Le problème à deux corps
Chapitre 6 : Laudanum et vieilles dentelles
4828 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 21/01/2026 13:09
Chapitre 6 : Laudanum et vieilles dentelles
Je restai un instant stupéfait, tâchant de distinguer, à la lueur blafarde d’un réverbère distant, sous les couches de maquillages, la fausse barbe et les favoris postiches, les traits émaciés de mon étrange colocataire. La voix, qui avait changé du tout au tout entre les deux phrases prononcées, ne laissait aucun doute sur l’identité de son propriétaire, mais j’étais bien en peine de reconnaître Sherlock Holmes sous les traits de ce vieil homme bourru et un peu rustaud qui m’avait accosté dans la rue. Ravi du petit tour qu’il venait de me jouer, le détective éclata de rire.
– Ne m’en veuillez pas, je n’ai pas pu résister. Dois-je en déduire que le déguisement est efficace ?
Reprenant mes esprits, j’applaudis la performance :
– C’est stupéfiant ! Vous êtes méconnaissable, confirmai-je. Vous utilisez souvent ce genre de subterfuge lors de vos enquêtes ?
Holmes sourit.
– Ah, vous devriez me voir en vieille dame ! [1] Je possède toute une panoplie de costumes et de postiches et j’ai appris avec les membres d’une compagnie théâtrale les subtilités du maquillage, l’art de transformer ma voix et le jeu d’acteur. Cela me permet bien souvent d’endosser une nouvelle identité et une nouvelle personnalité qui m’aident à recueillir des informations tout en restant incognito.
Une idée me frappa soudain.
– C’était la raison pour laquelle vous souhaitiez regagner Londres aujourd’hui ?
– L’une des raisons, en effet. Il m’est difficile de surveiller les suspects sous une apparence qu’ils connaissent, mais l’habit peut parfois faire le moine…
J’avais mille et une questions à lui poser sur ce sujet, mais je me souvins soudain du premier motif de son départ.
– Et votre expérience ?
– Concluante. Les enfants ont été drogués avec du laudanum.
Je fronçai les sourcils. Depuis une quinzaine d’années, le laudanum n’était plus en vente libre, mais de nombreux médecins en prescrivaient à leurs patients, moi le premier, sans parler des nombreuses filières illégales qui permettaient de se procurer ce médicament sans aucune difficulté. [2]
– Il sera compliqué d’en trouver la provenance, fis-je remarquer.
Le détective hocha la tête.
– Peut-être, se contenta-t-il de répondre.
Visiblement, il avait à ce sujet une idée bien précise, qu’il ne jugea cependant pas nécessaire de partager avec moi, peut-être parce qu’il ne s’agissait encore que d’une intuition et qu’il n’aimait pas dévoiler ces dernières tant qu’elles n’avaient pas été confirmées par un fait tangible. Je n’insistai pas.
– Une autre de nos pistes vient de tomber à l’eau, ajouta-t-il sans manifester le moindre signe de dépit. Quelques recherches m’ont permis de vérifier que M. John Spencer n’a rien à voir, de près ou de loin, avec le Charles Spencer qui a été jugé et lourdement condamné par Lord Thornhill. Au temps pour l’hypothèse de la vengeance…
Je ne lui demandai pas par quel biais il avait obtenu ces informations, ni s’il était certain de leur véracité. Le lecteur peut me trouver naïf, mais je ne doutai pas un instant de la solidité des renseignements (qu’il avait obtenus, je l’appris plus tard, par un employé de l’état-civil londonien qu’il avait autrefois sauvé d’une condamnation à mort et qui lui rendait régulièrement ce genre de « services » parfaitement illégaux), quoique ces derniers m’eussent déçu : la culpabilité d’une personne extérieure à la famille m’eût égoïstement mieux convenu. Ce n’est qu’après avoir été confronté à plusieurs cas complexes que je parvins à peu près à me détacher de mes propres attentes et craintes et à demeurer attentif à la seule tangibilité des faits, tentant avec difficulté d’écarter de mon esprit les préjugés que mon compagnon avait, pour sa part, exclus de son raisonnement depuis longtemps.
Nous marchions côte à côte dans les rues de Hampstead voilées de brume, nous dirigeant d’un accord tacite vers l’Old White Lion Inn, lorsque Holmes, sortant du silence méditatif dans lequel il semblait s’être plongé, m’interrogea à son tour :
– Et de votre côté, quelles nouvelles ?
Je lui narrai en substance tout ce que j’avais appris. Mon compagnon m’écouta avec une attention soutenue, m’interrompant occasionnellement pour me demander des précisions sur tel ou tel point de détail, mais lorsque j’arrivai au récit de mon entrevue avec Emily Barnes, il ne put s’empêcher de faire un commentaire :
– Ah, Watson, j’ai bien l’impression que le sexe faible causera votre perte ! Une jeune et belle jeune femme dont vous ne savez rien et qui est potentiellement impliquée dans un double meurtre vous prend par les sentiments, et voilà que vous prenez parti pour elle en agissant à l’insu de toute sa famille, sans prendre un instant en considération les conséquences de votre action sur l’enquête !
Je me sentis rougir à cette remontrance et tentai de me justifier.
– Voyons, vous exagérez sûrement mon rôle dans cette affaire ! La teneur du message m’a paru parfaitement inoffensive…
– Miss Barnes appelle des renforts, trancha Holmes non sans une certaine sécheresse. Des renforts que, sans vous, elle n’aurait probablement pas obtenus : son amie, Mrs Fitzsimmons, et l’époux ou le frère de cette dernière, un certain Thomas. Mais pourquoi a-t-elle besoin de ces renforts ? Pourquoi reste-t-elle cloîtrée dans sa chambre, n’acceptant de communiquer qu’avec un parfait inconnu qui n’a rien à voir avec sa famille ? Pourquoi refuse-t-elle de parler à son frère, à son fiancé, à ses oncle et tante ? Voilà une attitude bien étrange, vous en conviendrez. Si des renforts lui sont envoyés, il y a fort à parier qu’elle quittera Parkfield. Or, il est bien plus aisé de recueillir les secrets d’une femme isolée et en proie à la peur qu’à une femme qui a réussi à se procurer des appuis. Nous aurions pu lui offrir notre aide sans qu’il soit fait appel à quelqu’un de l’extérieur si vous n’aviez pas voulu jouer les chevaliers servants.
Piqué au vif par cette diatribe qui me semblait totalement injustifiée, je me rebellai.
– Ce que vous dites est insensé ! La sécurité de cette jeune personne passe avant votre quête d’informations. Or, il semble que Miss Barnes soit menacée au sein même de sa famille. Si elle sait qui est l’assassin, ou si elle a vu quelque chose concernant le crime, n’est-il pas préférable qu’elle ne demeure pas à Parkfield, pour sa propre sûreté ? Vous serez à même de l’interroger chez son amie, à Londres, tout aussi facilement qu’à Hampstead.
Holmes me scruta de son regard si perçant.
– Vous avez peut-être raison, répondit-il. Il est évident que je n’aurais pas agi comme vous, mais il est possible que la jeune demoiselle coure en effet un danger si elle sait quelque chose concernant l’assassin. Cependant, contrairement à vous, je n’exclus pas son éventuelle culpabilité ou complicité. Dans ce cas, vous venez de lui fournir le prétexte idéal pour s’enfuir ! Enfin, ajouta-t-il sèchement en voyant que je cherchais à protester, ce qui est fait est fait, ne revenons pas dessus. Avez-vous autre chose à me dire ?
Bien que profondément blessé par les remarques de Holmes (j’apprendrais par la suite à quel point mon ami était incapable de ménager la susceptibilité de son interlocuteur – bien souvent la mienne – lorsqu’il était plongé au cœur d’une enquête et que ledit interlocuteur ne partageait pas ses vues ou avait peine à le suivre), je ravalai mes justifications et repris le fil de mon récit. Le détective fut particulièrement intéressé par la destinataire de la lettre rédigée par Andrew Barnes, ce qui mit un peu de baume sur mon amour-propre blessé.
– Bravo, pour cette découverte ! Et ce soir, si j’ai bien compris, rien ?
– Pas un mouvement, suspect ou non, répondis-je.
– Il est presque onze heures. Allez dormir, docteur, je prends le relais. Il est encore un peu tôt. Je vais rester à l’affût quelques heures encore. Nous nous retrouverons demain matin à l’auberge, si vous êtes toujours d’accord pour m’accompagner dans la suite de mes investigations ?
– J’en serai ravi.
– Parfait ! Dans ce cas, à demain.
Nous étions arrivés en parlant à la porte de l’Old White Lion Inn. Je regardai la silhouette massive et quelque peu bancale s’éloigner vers Parkfield tout en admirant la manière dont mon compagnon avait modifié jusqu’à sa démarche pour entrer dans la peau du nouveau personnage qu’il venait de créer. Au fil des ans, j’allais me familiariser avec les nombreux avatars de mon ami (ce qui ne m’empêcherait pas, même après une décennie passée à ses côtés, d’être surpris par certaines de ses transformations spectaculaires, y compris en vieille dame), mais pour l’heure, je n’en revenais pas de constater à quel point il s’était rendu méconnaissable.
Epuisé par les émotions de la journée, je m’endormis instantanément, malgré la myriade de questions concernant le meurtre qui restaient sans réponse.
Je m’éveillai le lendemain matin, bien reposé et en proie à un sentiment étrange. Pour la première fois de ma vie (mais non la dernière), j’éprouvai cette excitation particulière liée à l’enquête, cette sensation fourmillante similaire à celle du chien de chasse qui sait le gibier proche. Je sais bien que j’étais loin de la ressentir avec autant d’intensité que mon ami, mais je comprenais ce qui le poussait à chercher sans relâche, à creuser toujours plus profondément, au mépris des convenances : un sens exacerbé de la justice étroitement mêlé au refus absolu de l’échec et à la volonté de savoir, de comprendre coûte que coûte.
C’est dans cet état d’esprit que je frappai à la porte de la chambre voisine de la mienne. N’obtenant pas de réponse, et commençant à connaître les habitudes irrégulières de mon colocataire, je me hasardai à passer la tête par l’embrasure. La chambre était vide, à l’exception d’une valise posée au pied du lit impeccablement bordé et d’une autre ouverte sur le petit meuble de toilette, dans laquelle je distinguai une barbe postiche grisonnante. Je refermai la porte et descendis dans la salle commune. Le patron me salua et m’expliqua que mon ami était reparti à l’aube et m’avait laissé un message laconique : « Suis allé à Parkfield. » [3]
Estimant qu’un quart d’heure ne changerait pas grand-chose, j’avalai en hâte un petit-déjeuner et partis en direction de la propriété. Le temps était maussade et une petite bruine fine et glacée s’insinuait dans les plis des vêtements. J’étais en train de déplier mon parapluie sans grande conviction lorsqu’une voiture s’arrêta à mon niveau.
– Bonjour, docteur ! Voulez-vous profiter de mon fiacre jusqu’au domaine ?
Je levai les yeux et reconnus l’inspecteur Bradstreet, qui me salua d’un coup de chapeau melon. Je me hâtai d’accepter sa proposition et, tout en le remerciant, montai en hâte au sec à côté du policier.
– Alors, où en est M. Holmes ? me demanda-t-il avec un clin d’œil. A-t-il analysé ces fameuses tasses de thé ?
– Oui, mais il suit plusieurs pistes, répondis-je, tâchant de défendre le détective face à ce que je percevais comme une attaque ou du moins une moquerie.
– Figurez-vous, déclara l’inspecteur sans m’interroger davantage, que nous avons bien avancé de notre côté !
Je n’avais aucun mal à le croire, ayant déjà repéré la lueur de triomphe dans les yeux de mon interlocuteur. Ma curiosité ainsi aiguisée, je m’enquis des avancées de Scotland Yard.
– Nous avons retrouvé la petite troupe de gitans qui s’est installée non loin de Parkfield il y a six mois.
– Si vite ? m’écriai-je spontanément.
Bradstreet, visiblement flatté par ma réaction, esquissa un sourire faussement modeste.
– Grâce aux moyens de communication modernes, la police peut se montrer très efficace, docteur ! Nous avons envoyé des dizaines de télégrammes aux quatre coins du pays. Les nomades, vous ne l’ignorez pas, doivent signer un registre en mairie lorsqu’ils séjournent sur les terres d’une commune. [4] Il n’a pas été difficile, par recoupement, de retrouver les quelques familles qui étaient à Hampstead au mois d’octobre dernier. Et figurez-vous qu’une vieille diseuse de bonne aventure se trouve justement parmi elles !
Je ne pus m’empêcher d’éprouver de l’admiration pour la rapidité de cette recherche. L’inspecteur hocha la tête plus ou mins modestement sous le feu nourri de mes félicitations.
– Par un heureux hasard, cette vieille gitane se trouve à moins de cent kilomètres d’ici. Grâce au chemin de fer, elle devrait arriver à Hampstead, sous bonne garde, dans le courant de l’après-midi. Nous pourrons alors l’interroger et peut-être même la confronter à son complice. En un mot, je ne doute pas de parvenir à un résultat très rapidement. Ah, nous voici arrivés !
En effet, la massive silhouette du manoir se découpait sur le ciel bas et gris qui nous crachait encore quelques postillons de pluie. J’avoue que je ressentais une certaine déception un peu inquiète à l’idée que Scotland Yard aurait résolu cette enquête avant Sherlock Holmes ; car il y avait fort à parier que la police extorquerait sans peine des aveux complets à une vieille femme dont la situation, du fait de son appartenance au peuple gitan, était fort précaire. Bien évidemment, je souhaitais ardemment connaître la solution de ce mystère, mais je me rendis compte avec une certaine stupéfaction que je désirais avant tout que ladite solution fût apportée précisément par Sherlock Holmes.
Me rabrouant intérieurement pour ces pensées que j’estimais inappropriées (tout ce qui comptait n’était-il pas la tranquillité d’esprit des membres innocents de la famille Thornhill ?), je descendis de la voiture sur les talons de l’inspecteur Bradstreet. Ce dernier semblait fort désireux de faire part de ses conclusions au détective, mais nous apprîmes bientôt de la bouche du maître d’hôtel qu’après avoir interrogé M. Spencer, Holmes avait quitté la demeure, trois quarts d’heure auparavant, pour se rendre dans le bois voisin où avait eu lieu la rencontre entre les enfants et la vieille femme. Si Bradstreet parut déçu de ne pouvoir exhiber ses promptes avancées devant le détective, il ne poussa pas la vanité jusqu’à aller à sa recherche. Pour ma part, souhaitant mettre au plus tôt mon camarade au courant des dernières découvertes de la police, je me fis indiquer l’endroit approximatif où il devait se trouver, puis je partis dans la direction indiquée, armé d’un parapluie et de mon petit carnet de cuir.
Il me fallut près d’une heure entière pour le retrouver. Une écharpe de brume m’enveloppait, gelant mes os et limitant ma visibilité, tandis qu’au-dessus de ma tête, le crépitement de la pluie sur les branches, les bourgeons à peine éclos et mon propre parapluie demeurait l’unique son perceptible par mes oreilles. Mes appels répétés au plus profond du bois ne me renvoyaient qu’un vague écho et mon exaspération allait croissant. J’étais sur le point de renoncer lorsque je finis par entendre la voix de Holmes répondant à la mienne : je me hâtai dans sa direction, si bien que nous tombâmes quasiment l’un sur l’autre au détour d’un sentier.
Cette heure de recherches infructueuses dans le froid et l’humidité n’avait pas amélioré mon humeur, aussi mes premières paroles furent-elles pour reprocher au détective d’être parti sans m’attendre le matin ; puis j’avisai l’état désastreux de ses chaussures et de ses vêtements, maculés de boue et, en ce qui concerne le pantalon, trempé jusqu’aux genoux.
– Mon Dieu, m’écriai-je, coupant court à mes récriminations, mais où diantre êtes-vous allé pour vous mettre dans un tel état ?
Il rit, apparemment ravi d’avoir passé la matinée à tourner en rond dans cette forêt glaciale.
– Le métier exige parfois des sacrifices, Watson ! J’espère que vous avez bien dormi ?
– Voilà une heure que je vous cherche, protestai-je. L’inspecteur Bradstreet est revenu à Parkfield, et il est quasiment certain qu’il aura résolu le mystère ce soir !
Holmes redevint immédiatement sérieux et posa ses mains sur mes épaules.
– Qu’a-t-il découvert ? Racontez-moi tout, ordonna-t-il d’un ton brusque.
Je lui narrai aussitôt par le menu les recherches menées par Scotland Yard. Au fur et à mesure de mon récit, je pus voir les traits de mon interlocuteur refléter l’anxiété, la perplexité, le soulagement, et, pour finir, l’amusement.
– Cela vous fait rire ? explosai-je. Je croyais que vous vouliez résoudre cette enquête avant la police !
– Ah, docteur, je vous remercie de prendre fait et cause pour moi ! rétorqua mon camarade, un sourire jouant sur ses lèvres minces. Mais soyez sans crainte : l’affaire est bien plus complexe que ne le pense Bradstreet, dont je loue cependant la rapidité et la ténacité. Faire rechercher cette troupe de gitans était une bonne idée, mais je suis prêt à parier qu’il ne tirera pas de cette vieille femme ce qu’il en attend, à savoir des aveux et le nom d’un complice.
– Mais… tout coïncide ! protestai-je.
– Watson, croyez-vous réellement qu’une vieille gitane se hasarderait à proférer des malédictions aux jeunes héritiers du domaine près duquel sa troupe s’est provisoirement installée ? Vous a-t-on déjà dit la bonne aventure ?
Cette question personnelle me prit de cours et je répondis machinalement :
– En Inde, parfois, je me suis laissé lire les lignes de la main, bien que je ne croie absolument pas à…
– Bon, j’imagine que le principe est le même que dans notre bonne vieille Angleterre. Vous a-t-on déjà prédit, de manière précise, une mort atroce ?
– Non, admis-je. Les prédictions restaient toujours vagues et presque tout le temps positives.
– Bien sûr, car les voyantes veulent être payées ! Or, on donnera bien plus volontiers de l’argent à qui nous offre gloire, amour et richesse qu’au corbeau de malheur qui nous annonce notre trépas.
– Mais cette vieille gitane ne voulait pas d’argent, objectai-je.
– Exactement ! s’exclama Holmes en se frottant les mains. Rien que cela aurait dû nous alerter dès le début de notre enquête. Connaissez-vous beaucoup de diseuses de bonne aventure qui se contentent, sans rien vous demander en échange, de prophétiser une mort épouvantable au coin d’un bois, puis disparaissent en courant ? En courant, Watson, en courant ! Une vieille femme ! Rien ne va dans le récit de cette rencontre avec cette prétendue gitane. Si les enfants ont croisé quelqu’un, il y a fort à parier que cette personne n’était pas ce qu’elle prétendait être.
Je restai un instant bouche bée, cherchant dans le raisonnement du détective une faille qui n’existait pas.
– Je suis désolé de ne pas vous avoir attendu ce matin, reprit mon camarade sur un ton plus posé, mais je voulais me concentrer au plus vite sur mes recherches. Ce bois est vaste et six longs mois se sont écoulés depuis les événements.
– Mais que cherchez-vous ? demandai-je, partagé entre l’exaspération et la curiosité, un mélange qui allait rapidement devenir mon lot quotidien.
– Imaginez que, pour une raison ou une autre, vous souhaitiez vous faire passer pour une vieille gitane. De quoi auriez-vous besoin ?
– D’un déguisement.
– Bon. Supposez à présent que, sous ce déguisement, vous soyez poursuivi. Vous pouvez vous enfuir – ce qu’a fait notre supposée vieille dame, à une vitesse peu crédible pour son âge – mais vous pouvez aussi, dans votre course, vous débarrasser de votre costume, si ce dernier est sommaire. Si l’on vous trouve, vous serez de nouveau vêtu comme un respectable médecin parti faire une petite promenade à travers bois et personne ne vous soupçonnera.
– Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ?
Le détective me considéra avec ironie.
– Pourquoi, en effet ? Maintenant, vous avez compris ce que je cherche. Vous joindrez-vous à moi ?
Malgré le froid et l’humidité, mon enthousiasme était revenu. Nous quadrillâmes la zone, retournant les feuilles mortes qui tapissaient le sol, battant le moindre bosquet à coups de parapluie et inspectant les buissons épineux en bordure du chemin. Après trois heures de fouille acharnée, Holmes finit par dénicher, enchevêtré dans un roncier, une jupe détrempée à laquelle la boue avait ôté ses couleurs vives. Je découvris peu après et non loin de notre première trouvaille un châle couleur rouille, presque indiscernable au milieu des feuilles pourrissantes de l’automne précédent. Mon compagnon examina soigneusement le tissu avant de m’adresser un sourire complice.
– Nous avons la preuve à présent que cette vieille gitane n’était pas vraiment vieille, et probablement pas gitane.
Stupéfait, je restai les yeux fixés sur les vêtements délavés. Une telle découverte ouvrait de nouvelles possibilités, mais surtout de nouvelles questions, que j’énonçai à voix haute sans m’en rendre compte :
– Qui donc se trouvait sous ce déguisement ? Et cette personne avait-elle déjà en tête, six mois auparavant, le meurtre des deux enfants ?
– C’est ce qu’il nous reste à découvrir, approuva le détective.
J’acquiesçai dans un frisson. L’humidité ambiante avait réveillé l’ancienne douleur de la blessure que je devais à une balle jezaïl et je me sentis soudainement épuisé. Le regard perçant de Holmes s’attarda un instant sur moi.
– Je vous dois des excuses, mon cher Watson ! Allons nous sécher et nous réchauffer à l’auberge, nous pourrons réfléchir ensuite.
– Il nous faudra aussi aller trouver l’inspecteur Bradstreet pour qu’il relâche sans délai la pauvre femme qu’il a injustement soupçonnée, fis-je remarquer. [5]
Holmes hocha la tête pour marquer son assentiment, mais il était évident que son esprit était ailleurs, bien loin de moi et de cette forêt, perdu dans des sphères de réflexion qui me dépassaient, et l’empêchaient parfois de faire passer la compassion ou l’humanisme avant son insatiable soif de savoir.
– Au fait, déclara soudain mon compagnon alors que nous regagnions Hampstead aussi vite que me le permettait l’état de ma jambe, je ne vous ai même pas dit ce que j’ai découvert hier soir !
En effet, tout à nos recherches, nous n’avions pas échangé dix paroles durant les trois heures qui nous avaient été nécessaires pour récupérer la jupe et le châle, et, de mon côté, j’avais totalement oublié la surveillance effectuée par le détective autour de Parkfield lorsque je l’avais laissé la veille au soir.
– Vous avez vu quelque chose ?
– Plutôt quelqu’un, répondit Holmes avec un sourire. Sachez que la réputation de ce bon M. Spencer n’est pas usurpée : il a quitté la propriété vers onze heures pour rejoindre une jeune femme répondant au nom de Fanny Olsen, respectable épouse d’un assez riche propriétaire des environs. Ils ont passé environ une heure et demie ensemble, après quoi M. Spencer a quitté les lieux, mais n’est pas rentré directement à Parkfield : il a fait un petit détour par le bois où nous nous trouvons, et y a enterré quelque chose, tout près de la lisière du village. Mon cher, il semblerait bien que sous la façade de notre digne précepteur se dissimule le visage d’un voleur. La cassette que j’ai découverte est emplie de bijoux et d’objets précieux qui ne peuvent provenir que de Parkfield !
[1] Cette phrase est vraiment prononcée par Sherlock Holmes dans « La pierre de Mazarin » (une nouvelle par ailleurs tout à fait oubliable). Le détective ajoute même « Je n’ai jamais été plus séduisant », et je trouve que c’est une belle preuve que Holmes est 1) très excentrique (le travestissement est passible d’une peine de prison à l’époque victorienne), 2) totalement dévoué à son métier et 3) capable d’autodérision, contrairement à ce qu’on pourrait penser (car Holmes est souvent présenté comme très prétentieux et imbu de lui-même).
[2] La question de la drogue au XIXème siècle est, je trouve, intéressante. La cocaïne et la morphine sont encore en vente libre, par exemple (ce qui permet à Holmes d’en faire usage en de nombreuses circonstances), mais le laudanum a été interdit récemment car la population en « abusait » et les progrès de la médecine ont amené les praticiens à conclure que certains médicaments avaient des effets secondaires problématiques et menaient à l’addiction (et parfois à la mort en raison d’overdoses). Conan Doyle, en tant qu’ancien médecin lui-même (spécialisé en ophtalmologie), lit les revues médicales et s’intéresse beaucoup aux dernières découvertes en la matière. Watson est souvent le reflet de ses propres opinions sur la question, notamment celle des substances (pourtant licites) utilisées comme drogues « récréatives » par Sherlock Holmes. Il y aurait beaucoup à écrire sur la question (mais, dans cette histoire, Watson ne sait pas encore que Holmes se drogue ; il le soupçonne, mais comme le détective mène par ailleurs une vie ascétique, il n’y croit pas vraiment).
[3] Une précision pour prévenir d’éventuelles critiques à ce sujet : je me doute bien que le fait que Holmes soit susceptible d’entrer et de sortir de sa chambre tantôt grimé et tantôt sous son véritable visage risque d’éveiller des soupçons. Dans le premier jet de ce chapitre, j’avais expliqué assez laborieusement comment l’aubergiste se posait des questions et comment Watson se trouvait dans l’embarras face à ce quiproquo, avant que le détective n’invente une explication ; mais cela rajoutait près de 400 mots au chapitre et n’apportait pas grand-chose, j’ai donc tout supprimé et suis partie du principe que quand on paye les gens, ils gardent le silence face à ce genre de bizarrerie…
[4] Il m’a été difficile de trouver des informations à ce sujet sur Internet. J’ai déduit du peu que j’avais trouvé que les bohémiens (qui, pour la plupart, venaient d’ailleurs d’Irlande) devaient se signaler aux autorités lorsqu’ils s’installaient quelque part, mais je n’en suis pas certaine à 100%.
[5] Mon conjoint m’a fait remarquer que Watson, digne représentant de la société victorienne, ne se préoccuperait probablement pas d’une vieille bohémienne, et il a peut-être raison, mais je laisse au bon docteur le bénéfice du doute, car en plus d’un cas il agit avec compréhension, compassion et humanité, sans tenir compte des normes sociales (en premier lieu par rapport à Holmes lorsque ce dernier est dans un état dépressif, mais j’y reviendrai).