est barricadée hier soir dans sa chambre et en a refusé l’accès à tous. Vous comprendrez aisément, j’imagine, que je m’inquiète pour elle.
– Je le conçois fort bien, mais vous comprendrez aisément, j’imagine, que mon rôle ici est de poser des questions telles que : où étiez-vous hier à l’heure du crime ?
– Savez-vous à quelle heure Geoffrey et Dennis sont morts ? Et pourquoi parlez-vous de crime ?
– Répondez-moi franchement : pensez-vous que vos cousins aient pu être victimes d’un accident ?
Le jeune homme secoua négativement la tête.
– Impossible. Ils maîtrisaient trop bien la discipline pour cela.
– Il ne nous reste donc que deux possibilités, affirma calmement mon compagnon : ou bien vos cousins se sont entre-tués volontairement, ou bien quelqu’un les a assassinés. Vous conviendrez que, dans les deux cas, il est légitime de parler de crime.
Notre interlocuteur resta un instant bouche bée, ce qui permit à Holmes de poursuivre sur le même ton :
– Pensez-vous, monsieur, que ces deux garçons aient pu s’entre-tuer ? Y avait-il entre eux la moindre mésentente, jalousie, rancœur qui puisse expliquer un tel geste ?
– Bien sûr que non ! s’exclama le jeune homme avec chaleur. Dennis et Geoffrey étaient extrêmement proches, comme les jumeaux le sont très souvent. Ils ne se disputaient quasiment jamais, et si quelque chose arrivait à l’un d’entre eux, l’autre le sentait immédiatement, comme s’ils étaient reliés par un fil invisible. Il est absolument inconcevable que l’un d’eux ait voulu faire du mal à l’autre.
Le détective acquiesça, l’air approbateur.
– Vous décrivez ce lien fraternel avec beaucoup de chaleur ; peut-être partagez-vous une semblable proximité avec votre sœur, bien que vous ne soyez pas jumeaux vous-mêmes ?
– En effet, monsieur Holmes, ma sœur et moi sommes des jumeaux irlandais [3] et nous sommes très proches depuis toujours ; la mort prématurée de nos parents nous a encore rapprochés. C’est pourquoi son refus de me voir m’attriste et m’inquiète tout particulièrement.
– Je le comprends. Rassurez-vous : Miss Barnes est seulement profondément choquée par l’événement, et ce choc particulièrement violent suffit à expliquer son comportement quelque peu incohérent, n’est-ce-pas, Watson ?
Le ton sur lequel Holmes avait prononcé ces derniers mots suffit à me faire comprendre qu’il souhaitait que j’abonde dans son sens, quoique je lui eusse rapporté un diagnostic bien différent. J’acquiesçai aux mots de mon compagnon et crus déceler alors comme une lueur de soulagement sur le visage tendu d’Andrew Barnes. Holmes revint à la charge :
– Vous n’avez pas répondu à ma question, mais je vais commencer par répondre à la vôtre. Le meurtre a eu lieu entre 17h30 et 19h. Pouvez-vous nous dire avec précision où vous vous trouviez pendant ce laps de temps ?
Le jeune homme réfléchit un instant.
– Je dirais que je suis allé voir les garçons à la fin de leur leçon, peut-être vers 17h15 ou 17h30, pour bavarder un peu avec eux…
– Je vous demande pardon, mais vous souvenez-vous de ce dont vous avez parlé ?
– Bien sûr : de la leçon qu’ils venaient d’avoir, d’une sortie à Londres prévue pour la semaine prochaine (à ces mots, le visage d’Andrew Barnes se crispa un instant), de leur intérêt récent pour l’astronomie… vous voyez bien, ce genre de choses qui peuvent intéresser deux garçons de douze ans à la curiosité insatiable. Je suis ensuite sorti quelques minutes ; j’avais l’intention d’aller marcher un peu, mais le temps était trop menaçant et je suis remonté dans ma chambre pour lire un peu et faire ma correspondance.
– Avez-vous par hasard noté l’heure qu’il était à ce moment ?
Notre interlocuteur secoua négativement la tête.
– Je suis désolé, je n’y ai pas prêté attention. Je dirais que je ne suis pas resté plus de dix minutes dehors en raison du froid et de l’humidité. Il était peut-être 17h45 ou 18h ?
– Je vous en prie, continuez.
– Ma correspondance m’a absorbé pendant un certain temps, et quand j’ai relevé la tête, il était déjà presque l’heure du dîner. Matthew Dane, le fiancé de ma sœur, qui est aussi un de nos plus chers amis d’enfance, était à la porte de ma chambre et il me regardait avec une expression moqueuse. Il faut vous dire, monsieur Holmes, que je ne suis pas très ponctuel, ce qui agace mon oncle. Je me suis donc dépêché de me préparer pour le dîner et je suis arrivé avec Matthew juste à l’heure pour...
– M. Dane était donc présent dans la maison au moment du drame ? Vient-il souvent vous rendre visite ?
Visiblement déstabilisé par l’interruption, le jeune homme répondit :
– Matthew n’habite pas très loin, il dîne souvent avec nous, surtout depuis que ses fiançailles avec Emily ont été annoncées.
– Fiançailles qui remontent à… ?
– Septembre dernier.
– Peu avant, donc, la prédiction de cette vieille bohémienne ?
De nouveau, Andrew Barnes parut surpris par la remarque.
– Je le suppose, oui… Peut-être quinze jours ou trois semaines avant… Mais je ne vois pas le lien avec…
– Je n’ai pas dit qu’il en existait un, corrigea Holmes. Je me contente d’explorer toutes les pistes possibles, même si elles nous paraissent stériles pour l’instant. Quelle est donc votre opinion personnelle sur cette affaire, monsieur Barnes ?
Pris de court encore une fois, notre interlocuteur se perdit en bafouillements :
– Je… je n’ai pas… je ne sais pas…
– J’imagine que, comme tous les habitants de Parkfield, vous vous êtes interrogé sur ce qui avait bien pu se passer ?
– Bien sûr, mais… mais tout cela me semble tellement incompréhensible, tellement absurde ! La vérité, monsieur Holmes, c’est que je n’ai aucune idée de ce qui a pu se passer. Que cette stupide malédiction se soit révélée vraie… cela me dépasse complètement.
Mon étrange colocataire demeura un instant silencieux, puis, joignant ses longs doigts fins sous son menton dans un geste qui me deviendrait bientôt familier, articula nettement tout en fixant le jeune homme :
– Je vais formuler ma question différemment. Qui aurait intérêt à la disparition de vos cousins ?
Une grimace amère déforma le beau visage d’Andrew Barnes.
– Je sais ce que vous pensez, ou du moins je l’imagine, mais il faut bien que vous compreniez que Lord Thornhill et Lady Amelia se sont montrés extrêmement généreux envers ma sœur et moi. En plus du bien que nous avons hérité de nos parents (moins important que prévu, il est vrai, en raison des difficultés financières qu’a connues notre père peu avant sa mort, mais conséquent malgré tout), nous hériterons d’un tiers de la fortune de notre oncle à nous partager entre Emily et moi. Dennis, Geoffrey, Emily et moi nous retrouverons… serions retrouvés, corrigea-t-il d’une voix étranglée, en possession de la même somme chacun à peu près, bien davantage que ce que nous étions en droit d’espérer.
– Êtes-vous en train de m’expliquer, demanda calmement Holmes, que le sixième d’un héritage, quel qu’il soit, représente la même chose que la moitié de ce même legs ? Si mes calculs sont exacts, la part que vous allez recevoir vient d’être modifiée en ces termes.
Le jeune homme resta un instant interdit. Ses lèvres bougèrent rapidement, comme s’il faisait lui-même le calcul à la suite du détective.
– Vous avez raison, évidemment. Je comprends que les apparences soient contre nous, mais vous devez bien comprendre qu’à partir d’un certain montant, ce genre de différence importe peu, compte tenu du peu d’espérance que nous avions lorsque Lord Thornhill et Lady Amelia nous ont adoptés. Un sixième de leur fortune était déjà bien plus que nous ne pouvions espérer recevoir.
– Je comprends, conclut Holmes en se levant pour saluer le jeune homme. Je vous remercie d’avoir répondu à toutes nos questions et je vous prie de m’excuser si certaines d’entre elles vous ont heurté.
Andrew Barnes haussa les épaules.
– Je ne peux pas vous reprocher de faire votre travail. J’espère de tout cœur que vous parviendrez à comprendre ce qui s’est passé hier soir. Je reste bien évidemment à votre disposition si vous avez d’autres questions à me poser.
Le jeune homme se retira avec un salut, nous laissant seuls, le détective et moi, dans le petit salon.
– Eh bien, Watson, que dites-vous de cette entrevue ?
– Je ne peux m’empêcher de remarquer, répondis-je, que, là où M. Spencer a immédiatement pensé à la vengeance comme possible mobile pour le meurtre, M. Barnes n’a envisagé que la question de l’héritage et la répartition de la fortune de Lord Thornhill et Lady Amelia.
Holmes poussa un petit gloussement en se frottant les mains.
– Vous avez remarqué cela, hé, Watson ? Cela me semble en effet très révélateur, chacun allant au-devant des soupçons qui pourraient lui être imputés. Je me demande si…
Mais je ne sus jamais ce que se demandait mon compagnon, car trois coups timides retentirent à la porte du salon. Holmes redressa la tête, comme un chien de chasse qui vient de flairer un gibier intéressant.
– Entrez !
La porte s’ouvrit et une tête passa par l’embrasure. Il s’agissait d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, au visage rond, aux cheveux bruns séparés en leur milieu par une raie impeccablement tracée, vêtu avec goût d’un costume noir. Il fit un pas dans le salon et je pus constater alors qu’il boitait, s’appuyant sur une splendide canne acajou ornée d’un pommeau argenté.
– Monsieur Dane, je présume ? demanda Holmes.
– Lui-même, à votre service, répondit le nouveau venu d’une voix flûtée qui semblait en contradiction avec son corps massif et solidement charpenté. Andrew vient de me dire que vous souhaitiez interroger toutes les personnes présentes à Parkfield hier soir, je viens donc me mettre à votre disposition.
Le détective avança une chaise pour le jeune homme qui traversa maladroitement la pièce pour s’asseoir en face de nous. Sans nul doute en apprit-il sur lui, en le balayant quelques secondes de son regard d’aigle, bien plus que je n’aurais pu en déduire en une heure, mais il s’abstint de se livrer à son habituel numéro de prestidigitateur qu’il affectionnait particulièrement, et s’il tira de l’allure générale du nouveau venu des conclusions sur son caractère, son récent passé ou quoi que ce soit en rapport avec l’enquête, il n’en souffla mot.
– Que pouvez-vous nous dire sur cette tragique affaire ? s’enquit Holmes avec affabilité. Tout témoignage est précieux. Pour commencer, pouvez-vous nous dire à quelle heure vous êtes arrivé à Parkfield hier soir ?
– Je suis arrivé quelques minutes avant 19h, il me semble, juste à temps pour le dîner. J’avais peur d’être en retard à cause de ma cheville – je me suis fait une entorse la semaine dernière – mais Andrew n’était pas prêt lorsque j’ai frappé à la porte de sa chambre.
– Il me semble que c’est vous qui avez ensuite découvert les corps ?
Le jeune homme déglutit avec difficulté tandis qu’une ombre voilait son regard.
– En effet. Pendant que les autres descendaient vers l’étang, j’ai pris le chemin de la gloriette qui me semblait plus praticable.
– Avez-vous remarqué quoi que ce soit d’inhabituel en dehors, bien sûr, de votre macabre découverte ?
– Pour être honnête, monsieur Holmes, je suis resté pétrifié quelques secondes avant de pouvoir bouger, puis j’ai appelé au secours de toutes mes forces et je me suis précipité aussi vite que possible (Matthew Dane désigna non sans colère sa jambe et sa canne) vers Dennis et Geoffrey pour leur porter secours. Je me suis agenouillé près d’eux, mais il était trop tard. Les autres sont arrivés peu de temps après. Tout le monde criait et pleurait. Emily… Miss Barnes s’est évanouie, Andrew ne cessait de répéter « Mon Dieu, mon Dieu », et Lady Amelia était figée comme une statue… Je ne sais pas quoi vous dire d’autre, la confusion était totale.
– Essayez de vous souvenir précisément de ce qui vous entourait, de ce que vous avez alors entendu ou peut-être senti. Rien qui vous aurait semblé étrange ou incongru ? Un objet qui n’avait rien à faire là, une odeur particulière ? insista Holmes.
Notre interlocuteur fronça les sourcils.
– Maintenant que vous le dites… Je me souviens avoir senti, en me relevant, que les genoux de mon pantalon étaient humides. J’ai cru qu’il s’agissait du… du sang qui avait coulé des blessures, mais ce n’était pas le cas. C’était tout simplement de l’eau.
– Vous vous trouviez à ce moment sous le toit de la gloriette, n’est-ce-pas ? Vous étiez donc protégé de la pluie ?
– Oui, en effet. Pensez-vous que ce détail ait son importance ?
– Tous les détails ont leur importance, répondit Holmes, le regard perdu dans le vague. Avez-vous remarqué si les vêtements des enfants étaient mouillés, eux aussi ?
Matthew Dane secoua la tête.
– Je suis désolé, je n’y ai pas prêté attention.
– Bien sûr, bien sûr, ce n’était guère le moment. Eh bien, monsieur Dane, je…
De nouveau, nous fûmes interrompus par des coups frappés à la porte, qui s’ouvrit presque aussitôt sur le visage pâle mais déterminé de Lady Amelia.
– Monsieur Holmes, veuillez m’excuser de vous interrompre, mais l’inspecteur Bradstreet vient d’arriver de Londres et il souhaite vous rencontrer au plus vite. [4]
[1] Evénement incroyable : ce titre (que l’on pourrait traduire par « Les suspects habituels ») est de moi ! Et si vous n’avez pas vu ce film génial de Bryan Singer, mettez-le sur votre liste, il vaut vraiment le détour.
[2] N’ayant pas le talent de Conan Doyle et n’étant pas très douée pour la concision, je ne peux malheureusement pas proposer une « enquête-éclair ». Cette fanfic prendra davantage la forme d’un « whodunnit » (« Qui l’a fait » ?), avec laquelle je suis plus à l’aise. Watson s’attarde rarement sur les méandres de l’investigation (sauf, peut-être, dans Le chien des Baskerville, roman qui se prête davantage à ce genre de ramifications), ce qui donne l’impression que Holmes est en effet un sorcier, mais j’imagine qu’il a trié les enquêtes permettant ces effets de manche, et que dans le quotidien du détective, certains cas prennent plus de temps et de détours. (Oui, je me justifie comme je peux…)
[3] Les « jumeaux irlandais » sont des enfants nés des mêmes parents à moins d’un an d’intervalle (cela vient de l’idée que les femmes irlandaises sont très fertiles et ont donc beaucoup d’enfants… je ne suis pas certaine qu’il n’y ait pas de mépris envers les Irlandais – catholiques et assez mal vus en Grande-Bretagne – dans cette expression anglo-saxonne apparue à la fin du XIXème siècle).
[4] Bradstreet est un inspecteur de Scotland Yard qui travaille de temps en temps avec Holmes. Moins présent que Lestrade ou Gregson (les deux principaux rivaux-mais-collaborateurs-plus-ou-moins-forcés du détective), il apparaît tout de même dans plusieurs nouvelles, comme « L’homme à la lèvre tordue » ou encore « L’escarboucle bleue » (je refais de la pub pour Sherlock Holmes : ces deux nouvelles sont super !). Il joue franc jeu avec Holmes et ce dernier le respecte. Pour son apparence (au chapitre suivant), je me suis inspirée du physique de l’acteur qui l’incarne dans la série Granada.