Le problème à deux corps
Chapitre 9 : Une entorse à la vérité
Je m’éveillai assez tard le lendemain matin après avoir dormi toute la nuit d’un sommeil de plomb. En arrivant dans notre salon commun, j’eus la surprise de trouver Sherlock Holmes en train de faire les cent pas devant la cheminée, la pipe aux lèvres et l’air passablement contrarié. Ses sourcils froncés se décrispèrent cependant lorsqu’il m’aperçut.
– Ah, Watson, je suis ravi de vous voir ! Un peu plus et je partais sans vous. Avez-vous bien dormi et suffisamment récupéré vos forces pour m’accompagner d’ici une vingtaine de minutes ?
Je jetai un coup d’œil vers la table du petit déjeuner, dressée par Mrs Hudson et restée intacte.
– Laissez-moi le temps d’avaler quelque chose pour ne pas partir l’estomac vide, et je suis à vous ! rétorquai-je avec enthousiasme en m’asseyant.
– Excellent ! s’écria Holmes en bondissant vers la porte d’entrée. Mrs Hudson ! Du thé pour le docteur Watson, je vous prie !
Je m’installai à table tandis que mon étrange colocataire, qui ne tenait pas en place, reprenait ses allers-retours devant la cheminée en tirant sur sa vieille pipe en terre. Il ne semblait absolument pas me tenir rigueur de mes remarques peu amènes de la veille et paraissait sincère dans son désir de poursuivre l’enquête en ma compagnie, bien qu’il fût visiblement contrarié.
– Avez-vous pu surveiller le précepteur hier soir ? hasardai-je après avoir remercié notre logeuse qui était montée avec une théière pleine et deux œufs coque à mon intention.
Le détective sursauta comme si je l’avais tiré d’un profond sommeil.
– Le précepteur ? Oh, oui, cette partie de l’affaire est définitivement réglée. Il m’a obéi en tout point : la cassette est déterrée, les objets remis à leur place, et il ne s’est pas enfui. Par ailleurs, l’alibi de ce bon M. Spencer est parfaitement recevable. Il a été vu chez la dame en question par trois domestiques, ce qui prouve sans équivoque son absence de culpabilité dans le meurtre. Il nous reste donc trois suspects en lice.
– Et le phaéton ?
Holmes fit claquer avec agacement sa langue contre son palais.
– Voilà ce sur quoi j’achoppe, Watson. M. Dane, ainsi que Lord Thornhill et les trois quarts des propriétaires du voisinage, possèdent un Stanhope. A qui appartenait celui qu’a aperçu M. Spencer ? Et cette voiture a-t-elle un lien avec l’affaire ou bien s’agit-il d’une fausse piste, tout comme était une fausse piste la famille ruinée de Charles Spencer ? Je ne peux me prononcer ce point, mais nous avons reçu hier après-midi une visite qui nous éclairera peut-être. N’avez-vous pas vu la carte posée sur la petite table ?
Je dus avouer que je n’avais rien remarqué la veille au soir, mon désir de me laver et de me reposer ayant écarté de mon esprit toute autre préoccupation. Mon camarade me tendit une carte de visite au nom de Matthew Dane.
– Mrs Hudson ne vous a pas prévenu lorsque vous êtes rentré car c’était moi que ce monsieur souhaitait voir « de toute urgence ». J’ai fait répondre que je me présenterais chez lui aujourd’hui en fin de matinée, et je vous avoue que j’espérais bien que vous seriez réveillé !
– Vous souhaitez vraiment que je vous accompagne ?
– Bien sûr ! Après tout, nous avons commencé cette aventure ensemble. Et puis, reprit-il avec un clin d’œil malicieux à mon endroit, vous pourrez surveiller mes velléités de justice personnelle et m’interrompre si je vais trop loin.
– Je ne voulais pas… commençai-je, mais le détective m’arrêta d’un geste autoritaire.
– Ne vous excusez surtout pas. Vos arguments étaient parfaitement recevables, et m’ont d’ailleurs tenu éveillé une bonne partie de la nuit. Ce qui est une excellente chose, puisque je surveillais Parkfield ! Rien de notable ne s’y est produit, d’ailleurs. Si vous avez fini votre petit-déjeuner, nous pouvons partir.
Je posai ma serviette sur la table et quittai la pièce à la suite de mon compagnon, m’interrogeant sur les réflexions qui lui avaient occupé l’esprit après notre discussion de la veille. Les mots que j’avais prononcés planaient encore entre nous, me semblait-il, mais il nous faudrait encore quelque temps avant de revenir sur cette conversation.
Nous arrivâmes un peu avant onze heures devant la demeure londonienne de la famille Dane, une grande maison située près d’Islington qui avait connu des jours meilleurs. Dans le fiacre, Holmes m’avait appris que le fiancé de Miss Barnes vivait avec sa mère dans ce quartier aisé de la capitale, mais qu’il ne roulait pas sur l’or, feu son père ayant laissé à sa mort un nombre conséquent de dettes que ses héritiers avaient été tenus de régler. Un mariage avec une riche héritière arrivait à point nommé, et si elle se voyait léguer la moitié de la fortune de ses tuteurs au lieu d’un simple sixième, cela ne pouvait qu’arranger les affaires du jeune M. Dane. Le cynisme avec lequel mon compagnon abordait ces sujets heurtait mon sens des convenances, mais au fond de moi, je savais bien qu’il avait raison et que, tous les jours, de semblables convoitises poussaient des dizaines de personnes à enfreindre la loi.
Le jeune homme, qui semblait nous attendre avec impatience, nous accueillit à l’entrée de la maison, toujours appuyé sur la canne au pommeau d’argent que nous lui avions vue l’avant-veille.
– Monsieur Holmes ! Et docteur… euh…
– Watson.
– Docteur Watson, je vous remercie d’être venus.
Nous suivîmes notre hôte jusqu’à un petit salon meublé avec goût.
– J’ai appris hier par M. et Mrs Fitzsimmons qu’Emily… je veux dire Miss Barnes… a été arrêtée pour suspicion de meurtre. J’ai voulu lui rendre visite ce matin, mais on ne m’a pas laissé la voir. Que signifie tout cela, M. Holmes ? J’exige d’être mis au courant de tout.
– Cela signifie, M. Dane, répondit froidement le détective, que Miss Barnes est tenue à l’écart des autres acteurs potentiels de ce drame, pour leur protection autant que pour la sienne.
– Que voulez-vous dire ?
– Que si Miss Barnes est coupable, elle pourrait tuer de nouveau, et que si elle est innocente, on pourrait chercher à la faire taire dans le cas où elle saurait quelque chose sur le véritable meurtrier.
– Cette idée de « protection » vient-elle de vous ?
Holmes hésita un instant.
– Non, finit-il par déclarer, mais je ne la désapprouve pas.
– L’inspecteur Bradstreet est convaincu de la culpabilité d’Emily. L’idée est parfaitement ridicule !
– Miss Barnes a avoué être à l’origine de la « farce » qui a servi de prétexte à l’assassin. Qu’avez-vous à nous dire à ce propos ?
Le jeune homme, dont le visage s’était empourpré, cligna des paupières plusieurs fois, ce qui lui donna l’aspect d’un hibou brusquement poussé à la lumière du jour.
– Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Holmes soupira, se leva de la chaise sur laquelle il était assis et salua M. Dane. Je l’imitai.
– Je suis désolé de ne pouvoir vous venir en aide. Vous avez requis mes services, mais vous devez savoir que je n’ai pas pour habitude d’accepter de travailler pour des clients qui ne me disent pas la vérité. Je vous souhaite une bonne journée.
Nous étions presque au niveau de la porte d’entrée lorsque la voix de Matthew Dane retentit derrière nous, chargée d’angoisse autant que de frustration :
– Attendez !
Un sourire ironique et triomphant fleurit sur les lèvres de mon camarade, mais lorsqu’il se retourna vers le jeune homme, il s’était de nouveau composé un visage neutre.
– Que voulez-vous savoir exactement ? demanda notre hôte, les dents serrées.
– Tout ce dont vous pouvez vous souvenir au sujet de cette « farce ».
– Qui vous en a parlé ?
Holmes leva les yeux au ciel et entreprit de faire le tour de la pièce, regardant les tableaux accrochés au mur, les bibelots posés sur les meubles, le motif d’une tapisserie verte et bleue.
– Monsieur Dane, vous avez fait appel à moi pour une raison bien précise. Vous pensez peut-être que continuer à vous taire est la meilleure des solutions, mais je vous assure que ce n’est pas le cas. Pour la dernière fois, que pouvez-vous nous dire ?
– Je ne sais pas… Je ne sais plus. C’était il y a près de six mois ! Les jumeaux s’étaient montrés très impolis envers Emily et nous voulions juste leur flanquer une belle frousse. Je ne me rappelle plus qui a parlé de la peur qu’avait Dennis des gitans, et nous avons décidé de leur jouer un tour.
– Qui a eu l’idée de prédire leur mort ? C’est un peu cruel pour des enfants de onze ans, ne pensez-vous pas ?
Le jeune homme haussa les épaules tandis que Holmes reprenait sa marche lente autour de la pièce.
– Dennis et Geoffrey n’étaient pas toujours tendres avec leurs cousin et cousine. Andrew s’en moquait, il leur répondait, ne se laissait pas faire, et puis ils s’aimaient bien au fond, mais Emily ne disait rien. Un jour, elle a voulu se venger un peu, et ça s’est arrêté là… du moins, ça aurait dû s’arrêter là. Je ne comprends vraiment pas ce qui s’est passé.
Sans crier gare, alors que j’aurais cru qu’il allait insister sur les événements de ce jour-là, mon camarade changea de conversation :
– Le mariage entre vous et Miss Barnes est-il toujours d’actualité ?
Une expression surprise et choquée passa sur le visage de Matthew Dane.
– Evidemment ! s’écria-t-il. Une fois la période de deuil passée, bien entendu.
– A la condition que votre fiancée soit libérée et lavée de tout soupçon. Vous ne semblez pas douter un instant de son innocence.
– Je n’en doute pas, monsieur Holmes. Tout d’abord parce que je sais Emily incapable d’une telle vilenie, ensuite parce que j’étais avec elle le soir du meurtre.
Je restai stupéfait devant le sourire triomphant, voire quelque peu arrogant, qui jouait à présent sur les lèvres du jeune homme. Le détective se contenta de demander placidement :
– Vous avez pris un phaéton pour venir de Londres jusqu’à Hampstead, n’est-ce-pas ?
– En effet, mais comment le savez…
– C’est mon métier de savoir ce que les autres ne savent pas. [1] Vous êtes venu voir Miss Barnes avant le dîner et vous avez laissé la voiture dans un petit sentier non loin des grilles de Parkfield, puis vous vous êtes engagé à pied dans la propriété. Cela n’a pas été trop difficile, avec votre cheville ?
Les joues de M. Dane s’empourprèrent.
– Cela fait une semaine qu’est survenu ce malheureux accident. Ma cheville va beaucoup mieux, merci.
– Vous vous êtes blessé à Londres ?
Le regard de notre hôte, de gêné qu’il était, se fit soupçonneux.
– En effet, lors d’une petite soirée entre amis, répondit-il prudemment.
– J’imagine que Miss Barnes et son frère vous ont rendu visite lorsqu’ils ont appris la nouvelle ?
– Emily est venue me voir dès le lendemain, Andrew le surlendemain car il n’était pas à Hampstead à ce moment.
– Ah bon ? Et où était-il donc ? s’enquit Holmes innocemment.
– Je suggère que vous lui posiez la question vous-même.
Feignant de n’avoir pas perçu la froideur dans le ton de notre interlocuteur, mon camarade reprit comme si l’échange ne s’était pas tendu entre les deux hommes :
– Reprenons le fil de notre discussion, mon cher monsieur Dane. A quelle heure êtes-vous arrivé à Parkfield le soir du meurtre ?
– Vers 17h.
– Et vous êtes resté jusqu’au dîner avec votre fiancée ?
– Oui.
– Vous êtes prêt à jurer devant témoins que vous vous trouviez avec elle durant ces deux heures ?
Holmes s’était arrêté devant notre hôte. Ce dernier soutint le regard perçant du détective.
– Oui, absolument.
– Où êtes-vous allés ?
– Que voulez-vous dire ?
– Avec Miss Barnes, qu’avez-vous fait ?
– Nous nous sommes retrouvés dans le parc et nous avons parlé…
– De quoi ?
– De choses et d’autres qui ne vous regardent pas.
Holmes poussa un soupir.
– Je suis las de vous répéter que je ne goûte pas le mensonge. Bonne journée, monsieur Dane.
Mon compagnon tourna ostensiblement les talons, ignorant les supplications de Matthew Dane, et quitta la pièce sans un regard en arrière. Je le suivis, quelque peu décontenancé. Rien dans cette entrevue ne s’était déroulé comme prévu. A peine fûmes-nous dans la rue que Holmes héla un fiacre qui passait.
– M’accompagnerez-vous encore une fois ? Vous pourriez vous révéler un allié très précieux pour notre prochaine visite.
– Quelle visite ? demandai-je, abasourdi, en montant machinalement dans la voiture qui venait de s’arrêter devant nous.
– 26, Morecott Street, ordonna Holmes au cocher. [2]
– Qui vit là ? m’étonnai-je.
– Le docteur Anderson, qui a prescrit à notre bon ami M. Dane du laudanum pour apaiser les douleurs de sa cheville foulée. Il pourrait être intéressant de lui demander dans quelles proportions il lui a ordonné de prendre ce calmant.
– Mais… mais comment savez-vous…
Holmes me coupa avec la brusquerie qui lui était coutumière.
– N’avez-vous pas remarqué le guéridon sur lequel étaient posés une carafe, un verre d’eau et une petite collection de médicaments ? Je me suis promené dans la pièce pour avoir le loisir de les examiner d’un peu plus près. M. Dane n’est pas très soigneux. J’ai pu lire sur la table une ordonnance de la main de son médecin, ce qui m’a indiqué le nom et l’adresse de ce praticien. Le petit flacon de laudanum, entamé la semaine dernière, était déjà presque vide, et, bien que je ne puisse me targuer d’être un spécialiste en la matière, je ne pense pas que M. Dane, quelque solide que soit son estomac, ait pu absorber près de cinq centilitres de laudanum en moins d’une semaine.
– C’est impossible ! confirmai-je.
– La bouteille de dix centilitres était déjà presque aux trois quarts vide.
La stupéfaction m’ôta pour quelques instants l’usage de la parole, et lorsque je le retrouvai, ce fut pour m’exclamer :
– Aucun médecin sensé ne préconiserait de telles quantités de laudanum pour une simple entorse ! Une dose aussi massive de calmants ne serait administrée qu’en cas de grandes souffrances, pour des malades dont le cas serait désespéré. [3]
Holmes hocha la tête.
– Merci de confirmer ce que je pensais, mon cher docteur. La question qui se pose à présent est la suivante : qui a prélevé à cette fiole la dose suffisante pour assommer les jumeaux avant de leur percer le cœur – car j’imagine que vous êtes d’accord avec moi lorsque j’affirme que les enfants ont été drogués avec le laudanum de M. Dane ?
– Bien sûr ! Il me semble que le possesseur de la bouteille se trouve dans une situation bien délicate.
– Je serais d’accord avec vous si notre probable ex-client ne nous avait pas renseigné sur les visites qu’il a reçues suite à son accident : celle de Miss Barnes l’avant-veille du meurtre et de son frère le jour qui l’a précédé. Il eût été facile pour l’un d’eux de subtiliser une partie de cette drogue.
– C’est pour cette raison que vous avez interrogé Dane sur sa blessure ! dis-je, admiratif.
– En effet. Interroger frontalement ce type d’individus ne mène souvent à rien. Ils s’imaginent deviner où vous voulez en venir et esquivent les questions qu’ils estiment importantes tout en vous fournissant des informations précieuses sur ce que vous voulez réellement savoir. Je voulais, en me rendant chez ce jeune homme, me rendre compte des médicaments qui se trouvaient en sa possession, savoir si d’autres suspects pouvaient y avoir eu accès et, accessoirement, découvrir s’il était le possesseur du phaéton aperçu par M. Spencer.
– A ce propos, l’interrompis-je, excité par ma propre découverte, vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais ce qu’il a dit ne colle pas avec ce qu’a affirmé le précepteur…
Holmes sourit.
– Je l’ai bien remarqué, et je vous félicite d’avoir fait vous-même ce recoupement. Lorsque M. Spencer est sorti de Parkfield vers 17h10 ou 15, il n’a remarqué aucune voiture dans le sentier. Comme il n’a aucun intérêt à nous mentir sur ce point, j’ai tendance à le croire. Cela signifie que M. Dane est arrivé en avance, comme il l’affirme, mais pas aussi tôt qu’il le prétend.
– Vous pensez que… commençai-je, mais mon compagnon m’arrêta d’un geste de la main.
– Il est imprudent de théoriser sans posséder l’ensemble des données. M. Dane a pu nous mentir pour protéger Miss Barnes sans pour autant être lui-même coupable. Non, mon cher Watson, nous en sommes toujours au même point : nos trois suspects ont eu l’occasion de prendre le poison et de l’administrer. Le docteur Anderson nous éclairera peut-être au sujet de M. Dane.
– De quelle manière ?
J’étais totalement subjugué par la facilité avec laquelle Sherlock Holmes avait obtenu les informations qu’il était venu chercher. Nous n’étions pas restés plus de dix minutes dans le petit salon de Matthew Dane, et nous repartions avec la certitude que la drogue utilisée pour endormir les victimes provenait de chez lui. Mon admiration croissait de minute en minute.
– Eh bien, imaginons un instant que ce jeune homme ne se soit pas réellement blessé mais ait simulé une entorse à la cheville pour obtenir légalement un flacon de laudanum : le praticien qui l’a examiné pourrait nous renseigner à ce sujet.
Je doutais fortement qu’un médecin acceptât ainsi de rompre le secret médical (et, le cas échéant, d’avouer une faute professionnelle, car prescrire du laudanum sans raison en était une depuis l’interdiction de la vente libre de cette drogue), mais le fait que j’appartinsse moi-même au corps médical, et que j’eusse servi en Afghanistan, joua en notre faveur. Le docteur Anderson avait lui-même été médecin militaire avant de s’installer à Londres, et ce fut, je crois, cette proximité qui le poussa à me raconter, pendant que Holmes se mettait intelligemment en retrait, la façon dont son patient s’était blessé.
Il s’avéra que M. Dane était bel et bien stupidement tombé d’une fenêtre après avoir bu quelques verres de trop en compagnie d’une bande de jeunes gens tout aussi alcoolisés que lui. La cheville avait enflé de manière spectaculaire et le médecin, appelé en urgence, avait même craint qu’elle ne fût cassée – d’où la prescription de laudanum pour apaiser les douleurs de son patient.
Nous regagnâmes Baker Street en fiacre, dans un silence que j’employai à essayer de rassembler les fils épars de cette enquête. Peine perdue, j’avais toujours l’impression d’en être au même point. A côté de moi, mon compagnon s’était abîmé dans une profonde réflexion, la tête posée sur la paume de ses deux mains et le regard absent. Lorsque nous arrivâmes devant le 221 B, il parut revenir d’un long voyage intérieur.
– Toutes mes excuses, Watson ! Je réfléchissais à l’affaire. Nous avons bien avancé aujourd’hui, mais l’enquête est loin d’être terminée.
– Pensez-vous que Dane aurait pu tuer les enfants avec sa cheville foulée ?
– S’il n’a pas eu à les porter, cela ne me semble pas impossible, mais aurait-il réussi à passer inaperçu, glisser le poison dans les tasses des enfants, les attirer en secret jusqu’à la gloriette, s’emparer des rapières, avec sa canne, alors qu’il n’était pas censé se trouver à Parkfield à cette heure, le tout sans être aperçu par quiconque ? Peu probable.
Nous gravîmes les dix-sept marches qui séparaient le rez-de-chaussée de notre petit salon où nous attendaient les journaux du jour, montés par Mrs Hudson. Holmes en saisit un machinalement et le parcourut du regard.
– Cela nous ramène donc à nos deux principaux suspects, murmura-t-il tandis que ses yeux se promenaient sans s’arrêter sur les feuillets. Les deux héritiers directs, le frère et la sœur. Cependant, une question subsiste, dont la réponse est essentielle pour la résolution de cette affaire : pourquoi maintenant ? Pourquoi avoir attendu six mois après la prédiction de la fausse diseuse de bonne aventure pour passer à l’action, qui que soit le meurtrier ?
– L’occasion, suggérai-je. La blessure de M. Dane, le laudanum à portée de main…
Le détective secoua la tête avec agacement.
– Ce crime a été prémédité, c’est évident, mais en même temps réalisé dans l’urgence : il était très risqué, même sans cheville foulée, d’empoisonner le thé des enfants, de les attirer jusqu’à la gloriette d’été, d’aller chercher les rapières dans la salle d’armes, de…
Mon camarade s’interrompit brusquement, les yeux fixés sur une des pages qu’il tenait à la main.
– Holmes ?
Il lâcha le journal, qui tomba à terre dans un magma de feuilles.
– Serait-il possible que… Tout collerait parfaitement ainsi…
– Holmes, qu’avez-vous découvert ?
Je ramassai le journal tombé à ses pieds, cherchant en vain à découvrir quel article avait pu faire naître chez lui une semblable révélation.
– Watson, je repars ! s’écria-t-il en guise de réponse tout en se ruant vers sa chambre.
– Pour Parkfield ?
Des bruits de tissu froissé me parvinrent de la pièce voisine.
– Non, plus loin ! Je ne suis pas certain qu’il serait opportun que nous nous présentions tous les deux. Cela pourrait effrayer la jeune demoiselle. Il va falloir que j’utilise un déguisement pour…
– La jeune demoiselle ? Quelle jeune demoiselle ?
Déjà mon compagnon ne m’entendait plus. Il avait bouclé sa valise en quatrième vitesse et franchissait la porte du salon d’un pas pressé.
– Bonne fin de journée, Watson ! Ne m’attendez pas ce soir, je ne pense pas rentrer à Baker Street avant demain, mais si ce que je pense s’avère exact, tout sera révélé très bientôt !
Sur cette sortie fracassante mais somme toute très vague, il quitta notre appartement, me laissant seul avec mes interrogations et le journal dont la triple lecture, malgré l’attention soutenue que je lui portai, ne m’apprit absolument rien.
[1] “My name is Sherlock Holmes, and it is my business to know what other people do not know”. Cette citation, extraite de « L’escarboucle bleue », est complètement canon et je l’adore. Nombreuses sont les personnes qui demandent à Holmes au fil des nouvelles d’ACD « Mais comment savez-vous cela ? », et à chaque fois j’ai envie qu’il leur cloue le bec avec cette phrase… comme je n’aime pas trop Matthew Dane, j’en ai profité.
[2] Petit message personnel à Oldie : si tu veux vérifier qui vivait vraiment à cette adresse en 1881, je t’en prie, fais-toi plaisir, car pour ma part j’ai pris cette rue et ce numéro complètement au pif ! :-D Et j’en profite pour dire que j’ai appelé le médecin « Dr Anderson » sans penser qu’il s’agissait d’un « vrai » médecin dans la série BBC… Je le laisse comme ça, ça m’a fait sourire.
[3] J’ai fait des recherches sur la dose léthale de laudanum mais je n’arrive pas à trouver de source très fiable. Veuillez m’excuser si je raconte n’importe quoi, j’y ai passé du temps, sans grands résultats.