Le problème à deux corps
Chapitre 11 : Dans la forêt [1]
Sans même avoir besoin de consulter mes notes, je me rappelle dans ses moindres détails, et ce bien que quatre décennies se soient écoulées depuis lors, cette nuit d’attente à la lisière de la forêt qui jouxtait Parkfield. Pourquoi puis-je sans difficulté convoquer l’odeur amère des sous-bois, la rugosité de l’écorce du vieux chêne derrière lequel je m’étais dissimulé, le reflet de la lune sur l’étang voisin, l’étrange respiration presque humaine du hérisson qui, mal éveillé de son sommeil hivernal, déboula soudain entre mes pieds gelés ? Il y eut par la suite tant de nuits de veille interminables que beaucoup s’entremêlent dans mes souvenirs, mais les quelques heures que je passai à Hampstead dans l’attente d’Andrew Barnes se détache avec netteté au-dessus de la brume qui recouvre parfois la mémoire du vieil homme que je suis.
Peut-être parce qu’il s’agissait de la première fois.
Après avoir regagné nos quartiers à l’Old White Lion Inn, Holmes et moi avions élaboré une lettre crédible de maître chanteur, anonyme comme il se doit et émaillée de quelques fautes d’orthographe, laissant entendre que l’auteur de cette missive était en possession d’informations capitales sur le meurtre, en tant que « témoin occulaire ». [2] Rédigée par Holmes d’une écriture impeccablement contrefaite, à la limite de l’illisibilité par moments, elle fut apportée en personne chez Lord Thornhill et remise au majordome par un pauvre diable aux cheveux filasse, aux sourcils broussailleux, au nez bulbeux et aux yeux rapprochés, arborant une large tache de naissance sur la joue gauche et engoncé dans un manteau maculé de terre. Encore une fois, la transformation était spectaculaire et rendait mon compagnon méconnaissable à mes propres yeux.
Une fois la lettre déposée, avec pour instruction de la remettre au plus vite en mains propres à M. Barnes, nous prîmes le chemin de la masure en ruines qu’avait choisie Holmes comme lieu de rendez-vous, au bord d’un étang voisin. A quelques mètres de cette ancienne cabane de fortune aux murs effrités par le temps et les racines des arbres se dressait un immense chêne dont les branches se détachaient, noires et tortueuses, sur le disque argenté de la pleine lune.
– Nous avons fixé la rencontre à minuit, mais notre homme arrivera certainement en avance afin d’étudier le terrain et d’éviter les mauvaises surprises. Il attendra que la maisonnée soit couchée pour sortir, ce qui placerait son heure d’arrivée vers onze heures ou onze heures trente. Cependant, je ne veux pas lui laisser le moindre avantage, c’est pourquoi il me semble préférable de l’attendre dès à présent. Nous devons occuper la place et bénéficier de l’effet de surprise.
J’acquiesçai et quittai le sentier pour me placer derrière le tronc imposant au pied duquel un fouillis de buissons me rendrait invisible aux yeux d’un nouvel arrivant. Le poste d’observation était idéal : j’embrassais du regard d’un côté le sentier qui venait de la ville, et de l’autre les ruines et la silhouette prétendument voûtée de mon compagnon, immobile entre deux pans de murs branlants.
Habitué aux gardes et aux rondes de nuit, je m’astreignis à l’immobilité malgré le froid mordant de la nuit. Le silence relatif des bois – vol d’une chouette, pas précautionneux d’un renard, souffle du vent dans les roseaux – nous enveloppa bientôt, complice et apaisant. Après une demi-heure de cette attente, alors que je réfléchissais pour la millième fois à la manière dont mon colocataire avait dénoué les fils de cette intrigue, une idée me frappa soudain : jamais je ne pourrais revenir totalement à la vie civile. Bien évidemment, cette pensée m’avait déjà traversé l’esprit tandis que je me languissais dans mon appartement londonien, ruminant mon sort de blessé de guerre et me lamentant sur ma carrière militaire étouffée dans l’œuf ; bien que j’aimasse profondément le métier que j’avais choisi, penser qu’il me contenterait toute ma vie durant eût été me voiler la face. J’avais choisi l’armée, animé par un esprit d’aventure que l’existence d’un médecin généraliste ne pourrait jamais satisfaire ; une fois ma démobilisation certaine, je n’avais pas trouvé de solution convenable à mes aspirations et je m’étais laissé décourager par ma situation.
L’enchaînement des événements qui m’avait conduit ici, derrière cet arbre, au beau milieu de la nuit, à écouter attentivement la respiration proche d’un hérisson, me sembla soudain le fait du destin et non pas du hasard. Ma place était ici, je le sus avec une certitude telle que j’en avais rarement ressenti, et si j’en croyais les paroles prononcées par mon compagnon la veille au soir, ce dernier en était tout aussi convaincu que moi. Jamais Sherlock Holmes ne se serait risqué à me proposer nettement de partager la vie aventureuse qu’il menait, mais la phrase « vous aurez d’autres occasions » résonnait dans mon esprit comme la promesse d’un nouveau départ qui me permettrait enfin de trouver la voie qui me convenait.
Un bruissement, m’arrachant à mes pensées, me ramena instantanément à la situation présente. Quelqu’un marchait, non loin de nous, avec précaution. Un rapide coup d’œil à ma montre m’avertit que trois quarts d’heure nous séparaient encore de minuit. Serrant dans ma poche le revolver d’ordonnance que j’avais emporté avec moi, je risquai un coup d’œil vers le sentier et vis alors, à la lueur de la lune, s’approcher de la cabane la silhouette d’un homme qui marchait le long de l’étang. Il avançait avec prudence, tournant sans cesse la tête de droite à gauche. Je ne pouvais voir distinctement les traits de son visage, dissimilés dans l’ombre de son couvre-chef à larges bords, mais je reconnus à la main du nouveau venu, lorsqu’il passa à moins d’un mètre de ma cachette, une chevalière que j’avais vue au doigt d’Andrew Barnes. Il me sembla entendre sa respiration haletante, percevoir les tremblements de son corps alors qu’il cherchait du regard l’homme qui lui avait écrit ces mots si préoccupants. Il me dépassa sans se préoccuper de moi et je fus rassuré de constater que ma position, légèrement en retrait, me permettait de voir distinctement sa main droite. S’il faisait mine de prendre quelque chose dans sa poche, j’avais le temps d’intervenir.
– Eh ben, y a pas à dire, vous êtes en avance, votre seigneurie !
Le bruit tout proche de la voix – méconnaissable, tant dans l’accent que dans la tessiture – fit sursauter le jeune homme, qui se tourna brusquement vers la cabane en ruines.
– Qui êtes-vous ? Montrez-vous !
Holmes sortit de sa cachette, levant les mains vers le ciel pour montrer ses intentions pacifiques.
– Je suis aide-jardinier, votre honneur. Je m’appelle Haynes et je travaille parfois à Parkfield quand Lord Thornhill a besoin de mes services.
Barnes, visiblement rassuré par l’aspect inoffensif et même un peu bêta de son interlocuteur, parut se détendre et gagna en assurance.
– Et que me voulez-vous ?
Holmes lui adressa un clin d’œil de conspirateur.
– Votre honneur a pas reçu ma lettre ?
Le jeune homme haussa les épaules.
– Bien sûr que si, mais je ne comprends pas en quoi ce que vous avez vu, ou dites avoir vu, pourrait me concerner. Vous prétendez avoir des informations sur le meurtre de mes jeunes cousins. Pourquoi m’en faire part à moi plutôt qu’à mon oncle ? Pourquoi ne pas avoir prévenu la police ?
Mon compagnon prit un air faussement rusé et fit claquer sa langue.
– Ah, c’est que, voyez-vous, la police ne paye pas ce genre de renseignements. Pour eux, venir témoigner, comme ils disent, c’est comme qui dirait un devoir de citoyen. Et moi je dis qu’on peut faire son devoir, mais qu’un renseignement de cette importance mériterait quand même une petite récompense. Vous voyez ce que je veux dire ?
J’admirai la façon dont le détective jouait son rôle. L’accent, le choix des mots, le regard en coin, la cupidité qui animait ses traits, tout cela était parfaitement crédible : Andrew Barnes se trouvait en face d’un aide-jardinier qui avait vu quelque chose de possiblement embarrassant et cherchait à le monnayer sans aucune considération d’ordre moral. Il me sembla percevoir un certain soulagement dans la tonalité de sa voix :
– Je vous écoute.
– Eh ben voilà, votre seigneurie : le soir du meurtre, j’étais en train de désherber une plate-bande près de la gloriette où tout ça s’est passé. J’étais à genoux dans la terre derrière la petite haie du côté de la cour, alors personne pouvait me voir. J’étais concentré sur mon travail, vous comprenez, alors j’ai pas fait attention à ce qui se passait autour de moi, et puis tout était silencieux, et je pouvais pas savoir qu’il s’était passé quelque chose. Je me suis relevé à un moment pour m’étirer le dos, et c’est là que je vous ai vu.
– Vous vous êtes trompé, l’interrompit froidement le jeune homme. Je ne me suis pas rendu à la gloriette ce soir-là.
– Pour sûr, j’ai dû mal voir, s’empressa de répondre le faux Haynes sur un ton obséquieux, et si la police me demande, c’est ce que je dirai, pour sûr. Mais bon, supposons que j’ai vu quelque chose… un homme, pas vous, qui remontait vers la gloriette d’un pas drôlement pressé. Un homme qui portait un gros seau rempli d’eau. Je me suis demandé ce que vous… ce qu’il pouvait bien faire avec ça, mais bon, après tout, c’était pas mes oignons. L’homme est arrivé à la gloriette et il a jeté le contenu du seau par terre. J’ai trouvé ça bizarre, je pouvais pas voir ce qui était au sol parce que le muret m’empêchait de regarder, mais je me suis remis à mon travail parce qu’à ce moment-là, évidemment, je savais pas qu’un meurtre avait été commis et que toute activité suspecte devait être signalée…
Le détective fit une pause qui pouvait être interprétée comme menaçante, ce que ne manqua pas de faire notre assassin.
– Il pourrait y avoir à ce geste une raison parfaitement innocente, déclara-t-il sèchement.
Je m’aperçus cependant que sa voix tremblait.
– Evidemment, évidemment, répondit Holmes. L’homme est redescendu avec le seau vide, comme s’il avait le diable aux fesses, sauf votre respect. Et puis il a commencé à pleuvoir, et je suis reparti à l’office. La police m’a pas interrogé, parce qu’ils savaient pas que je travaillais là ce jour-là, mais quand même, je me demande bien ce qu’un monsieur bien mis pouvait faire une heure avant la découverte du meurtre dans la gloriette. Si vous pensez que ça pourrait intéresser ces messieurs de Scotland Yard, je pourrais bien aller faire mon devoir de citoyen, mais je voulais votre avis avant de me décider, vous comprenez ?
La menace et l’intérêt, soigneusement dosés dans le ton du soi-disant aide-jardinier, eurent l’effet escompté : le jeune homme, dont tout le corps s’était tendu, essuya son front ruisselant de sueur. Je m’étais étonné des détails rapportés par le détective, notamment l’histoire du seau plein d’eau vidé à la gloriette, qui, à en juger par la réaction physique de Barnes, était authentique, mais ces considérations s’effacèrent instantanément devant la menace que je perçus au plus profond de mon être. Je sentais que le jeune homme, se sentant acculé, allait passer à l’action. Certes, il pouvait tirer de sa poche une bourse emplie de souverains [3] pour acheter le silence de ce témoin gênant, mais il pouvait tout aussi bien décider de se débarrasser à tout jamais d’un aide-jardinier qui ne travaillait qu’occasionnellement à Parkfield et dont la disparition ne ferait pas jaser. Un coup de feu, un corps jeté dans l’étang, les poches lestées de pierres… Sans hésiter, je contournai le tronc du chêne en prenant garde de ne pas faire de bruit de telle sorte que je me retrouvai sur le sentier derrière l’assassin, prêt à bondir en cas de nécessité.
– Je vois que vous êtes un excellent observateur, M. Haynes, répondit Barnes d’une voix tremblante, mais je ne crois pas qu’il sera nécessaire d’ennuyer la police avec votre témoignage. Voyez-vous, j’avais une excellente raison de me trouver à la gloriette à cette heure. Une raison sonnante et trébuchante, si vous me suivez.
Un large sourire édenté fleurit sur le visage du détective.
– Je vous suis parfaitement, votre honneur, et je suis bien certain qu’un monsieur de votre qualité n’avait que de bonnes intentions.
Le jeune homme porta à sa poche une main crispée. Je savais Holmes prêt à se jeter à terre en cas de menace, mais je vis avant lui le reflet de la lune sur le canon métallique du revolver ; sans réfléchir, je bondis en avant et me jetai sur notre assassin. Bien m’en avait pris, car ce dernier avait décidé de tirer sans sommation. J’entendis le bruit du coup de feu et sentis la secousse au moment où je me précipitais sur Barnes pour le désarmer. Déséquilibré, il s’effondra à terre (il faut dire que je m’étais jeté de tout mon poids sur lui, saisissant la crosse de son arme que je parvins à dévier au moment où il tirait). Je tombai à mon tour lourdement au sol, enserrant de mes bras le torse de notre adversaire.
– Holmes ! m’écriai-je, en proie à la panique, ignorant alors si la balle l’avait ou non touché.
Je ne pus entendre la moindre réponse, car Andrew Barnes s’était mis à hurler, à ruer et à se débattre, et il me fallut toute ma force et ma concentration pour l’empêcher de se relever. Je tentai d’immobiliser ses mains dans son dos, mais il faisait preuve d’une telle vigueur que je redoutai qu’il parvînt à s’enfuir ; en désespoir de cause, et préoccupé par le sort de mon compagnon, je tirai mon revolver de ma poche et assénai sur le crâne de notre homme un coup de crosse qui le fit s’effondrer à terre. Relevant la tête, je fus soulagé de voir Holmes s’agenouiller auprès de nous.
– Watson, vous n’avez rien ? s’écria-t-il.
– Pas une égratignure, haletai-je. Et vous ? Vous n’êtes pas blessé ? ajoutai-je en scrutant son visage qui me parut anormalement pâle à la lueur blafarde de la lune.
Il secoua négativement la tête.
– Grâce à vous, la balle s’est fichée dans le mur. Elle est passée tout près de ma tête.
Je frémis à l’idée de ce qui aurait pu arriver si Holmes avait décidé de venir seul à ce rendez-vous. Il y avait certainement songé lui-même, durant ces quelques secondes où tout s’était joué, car il me serra brièvement l’épaule avant de redevenir l’homme froid, méthodique et pragmatique qu’il restait toujours même au plus fort du danger.
– J’espère que cette canaille sera en état de marcher jusqu’au commissariat. Cela m’ennuierait de devoir le porter.
– Je n’ai pas frappé fort, expliquai-je en appliquant mes doigts sur la carotide de Barnes. Il va revenir à lui dans quelques instants.
– C’est parfait. A cette heure tardive, l’inspecteur Bradstreet doit dormir du sommeil du juste, mais je ne doute pas qu’au commissariat de Hampstead un constable acceptera de mettre cet homme sous les verrous en attendant la venue de Scotland Yard.
– Dans ce cas, proposai-je en me redressant, attachons-lui les mains dans le dos au cas où l’envie lui reprendrait de nous fausser compagnie. Il s’est débattu avec l’énergie du désespoir tout à l’heure.
Alors que notre prisonnier reprenait lentement conscience, nous utilisâmes l’écharpe du détective pour lui lier les poignets. L’arme était tombée au sol, dans la boue ; Holmes la ramassa et la glissa dans sa poche avant de hisser sans trop de bienveillance l’homme sur des pieds mal assurés. Chacun de notre côté, nous le poussâmes sur le sentier dès qu’il fut en état de marcher. Il ne protesta pas, encore sonné par le coup que je lui avais asséné, mais son visage reflétait la peur la plus abjecte. Pour ma part, j’étais incapable de m’adresser à cet individu dont le contact même me répugnait, car s’il est un crime odieux entre tous, c’est bien l’assassinat de jeunes gens sans défense. Nous marchions en silence depuis quelques minutes lorsque Barnes prit la parole d’une voix tremblante :
– Où me conduisez-vous ?
– Au commissariat de Hampstead, répondit sèchement Holmes. N’ayez crainte, nous n’allons pas vous exécuter nous-mêmes. Nous servons la justice et non la vengeance, et quoique vous ne le méritiez pas, vous serez jugé en bonne et due forme.
Un geignement plaintif sortit des lèvres de notre prisonnier.
– J’implore votre pitié. Je vous jure, je ne voulais pas…
– Vous ne vouliez pas commettre de meurtre ? le coupai-je, indigné par tant d’audace et de lâcheté. Peut-être est-ce par hasard que vous avez transpercé le cœur de deux enfants et fait accuser votre sœur de ce crime épouvantable ?
– Ce n’est pas moi… Vous ne savez pas…
– Nous savons tout, rétorqua Holmes. Vous convoitiez la fortune de Lord Thornhill et de Lady Amelia afin de pouvoir épouser Miss Diana Rochester, dont les parents n’auraient jamais accepté qu’elle convolât en justes noces avec un homme possédant si peu de bien. Vos cousins morts, votre sœur exécutée pour meurtre, vous auriez été l’unique héritier de la famille. Je crains cependant que vos projets ne soient quelque peu compromis.
– Je n’ai jamais voulu que ma sœur soit accusée ! hurla le jeune homme d’une voix aiguë.
Mon camarade fit claquer sa langue en signe d’exaspération.
– Dans ce cas, c’est que vous êtes encore plus stupide que lâche, se contenta-t-il de répondre. Ou bien peut-être n’avez-vous pas suffisamment réfléchi aux conséquences de vos actes parce que l’idée de ce crime odieux n’était pas la vôtre ? Vous ne pouvez nier la réalité : c’est vous qui avez froidement tué ces pauvres enfants, vous qui avez versé le laudanum dans leurs tasses de thé, vous qui les avez attirés sous un fallacieux prétexte à la gloriette, vous qui leur avez percé le cœur. Vous aviez déjà eu l’idée de noyer un de vos cousins, il y a quelques années, mais la présence d’un témoin vous a fait changer d’avis. Il n’y avait aucune préméditation dans votre geste, uniquement de la haine et de la jalousie, mais cette fois, vous avez réfléchi à la manière dont vous alliez vous y prendre. Dès que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de votre première tentative, je me suis interrogé sur le changement de méthode, comme si, en effet, l’idée de cet assassinat n’était pas la vôtre. Je serais ravi d’entendre votre explication à ce sujet, mais j’ai bien peur que vous ne puissiez fournir aucune preuve tangible.
Un bruit à mi-chemin entre un gémissement et un sanglot fut l’unique réponse que nous obtînmes, et mon compagnon n’insista pas, mais j’avais senti, à l’intensité du ton qu’il avait employé, que quelque chose de grave se jouait ici, quelque chose que je ne comprenais pas. Le jeune Barnes avait-il réellement voulu noyer son cousin ? Comment Holmes le savait-il ? Et, si le jeune homme n’avait pas eu l’idée de cet assassinat, qui pouvait bien la lui avoir soufflée ? Un profond malaise s’était emparé de moi, mais je n’osai poser aucune question, et le reste de notre marche se déroula dans un silence uniquement ponctué des soupirs et des lamentations de notre prisonnier.
Au commissariat, les choses ne se déroulèrent pas comme prévu. Le policier de garde, voyant arriver M. Barnes, qu’il connaissait bien, couvert de terre et gémissant, encadré par deux inconnus tout aussi peu présentables que lui, refusa de croire mon compagnon lorsque ce dernier affirma être Sherlock Holmes et collaborer avec l’inspecteur Bradstreet sur l’affaire de la mort des jumeaux Thornhill. Il fallut qu’il se fît apporter une cuvette d’eau chaude et qu’il ôtât son maquillage pour que le jeune constable le crût enfin, mais seulement à demi. L’idée de mettre sous les verrous le neveu de l’inflexible juge Thornhill semblait épouvanter le pauvre policier. Pour finir, excédé, le détective décréta qu’il resterait au commissariat jusqu’au retour de l’inspecteur et endosserait l’entière responsabilité de cette affaire.
Je me proposai pour effectuer un rapide aller-retour jusqu’à l’auberge afin de rapporter à mon colocataire des vêtements propres qui achèveraient de lui redonner une allure plus respectable. Une fois cette opération réalisée, je finis par retourner seul à l’Old White Lion Inn, sur l’insistance de Holmes que j’avais des scrupules à laisser seul au milieu de ce commissariat peu accueillant, en compagnie de deux policiers tout aussi peu avenants. Il était deux heures du matin lorsque je me glissai non sans soulagement dans un lit chaud et sombrai dans un sommeil agité et peuplé de cauchemars.
Je dormis très mal, le froid de la nuit s’étant infiltré au plus profond de mes os et les dernières paroles de Holmes sur les « preuves tangibles » ayant généré dans mon esprit des images confuses et grotesques de cœurs percés, de pendaisons et d’erreurs judiciaires irréparables. L’aube allait poindre lorsque je parvins enfin à m’endormir, si bien que je m’éveillai assez tard et ne rejoignis Holmes qu’au moment où Bradstreet, dûment prévenu, s’apprêtait à repartir pour Londres dans le véhicule grillagé où avait été enfermé l’accusé. Barnes n’était plus que l’ombre du jeune dandy que j’avais vu pour la première fois trois jours auparavant ; les joues ombrées d’une barbe brune, les vêtements tachés, les cheveux hirsutes et l’œil hagard, il semblait incarner la culpabilité et le désespoir. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver pour lui une sorte de pitié mêlée de dégoût. A côté de lui, l’air sombre, l’inspecteur de Scotland Yard me salua, serra la main de Sherlock Holmes, puis monta dans le véhicule qui s’ébranla aussitôt. Le détective se tourna vers moi.
– Mon cher Watson, je vous dois des remerciements pour hier soir. J’espère que vous avez pu vous reposer après les péripéties de cette nuit.
Je mentis en l’assurant que j’avais très bien dormi. Mon camarade hocha distraitement la tête. Il semblait absent, préoccupé malgré l’arrestation du coupable dont le triomphe lui revenait intégralement.
– Nous n’avons plus rien à faire ici, finit-il par déclarer comme à regret. Bradstreet a eu la gentillesse de s’occuper de prévenir la famille, ce qui n’est pas la partie la plus agréable de ce métier.
Novice et naïf, je n’avais jamais pensé aux conséquences d’une enquête de ce genre et à la difficulté d’annoncer aux proches de l’assassin la culpabilité de ce dernier. Je repensai alors à Lady Amelia, telle que je l’avais vue pour la première fois lorsqu’elle était entrée dans notre salon de Baker Street, et je ne pus m’empêcher d’éprouver une profonde compassion pour cette femme digne et forte, déjà frappée cruellement par le destin.
Nous prîmes le chemin de la gare sans ajouter un mot.
[1] Une fois n’est pas coutume, le titre est de moi. Il s’agit d’une référence au magnifique roman éponyme de Jean Hegland que j’ai adoré et que je vous recommande si vous ne l’avez pas déjà lu.
[2] Petite précision puisque mes deux béta-lecteurs m’ont corrigée : oui, je sais que ça ne s’écrit pas comme ça, et Holmes le sait aussi, mais la lettre est volontairement mal orthographiée…
[3] Un souverain est une pièce en or valant exactement une livre sterling. Pour la petite histoire, Irene Adler, LA Femme aux yeux de Sherlock Holmes, donne à ce dernier – déguisé pour l’espionner – un souverain pour avoir servi de témoin à son mariage ; Holmes déclare à Watson qu’il le portera à la chaîne de sa montre en souvenir de ce moment. Fun fact, dans la série Granada dont j’ai déjà parlé un demi-million de fois, Jeremy Brett porte en effet le souverain à côté de sa montre pendant toute la série après l’épisode « Un scandale en Bohème »…