Le problème à deux corps
Chapitre 10 : Aparté pour appâter [1]
Holmes rentra bien à Baker Street le lendemain, en milieu d’après-midi, l’air à la fois triomphant et embarrassé. Il ne prit pas le temps de se changer et s’assit au salon où je relisais, pour la troisième fois, le journal qui lui avait visiblement fourni un indice capital sans m’avoir livré aucun de ses secrets.
– Alors ? demandai-je lorsqu’il devint évident que mon colocataire n’engagerait pas de lui-même la conversation. Avez-vous résolu le mystère ?
– Je le pense, répondit le détective, mais je ne peux malheureusement produire aucune preuve concluante à l’encontre de M. Andrew Barnes.
– Vous êtes donc certain que la nièce de Lady Amelia est innocente ?
Holmes sourit, clairement amusé par la chaleur involontaire que j’avais, sans même m’en rendre compte, insufflée dans ma voix en posant cette question.
– Oui, j’en ai la conviction. Tous les indices convergent vers la culpabilité de son frère, mais afin d’en obtenir une preuve, j’ai bien peur de devoir recourir à un stratagème que vous n’approuverez probablement pas.
Ces derniers mots m’ôtèrent provisoirement l’usage de la parole. Que pouvait bien faire à Sherlock Holmes mon avis sur la manière d’obtenir des aveux ou une preuve définitive ? Puis je me remémorai notre conversation de l’avant-veille et je compris qu’elle avait ébranlé mon compagnon plus profondément qu’il ne me l’avait avoué. Malgré ma surprise première, je me sentis flatté d’être ainsi consulté, pour des questions morales, par un homme qui ne recevait d’avis ni de conseils de la part de personne.
– Voulez-vous m’en parler ? finis-je par suggérer, comme je voyais qu’il semblait hésiter. Ensemble, nous pourrons peut-être trouver une solution moralement acceptable à votre dilemme.
– Mon cher docteur, vous êtes, je le crains, trop optimiste. Notre discussion d’avant-hier m’a fait réfléchir à la manière dont j’avais agi avec M. Spencer ; or, c’est encore de lui que mon esprit est occupé.
– Pensez-vous qu’il soit complice de ce meurtre odieux ?
– Non, non, rien de tel ! Mais je me vois contraint d’envisager d’utiliser son propre méfait pour déterrer la vérité.
Je ne comprenais pas, et le détective semblait réticent à me donner de plus amples explications. Sans ôter son manteau, il bourra une pipe, l’alluma, fit quelques pas dans la pièce, puis se décida brusquement.
– J’ai besoin d’un maître chanteur pour amener Andrew Barnes à passer aux aveux.
– Un maître chanteur ? répétai-je, non sans une certaine stupéfaction.
– Vous m’avez parfaitement entendu. Notre assassin est rusé, mais si l’on parvenait à l’inquiéter, à lui laisser croire que quelqu’un sait quelque chose, a vu quelque chose, et serait prêt à échanger cette information contre de l’argent… il se pourrait qu’il panique et se trahisse.
Je commençais à entrevoir le « stratagème » qu’avait évoqué Holmes quelques minutes plus tôt et les réticences morales qui l’accompagnaient.
– Qu’avez-vous exactement en tête ? demandai-je.
– Spencer me doit une faveur puisque je l’ai laissé libre malgré les vols dont il s’est rendu coupable. Je pensais lui demander de glisser une lettre sous la porte d’Andrew Barnes en lui expliquant qu’il l’a vu avec les enfants sous la gloriette et qu’il est prêt à se taire moyennant finances. Il conviendrait d’un rendez-vous en dehors de la propriété, auquel je ne doute pas que notre homme se rendrait, poussé par l’inquiétude.
Je pris le relais pour lui montrer que j’avais compris son plan et ses doutes :
– Deux hypothèses se disputent alors : ou bien M. Barnes paye rubis sur l’ongle, ce qui prouve sa culpabilité, ou bien il cherche à se débarrasser du problème de manière définitive, ce qui vous apporte de nouveau la preuve dont vous avez besoin, mais risque de mettre la vie du précepteur en danger.
Holmes hocha la tête.
– Vous avez très bien résumé la situation. Il va de soi que je ne peux demander à la police de participer à une opération aussi peu légale. Mon idée est de me trouver sur le lieu de rendez-vous, dissimulé aux yeux de Barnes, et d’intervenir au moment crucial, mais si notre homme vient armé et tire avant que j’aie pu intervenir… Un criminel aux abois peut être dangereux. Je ne souhaite pas mettre la vie de M. Spencer en danger, mais je ne vois pas d’autre solution pour…
– J’irai.
Un silence suivit ma brève mais surprenante déclaration, et je dois avouer que je fus presque aussi étonné que mon camarade. Je n’avais pas réfléchi avant de parler, mais à présent que j’avais prononcé ces deux mots, ma proposition m’apparaissait dans son évidente clarté : il s’agissait de la seule possibilité qui pût satisfaire à la fois la justice et la morale.
Holmes, cependant, paraissait fort peu disposé à partager ce point de vue, si l’on en juge, une fois le premier moment de stupéfaction passé, par le vigoureux hochement de tête négatif qu’il m’adressa.
– Mon cher Watson, je vous remercie pour votre proposition, mais je ne peux décemment accepter. Vous ne vous êtes mêlé à cette affaire que par hasard, et le risque est bien trop grand…
– Il le sera tout autant et même davantage pour M. Spencer, qui n’agirait que sous la contrainte puisque vous envisagez de le forcer à endosser ce rôle en faisant pression sur lui. Vous avez en face de vous un homme volontaire qui a pesé les risques et les a trouvés sans conséquences par rapport à la possibilité de sauver une innocente et d’apporter la paix à une famille déjà cruellement atteinte par le sort. Ajoutez à cela que, malgré mes récents déboires, je suis un soldat, aux réflexes rapides, plus à même de réagir avec sang-froid que M. Spencer. N’ajoutez rien, conclus-je alors qu’Holmes ouvrait la bouche pour me contredire, n’ajoutez rien, c’est décidé, je serai votre maître chanteur.
Le regard que me lança mon compagnon à ce moment me paya de toutes les impatiences et de l’agacement qu’il avait fait naître en moi depuis le début de cette enquête. Son effarement était si visible sur ses traits que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire, me rendant compte de ce que mon affirmation péremptoire avait d’inattendu et, partant, de ridicule. Le détective, d’abord indécis, me joignit dans ce rire libérateur.
– Holmes, repris-je plus sérieusement, vous ne me forcez la main en aucune façon. Vous m’avez impliqué jusqu’ici et je ne pourrais rester à Baker Street en vous sachant en danger. Je commence à vous connaître suffisamment pour deviner que vous ne renoncerez pas à coincer l’assassin, dussiez-vous y laisser votre réputation ou votre vie. Après notre discussion, je doute fortement que vous embarquiez M. Spencer dans votre aventure, sans quoi vous vous seriez bien gardé de me parler de votre projet, sachant que je le désapprouverais nécessairement. Il est hors de question que je vous laisse seul dans cette situation dangereuse. La logique qui vous est si chère devrait vous indiquer que l’unique possibilité qui vous reste est de m’expliquer le rôle que vous souhaitez que je joue et d’utiliser les quelques capacités que je possède pour tendre un piège à M. Barnes. Mais pour cela, ajoutai-je avec un sourire, il va falloir que j’en sache un peu plus sur la manière dont vous avez obtenu la certitude de sa culpabilité !
Holmes hocha la tête de droite à gauche, comme pour en chasser les derniers doutes, puis il tira de sa poche une montre à gousset.
– Vous êtes absolument certain, déclara-t-il, que vous souhaitez m’accompagner dans cette équipée risquée ?
– On ne peut plus certain, répondis-je avec aplomb.
– Dans ce cas, m’autoriserez-vous à reporter mes explications de trois quarts d’heure environ ? C’est le temps qu’il nous faudra pour nous rendre à Charing Cross et prendre le train de 17h32 pour Hampstead.
Je bondis de mon fauteuil sans une hésitation.
– Donnez-moi cinq minutes pour m’équiper, et je suis à vous !
Le détective me regardait avec une sorte d’incrédulité mêlée d’appréhension, et peut-être de gratitude (il était toujours difficile de lire les émotions sur le visage de mon ami), comme s’il me voyait pour la première fois malgré ces derniers mois de cohabitation. Je le plantai dans le salon sans un mot de plus, de peur qu’il ne réfléchît et ne revînt sur notre accord, et me retirai dans ma chambre, où je pris le strict nécessaire ainsi que mon revolver d’ordonnance, qui ne m’avait pas servi depuis l’Afghanistan.
Arrivé à ce stade de notre histoire, le lecteur raisonnable et empathique serait en droit de se demander ce qui m’était passé par la tête au moment où j’avais fait à Holmes cette proposition insensée et m’étais imposé dans l’équipée dangereuse qu’il avait imaginée. Cependant, je puis l’affirmer avec certitude, tandis que je fourrais de nouveau dans mon sac de voyage fraîchement déballé un rasoir et une brosse à dents à côté d’une boîte de balles de revolver, je ne me posai aucune question sur les motifs de cette brusque décision. Ce n’est qu’après, une fois achevée cette aventure et Holmes comme moi-même éloignés du danger, que je pris du recul et m’interrogeai sur les raisons profondes qui m’avaient poussé à abandonner le confort de Baker Street pour cette entreprise aussi hasardeuse qu’illégale.
Quelle mouche m’avait donc piqué ? Moi, respectable médecin de l’armée des Indes, en pleine convalescence, voilà que je m’étais précipité sans hésitation dans une enquête dangereuse à laquelle je ne m’étais intéressé que par hasard, aux côtés d’un homme que je ne connaissais pas six mois auparavant. Nous allions agir sans l’accord ni le soutien de la police, à nos risques et périls, certes au nom d’une juste cause, mais en dehors de toute légalité. Les lecteurs familiers de mes nombreux récits n’en seront pas surpris, mais il s’agissait de la première fois que je me retrouvais acteur d’une affaire sur laquelle travaillait Sherlock Holmes. La première, je l’avais observée avec curiosité, en simple spectateur, si je puis dire. Était-ce par frustration d’avoir été cantonné au rôle de témoin que je m’étais proposé si naturellement comme complice ? J’avais toujours cru, jusqu’à ce jour, et d’autant plus après avoir vu la mort de près sur le champ de bataille, que toutes mes aspirations se bornaient à une vie sage et rangée, ordinaire et confortable. Me connaissais-je si mal ? Etais-je à ce point en manque d’aventure, d’action et de danger ? Il m’en coûtait de l’avouer, mais l’existence d’un banal médecin londonien ne me suffisait pas. Quelque utile que fût ma profession, j’entrevoyais la possibilité de servir la justice en luttant non plus contre les souffrances physiques, la maladie ou les accidents de la vie, mais contre le mal inhérent à l’humanité, qui rabaisse l’homme et menace la civilisation tout autant que la grippe, la tuberculose ou le choléra. [2]
Nous quittâmes Baker Street en toute hâte et hélâmes à grands gestes un fiacre qui nous emmena à bride abattue à la gare de Charing Cross, où nous attrapâmes de justesse le train de 17h32 pour Hampstead. Là, dans un compartiment que Holmes et moi étions par chance seuls à occuper, nous tînmes notre premier conseil de guerre.
– J’ai réfléchi durant le trajet à la lettre qu’il nous faudra écrire à Andrew Barnes pour lui donner rendez-vous ce soir à la lisière du bois. Nous allons devoir abattre quelque peu notre jeu et lui montrer certains de nos atouts.
L’emploi de ce possessif commun me fit sourire.
– Holmes, je suis à votre service, mais dois-je vous rappeler que j’ignore totalement ce que vous avez appris aujourd’hui ? De quoi pouvons-nous menacer notre suspect numéro un ? J’ai besoin de détails. Ne me faites pas languir davantage et racontez-moi vos dernières trouvailles !
Le détective croisa les doigts sous son menton et se pencha vers moi à la manière d’un conspirateur.
– Ce qui me déroutait dans cette affaire, ainsi que je vous l’ai expliqué à Parkfield, c’était l’absence apparente non pas de mobile, car un héritage de plusieurs milliers de livres est malheureusement cause de nombreuses tentatives d’assassinat, mais de choix du moment. Visiblement, le crime avait été préparé en amont, fort longtemps à l’avance, par l’un de nos suspects, comme semblait le prouver la prédiction de la fausse gitane, mais le meurtre en lui-même avait quelque chose de précipité, de hasardeux qui ne collait pas avec cette anticipation de plusieurs mois. Je me suis alors posé la question : pourquoi notre assassin s’est-il si soudainement décidé à passer à l’action ? Aucun changement notable n’était survenu, à notre connaissance, dans la vie de Miss Emily Barnes, pas plus que dans celle de son frère. J’ai alors repensé à la lettre dont vous avez réussi à lire la première ligne dans le bureau de notre suspect.
– Adressée à une certaine « Diana » ? complétai-je. Je vous avoue que je l’avais complètement oubliée.
– Et pourtant, Watson, associée à une autre rumeur que vous-même m’avez rapportée, elle m’a fourni la clé qui me manquait pour résoudre définitivement cette énigme !
Je restai interdit. L’idée d’avoir été l’instrument de la déduction de Holmes et de ne parvenir à établir les mêmes liens que lui me frustrait au-delà de toute expression. Mon camarade s’en aperçut bien certainement, car il me tapota l’épaule avec un sourire :
– Ne vous blâmez pas, c’est le journal d’hier qui m’a mis sur la piste.
– J’ai lu trois fois ce journal, et je n’arrive toujours pas à voir ce que vous en avez déduit !
– Aucun des protagonistes du drame de Parkfield ne s’appelait « Diana », mais en feuilletant le journal hier, mes yeux se sont posés sur l’illustre nom de Rochester, cette grande famille si proche de celle des Thornhill qu’ils se rendaient très souvent visite les uns aux autres, ainsi qu’une servante de l’Old White Lion Inn vous l’a déclaré.
– C’est exact, mais je ne vois pas…
– Si je vous dis, m’interrompit Holmes avec brusquerie, que la fille aînée des Rochester, âgée de vingt ans, se prénomme Diana, commencez-vous à entrevoir le lien ? De nombreuses rumeurs récentes évoquent son union prochaine avec le jeune duc de Fenton. Y voyez-vous plus clair ?
Je dus avouer, non sans amertume, que je n’étais guère plus éclairé. Le détective fit claquer sa langue en signe d’agacement.
– Mais, mon cher, c’est élémentaire. [3] Andrew Barnes s’adresse familièrement à la demoiselle dans une de ses lettres, ce qui signifie qu’il est proche d’elle. Jusqu’à quel point ? Je me suis présenté à la demeure familiale des Rochester et j’ai demandé une entrevue avec cette jeune personne. Lorsque je l’ai interrogée sur ses relations avec notre suspect, elle m’a avoué qu’elle était très proche de M. Barnes mais que sa fortune n’était pas suffisante pour qu’une alliance avec elle pût être envisagée. Or, le voilà près de récupérer l’intégralité de l’héritage de Lord Thornhill et de Lady Amelia, si sa sœur est reconnue coupable de meurtre sur les personnes de ses cousins. Un héritage conséquent, substantiel, qui pourrait bien faire changer d’avis Lord Rochester sur l’union apparemment désirée par sa fille… Imaginez à présent qu’Andrew Barnes ait eu vent du projet – bien réel, je m’en suis assuré auprès de Lady Elizabeth, l’épouse de Lord Rochester – des fiançailles de Diana Rochester avec le duc de Fenton. Fou amoureux de cette jeune personne, il a alors tenté le tout pour le tout et décidé en moins de vingt-quatre heures l’assassinat de Dennis et de Geoffrey. Peut-être même cette fausse prophétie n’a-t-elle jamais fait partie d’un plan élaboré à l’avance : M. Barnes, aux abois, aura repensé à la farce qu’ils avaient, avec sa sœur, jouée à leurs cousins, et il aura eu l’idée de l’utiliser pour brouiller les pistes.
Je tournai et retournai dans ma tête ces nouvelles informations : l’ensemble se tenait parfaitement et je ne parvenais pas à y trouver la moindre faille. Les points les plus obscurs de l’affaire se trouvaient expliqués par ces fiançailles imminentes qui avait pris de cours le coupable et l’avait forcé à agir dans la précipitation. Cependant, je comprenais également l’embarras de Holmes : aucune preuve tangible ne permettait d’établir nettement la culpabilité d’Andrew Barnes. J’étais en train d’y réfléchir lorsqu’une idée me frappa soudain :
– Holmes ! m’écriai-je. La lettre ! Ne croyez-vous pas que M. Barnes ait pu se trahir en écrivant à Miss Rochester, peut-être en lui demandant de l’attendre encore quelques jours, en prévoyant un revers de fortune ?
Le détective hocha la tête d’un air approbateur.
– Bien, Watson, très bien ! C’est également l’idée qui m’est venue, aussi ne me suis-je pas contenté d’interroger cette jeune personne…
Il s’interrompit, hésitant visiblement à me confier la suite.
– Eh bien ? insistai-je.
– Watson, après la discussion que nous avons eu avant-hier à Parkfield, je me demande s’il est bien prudent de ma part de vous préciser que je possède une véritable panoplie de cambrioleur émérite et que je ne suis pas dépourvu d’habileté dans ce domaine. [4]
– … Vous avez cambriolé la demeure d’un pair du royaume ? m’étranglai-je, incrédule.
Holmes haussa les épaules, visiblement partagé entre l’embarras et la fierté.
– Je n’allais tout de même pas demander à la demoiselle de me remettre ce qui était probablement une lettre d’amour.
De mon côté, je me sentais écartelé entre l’indignation et la curiosité ; mais je dois admettre que la curiosité l’emporta.
– Eh bien ? Ne me faites pas languir de la sorte !
– Eh bien, la fameuse lettre que vous avez aperçue sur le bureau de M. Barnes n’a probablement jamais été envoyée à Miss Rochester, mais la centaine de missives qu’il lui a envoyées au cours des deux dernières années prouve de manière irréfutable son amour éperdu pour cette jeune personne. J’aimerais beaucoup, avant d’endosser le rôle du maître chanteur, m’introduire dans la chambre de notre suspect et lire en détail cette dernière lettre, s’il ne l’a pas déjà détruite, mais je doute d’en avoir l’opportunité.
Je m’apprêtais à revenir sur cette histoire de cambriolage qui me restait en travers de la gorge, lorsque mon esprit s’arrêta sur ce que venait de dire mon interlocuteur.
– « Endosser le rôle du maître chanteur » ? répétai-je, oubliant provisoirement que mon compagnon n’avait aucun scrupule à enfreindre la loi alors même qu’il était supposé la défendre. Je croyais que vous aviez besoin de moi pour cela.
– Je sais, mais à la réflexion, je pense qu’il serait préférable que je joue moi-même le rôle du maître chanteur et que vous restiez à l’affût, prêt à intervenir en cas de besoin. Avec un bon déguisement, je pourrai sans peine passer pour un des villageois et faire croire à M. Barnes que j’ai été le témoin direct du meurtre, ce qui serait plus difficile à expliquer s’il s’agissait de vous. Etes-vous d’accord pour vous embusquer non loin du lieu de rendez-vous afin d’empêcher notre bon M. Barnes de supprimer un témoin gênant, au cas où l’envie le prenne de se débarrasser de moi au lieu de me payer ? Je sais que vous avez pris avec vous votre revolver de service, ce dont je vous remercie, car pour ma part, je ne possède pas d’arme. [5] Eh bien, conclut-il avec un naturel désarmant, que pensez-vous de mon plan ?
Je pris le temps de réfléchir à la proposition de mon compagnon. La supercherie serait évidemment plus crédible si Holmes parvenait à faire croire au meurtrier qu’il avait assisté au crime ; je n’étais cependant pas emballé à l’idée de laisser le détective jouer le rôle de la chèvre. Je le savais vif, prompt à agir et plein d’énergie, mais je me pensais, sans me vanter, plus apte à sentir le moment du danger et à réagir en conséquence. Combien de fois, en Afghanistan, n’avais-je pas été sauvé par mon instinct, évitant presque par miracle un coup qui m’eût tué ou une balle perdue ?
– Je comprends votre réticence, reprit mon camarade, voyant mon hésitation. Comprenez que je la partage : celui qui jouera le rôle du maître chanteur sera exposé au danger. Je ne vous connais que depuis peu, mais je n’ai aucune hésitation à remettre ma vie entre vos mains. Je ne doute pas que vous ne tirerez qu’en me voyant réellement en difficulté, et que vous saurez viser pour me défaire d’un mauvais pas sans pour autant tuer notre adversaire. Mais surtout, ajouta-t-il en baissant les yeux, je m’en voudrais vraiment qu’à la deuxième affaire que nous résolvons ensemble, vous soyez gravement blessé : d’autres enquêtes plus dangereuses viendront, n’en doutez pas, et si vous êtes toujours disposé à m’accompagner dans ces moments-là, et à risquer votre vie pour que triomphe la justice, vous aurez d’autres occasions ! [6]
[1] Pas de moi… :-D
[2] Je pense que tout lecteur des aventures de Sherlock Holmes s’est demandé pourquoi Watson continue à risquer sa vie à ses côtés (leur collaboration dure tout de même plus de vingt ans). Je pense qu’il y a deux raisons à cela, une morale (protéger les innocents, faire régner la justice et débarrasser le monde de ses éléments pervertis, comme un médecin n’hésite pas à ôter des cellules cancéreuses pour éviter qu’elles ne se propagent) et une beaucoup plus personnelle : le refus de la routine, le besoin d’aventure (qui ne peut plus être assouvi une fois Watson démobilisé et redevenu sujet lambda de sa Gracieuse Majesté).
[3] Je ne crois pas l’avoir déjà dit en note de bas de page, alors j’en profite car la formulation est assez proche pour que j’en fasse la remarque : le fameux « Elémentaire, mon chez Watson » n’a jamais été écrit par Doyle. C’est un peu comme le « Luke, je suis ton père » de Star Wars qui est une citation incorrecte mais passée dans les incontournables du cinéma. Le détective utilise bien le mot « élémentaire » à plusieurs reprises, mais jamais sous cette forme pourtant devenue archi-célèbre.
[4] Complètement canon. Holmes le dit dans la nouvelle « Charles Auguste Milverton », alors qu’il s’apprête à cambrioler (avec Watson à ses côtés, preuve que le bon docteur ne rechigne pas, parfois, à passer de l’autre côté de la barrière) la maison d’un maître chanteur : « Nous avons, pendant des années, partagé le même appartement, ce serait étrange s’il nous arrivait de partager aussi la même cellule. Voyez-vous, mon cher Watson, j’ai toujours eu l’idée que j’aurais fait un criminel de premier ordre… ».
[5] Ce n’est pas exactement canon, car il arrive à Sherlock Holmes de se servir d’une arme, mais c’est plutôt une blague récurrente dans les écrits holmésiens : Watson, c’est celui qui pense au revolver… surtout parce que c’est un soldat et que, en tant que soldat, il a une arme et un permis de port d’arme (alors que Holmes, euh… ben… pas sûr).
[6] Je me suis longuement interrogée sur la manière dont Holmes pourrait proposer à Watson de travailler avec lui à plus long terme, et, connaissant le peu de goût du détective pour les déclarations sentimentales, je pense (j’espère) que ma formulation quelque peu détournée est conforme à l’esprit du personnage. Je continue à penser qu’il y a un vrai « coup de foudre amical » entre Holmes et Watson, et qu’ils ont tous les deux envie de continuer à travailler ensemble, sans vraiment oser se l’avouer l’un à l’autre (parce que bon, ce sont des gentlemen victoriens, quand même !).