Le problème à deux corps
Chapitre 5 : Meurtre dans un jardin anglais
4786 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 12/01/2026 15:34
Chapitre 5 : Meurtre dans un jardin anglais
S’il est un terme qui revient à tout bout de phrase pour qualifier Sherlock Holmes dans les pages de mon vieux cahier de cuir consacrées à l’affaire de Parkfield, c’est bien celui d’« énergie ». Dans ces notes prises sur le vif, réactions à chaud, remarques spontanées sur l’affaire comme sur celui qui allait bientôt devenir mon ami le plus cher, je n’avais pas assez de mots pour décrire à quel point sa détermination, sa ténacité, son dynamisme me semblaient inépuisables (ce qui, compte tenu de la manière dont s’acheva cette enquête, me semble rétrospectivement ironique). Ce qui m’avait déjà frappé durant notre première affaire – l’apparente infatigabilité de Holmes, les efforts tant physiques que mentaux qu’il déployait jour et nuit, l’esprit tendu vers un seul et unique but, cette ardeur à toute épreuve – prit de nouvelles proportions durant la deuxième enquête qu’il me fut donné de suivre et qui dura presque quatre jours entiers. Les allers-retours entre Hampstead et Baker Street où il avait laissé son matériel d’analyse et ses annales personnelles, la fouille interminable du bois voisin, la tentative de reconstitution du crime, la surveillance des principaux suspects et les interrogatoires de personnes étrangères à l’affaire, mais qui s’y trouvaient malgré elles liées sans même le savoir, nécessitant parfois un trajet de plusieurs heures pour aboutir à une fausse piste, accaparèrent tout son temps et la moindre parcelle de son énergie.
La relecture de ces quelques phrases couchées sur le papier me le rappelle alors, aux aguets, incapable de rester une minute en place, bondissant d’indice en indice, sans cesse en mouvement, vibrant d’un enthousiasme, d’une ferveur à la limite de l’indécence, compte tenu des circonstances tragiques qui avaient nécessité sa venue chez Lord Thornhill et Lady Amelia. Pour ma part, moi qui sortais d’une longue maladie suivie d’une non moins longue période de convalescence, qui avais besoin de neuf heures de sommeil par nuit et que fatiguaient les trop longues marches, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver envers cet homme dont la volonté comme la constitution physique semblaient de fer, outre l’admiration que faisaient naître en moi cette concentration de tous les instants associée à la qualité de son raisonnement, une pointe de jalousie. Ce dernier sentiment disparut cependant complètement après ces quelques jours d’enquête durant lesquels je ne m’aperçus pas que quelque chose en lui se creusait – réalité dont je ne pris conscience que lorsqu’il s’effondra dans la rue, à quelques mètres de notre appartement, après plus de soixante-douze heures de jeûne et de nuits blanches. Le sentiment d’infériorité et l’envie que je pouvais éprouver céda alors la place à une sollicitude inquiète qui ne me quitta jamais totalement, aussi longtemps que je partageai l’intimité de mon ami ; aussi longtemps que je fus le témoin désolé mais trop souvent impuissant de ses errances. [1]
Mais j’anticipe.
L’inspecteur Bradstreet, de Scotland Yard, était un homme à peine plus âgé que Holmes, petit, sec et nerveux, arborant par tous les temps un imperméable gris, un chapeau melon et une moustache brune particulièrement fournie au-dessus de laquelle brillaient deux yeux noirs, vifs et intelligents. A l’époque de l’affaire Thornhill, Bradstreet n’avait croisé Sherlock Holmes qu’en une seule occasion, et avait retiré de cette brève entrevue le plus grand respect pour ses capacités doublé d’une méfiance bien compréhensible envers un concurrent potentiel. Les deux hommes se saluèrent cordialement tout en restant sur la réserve. Il faut bien avoir en tête qu’à cette époque, mon ami n’était pas encore connu du grand public – votre serviteur n’ayant publié aucune des nouvelles qui lui furent par la suite consacrées – et ne collaborait avec la police qu’en certaines occasions relativement limitées.
– Monsieur Holmes, déclara l’inspecteur alors que nous marchions tous trois vers la gloriette où avaient été découverts les corps, j’espère que vous partagerez avec nous tout ce que vous avez pu recueillir d’indices sur les lieux. Je serai ravi, de mon côté, de vous faire part de la progression de l’enquête, à condition que vous ne vous en serviez pas pour faire cavalier seul.
Holmes sourit.
– Vous savez que tout ce qui m’importe est la résolution de l’affaire. Puis-je vous demander quelles ont été les conclusions de l’autopsie ? Vous pouvez parler devant mon collègue, le docteur Watson, qui m’assiste dans cette enquête et dont l’avis médical pourra nous être fort utile.
L’inspecteur releva un coin de son chapeau melon en guise de salut.
– Enchanté, docteur. Il faut savoir avant tout que les coups d’épées n’ont pas été portés en une seule fois. Qui que soit l’assassin, sa main a tremblé. Il s’y est repris à deux fois pour percer le cœur du jeune Dennis et trois coups ont été nécessaires pour son frère. Les deux enfants ne se sont donc pas mutuellement embrochés, accidentellement ou non, comme on a maladroitement voulu nous le faire croire.
Le détective hocha la tête, visiblement satisfait de voir ainsi corroborée son hypothèse première.
– Je me propose d’analyser ce qui reste de thé, s’il n’a pas été jeté, dans les tasses qui leur ont été servies juste avant le meurtre.
– Inutile, Monsieur Holmes : il est évident que les enfants ont été drogués, sans quoi ils se seraient débattus. Notre coroner n’a relevé aucune contusion, aucune trace de violence sur les corps.
– N’êtes-vous pas curieux de savoir quelle drogue a utilisée notre assassin ? Oh, bien, je n’insiste pas, si vous pensez que cela n’est pas important. Quelles pistes avez-vous suivies jusqu’ici ?
– J’ai envoyé mes hommes à la recherche d’une troupe de gitans qui aurait séjourné ici il y a six mois, en espérant que la vieille femme nous révélera le nom de son complice qui l’a probablement payée pour qu’elle fasse cette prédiction aux deux enfants.
– Vous pensez donc que la gitane était de mèche avec un membre de la maisonnée ? interrogea Holmes.
Bradstreet lança à son interlocuteur un regard curieux.
– N’êtes-vous pas d’accord avec cette idée ?
– Vous présupposez la préméditation, mais on pourrait imaginer que le meurtrier, quel qu’il soit, a simplement profité de l’occasion que lui offrait cette prophétie pour mettre son plan à exécution.
– C’est une possibilité, convint l’inspecteur, qui semblait cependant dubitatif, mais cela signifierait que la vieille femme aurait pu lire l’avenir ? Je ne crois pas à ces fariboles. De plus, je ne comprends pas bien l’intérêt de cette mise en scène macabre qui ne pouvait résister à un examen médical des corps. L’assassin est-il à ce point inculte ou stupide ?
– Vous avez mis le doigt sur une question essentielle ! Une autre, à mon sens, concerne le choix de la date de ce meurtre : six mois après la malédiction lancée par la gitane… Pourquoi attendre précisément hier soir pour commettre un assassinat qui aurait pu avoir lieu en octobre dernier ?
Un silence répondit à cette dernière interrogation, alors que nous arrivions en vue de la gloriette. Cette dernière présentait encore les traces sanglantes de l’atroce événement : de nombreuses empreintes en avaient souillé le sol et se perdaient ensuite dans l’herbe détrempée par la pluie de ces derniers jours. Mon camarade émit un bruit désapprobateur.
– Je sais bien ce que vous pensez, soupira Bradstreet, mais que voulez-vous ? Dans l’affolement du moment, personne n’a songé à conserver intacte la scène du crime, et personne ne peut les en blâmer.
Holmes, les lèvres pincées, se pencha vers les carreaux noirs et blancs, scrutant chaque dalle avec circonspection. Après plusieurs minutes d’une inspection minutieuse, il se redressa.
– Dites-moi, inspecteur, avez-vous remarqué si l’un ou l’autre des corps était mouillé ?
Notre interlocuteur réfléchit un instant, puis secoua lentement la tête.
– Je ne saurais vous le dire avec certitude. Les corps ont été transportés sous une pluie battante lors de leur arrivée à Londres. Dans ces conditions, je n’ose rien affirmer.
Je vis bien que le détective se retenait d’exploser face à ce qu’il estimait être un grave manquement à la rigueur scientifique qui était l’alpha et l’oméga de sa démarche. [2] Pour finir, il se contint et haussa les épaules avec philosophie. Nous revînmes tous trois vers le manoir, marchant à pas lents.
– Je ne lâche pas le neveu et la nièce, nous affirma Bradstreet alors que nous arrivions en bas du perron. Nous allons nous pencher sur les termes exacts de l’héritage de Lord Thornhill et de Lady Amelia. Et vous, monsieur Holmes, qu’allez-vous faire ?
– Aller à la cuisine chercher les tasses de thé qu’ont bues les enfants pour en analyser le contenu.
L’inspecteur eut un petit rire.
– Bon, bon, chacun sa méthode, n’est-ce-pas ? Nous sommes bien d’accord, nous nous tenons mutuellement au courant ?
Holmes acquiesça et nous prîmes congé de Bradstreet. J’accompagnai mon camarade jusqu’à l’office, où Mrs Farthing, l’air fier et altier, poussa devant elle une jeune servante rougissante, la dénommée Maddy qui, dans la confusion de la veille, avait oublié de laver le service à thé utilisé pour « les pauvres jeunes messieurs ». Mon camarade se répandit en remerciements et tira de l’une des poches intérieures de sa veste une petite fiole dans laquelle il transvasa avec précaution le précieux liquide sous les yeux interloqués du personnel de maison.
– Qu’allez-vous faire de cette fiole ? lui demandai-je alors que nous ressortions dans le jardin pour regagner les pièces nobles.
– Je vais rentrer à Baker Street et l’analyser, n’en déplaise à l’inspecteur Bradstreet, et quoi qu’il m’en coûte de ne pouvoir rester ici. Watson, ajouta-t-il avec une solennité inattendue, puis-je vous demander un immense service ? Je crains d’abuser de votre temps…
– Pas du tout, protestai-je. Vous savez très bien que je n’ai rien à faire ; je suis à votre entière disposition. Qu’attendez-vous de moi ?
– Que vous demeuriez à Hampstead ce soir pour deux raisons : vous rendre dans l’auberge la plus proche recueillir les potins concernant la famille Thornhill et les rumeurs locales à propos de ce meurtre, et prétexter une deuxième visite médicale auprès de Miss Barnes pour observer les réactions des divers membres de la maisonnée. J’ignore combien de temps prendra mon expérience, et elle est bien plus importante pour l’enquête que ne l’imagine Bradstreet, mais je ne veux pas perdre une opportunité d’en apprendre davantage sur ce qui se passe à Parkfield. Seriez-vous disposé à rester ici ce soir, et peut-être même cette nuit, pour être mes yeux et mes oreilles ? [3]
Je restai un instant comme figé, stupéfait de la proposition qui venait de m’être faite. Ainsi que je l’ai déjà dit, l’opinion de mon ami à mon sujet était déjà faite ; mais je n’en avais pas encore conscience à cette époque, et une telle marque de confiance me semblait à la fois indue et prématurée. Mon colocataire se méprit sur les raisons de mon silence et s’empressa d’ajouter :
– Compte tenu des circonstances, il me paraît délicat de vous imposer à la famille pour le dîner, mais je réglerai bien évidemment tous les frais qui pourraient vous incomber si vous acceptiez…
– Mon cher, l’interrompis-je avec chaleur, je n’y pensais même pas, et mes préoccupations étaient bien différentes ! Je serai ravi de vous rendre ce service, mais j’ai de forts doutes sur mes propres capacités d’observations, sans même oser parler de déduction. Voilà pourquoi vous m’avez vu hésiter.
Holmes parut quelque peu embarrassé, comme à chaque fois qu’il s’était trompé dans l’une de ses inférences (ce qui lui arrivait beaucoup plus souvent que mes lecteurs ne doivent se l’imaginer, lorsqu’il s’agissait de choses qui le touchaient personnellement) [4], mais il se reprit vite et désigna le petit carnet que je tenais dans la main :
– J’ai vu que vous preniez des notes sur l’affaire. Si vous pouviez continuer en mon absence, lister les comérages colportés par les gens du cru, même ceux qui vous sembleront stupides, essayer peut-être de repérer d’éventuels mouvements inattendus autour de la propriété après le dîner… Je vous rejoindrai, je l’espère, dans la soirée, demain matin au plus tard. Vos observations, je vous l’assure, me seraient très précieuses, puisque je ne peux être présent à la fois ici et à Baker Street.
– Vous attendez-vous à quelque chose de précis ?
– Non, mais je sais d’expérience que les langues se délient après un meurtre. Les voisins seront sous le choc et parleront d’autant plus volontiers ; le meurtrier, après avoir brillamment surmonté la première épreuve, celle de l’interrogatoire mené par la police, peut relâcher son attention, commettre un impair, que sais-je encore.
– Je crois que nous sommes passés devant une auberge à moins d’un quart d’heure à pied de Parkfield, répondis-je, décidé à aider le détective par tous les moyens en ma possession. Je vais y retenir une chambre pour moi et une pour vous, au cas où vous puissiez me rejoindre ce soir, et je ferai la conversation avec les habitués avant d’aller de nouveau rendre visite à Miss Barnes. Une petite promenade digestive après le dîner me donnera un prétexte pour m’approcher de la propriété, et si je remarque quoi que ce soit d’insolite, je vous en ferai part à votre retour.
Le visage de Holmes, qui s’était tendu, s’éclaira, et il me serra chaleureusement la main.
– Merci, docteur, vous me rendez un réel service. Notez tout ce que vous observez, même si cela vous semble absurde ou inconséquent. Les plus petits détails sont souvent les plus utiles !
Investi de cette mission de première importance, je promis à Lady Amelia de revenir dans la soirée pour examiner de nouveau sa nièce, puis je pris, sous un ciel relativement dégagé, le chemin de l’auberge la plus proche, l’Old White Lion Inn, qui se révéla parfaitement tenue et d’un prix raisonnable. Je réglai à l’avance le prix des deux chambres et m’attablai au pub où se trouvaient quelques habitués de la maison. M’étant présenté, à la demande d’un des buveurs, comme un médecin chargé d’examiner la jeune Miss Barnes, je fus accepté sans plus de questions et pus interroger le patron et les autres sans, je l’espère, attirer trop l’attention sur moi.
J’appris ainsi quantité de ragots et de rumeurs qui semblaient, pour la plupart, n’avoir que peu de rapport avec l’enquête, mais que j’écoutai avec une attention soutenue pour les prendre en note une fois seul. Ainsi, je fus informé, pêle-mêle, que l’entorse qui handicapait M. Dane lui était advenue lors d’une soirée bien arrosée entre jeunes gens de son âge, durant laquelle il était passé par une fenêtre du premier étage ; que les Thornhill étaient intimes avec l’illustre famille des Rochester, qui faisait au voisinage l’insigne honneur de rendre de nombreuses visites à Parkfield ; que M. Barnes avait, trois ou quatre ans auparavant, sauvé l’un des deux enfants de la noyade dans la rivière qui coulait non loin du moulin voisin (lequel des deux avait ainsi été sauvé, les avis divergeaient sur ce point, car les jumeaux, aux dires de tous, étaient indifférenciables) ; que M. Spencer profitait de ses soirées libres pour courtiser bon nombre de femmes des environs, et que peu résistaient à son charme ; enfin que Lord Thornhill était en querelle avec un certain M. Harper, dont la propriété touchait à la sienne à l’ouest, et qui lui réclamait une parcelle de territoire depuis des années sans jamais être parvenu à ses fins.
Je m’efforçai tant bien que mal de retenir toutes ces informations dont je ne percevais pas l’intérêt immédiat mais qui offriraient peut-être à Sherlock Holmes certaines pistes de réflexion qui me demeuraient inconnues. Après deux ou trois heures de bavardage à bâtons rompus, je me servis du prétexte de ma fonction pour me retirer dans ma chambre, griffonner des notes sur mon carnet et ressortir au crépuscule pour me rendre de nouveau à Parkfield, où je fus reçu fort civilement par le maître des lieux. L’inspecteur Bradstreet était reparti à Londres et M. Dane avait également regagné sa propre demeure, située à une heure de voiture environ. Lady Amelia entra alors dans le hall et me remercia pour ma double visite ; un peu honteux d’avoir à user de ce stratagème envers une femme si forte et si déterminée, je demandai l’autorisation de monter de nouveau voir la malade, autorisation qui me fut bien évidemment accordée.
A peine avais-je frappé à la porte de la chambre de Miss Barnes que cette dernière l’ouvrit avec brusquerie. Elle avait mis de l’ordre dans sa toilette, et ainsi parfaitement coiffée, austèrement vêtue de noir, elle paraissait tout à fait maîtresse d’elle-même et de ses sentiments. Je la saluai et elle m’invita à entrer, puis à m’asseoir sur le fauteuil où, le matin même, elle s’était évanouie :
– Je vous remercie d’être revenu, docteur, mais, comme vous pouvez le constater, je me porte parfaitement bien et n’ai plus besoin de vos services en tant que médecin.
Je ne pus m’empêcher de relever le sous-entendu qui me semblait parfaitement clair dans la dernière partie de sa phrase :
– Si le médecin ne peut vous venir en aide, l’ancien soldat que je suis reste à vos ordres.
Je vis une lueur de soulagement remplacer l’angoisse dans les yeux de la jeune femme tandis que ses traits s’adoucissaient.
– Je vous remercie du fond du cœur, monsieur. Je n’ai guère mérité cette bienveillance par mon comportement de ce matin.
– Vous avez été victime d’un grand choc, répondis-je avec douceur, et croyez-moi, j’ai connu des patients bien plus récalcitrants que vous. Soyez certaine que ma compassion vous est acquise. Quel service puis-je vous rendre ?
– Vous allez me croire folle, mais j’aurais besoin que vous envoyiez un télégramme à une de mes amies.
J’essayai de creuser un peu la question afin de récolter des renseignements pour le compte du détective.
– Pourquoi ne pas confier cette tâche aux bons soins d’un de vos domestiques ou de votre frère ?
– Parce que je ne peux faire confiance à personne dans cette maison. Dennis et Geoffrey ont été assassinés, et cet assassinat a nécessairement été perpétré par quelqu’un qui vit à Parkfield. Ne niez pas, ajouta-t-elle en voyant que j’ouvrais la bouche pour intervenir, c’est inutile, je sais qu’il s’agit des conclusions de la police.
– Je ne travaille pas pour la police, mais avec un détective privé, M. Sherlock Holmes. Je vois que vous vivez depuis hier dans la peur et je vous assure que le seul et unique but de mon ami est d’arriver à la vérité. En vous confiant à moi…
– Je sais ce que vous allez dire, m’interrompit Miss Barnes, mais je ne peux rien vous dire car je ne sais rien. Si vous voulez vraiment m’aider, transmettez ce message à Mrs Eleanor Fitzsimmons, au 23, Regent Street, à Londres. Sinon, partez et laissez-moi à mon sort !
Elle me glissa dans la main un morceau de papier sur laquelle elle avait tracé deux lignes d’une main tremblante qui dénotait sa fébrilité et son angoisse : Dennis et Geoffrey morts assassinés – prière venir avec Thomas au plus vite à Parkfield – amitiés – Emily.
Ne voyant rien que d’innocent à ce message, et comprenant que toute autre question eût été vaine, je me levai, m’inclinai devant la jeune femme et l’assurai que le télégramme partirait le soir même. Elle me remercia et je quittai la pièce pour tomber nez à nez avec son frère. A peine l’avait-elle aperçu dans le couloir qui desservait sa chambre qu’elle pâlit et referma la porte, dont nous entendîmes claquer les verrous. Andrew Barnes me regarda d’un air malheureux et me fit signe de le suivre. Désireux d’en apprendre davantage, j’obtempérai, tout en dissimulant le papier confié à mes bons soins par la jeune femme, et moins d’une minute plus tard, il refermait derrière nous la porte de ses propres appartements.
– Docteur, s’écria-t-il, qu’arrive-t-il à ma sœur ? Vous avez vu la manière dont elle m’a éconduit ! Je n’ai pas pu lui dire un mot depuis… depuis…
Il s’interrompit, se passa la main dans ses cheveux en désordre et hocha la tête en signe de désespoir.
– Votre sœur est sous le choc des récents événements, lui expliquai-je, pris de pitié pour ces deux jeunes gens. Je sais par expérience que chacun porte le deuil de manière différente, à un rythme différent. Vous devez laisser à Miss Barnes du temps pour assimiler la nouvelle et la surmonter.
– Mais pourquoi nous rejette-t-elle tous ainsi ? s’emporta-t-il en faisant les cent pas dans la chambre. Elle n’a même pas laissé ma tante entrer dans ses appartements !
Alors que je m’employais à calmer les inquiétudes de mon interlocuteur avec toute la diplomatie dont j’étais capable, j’avisai, posée sur un petit secrétaire, une lettre inachevée, peut-être celle qu’il était en train d’écrire la veille, juste avant que le meurtre ne fût découvert. Tout en parlant, je m’avançai dans la pièce et parvins ainsi à jeter un rapide coup d’œil à la missive qui commençait par « Ma chère Diana » et était effectivement datée de la veille. Ravi d’avoir réussi à découvrir cette nouvelle bribe d’information – quoique parfaitement ignorant de sa valeur intrinsèque –, je pris congé d’Andrew Barnes, redescendis les escaliers et assurai à Lady Amelia, qui m’attendait dans le hall, que la santé de sa nièce n’avait pas lieu d’être un nouveau motif d’angoisse pour elle. Je l’exhortai vainement à prendre un peu de repos, puis quittai Parkfield pour retourner dîner à l’auberge après m’être arrêté au bureau télégraphique afin de m’acquitter de la commission que m’avait confiée Miss Barnes. [5]
Après le repas (qui s’avéra tout aussi excellent que la chambre qu’on m’avait attribuée était bien tenue), je prétextai la chaleur de la salle commune pour aller marcher dans les environs. Parkfield se dressait, sombre, derrière les grilles en fer forgé du haut portail. Pendant plus d’une heure, je déambulai autour de la propriété par un froid humide sans apercevoir le moindre mouvement, qu’il fût insolite ou non. Je commençais à me demander ce qu’il convenait que je fisse lorsque j’entendis soudainement une voix toute proche :
– Le temps est un peu frais pour une promenade nocturne…
Je tournai la tête vers un homme assez corpulent, enveloppé dans une ample veste de toile, au poil grisonnant et passablement hirsute, qui pouvait avoir une cinquantaine d’années. Assez étonné d’être ainsi abordé par un inconnu, je m’apprêtais à lui répondre, lorsque l’homme me fit un clin d’œil.
– Eh bien, Watson, vous ne me reconnaissez pas ?
[1] L’un des buts de cette fanfic – et, je l’espère, de celles qui suivront si l’inspiration ne me déserte pas – est de « creuser » un peu non seulement la relation Holmes / Watson mais également le caractère excentrique du détective, qui selon moi correspond, plus qu’à un syndrome d’Asperger ou à un TSA (trouble du spectre autistique), comme dans la série BBC, à une forme de bipolarité (je ne suis pas psy, je ne peux pas poser de diagnostic, mais disons que ça me semble plus cohérent). Pour l’instant, Watson ne sait pas trop quelles sont les particularités mentales de son colocataire, à l’exception de ses facultés intellectuelles hors norme, et il n’est pas encore habitué à sa façon de fonctionner : un pic d’énergie à la limite du tenable pendant l’enquête, et un effondrement total (physique et mental) après. Ce n’est qu’avec le recul, au moment de la rédaction de l’histoire, que le médecin peut ainsi analyser le fonctionnement (pas toujours très sain) de son ami.
[2] Très souvent, Holmes râle contre les indices piétinés, les scènes de crimes « contaminées » par le passage de la police. Cela m’a toujours frappée car cela se passe bien avant la création de la police scientifique : à une époque où l’on est à peine en train de découvrir les empreintes digitales (grâce au système Bertillon), le détective était très en avance sur son temps. On apprend au tout début d’Une étude en rouge qu’il a inventé un système permettant de repérer d’infimes traces de sang, sur des vêtements ou des objets, même des années après.
[3] Il arrive fréquemment à Holmes de confier à Watson ce genre de tâches (et de râler après parce que son ami n’a pas posé les bonnes questions) et de le laisser en plan pour aller faire autre chose ou détourner l’attention d’un criminel potentiel. C’est le cas dans Le chien des Baskerville : Holmes envoie Watson sur la lande et lui demande de lui faire des comptes-rendus réguliers par écrit car lui-même ne peut s’absenter de Londres. On apprend au milieu du roman qu’en réalité, le détective est venu incognito sur la lande pour enquêter de manière discrète. Il prend quand même la peine de dire à un Watson quelque peu blessé (car il n’était pas au courant) qu’il a intercepté tous ses comptes-rendus, qu’il les a lus avec attention et que ces derniers lui ont été fort utiles (c’est sympa de sa part malgré le procédé quelque peu sournois au départ).
[4] Euh, là, en revanche, ce n’est pas du tout canon. Je me contente de faire des suppositions.
[5] Je sais que ce n’est pas très malin de la part de Watson, mais je pense qu’il aurait pu faire quelque chose ce genre dans le Canon, car il est toujours très chevaleresque et prêt à porter secours aux jeunes femmes qui demandent son aide. Comme je l’ai déjà dit dans un des chapitres précédents, si Holmes se méfie peut-être un peu trop des femmes, Watson, lui, a tendance à ne pas s’en méfier assez…