Le problème à deux corps

Chapitre 8 : Under pressure

4999 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/02/2026 10:10

Chapitre 8 : Under pressure [1]



Un peu plus tard, nous étions, Holmes et moi, sur le chemin qui menait à la gloriette d’été de Parkfield, lorsque j’osai poser la question qui me brûlait les lèvres :

– Pensez-vous qu’il puisse réellement s’agir d’une vengeance exercée à l’encontre de Miss Barnes, ainsi que vous l’avez suggéré à Miss Fitzsimmons ?

La jeune femme, quoique visiblement choquée par cette hypothèse, l’avait cependant considérée avec sang-froid, en vain : elle était incapable d’imaginer qui aurait pu en vouloir à son amie au point d’assassiner deux enfants uniquement pour la faire accuser. Miss Emily Barnes avait, selon la jeune femme, mené une vie discrète et tranquille, et si elle avait de nombreux amis, essentiellement à Londres, les prétendants ne s’étaient pas bousculés et il n’y avait pas lieu de chercher la moindre rivalité, le moindre soupirant éconduit qui aurait pu agir ainsi dans un accès de folie.

– Je ne peux exclure totalement cette possibilité, me répondit Holmes, qui marchait à pas rapides, tenant à la main les deux rapières qu’il avait empruntées dans la salle d’armes de lord Thornhill. Cependant, un mobile autre que la simple haine – bien que la haine ne soit jamais simple – me semble nécessaire pour expliquer un tel geste. Assassiner de sang-froid deux enfants pour satisfaire sa soif de vengeance envers une tierce personne serait la marque d’un esprit profondément dérangé, dépourvu de la moindre empathie.

– De tels hommes existent, fis-je remarquer.

– Vous avez raison, et nous ne devons pas l’oublier, mais les circonstances de ce crime n’ont pas l’air compatibles avec l’œuvre d’un détraqué dépourvu d’intérêt personnel dans la mort de ces enfants.

J’acquiesçai. J’y avais déjà réfléchi : pour un étranger au cercle familial et domestique, pénétrer dans la salle d’armes, voler les rapières, verser le poison dans le thé sans être repéré constituait une prouesse pour le moins hasardeuse, pour ne pas dire impossible à réaliser. Cependant, mon esprit avait emprunté un autre chemin, celui des souvenirs, et je mentionnai devant mon compagnon une visite que j’avais effectuée dans mes jeunes années (non que j’eusse été très vieux à l’époque de l’affaire Thornhill, mais je faisais allusion à la période de mes études de médecine qui remontaient déjà à plusieurs années en arrière) dans un asile où j’avais pu étudier le cas de meurtriers qui, ayant agressé, blessé ou cherché à tuer « sans raison », s’étaient avérés, ainsi que l’avait décrit Holmes, dépourvus de la moindre empathie. L’aliéniste – ou « psychiatre », selon le nouveau terme en vigueur – m’avait alors fait grande impression par son humanité envers des patients qui semblaient avoir été retranchés du monde des humains. J’expliquai au détective à quel point les idées nouvelles de ce praticien m’avaient marqué, au point que je m’étais penché sur la question de la neurologie et que j’avais envisagé de choisir cette spécialité. Rebuté par les conditions de « détention » (aucun autre mot n’est approprié pour les décrire) scandaleuses dans lesquelles les malades étaient confinés dans les autres établissements que j’avais alors visités, je m’étais tourné vers la médecine générale, mais cette idée m’était toujours restée en tête. [2]

Pendant que nous devisions, je remarquai que Holmes ralentissait, écoutant avec attention ce que je lui racontais, me posant à l’occasion quelques questions qui montraient son intérêt pour le sujet et ses connaissances à ce propos. Au moment où nous parlions, je ne voyais dans cette conversation qu’une discussion intéressante entre deux personnes que le thème de l’aliénation mentale intéressait particulièrement et professionnellement (quoique pour des raisons diverses), mais je ne peux m’empêcher de remarquer que je la notai in extenso dans mon carnet de notes, alors qu’elle n’avait aucun lien direct avec l’enquête, comme si j’avais perçu, déjà, l’importance de cette question pour celui qui allait devenir mon ami le plus cher.

Il me fallut bien des années pour en apprendre la raison, mais je me suis souvent demandé par la suite si notre amitié aurait été aussi rapidement franche et totale si nous n’avions pas abordé ce sujet à ce moment. Les vues relativement progressistes que j’exposai alors à mon camarade, en toute sincérité, et avec un enthousiasme qu’expliquait mon intérêt pour cette branche de ma profession, jouèrent-elles un rôle dans notre rapprochement rapide ? Une chose me semble à présent certaine : eussé-je manifesté une opinion opposée, Holmes se serait replié sur lui-même et ne se serait jamais ouvert à moi comme il le fit après cette enquête. [3]

Nous en étions là de notre conversation lorsque nous arrivâmes à la gloriette, où se trouvait M. Spencer, adossé à l’une des colonnettes qui supportait l’édifice ; il fixait d’un œil mauvais les dalles noires et blanches, et était tellement absorbé par ses pensées qu’il ne nous entendit pas arriver. Le détective me fit signe de me taire et s’approcha en silence du précepteur, qui nous tournait le dos.

– Monsieur Spencer ?

L’homme sursauta et fit volte-face avec rapidité. Après nous avons identifié, il poussa un soupir qui pouvait manifester aussi bien le soulagement que l’exaspération. Se reprenant presque instantanément, il se redressa et nous salua :

– Monsieur Holmes, Docteur Watson, que puis-je pour vous ?

Le détective montra à notre interlocuteur les longues et fines épées boutonnées qu’il tenait à la main :

– Nous sommes montés ici dans le but d’essayer de reconstituer la scène de crime, mais puisque vous êtes là, vous allez peut-être pouvoir nous y aider.

Spencer eut un mouvement de recul très net, mais il acquiesça sans un mot. Holmes fit mine de ne pas remarquer la répugnance du précepteur et me tendit les rapières.

– Watson, vous allez jouer le rôle du meurtrier, si cela ne vous fait rien, et M. Spencer et moi-même celui des victimes. Je vais prendre la position de Geoffrey, et vous de Dennis.

Joignant le geste à la parole, mon camarade s’étendit sur les dalles, imité par Spencer qui ne semblait pas enchanté de la demande.

– Comment les corps étaient-ils disposés exactement ? demanda Holmes. Leurs positions étaient-elles absolument symétriques ? Pouvez-vous me montrer ?

Non sans réticence, le précepteur donna au détective des instructions pour qu’il adoptât la position d’un des deux jumeaux, la rectifia légèrement, puis, sur les injonctions de mon compagnon, il prit à son tour la pose.

– Maintenant, Watson, ayez la gentillesse de dégainer.

Je m’exécutai, assez mal à l’aise.

– A présent, mimez le geste… oui, très bien. Le meurtrier s’y est repris à plusieurs fois, je pense que les corps n’étaient pas encore disposés de cette façon lorsqu’il a frappé, car, vous le voyez, Watson, l’angle avec lequel vous essayez de frapper M. Spencer pour obtenir la blessure observée sur le corps de Dennis n’est pas confortable… Le terme « confort » vous gêne, M. Spencer ? s’écria Holmes avec vivacité.

J’avais également remarqué la grimace de dégoût qui, l’espace d’un instant, avait contracté les traits du précepteur.

– Pour parler du meurtre de deux enfants ? répondit-il, les dents serrées. Certainement !

D’un bond, le détective se redressa, puis il tendit la main à notre metteur en scène improvisé pour l’aider à se relever.

– Les blessures que vous avez pu voir correspondaient-elles à ce qu’avait prédit la gitane ? Lady Amelia nous a expliqué que les enfants avaient été choqués par certains détails décrits avec précision par la diseuse de bonne aventure, notamment le fait que les rapières s’enfonceraient dans le cœur exactement à la même profondeur – ce qui s’est révélé exact après examen des corps.

Je fis un effort pour ne pas froncer les sourcils, car il s’agissait de détails sordides que Holmes n’avait pas partagés avec moi. A quel moment Lady Amelia avait-elle mentionné les paroles exactes de la gitane ? Emily Barnes avait-elle donné des précisions à Holmes avant d’être emmenée par Bradstreet ? Et quand mon compagnon avait-il pris connaissance du rapport circonstancié de l’autopsie ? J’étais en train de me poser ces questions lorsque la voix du détective, insistante, presque suppliante, retentit de nouveau :

– Il est très important, Monsieur Spencer, que nous connaissions la teneur exacte des propos de cette gitane. Or, vous êtes l’unique témoin vivant de la scène. Les enfants ont-il menti à leur mère en rapportant ces détails ?

– Non, ce que vous venez de dire est exact, répondit l’homme avec effort.

Je vis alors l’attitude de Holmes se modifier. De bonhomme et sympathique, il s’était soudainement transformé en un chien de chasse aux aguets, tendu et alerte. L’instant d’après, il fondait sur sa proie.

– Vous mentez, Monsieur Spencer. Cette diseuse de bonne aventure n’a jamais prononcé ces mots, mais vous ne pouvez pas le savoir, n’est-ce-pas, puisque vous n’étiez pas présent au moment de la « prophétie » ?

Pendant un bref instant, j’eus l’impression que l’homme, ainsi acculé, allait envoyer son poing dans le visage de mon compagnon puis s’enfuir en courant ; je me tenais prêt pour prévenir toute tentative de ce genre, mais je n’eus pas à intervenir car les épaules de Spencer s’affaissèrent et, au lieu de chercher à fuir, il se laissa tomber sur le petit muret de bois peint qui entourait la gloriette.

­– A quoi bon vous mentir, puisque vous semblez tout savoir ? Je m’en veux suffisamment d’avoir laissé les enfants seuls ce jour-là, et plus encore de leur avoir permis d’aller jouer dehors le soir du meurtre.

– Je vais me permettre une petite reconstitution, mentale cette fois-ci, de ce qui s’est passé en octobre dernier. N’hésitez pas à me corriger si je me trompe. Vous avez proposé aux enfants une promenade dans les bois, comme vous en faisiez souvent, avec pour but de rejoindre Miss Carol Stanley, la fille aînée du maréchal-ferrant, qui ne pouvait tromper la vigilance de son père qu’à certaines heures dévolues aux leçons des jumeaux. Vous avez, comme d’autres fois auparavant, laissé Dennis et Geoffrey à portée d’oreille pendant que vous retrouviez votre conquête du moment. Lorsque vous avez entendu une voix de femme, puis un cri de la part des enfants, vous avez couru vers l’endroit où vous les aviez laissés, mais pas assez vite pour voir le visage de cette diseuse de bonne aventure : vous n’avez aperçu qu’une silhouette qui s’enfuyait à travers bois. Vous êtes donc incapable de fournir à la police le moindre indice sur le discours tenu par la gitane, les traits de son visage ou même ses vêtements puisque vous ne l’avez vue que de dos.

– On dirait que vous étiez présent ce jour-là ! s’écria le précepteur d’un ton où l’admiration le disputait à l’amertume. Vous avez raison sur tout, Monsieur Holmes. L’événement, sur le moment, n’a pas prêté à conséquence et personne ne m’a interrogé à ce sujet… jusqu’à très récemment. Vous comprenez mon embarras.

– Un bon point pour vous : vous n’avez pas menti en inventant les paroles prononcées par la gitane, pas plus que son apparence physique. Vous avez dû passer par de mauvais moments, mais du moins personne ne vous a interrogé sur le contenu de la petite cassette que vous avez enterrée à l’orée du bois.

Les yeux de Spencer s’agrandirent tandis que sa bouche s’ouvrait d’une manière que j’aurais pu trouver comique, n’eût été l’expression de frayeur et de désespoir peinte sur les traits du pauvre diable.

– Je sais que les apparences sont contre moi, mais…

– Votre unique chance, l’interrompit Holmes, est de nous dire toute la vérité. Mon collègue, le docteur Watson, et moi-même jugerons ensuite de ce qu’il convient de faire de vous.

– Que puis-je ajouter à votre récit ? Vous savez déjà tout. Je ne peux que vous jurer que je n’ai pas tué ces enfants auxquels je m’étais attaché. Je n’étais pas à Parkfield au moment du crime.

– Qui que ce soit peut-il confirmer vos dires ?

L’embarras remplaça un instant l’angoisse sur le visage de notre interlocuteur.

– Monsieur Holmes…

– Je crois comprendre : vous avez un alibi que vous ne souhaitez pas ébruiter. J’imagine que vous avez réussi à séduire une femme mariée, au-dessus de votre condition, et que vous souhaitez lui éviter le scandale qui résulterait de son témoignage ?

Spencer baissa la tête dans un geste qui ne pouvait être interprété que comme un aveu.

– Cela devrait pouvoir s’arranger, reprit le détective. Je connais l’identité de cette femme, et je n’en parlerai à la police qu’en dernier recours, mais j’ai bon espoir de retrouver le véritable meurtrier avant d’en arriver là. Avant cela, vous devez m’aider : que savez-vous ?

– Je vous jure que je ne sais rien de plus que ce que je vous ai dit.

– Mais si, bien sûr que si ! Vous ne savez juste pas que vous le savez.

M. Spencer semblait tout aussi déconcerté que je l’étais moi-même : que pouvait bien savoir cet homme sur le crime, s’il ne l’avait pas commis ? Je le croyais sincère lorsqu’il nous disait n’avoir rien à voir avec la mort des enfants, son alibi étant aisément vérifiable, mais j’étais tout aussi certain qu’il ne nous mentait pas en affirmant ne rien savoir de plus de l’affaire. Cependant, Holmes poursuivit :

– Vous avez pu voir quelque chose d’inhabituel qui nous permettrait d’y voir plus clair, même si vous ne pensez pas que ce détail puisse avoir de l’importance. Il s’agit peut-être même de quelque chose que vous avez oublié tellement cela vous a semblé insignifiant. Reprenons depuis le début : à quelle heure avez-vous quitté Parkfield ?

– Sitôt après ma leçon avec les enfants. Je suis libre le mardi de 17h à 19h, ce qui me laisse la possibilité de…

– D’aller rendre visite à certaine dame du voisinage, compléta Holmes avec un geste impatient. Vous êtes parti à pied, je suppose ?

– Oui.

– Avez-vous croisé quelqu’un en partant ?

– Oui, une des bonnes qui revenait d’une course.

– Excellent ! A quelle heure êtes-vous arrivé à destination ?

– Vers 17h30.

– Et la dame pourra en témoigner ?

– Oui, répondit Spencer à contrecœur.

– Bien. Il en est de même pour votre heure de départ, j’imagine. A quelle heure êtes-vous arrivé à Parkfield ?

– Il devait être 18h40 ou 45. Je voulais faire une toilette rapide et me changer avant le dîner.

– A présent, décrivez-moi avec précision tout ce que vous avez vu, toutes les personnes que vous avez croisées, entre le moment où vous avez franchi la grille et celui où vous avez rejoint les Thornhill pour le dîner.

– Je n’ai vu personne dans le parc. Quand je suis passé par l’entrée de service pour déposer mes chaussures boueuses, M. Bates, le majordome, était en train de tancer vertement un valet d’écurie qui avait laissé traîner un seau devant la porte. J’ai enlevé mes chaussures, j’ai salué Mrs Partridge qui parlait avec Maddy. Cette dernière portait un plateau recouvert de vaisselle, je suppose qu’elle allait dresser la table au salon. J’ai traversé le hall et j’ai monté les escaliers, où j’ai croisé Lady Amelia qui m’a interrogé sur les progrès de Dennis en mathématiques. Nous avons parlé des enfants pendant deux ou trois minutes, je dirais, puis je suis allé me changer pour le dîner. J’ai dû rester entre cinq et dix minutes seul dans ma chambre pour me préparer. Et c’est tout ce dont je me souviens, je vous le jure.

Holmes hocha pensivement la tête. Je me demandais comment il avait pu trouver matière à réflexion dans le récit rien que banal de notre interlocuteur, et je m’apprêtais à en faire la remarque, lorsque Spencer poussa une soudaine exclamation.

– Vous avez raison, s’écria-t-il, il y a autre chose. Lorsque je suis arrivé sur le chemin de Parkfield, j’ai vu un phaéton à l’arrêt, à l’entrée du petit chemin qui part dans les bois juste derrière les grilles du parc. Le cheval était attaché à une branche d’arbre. Je crois qu’il n’y avait personne à l’intérieur, mais je n’en suis pas certain. J’étais pressé et je n’ai pas fait attention.

– Y a-t-il un phaéton, ici, à Parkfield ?

– Oui, un Stanhope, je crois. [4]

– Et M. Dane utilise-t-il également ce moyen de transport lorsqu’il vient de Londres ?

– Il me semble que oui.

Le détective resta un instant silencieux. Pour ma part, je me sentais en ébullition. Tout n’était donc pas perdu pour Emily Barnes ! Holmes secoua la tête puis tira de sa poche un petit carnet où il griffonna quelques lettres, qu’il tendit à Spencer. Ce dernier acquiesça.

– Vous avez deviné juste, monsieur. Il s’agit bien du nom de la dame en question.

– Ecoutez-moi attentivement, Monsieur Spencer. Il vous reste encore une chose à faire. Je n’ignore rien des larcins dont vous vous êtes rendu coupable, et vous devez vous considérer en sursis jusqu’à la fin de cette enquête. Vous allez rentrer à Parkfield et faire comme si de rien n’était. Ce soir, vous irez déterrer le butin que vous avez dissimulé à l’orée du bois et vous remettrez scrupuleusement à sa place chacun des objets que vous avez volés – les boucles d’oreilles en or, la montre à gousset, l’éventail de nacre, l’in-folio rarissime pris dans la bibliothèque. Oubliez-en un seul et je m’arrangerai pour que vous passiez les cinq prochaines années de votre vie en prison.

Le précepteur dévisageait Holmes, bouche bée, les yeux exorbités, sans prononcer une parole. La sueur coulait le long de son front et sa respiration saccadée résonnait dans le jardin silencieux tandis qu’il peinait à reprendre haleine. Le détective haussa les épaules.

– Je me suis renseigné sur vous. Je sais que vous avez besoin de plus d’argent que vous n’en possédez pour essuyer les dettes de jeu de votre frère. Vous êtes un honnête homme qui s’est égaré sur un sentier dangereux. Voici votre unique chance de retrouver le droit chemin. J’ai cru comprendre que Lord Thornhill vous a laissé jusqu’à la fin de la semaine pour quitter Parkfield, étant donné que votre poste ici n’a malheureusement plus lieu d’être. Il va de soi que vous me laisserez votre nouvelle adresse lorsque vous partirez et que vous resterez à la disposition de la police pour tout ce qui concerne l’enquête. Je m’occupe d’établir votre alibi.

– Je ne vous remercierai jamais assez, Monsieur Holmes. Lord Thornhill m’a offert un dédommagement substantiel pour la perte de mon emploi et cet argent suffira à venir en aide à mon frère. Je m’engage à remettre les objets volés à leur place dès ce soir. Vous avez ma parole.

John Spencer, qui semblait ne pas croire à sa chance, nous salua puis s’engagea sur le chemin qui menait au manoir.

– Watson, chuchota mon camarade sans me laisser le temps de parler, auriez-vous la gentillesse de garder un œil sur lui pendant une demi-heure, de vérifier qu’il ne quitte pas Parkfield le temps que j’aille endosser mon costume de filature à l’auberge ? Après quoi, vous pourrez rentrer à Baker Street. Je n’ai déjà que trop abusé de votre temps.

– Vous le laissez partir ? m’écriai-je en guise de réponse. Malgré les vols dont il s’est rendu coupable ?

Le détective, qui avait déjà ramassé les rapières et s’apprêtait à suivre Spencer à quelques dizaines de mètres, se retourna vers moi.

– Vous désapprouvez ? demanda-t-il. Cet homme a volé ce dont il avait besoin pour se sortir d’une situation complexe et en a éprouvé du remords en apprenant la générosité de son employeur. Le dénoncer à la police, c’est l’envoyer en prison, probablement pour plusieurs années, où il ne pourra que s’endurcir, apprendre à haïr la société et, peut-être, en côtoyant de vrais criminels, en devenir un lui-même. Ne pensez-vous pas qu’il a le droit à une deuxième chance ? [5]

Je pris un instant pour réfléchir à ces paroles.

– Je partage l’opinion que vous avez de cet homme, votre évaluation de la situation et votre analyse des risques de l’incarcération, mais autre chose me dérange, répondis-je alors que nous nous engagions de concert sur le sentier. Je ne dis pas que cet homme méritait d’être condamné, mais un procès lui permettrait d’être jugé par plusieurs membres d’un jury impartial. Une seule et unique personne ne peut s’octroyer le droit de décider de son sort. La décision que vous avez prise est peut-être juste, mais il ne vous appartient pas de l’appliquer. Si vous décidez de faire justice vous-même, que se passera-t-il le jour où vous aurez la certitude que le coupable mérite non pas l’amnistie mais la mort ? Quis custodiet ipsos custodes ? [6]

Holmes ne me répondit pas. Nous marchâmes en silence jusqu’au manoir où venait d’entrer le précepteur ; là, mon compagnon me serra la main et me souhaita bon voyage. Je m’imaginai que ma petite tirade l’avait froissé – ce qui, je l’apprendrais un peu plus tard, n’était absolument pas le cas ; au contraire, je lui avais fourni matière à réflexion – et je ne pus m’empêcher de lui demander :

– Vous me tiendrez au courant de l’évolution de l’enquête, n’est-ce-pas ?

– Bien sûr ! s’écria-t-il. Je rentrerai à Baker Street ce soir ou demain matin et je vous raconterai tout ce que j’ai découvert.

– Comment avez-vous su l’identité de la femme qu’allait rejoindre Spencer ?

– Je vous l’ai dit : hier soir, à l’auberge, j’ai eu tout le loisir de glaner mes propres informations. C’est ainsi que j’ai appris la liaison de notre précepteur coureur de jupons avec la fille du maréchal-ferrant durant la période qui nous intéresse, ainsi que le nom des principaux voisins de Lord Thornhill. Spencer est un homme sportif, énergique, qui marche d’un bon pas, mais il lui a fallu vingt minutes à pied pour arriver à destination ; une maison située à environ deux kilomètres correspondait à ce temps de marche, et je savais par les ragots que Spencer avait été aperçu dans les environs. Je me suis hasardé à proposer le nom de Fanny Olsen, que j’ai mentionné devant vous hier, et je suis tombé juste. Vous pouvez aller prendre congé de Lady Amelia si vous le désirez, je serai de retour dans peu de temps. A très bientôt !

Il s’éloigna vers l’auberge tandis que je gravissais les marches du perron. Le majordome m’informa que Lord Thornhill et Lady Amelia ne souhaitaient recevoir personne, ce que je comprenais parfaitement compte tenu du double drame qui venait de les frapper. Je quittai donc Parkfield sans avoir revu aucun de ses membres, pris le train pour Londres en fin d’après-midi et arrivai à Baker Street suffisamment tôt pour que Mrs Hudson me serve un souper chaud. Je passai ensuite la soirée à me demander si Emily Barnes était réellement coupable, et de quelle façon Holmes parviendrait à prouver son innocence ou sa culpabilité. Jusqu’à minuit, j’attendis le retour du détective, mais je finis par m’endormir dans le fauteuil où je m’étais installé ; vaincu par la fatigue, je me retirai dans ma chambre bien avant que mon colocataire ne rentre à son tour à Baker Street.



[1] Je sais que j’ai déjà utilisé ce titre pour une fic Good Omens, je plaide coupable. Mais ce qui est sûr, c’est qu’un des suspects va être soumis à une certaine pression…

[2] J’espère pouvoir, dans une prochaine fic, parler de « l’aliénation mentale », de sa perception et de son traitement au XIXème siècle. C’est un sujet qui me fascine et me repousse en même temps, car les conditions de « détention » de certains « aliénés » font froid dans le dos – et d’un autre côté, c’est le siècle qui a vu naître les débuts de la psychiatrie et de la psychologie modernes. Il n’est absolument pas canon que Watson se soit jamais tourné vers cette spécialisation, mais je trouve ça cohérent avec le personnage, de même que je ne l’imagine pas poursuivre dans cette voie en raison, justement, de la manière trop souvent inhumaine avec laquelle on traitait les « patients » dans certains établissements médicaux spécialisés.

[3] Je vais un peu loin et je commence déjà à esquisser quelques pas en direction du passé de Holmes, qui, je le répète, n’est absolument pas canon et reste totalement inconnu des lecteurs, car Conan Doyle ne l’a JAMAIS évoqué. A part son frère, on ne connaît à Sherlock Holmes aucune famille ; on ne sait rien de ses éventuelles relations amoureuses ; on n’a aucune idée de ce à quoi a pu ressembler son enfance, ni quelles études il a faites. Alors, parler clairement d’une maladie psychique, vous imaginez bien que c’est impensable… mais j’ai ma petite idée sur la question et je pense que Holmes en sait long sur les asiles et autres « maisons de santé » spécialisées dans le traitement de la folie ou des troubles mentaux (bien que ce terme ne soit pas utilisé tel quel à l’époque). Dans cette fic, je me contente de noter que Watson le remarque ; je me resservirai probablement de ce paragraphe dans une histoire ultérieure pour développer l’analyse des personnages.

[4] Pour information, un phaéton (du nom du fils du dieu du soleil dans la mythologie grecque, à qui son père a confié les rênes du char de l’astre du jour – mauvaise idée, soit dit en passant) est une élégante voiture légère à quatre roues tirée par un ou deux chevaux.

[5] Cette attitude de Holmes peut sembler étrange (elle l’est, d’ailleurs, au moins pour Watson, qui n’est pas encore habitué à ce genre de comportement de la part de son camarade), mais elle est totalement canon. Le détective n’hésite pas à acquitter un meurtrier qui a agi en situation de légitime défense, pour venir en aide à une femme battue par son mari (dans Le manoir de l’abbaye), ou bien à laisser filer un voleur minable (dans L’escarboucle bleue) pour ne pas en faire un escroc endurci en le condamnant à une lourde peine de prison. C’est un des thèmes que je voulais développer ici car il me semble intéressant : jusqu’à quel point le détective peut-il se substituer à la loi et à la justice ? Je pense que Watson, là encore, agit comme garde-fou.

[6] Cette citation latine de Juvénal signifie peu ou prou « Qui va garder les gardes ? ». Pratchett l’utilise à plusieurs reprises dans divers romans du Disque-Monde et je la trouve très intéressante. Elle peut avoir plusieurs sens selon le contexte, et celui qui me parle le plus est le questionnement sur le sentiment d’impunité de certains « gardes » ou gardiens (de la loi) qui ont eux aussi besoin qu’on leur rappelle les limites de leur fonction. Ainsi que je le disais dans la note précédente, pour moi, c’est Watson qui joue ce rôle de balancier auprès d’un Holmes qui pourrait peut-être basculer dans la mégalomanie et se croire investi d’une sorte de toute-puissance qui lui donne le droit de juger les criminels sans les faire comparaître devant la justice.

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