Le problème à deux corps
Chapitre 7 : Chères loques [1]
En arrivant à l’Old White Lion Inn, pour ma part fourbu et courbatu après cette épuisante matinée de fouille hasardeuse, nous trouvâmes l’inspecteur Bradstreet qui, attablé dans la salle commune, venait de finir son repas, à en juger par l’assiette et le verre vides posés devant lui. L’étonnement se peignit sur ses traits lorsqu’il nous vit entrer, dégoulinants et couverts de boue.
– Laissez-moi deux minutes pour revêtir une tenue plus appropriée, s’écria joyeusement le détective en exhibant comme un trophée le paquet répugnant de vêtements gorgés d’eau qu’il tenait à la main, et je vous expliquerai ce que nous venons de trouver !
Sous les yeux ébahis de l’inspecteur, Holmes lâcha les loques boueuses juste à côté de son assiette vide où elles s’aplatirent dans un grand bruit d’éclaboussement, et, sans considération pour l’eau grisâtre qui coulait jusqu’à terre, monta les escaliers quatre à quatre.
– Watson, ajouta-t-il alors qu’il me rejoignait sur le palier de l’étage, j’ai pris la liberté, en rentrant à Londres hier, de vous prendre une brosse à dents, un col de chemise propre, des chaussettes sèches et un pantalon de rechange. [2] Quant à votre manteau, je suis certain qu’on pourra le faire brosser.
C’est avec un voluptueux soulagement que je me débarrassai de mes vêtements, m’enveloppai dans une épaisse serviette et enfilai des chaussettes et un pantalon parfaitement secs. Lorsque je redescendis, à peu près présentable, alléché par la perspective d’une bonne tasse de thé bien chaud au coin du feu, je constatai avec surprise que la théière m’attendait déjà, fumante, à côté d’une pile de petits sandwiches, sur une table qui venait d’être nettoyée. Holmes et Bradstreet étaient lancés dans une discussion animée, que je suivis d’une oreille d’autant plus distraite, tout en savourant mon repas, que j’en connaissais déjà la teneur.
Durant tout le temps que dura la tirade du détective, l’inspecteur ne protesta pas une fois, ne chercha pas à faire valoir son point de vue ou à arguer en faveur de son idée première : il se contenta de caresser pensivement son épaisse moustache brune tout en examinant les pièces à conviction que l’un des deux hommes avait déposées dans une bassine à leurs pieds. Connaissant le peu de considération de Holmes pour les convenances et son manque d’intérêt pour le rangement et l’hygiène la plus élémentaire lorsqu’il était concentré sur une affaire, cette louable initiative venait probablement de l’inspecteur du Yard.
– Bravo, monsieur Holmes, je m’incline, dit simplement ce dernier lorsque son interlocuteur eut cessé de parler. Votre découverte est capitale, bien qu’elle n’arrange pas les affaires de la police. Je comptais beaucoup sur cette gitane pour apprendre le nom de son complice, mais si le meurtrier a agi seul, ou du moins sans complicité extérieure, nous revenons plus ou moins à notre point de départ. Notre unique espoir est d’amener le coupable à se trahir lui-même en lui montrant les vêtements que vous avez trouvés. Peut-être obtiendrons-nous une réaction de sa part ?
– A mon avis, c’est probable, répondit Holmes en buvant une gorgée de thé (je constatai alors, non sans étonnement, qu’il n’avait rien avalé de consistant). Le meurtrier ne doit pas s’imaginer une seconde que l’on puisse avoir découvert ces vêtements, ni même avoir eu l’idée de les chercher.
Bradstreet consulta sa montre : il était près de deux heures de l’après-midi.
– Je vous propose un nouvel interrogatoire de nos principaux suspects à Parkfield, si vous êtes d’accord pour que nous collaborions pleinement dans cette affaire.
Mon compagnon bondit de sa chaise.
– Avec le plus grand plaisir, inspecteur ! Watson, voulez-vous nous accompagner ou bien préférez-vous rester ici et vous reposer un peu ? J’ai peur d’avoir quelque peu présumé de vos forces et j’en suis désolé. J’étais tout entier dans ma recherche, voyez-vous, et j’en ai oublié que vous êtes encore convalescent.
Il arriverait encore bien souvent à Holmes, par la suite, de penser que, parce qu’il était doté d’une volonté de fer qui lui octroyait des réserves d’énergie et un niveau d’endurance bien supérieurs à la moyenne, il en était de même pour les autres, notamment ceux qui le suivaient dans ses enquêtes – en l’occurrence, moi. Ce n’était qu’une fois passé le moment de la chasse, lorsque ses recherches avaient abouti, confirmé ou infirmé une de ses hypothèses, qu’il reprenait conscience de ceux qui l’entouraient.
La raison me poussait à me ménager ; la curiosité l’emporta.
– Je vous suis, à condition que l’après-midi ne se termine pas à patauger dans des mares de boues pour chercher je ne sais quel nouvel indice !
Nous retournâmes donc à Parkfield, où nous fîmes part à Lord Thornhill et à son épouse de notre récente découverte, et leur demandâmes l’autorisation d’utiliser de nouveau le salon de réception pour interroger leur neveu, leur nièce et le fiancé de cette dernière. Nous apprîmes que ce dernier était resté à Londres pour la journée et que deux visiteurs, venus de la capitale, se trouvaient en ce moment même dans les appartements de Miss Barnes. A ces mots, Holmes me jeta un regard entendu et peu amène – et je baissai la tête pour dissimuler mon embarras, tandis que l’inspecteur Bradstreet insistait sur le fait que personne ne devait quitter la propriété tant qu’il n’en aurait pas expressément donné l’autorisation.
Lady Amelia nous remercia avec affabilité, mais sa santé n’était pas sans me causer une certaine inquiétude. Sa pâleur, les sillons que les larmes avaient creusés sur ses joues, le tremblement de ses mains, tout m’indiquait qu’elle était près de céder sous le poids terrible de la tension nerveuse qui l’habitait depuis deux jours. Je pouvais lire dans son regard la muette supplication adressée aux trois hommes qui se tenaient devant elle. Trouvez le coupable, pour l’amour du ciel, que le dernier coup nous soit porté et que tout cela prenne fin. Que je sache enfin, pour que je puisse comprendre, pleurer mes enfants, réconforter les innocents et trouver le repos de l’esprit.
Emu par cette douleur silencieuse, je m’inclinai respectueusement devant elle, puis emboîtai le pas au détective et au policier, qui venaient de se mettre d’accord pour commencer leur interrogatoire par Andrew Barnes. Le jeune homme arriva quelques minutes après et, s’il parut étonné de nous voir tous les trois, il se reprit rapidement et nous salua tout en s’asseyant sur la chaise qui nous faisait face.
– Avez-vous du nouveau ? demanda-t-il précipitamment.
– En effet, monsieur Barnes, répondit Bradstreet. Nous aimerions savoir si vous avez déjà vu ceci.
Tout en parlant, l’inspecteur avait tiré de la bassine posée derrière lui la jupe préalablement essorée, qu’il déplia devant son interlocuteur tandis que Holmes faisait de même avec le châle. Sa réaction fut immédiate : ses traits se figèrent, il se dressa debout comme s’il eût été muni de ressorts fixés sous ses chaussures, puis retomba sur son siège, la tête dans les mains. Je ne m’attendais pas à un contrecoup si violent, mais si les deux limiers furent aussi surpris que moi, ils se gardèrent bien de le montrer.
– Reconnaissez-vous ces vêtements ?
– Oui, souffla Andrew Barnes, la voix aussi blanche que son visage. Oui, mais il s’agissait d’une farce. Simplement d’une farce, je vous le jure.
– Expliquez-nous, intima Bradstreet d’un ton sévère.
Le jeune homme, toujours très pâle, se redressa et fit de son mieux pour regagner une contenance.
– En septembre dernier, mes cousins se moquèrent assez méchamment de ma sœur, qui avait eu peur d’un chien errant. Comme leurs plaisanteries à ce sujet duraient, bien qu’Emily leur ait demandé d’arrêter, elle eut l’idée de leur rendre la monnaie de leur pièce en les effrayant à leur tour. C’est ainsi qu’elle imagina de leur lancer une fausse malédiction. Dennis avait été très impressionné, à la foire de Hampstead, par une vieille voyante qui avait voulu lui lire les lignes de la main. Nous voulions juste leur montrer que tout le monde pouvait, à un moment ou à un autre, avoir peur de quelque chose. Nous trouvâmes au grenier ces vieux vêtements bariolés et nous mîmes notre plan à exécution. Mais je vous assure, je vous jure sur tout ce qui m’est cher au monde, que nous n’avions aucune intention malveillante ! Et lorsque, avant-hier, nous avons trouvé les corps disposés de la manière exacte que nous avions décrite…
La voix d’Andrew Barnes se brisa et il hocha la tête à plusieurs reprises pour marquer à la fois sa tristesse et son incompréhension.
– Monsieur Barnes, demanda Holmes, qui est ce « nous » que vous avez mentionné à plusieurs reprises ?
– Ma sœur, Matthew et moi.
– Et qui a revêtu ce déguisement ?
Le jeune homme ferma les yeux. Je vis sa pomme d’Adam remonter tandis qu’il déglutissait avec difficulté.
– Emily. C’est Emily qui s’est déguisée.
Bien que je m’attendisse à cette réponse, je ne pus m’empêcher de tressaillir. Cette implication dans ce qu’Andrew Barnes avait qualifié de « farce » ne signifiait pas nécessairement que la jeune femme fût coupable du meurtre, mais la suspicion planait désormais sur elle au moins autant que sur les deux autres membres de leur trio, pour ne pas dire davantage. L’inspecteur Bradstreet resta quelques secondes immobile, puis se leva, marcha à grandes enjambées jusqu’à la porte, aboya un ordre, resta une ou deux minutes à l’extérieur de la pièce tandis que Holmes scrutait de son regard perçant les traits défaits d’Andrew Barnes. Lorsque l’inspecteur de Scotland Yard revint prendre sa place, ce dernier leva vers lui un regard suppliant :
– Ma sœur n’aurait jamais fait une chose pareille, inspecteur. Vous devez me croire.
– Monsieur, répondit sèchement Bradstreet, vous allez regagner vos appartements, escorté par un de mes policiers, sans chercher à communiquer avec votre sœur ou avec quiconque. Nous reprendrons cet interrogatoire un peu plus tard. Je vous rappelle que toute dissimulation de faits en rapport avec le crime commis, lors d’une enquête de police, constitue un grave délit, passable d’une peine de prison. Sachant cela, avez-vous quelque chose à ajouter à votre précédente déclaration ?
Blanc comme un linge, incapable d’articuler un mot, le jeune homme hocha négativement la tête et se retira sur un signe de l’inspecteur, les épaules basses, l’image même de la détresse la plus profonde.
– J’ai demandé à un de mes hommes de faire descendre la sœur, nous expliqua Bradstreet d’une voix tendue. Même si – ce dont je doute beaucoup – aucun de ces jeunes gens n’avait à voir avec le meurtre, je n’apprécie pas beaucoup que l’on se moque de moi en essayant de me cacher des choses. Je ne tolérerai pas que l’on entrave ainsi le cours de la justice !
Holmes hocha la tête mais ne répondit rien. Il était visiblement en train de se repasser en esprit la déclaration d’Andrew Barnes ; sourcils froncés, il bougeait rapidement les lèvres, comme s’il établissait une sorte de décompte. L’inspecteur, quant à lui, s’était mis à marcher de long en large dans la pièce pour apaiser sa colère. Pour ma part, j’aurais voulu me trouver à cent lieues de ce salon lorsque les yeux d’Emily Barnes, se posant sur moi, semblèrent m’adresser un muet reproche.
Elle n’était pas seule, mais accompagnée d’une autre jeune femme que suivait un homme d’une trentaine d’années, un peu en retrait – selon toute apparence les « renforts » que mon télégramme avait promptement décidés à venir. L’inspecteur Bradstreet ne laissa le temps ni à l’un ni à l’autre de prononcer un seul mot ; avec courtoisie mais fermeté, il les pria d’attendre leur amie à l’extérieur de la pièce, dont il laissa la porte, après l’avoir refermée sur le couple, sous la surveillance d’un policier.
– Miss Barnes, veuillez vous asseoir.
La jeune femme obtempéra.
– Hier, reprit l’inspecteur qui semblait avoir du mal à contenir son irritation, lorsque je vous ai interrogée au sujet du drame qui a frappé votre famille, vous avez déclaré que vous ne saviez rien à ce propos. Aujourd’hui, permettez-moi de vous poser à nouveau cette même question : possédez-vous le moindre élément susceptible de nous aider dans notre enquête ?
Emily Barnes, aussi pâle que son frère, hocha la tête. Lorsqu’elle parla, sa voix était ferme.
– Non, inspecteur, je vous l’ai déjà dit et je maintiens ma déclaration : je ne sais pas qui a commis ce terrible meurtre.
– Et vous ne savez rien non plus, demanda Holmes doucement, de la vieille gitane qui, il y a quelques mois, a annoncé à vos cousins leur mort prochaine ?
Une lueur d’angoisse passa dans les yeux de la jeune femme. J’étais cloué à ma chaise et je savais bien que je ne pouvais pas à intervenir, mais je gardai le regard fixé sur elle, dans l’espoir qu’elle comprenne qu’il était dans son avantage de nous avouer la vérité. Hélas, elle ne perçut pas mon encouragement silencieux.
– On nous a fait savoir ce matin que cette femme avait été retrouvée et qu’elle allait venir ici. Je vous jure que je ne la connais pas et je peux vous assurer qu’elle ne me désignera pas comme sa complice.
Je me mordis les lèvres, attendant l’explosion de colère de l’inspecteur. Ce dernier prit une profonde inspiration, puis, se retournant, exhiba pour la seconde fois de la journée les vêtements maculés de terre que nous avions trouvés le matin même dans les bois. Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent de terreur ; je la vis se raidir sur son siège et je me précipitai vers elle pour la soutenir tandis qu’elle oscillait, au bord de l’évanouissement. S’accrochant au bras que je lui tendais, elle se redressa cependant dans un suprême effort et affronta du regard l’inspecteur et le détective qui la fixaient, Bradstreet avec sévérité, Holmes avec une expression indéchiffrable.
– Niez-vous, tonna l’inspecteur, avoir porté ces vêtements le 12 octobre 1880, et, déguisée en vieille diseuse de bonne aventure, avoir prédit à vos cousins une mort terrible ?
Tremblante, elle balbutia :
– Non, je le ne nie pas.
– Dites-nous la vérité, murmura Holmes sur un ton qui ne me sembla pas dénué de pitié ni de bienveillance. Racontez-nous ce qui s’est passé ce jour-là.
Miss Barnes se redressa quelque peu sur sa chaise, m’offrit un regard de gratitude et, essayant de regagner une part de dignité, se lança dans un récit qui, s’il était fait d’une voix quelque peu tremblante, recoupait en tous points la narration de son frère. Elle ne chercha pas à minimiser son propre rôle dans la « farce » qu’ils avaient élaborée à trois, reconnaissant en avoir été l’instigatrice principale et l’unique actrice. Son récit me semblait avoir l’accent de la vérité. Je constatai cependant, non sans une certaine inquiétude, que les lèvres de l’inspecteur Bradstreet demeuraient pincées et son visage très fermé pendant qu’il écoutait parler la jeune femme. Lorsque cette dernière se tut, le policier reprit la parole :
– Pourquoi m’avez-vous dissimulé ce fait lorsque je vous ai interrogée hier ?
Notre interlocutrice secoua la tête dans un geste de profonde détresse.
– Quelle conclusion auriez-vous tiré de ma confession, inspecteur ? murmura-t-elle.
Holmes ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, mais il la referma presque aussitôt et reprit sa pose nonchalante, les yeux mi-clos, les doigts joints sous son menton, la chaise sur laquelle il était assis en équilibre sur les deux pieds arrière. Je fus, je crois, le seul à percevoir cette hésitation fugace : Miss Barnes était trop bouleversée et Bradstreet trop en colère pour remarquer quoi que ce fût.
– Le fait que vous m’ayez dissimulé la vérité m’amène en tout cas à tirer la conclusion que vous avez fait obstacle au cours de la justice, et le fait que vous ayez été à l’instigation de ce que vous appelez une « farce » m’amène à vous demander de préparer quelques vêtements et de m’accompagner à Londres. Tant que votre innocence ou votre culpabilité ne sera pas fermement établie, je préfère vous avoir à l’œil. Nous avons des cellules réservées aux femmes à Scotland Yard. Veuillez me suivre.
Je m’apprêtais à protester, mais Holmes, me sentant prêt à bondir, m’écrasa le pied d’une vigoureuse pression du sien tout en m’intimant le silence par le regard. Je voulus m’insurger, mais je me rendis alors compte que tout ce que je pourrais dire n’aurait aucune influence sur la décision de l’inspecteur, ce dernier s’étant visiblement forgé une opinion que je ne pourrais changer qu’en aidant mon compagnon à découvrir le vrai coupable.
Emily Barnes se leva sans protester, les yeux noyés de larmes, et quitta la pièce avec dignité, escortée par Bradstreet. A peine eurent-ils franchi le seuil que nous entendîmes des éclats de voix. Je profitai de ce brouhaha pour me tourner vers le détective.
– Holmes, pensez-vous réellement qu’elle soit coupable ?
Mon colocataire haussa les épaules.
– A cette heure, je n’ai aucun moyen de le savoir. C’est une possibilité parmi d’autres.
– Alors pourquoi n’êtes-vous pas intervenu ? Pourquoi avez-vous laissé Bradstreet l’emmener sans protester ?
– Watson, me répliqua sèchement Holmes, servez-vous de votre tête plutôt que de vouloir jouer les chevaliers servants ! Cette demoiselle a-t-elle protesté contre son sort ? Non ! Alors, pour quelle raison voudriez-vous que je le fasse à sa place ?
– Vous n’êtes pas sérieux, m’exclamai-je, atterré.
Le détective poussa un soupir d’agacement.
– Si Miss Barnes est en effet coupable, sa place est en prison dans l’attente d’un jugement. Si elle ne l’est pas, nous devons nous demander pourquoi elle s’est enfermée dans sa chambre, refusant de recevoir tous les membres de sa famille. Si – ce qui semble probable – elle redoute quelque chose de l’un d’eux, elle sera bien plus en sécurité sous la surveillance du Yard qu’ici, où elle resterait exposée à une réaction du véritable coupable, si tant est…
La porte du salon s’ouvrit brusquement et la jeune femme qui était venue rendre visite à Emily Barnes fit irruption dans la pièce. Sans hésiter, elle se dirigea vers nous à grandes enjambées déterminées pendant que je me levais pour la saluer.
– Monsieur Holmes ? demanda-t-elle ne nous regardant à tour de rôle.
Mon ami se leva à son tour.
– Enchanté, Mrs Fitzsimmons.
La jeune femme eut un léger mouvement de surprise, vite réprimé.
– C’est bien moi. Si vous connaissez mon nom, vous savez également que je suis la plus proche amie d’Emily et vous vous attendez probablement à ce que je vous affirme que je crois dur comme fer à son innocence, mais mes certitudes, vous n’en avez rien à faire, n’est-ce-pas ?
Holmes esquissa un sourire appréciateur.
– Tout dépend des motifs de votre croyance, Mrs Fitzsimmons.
– Ils ne sont fondés sur aucun fait rationnel, et je sais que je n’ai aucune chance de vous convaincre en vous disant que je connais Emily depuis des années et que je la sais incapable de tuer qui que ce soit. En revanche, je suis disposée à vous engager et à payer les honoraires qu’il vous plaira de me réclamer pour continuer l’enquête jusqu’à ce que vous obteniez des preuves de l’innocence de mon amie, par exemple en découvrant le véritable coupable.
Mon camarade demeura un instant immobile, scrutant de son regard gris acier le visage intelligent de son interlocutrice, qui ne broncha pas. Grande, de forte carrure, les joues semées de taches de rousseur, les cheveux bruns retenus en un élégant chignon, elle me fit l’impression d’un roc, stable et solide. La manière dont elle nous avait parlé me semblait la preuve d’une clairvoyance affûtée alliée à une farouche détermination ; Holmes lui-même semblait favorablement impressionné par la résolution qui transparaissait dans son attitude.
– Soyez assurée, répondit-il, que mon enquête n’est pas terminée. Lady Amelia m’a déjà engagé pour que je découvre l’assassin de ses enfants, et je n’ai pas l’intention d’abandonner en chemin tant que je n’aurai pas de preuve suffisante pour acquérir une certitude. Me permettrez-vous de vous poser une ou deux questions qui me permettront justement d’y voir un peu plus clair ?
Le visage de notre interlocutrice s’éclaira.
– Bien évidemment, si cela peut vous aider et aider Emily.
– Etiez-vous au courant de cette « farce » montée par Miss Barnes, son frère et son fiancé ?
– Elle m’en avait parlé peu de temps après. Je crois qu’elle avait un peu honte de la frayeur qu’elle leur avait causée, mais qu’elle était malgré tout contente d’avoir joué un bon tour aux jumeaux. Nous n’en avons jamais reparlé depuis.
– Quelles étaient les relations de votre amie avec ses cousins ?
Mrs Fitzsimmons soutint le regard pénétrant de mon compagnon.
– Je ne vais pas vous mentir, Monsieur Holmes. Ils ne s’entendaient pas toujours très bien. Les garçons n’étaient pas faciles et ils pouvaient parfois se montrer très arrogants envers Emily et même Andrew. Ce dernier étant un homme, et, si vous me le permettez, plus enclin à l’amusement que sa sœur, il partageait avec les jumeaux beaucoup de jeux et d’activités, notamment physiques, qui les rapprochaient. Emily avait bien moins en commun avec eux et les querelles n’étaient pas rares.
– Lord Thornhill et Lady Amelia en avaient-ils conscience ?
La jeune femme esquissa une petite moue.
– Lord Thornhill est un homme très occupé, et sa fonction l’accapare les trois quarts du temps. Il aimait beaucoup ses enfants, mais ne se préoccupait pas de leur quotidien. Quant à Lady Amelia…
Mal à l’aise, elle baissa les yeux et se tut. Holmes l’encouragea avec douceur en posant sa main sur son bras.
– Vous m’avez promis la franchise. Parlez sans hésitation. Je vous promets que tout ce que vous nous dites ici restera confidentiel : sur ce point, vous pouvez compter sur le docteur Watson comme sur moi-même.
J’ai déjà parlé à plusieurs reprises de l’étrange magnétisme que pouvait dégager mon ami lorsqu’il incitait un témoin à parler ; ce fut la première fois que je le constatai de mes yeux. Les traits de Mrs Fitzsimmons se décrispèrent et elle reprit le fil de sa pensée :
– Lady Amelia est une femme que j’admire beaucoup, mais elle a cependant une faiblesse : dès qu’il est… dès qu’il était, se reprit-elle, question de ses enfants, elle pouvait perdre le sens de la mesure et de la justice. Vous comprenez, la naissance des jumeaux a été un tel miracle pour elle…
– Je comprends parfaitement et vous remercie de votre honnêteté. Maintenant, réfléchissez avant de répondre à ma dernière question : à votre connaissance, Miss Barnes avait-elle des ennemis qui pourraient souhaiter la faire accuser de meurtre ?
[1] Le jeu de mots, pourtant évident, n’a été trouvé par mon compagnon qu’après de longues minutes de réflexion… et je crois que c’est la seule occasion que j’aurai de ma vie d’intituler un chapitre de la sorte, alors j’en profite, même si c’est une extrapolation qui concerne uniquement les premiers paragraphes.
[2] Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est canon, mais à plusieurs reprises, Holmes mentionne la nécessité d’emporter une brosse à dents quand il part avec Watson résoudre une enquête en dehors de Londres, et mon conjoint est certain que les cols de chemise sont mentionnés au moins une fois quelques part chez Conan Doyle… Ce n’est qu’un détail, mais je le trouve assez révélateur de l’époque : même si la chemise est sale (parce qu’on n’a pas de machine à laver et que faire la lessive, ben, ça coûte cher parce que c’est physique comme boulot), au moins les apparences sont sauves, on a un col propre !