Le problème à deux corps

Chapitre 12 : La main et le cerveau

4119 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/03/2026 16:27

Chapitre 12 : La main et le cerveau



J’attendis que nous fussions dans le train, confortablement installés dans un wagon dont je pris soin de refermer la porte, pour poser à mon camarade devenu étrangement silencieux les questions qui me brûlaient les lèvres :

– Holmes, allez-vous enfin me donner quelques explications ? Je ne suis pas certain de comprendre ce qui s’est passé hier, à commencer par votre chantage. Pour commencer, comment avez-vous pu savoir que Barnes était revenu à la gloriette avec un seau d’eau, et qu’en a-t-il fait ?

Le détective sursauta, comme si je l’avais tiré d’un profond sommeil.

– Je vous prie de m’excuser, je réfléchissais. Le seau, dites-vous ? Ne vous rappelez-vous pas que, selon M. Spencer, un des domestiques avait laissé traîner un seau dehors, sans que personne ne sache de qui il s’agissait ? Si vous faites le lien avec le témoignage de M. Dane, qui a déclaré s’être agenouillé près des corps et avoir noté que son pantalon était trempé lorsqu’il s’était relevé, alors même que la gloriette est protégée de la pluie, vous comprendrez que c’est M. Barnes qui a voulu nettoyer le sol dallé. Je pense que l’estomac d’un des enfants au moins a protesté contre l’ingestion trop forte de laudanum. Comme notre homme pensait réussir à faire passer son crime pour un accident, il a cherché à effacer la preuve de l’empoisonnement – ce qui, bien sûr, ne lui a servi à rien, étant donné qu’un faisceau de preuves concourait vers cette hypothèse. Pour être honnête, je ne crois pas que M. Barnes possède une très grande intelligence, et c’est précisément ce qui me gêne dans cette affaire.

– Un criminel ne peut-il être stupide ? hasardai-je, peinant à voir où voulait en venir mon compagnon. J’ai l’impression que vous regrettez d’avoir arrêté le coupable.

Holmes plissa les paupières et me jaugea rapidement du regard. Peut-être cherchait-il à évaluer le degré de confiance qu’il pouvait m’accorder, ou peut-être, plus probablement, jusqu’à quel point je le croirais. Pour finir, il hocha la tête et tira de la poche de son manteau un paquet de feuilles :

– Voici les lettres que Miss Diana Rochester a envoyées à Andrew Barnes au cours des derniers mois. J’ai également récupéré, grâce à la courtoisie de l’inspecteur Bradstreet, la fameuse lettre que vous avez vue lorsque vous êtes entré dans sa chambre. Et force est de constater que ce petit monsieur, quoique amateur dans l’art criminel, a cependant pensé à tout. Sa lettre, inachevée, ne parle que de sa résignation face au mariage de sa bien-aimée avec un autre. Il lui souhaite tout le bonheur du monde avec son nouvel époux et se retire noblement de la scène. Pensez qu’il a dû l’écrire juste après avoir assassiné ces enfants, dans l’idée qu’elle lui servirait d’alibi. De fait, comment la police aurait-elle pu prétendre qu’il avait tué ses cousins pour récupérer un héritage lui permettant d’épouser Miss Rochester, alors qu’il semble renoncer spontanément à cette union et s’effacer chevaleresquement devant son rival ? Je me demande même s’il n’a pas placé son courrier en évidence lorsqu’il vous a demandé de le suivre dans ses appartement, prétendument pour prendre des nouvelles de sa sœur souffrante.

Je ne peux m’empêcher de sourire aujourd’hui, vieil homme qui fut témoin de tant d’affaires criminelles sordides, en relisant le carnet où je consignais naïvement à chaud mes impressions sur les événements. Je n’avais pas assez de mots pour m’indigner devant la duplicité de cet homme et notamment la manière dont il avait habilement détourné les soupçons sur sa sœur, incapable de se défendre de ce dont on l’accusait.

La voix du détective interrompit ce flot d’amères pensées :

– Ne voyez-vous pas le problème que pose cette lettre ? s’exclama-t-il, visiblement au bord de l’exaspération devant ma lenteur d’esprit. Si Andrew Barnes est stupide au point de croire que nettoyer la scène de crime avec un peu d’eau empêchera la police de voir que les enfants ont été empoisonnés, comment a-t-il pu penser à cette ruse ? De même, il dit qu’il n’a jamais voulu que sa sœur soit accusée, et, si j’en crois sa pâleur et son agitation lorsqu’elle a été arrêtée, j’aurais tendance à le croire. Mais le plan qu’il avait imaginé focaliserait nécessairement les regards sur Miss Barnes, dont nous aurions découvert tôt ou tard, même sans son costume jeté dans la forêt, le rôle de la diseuse de bonne aventure. Cette nouvelle contradiction m’interpelle et m’inquiète. Et puis, il y a aussi sa première tentative de meurtre...

Je saisis la balle au bond :

– Quelle est cette histoire de noyade ? J’ai bien vu le visage de Barnes lorsque vous avez mentionné cette histoire, et je suis certain que vous avez visé juste. Mais comment diable… ?

– Les rumeurs disaient que le jeune homme avait sauvé un de ses cousins, tombé dans la rivière, il y a de cela deux ou trois ans. J’ai mentionné cette histoire au pub de l’auberge et étudié les réactions. Une femme, qui pourtant avait été témoin de l’accident, semblait mal à l’aise et ne participait pas à la conversation. Je suis retournée la voir par la suite pour l’interroger en tant que détective et non plus comme simple curieux, et elle m’a finalement avoué qu’elle avait cru voir Andrew Barnes maintenir la tête de Dennis sous l’eau pendant un instant ; puis, se rendant compte qu’elle était tout près et qu’elle voyait clairement ce qu’il faisait, il l’avait tiré de la rivière. Que s’est-il exactement passé ? L’enfant a peut-être glissé dans l’eau, ou eu un malaise, et notre charmant M. Barnes y aura vu une occasion de donner libre cours à sa haine et à sa jalousie. S’il avait essayé de le noyer, l’enfant l’aurait certainement signalé ; M. Barnes s’est contenté de saisir l’opportunité qui s’offrait à lui. Cependant, cette fois, il ne s’agit pas de profiter du hasard d’un accident, mais de planifier un assassinat avec autant d’ingéniosité que de méthode. Comment expliquer cette soudaine audace, cette soudaine rigueur ?

– Il était fou amoureux de la jeune demoiselle, suggérai-je. Avoir lu dans le journal le projet de fiançailles de Miss Rochester avec le duc de Fenton lui aura fait perdre la tête : l’amour peut pousser un homme à commettre bien des folies.

– Certes, mais si votre hypothèse explique très clairement le mobile de M. Barnes et sa précipitation dans l’exécution du meurtre, il ne peut en aucun cas rendre compte de tous les faits : comment un criminel stupide peut-il préméditer un assassinat aussi élégant ? Ne vous méprenez pas sur le terme, ajouta aussitôt mon camarade en voyant la désapprobation se peindre sur mon visage. Je voulais simplement souligner la contradiction entre la conception du meurtre et sa réalisation.

– Il faut certainement prendre en compte la peur qu’il a dû éprouver…

– Oui, oui, vous avez raison sur ce point, mais cela ne suffit pas.

Je m’apprêtais à lui faire remarquer qu’il compliquait inutilement l’affaire après l’avoir brillamment résolue, mais il reprit en agitant sous mon nez le paquet de lettres écrites par Miss Rochester :

– Dans une lettre datant du 19 octobre 1880, une semaine après la fausse prophétie déclamée par la fausse diseuse de bonne aventure, Miss Rochester écrit ces quelques mots : « Les jumeaux ont bien mérité votre petite farce après la manière dont ils ont indignement traité votre sœur ». Mais durant la période qui nous intéresse, entre le 12 et le 19 octobre 1880, Andrew Barnes n’a envoyé aucune lettre à sa bien-aimée – du moins, je n’en ai pas trouvé trace dans les affaires de la demoiselle. La dernière lettre qu’elle avait reçue datait du 10 octobre. Comment a-t-elle su que le frère et la sœur avaient imaginé cette petite vengeance puérile ?

– Peut-être se sont-ils vus entre le 12 et le 19 ?

Holmes secoua la tête.

– Je me suis renseigné. Les Rochester étaient dans leur propriété de Birmingham, où je me suis rendu hier, à cinq heures d’ici, et aucune visite n’a alors été effectuée entre les deux familles.

– Alors, je n’en sais rien, et je vous avoue que je ne comprends pas pour quelle raison vous semblez vouloir une explication à ce fait.

– Supposons, Watson, que Miss Rochester ait jeté ou brûlé la lettre en question ? Pour quelle raison l’aurait-elle fait ?

– Vous ne supposez pas… commençai-je avant de m’interrompre, horrifié par mes propres pensées.

De nouveau, Holmes leva les yeux au ciel en signe d’agacement.

– Et pourquoi ne le supposerais-je pas ? Parce que Diana Rochester est une jeune femme de la plus haute société ? Selon mon expérience, ni la jeunesse ni l’appartenance à la gent féminine n’ont jamais constitué un alibi suffisamment solide pour innocenter qui que ce soit. Lord Rochester presse sa fille d’épouser le duc de Fenton, un parti respectable à tous points de vue. Mais cette jeune personne est amoureuse d’un autre homme ; malheureusement, M. Barnes ne peut rivaliser avec le prétendant officiel qu’en récupérant l’intégralité de la fortune des Thornhill. Miss Rochester sachant que tout autre argument sera inutile aux yeux de son père, elle propose à l’homme qu’elle aime un plan qui pourra faire pencher la balance en sa faveur… et, Watson, comme Andrew Barnes est jeune, quelque peu stupide, amoureux fou de Diana Rochester et jaloux de ses cousins pour qui tout est facile et qui les méprisent, sa sœur et lui, à tel point qu’il a déjà pensé, dans un moment de haine pure, à faire disparaître l’un d’entre eux… il accepte. Sans véritablement penser aux conséquences de son acte.

Je me souviens très bien que je ne parvenais pas à croire un mot de ce que me disait mon camarade, tout en étant incapable de le réfuter. Était-ce naïveté de ma part que de refuser à imaginer une jeune femme planifier froidement l’assassinat de deux enfants ? En face de moi, Holmes esquissa un sourire lugubre.

– Bien évidemment, tout cela n’est qu’une théorie, mais elle a le mérite d’expliquer tous les faits, y compris la lettre manquante dans la correspondance de Miss Rochester. De son côté, elle s’est montrée très prudente et n’a rien écrit de compromettant – tout au plus cette phrase qui montre qu’elle était au courant de la « farce » inventée par Miss Barnes, en octobre dernier, à une époque où l’idée de meurtre ne lui avait pas encore effleuré l’esprit… Bradstreet et moi-même allons éplucher en détail toute la correspondance de nos deux tourtereaux, mais je suis certain que nous ne trouverons rien.

– Mais enfin, Holmes, tentai-je faiblement de protester, une fille de lord…

– Et alors ? s’emporta mon compagnon. Les coupables ne sont pas toujours de vieux grigous issus des classes les plus basses de la société. N’importe qui, Watson, n’importe qui peut tuer, ou vouloir tuer, ou faire tuer, si sa motivation est suffisamment forte. Miss Rochester est peut-être innocente ; et peut-être a-t-elle joué les Iago en poussant Andrew Barnes à commettre cet acte ignoble, auquel cas elle devrait être jugée pour incitation au meurtre. [1]

Je n’ajoutai rien, voyant l’état d’énervement dans lequel se trouvait le détective, et nous demeurâmes silencieux jusqu’à notre arrivée à Londres. Alors que nous sortions du train, Holmes, qui avait retrouvé son calme habituel, se tourna vers moi :

– M’accompagnerez-vous dans la dernière étape de cette enquête ? Je souhaiterais parler avec Miss Barnes avant que Bradstreet ne la libère. Etant venu en voiture, il ne doit pas avoir beaucoup d’avance sur nous, et il lui faudra écrouer le véritable coupable avant d’aller libérer l’innocente.

Je m’empressai d’acquiescer, et nous prîmes un fiacre jusqu’aux locaux de Scotland Yard. Lorsque nous nous y présentâmes – en ce qui me concernait, pour la première fois – l’inspecteur n’était arrivé que depuis une dizaine de minutes et se trouvait en ce moment même aux cellules. Nous patientâmes donc quelques instants dans son bureau, où il arriva bientôt, accompagné de Miss Emily Barnes. Les cernes sous ses yeux rougis par les pleurs, les traits tirés de son visage, le désordre de sa toilette montraient assez bien les épreuves successives qu’elle venait de traverser. J’éprouvais pour elle une compassion que j’avais de la peine à réprimer ; après la perte de ses cousins et son arrestation, sa libération était synonyme d’une nouvelle douleur, celle de savoir son frère coupable. Elle se tenait cependant droite, la tête haute, et sitôt qu’elle nous vit, elle s’approcha de moi et me tendit la main :

– Docteur Watson, je ne sais comment vous remercier pour votre sollicitude et votre gentillesse. Quant à vous, Monsieur Holmes, ajouta-t-elle en se tournant vers mon compagnon, l’inspecteur Bradstreet m’a expliqué tout ce que je vous dois, et bien que je ne puisse me réjouir de la conclusion de cette enquête, je vous prie d’accepter toute ma gratitude. Soyez assuré que vous serez dédommagé de la peine que vous avez prise pour dénouer les fils de cette affaire.

Holmes s’inclina respectueusement, éludant la question de ses honoraires pour en venir à ce qui lui importait :

– Je salue votre courage, Miss Barnes, et suis heureux de savoir que votre tante aura quelqu’un sur qui s’appuyer dans les difficiles mois à venir. Vous sentez-vous capable de satisfaire ma curiosité sur certains points qui demeurent dans l’ombre ?

Des larmes perlèrent au coin des yeux de la jeune femme, mais elle acquiesça fermement.

– Posez-moi toutes les questions que vous voudrez.

– Pourquoi vous êtes-vous enfermée le soir du meurtre en refusant de voir quiconque ? Saviez-vous, à ce moment, que votre frère était coupable ?

– Je le soupçonnais, avoua-t-elle, mais je n’avais aucune certitude.

– Pourquoi ne pas nous avoir fait part de vos soupçons ? intervint l’inspecteur.

– J’avais trop peur que l’on m’interroge sur mon propre rôle dans cette histoire de fausse prophétie, peur de me trahir… Voir les corps disposés de la façon dont je l’avais « prédit » m’a fait perdre la tête pendant quelque temps. Je me demandais si je n’étais pas devenue folle. Puis, lorsque j’ai réussi à réfléchir et que j’ai compris ce que cela signifiait, je n’ai plus eu qu’une idée en tête : quitter Parkfield. Je me sentais incapable d’affronter le regard de mon frère et d’y lire sa culpabilité, mais également celui de ma pauvre tante. Mon arrestation a été, d’une certaine façon, un soulagement.

– Vous vous sentiez peut-être coupable, ajoutai-je avec toute la douceur possible.

– Oui, vous avez raison. J’avais l’impression que mon attitude puérile du mois d’octobre avait fourni une occasion au meurtrier, quel qu’il soit.

– Il aurait tué sans cela, affirma Holmes. N’ayez aucun doute là-dessus.

– Je sais, mais cela ne m’offre que peu de réconfort. J’aime beaucoup mon frère, déclara la jeune femme sur un ton de défi. Nous avons toujours été très liés, du moins jusqu’à l’arrivée de Diana Rochester dans sa vie.

Le détective échangea un bref regard avec l’inspecteur Bradstreet avant de sauter sur l’occasion :

– Vous étiez au courant des sentiments de votre frère pour cette jeune personne ?

– Il l’adorait, il vénérait jusqu’au sol qu’elle avait foulé. Il y a trois ans à peu près, Andrew m’a avoué qu’il était tombé éperdument amoureux d’elle au premier regard, quelques mois auparavant. Avec mon amie, Eleanore Fitzsimmons, nous avons depuis lors été ses confidentes et nous avons suivi l’évolution de cette passion. Je ne doute pas que Diana aimait aussi mon pauvre frère, mais elle avait parfaitement conscience de son ascendant sur lui et elle en jouait. Eleanore avait coutume de dire que si Diana ordonnait à Andrew de se jeter sous un train en lui affirmant qu’il se relèverait sans aucun mal, il le ferait sans hésiter. Nous nous moquions gentiment de son adoration pour elle, mais lorsque nous en parlions entre nous, nous trouvions la situation légèrement inquiétante. Nous savions qu’il ne pouvait être un parti convenable pour elle, eu égard à sa situation financière. Nos liens se sont un peu distendus à ce moment, d’autant plus que, de mon côté, je passais de plus en plus de temps avec Matthew Dane. Je savais qu’Andrew était prêt à tout pour épouser Diana, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il pourrait tuer de sang-froid mes pauvres cousins et me jeter en pâture à la police de cette façon.

Les larmes qu’elle retenait depuis son entrée dans le bureau commencèrent à couler le long de ses joues. C’est alors qu’un policier frappa à la porte.

– Excusez-moi, monsieur ?

– Qu’y a-t-il ? demanda l’inspecteur.

– La personne que vous avez convoquée, monsieur.

– Ah, bien. Merci, Hopkins, faites-le entrer.

Quelques secondes plus tard, Matthew Dane faisait irruption dans le bureau et se précipitait vers la jeune femme, qu’il prit sans retenue dans ses bras.

– Votre fiancé, déclara Bradstreet avec un sourire, s’est montré très insistant. Voilà deux jours qu’il campe presque aux portes de Scotland Yard en demandant à vous voir.

– Sans parler du fait, ajouta Holmes, qu’il était prêt à commettre un faux témoignage pour vous en assurant qu’il avait passé avec vous les deux heures précédant la découverte des corps.

M. Dane eut le bon goût de paraître gêné, tandis que Miss Barnes levait les yeux vers son fiancé, hésitant entre l’admiration et la réprobation.

– Je voulais juste la protéger, Monsieur Holmes. Je savais qu’elle était innocente. J’espère que vous ne m’avez pas trouvé trop…

– Stupide ? proposa le détective. Si, un peu, mais les deux mots qui me sont venus à l’esprit juste après ayant été « chevaleresque » et « dévoué », vous êtes pardonné.

Le jeune homme sourit et tendit la main à mon compagnon, qui la serra. Après avoir salué Miss Barnes et l’inspecteur Bradstreet, nous quittâmes les locaux de Scotland Yard.

– Eh bien, Miss Barnes nous a donné matière à réfléchir, ne trouvez-vous pas ? me demanda le détective alors que je hélais un fiacre à la sortie de Scotland Yard.

Je hochai pensivement la tête. Depuis que mon compagnon avait formulé à demi-mots l’hypothèse de la culpabilité de Diana Rochester dans cet odieux assassinat, l’idée avait fait son chemin dans mon esprit. Le discours de Miss Barnes sur les sentiments de son frère et la manière dont semblait en jouer la jeune femme n’avait fait que l’amplifier.

– Qu’en pensez-vous ? insista Holmes en montant dans le fiacre.

– Je pense, répondis-je lentement, que si Iago était coupable d’incitation au meurtre et d’assassinat par procuration, c’est bel et bien Othello qui a étranglé Desdémone. Vous avez appréhendé le bon coupable, Holmes. Qu’il y ait été poussé ou non, que sa jalousie ait été attisée par Miss Rochester ou non, qu’elle ait ou non élaboré ce plan et armé son bras, Andrew Barnes, comme vous l’avez dit, a transpercé le cœur de ces deux enfants. Personne ne l’a forcé à agir ainsi, ni menacé de mort au cas où il n’obéirait pas. Si Miss Rochester a été le cerveau de ce crime – ce qui reste à prouver – Andrew Barnes en a été la main, une main qui a volé le laudanum, drogué le thé des jumeaux, attiré les enfants dehors sous un prétexte quelconque, dérobé les rapières dans la salle d’armes de Lord Thornhill, puis, enfin, tué de sang-froid ses cousins. À tout moment, il aurait pu prendre conscience de l’horreur de ses actes, renoncer, faire demi-tour, mais il a choisi de continuer sur cette voie. [2]

Le visage de mon camarade, jusqu’ici maussade, s’éclaira à ces mots ; il me remercia d’une poignée de main et le fiacre s’ébranla en direction de Baker Street.

J’aimerais pouvoir écrire que nous finîmes par connaître la vérité sur l’implication de Miss Rochester dans ce meurtre et que la justice triompha ; ce qui est certain, c’est qu’Andrew Barnes fut jugé, reconnu coupable et exécuté quelques mois après son arrestation, sans jamais se décharger de sa faute sur un éventuel complice. Miss Diana Rochester épousa le duc de Fenton et son nom ne fut même pas évoqué au tribunal. Sans doute l’inspecteur Bradstreet, pourtant honnête et diligent, et désireux d’explorer la piste suggérée par mon ami, avait-il reçu des ordres de sa hiérarchie pour ne pas poursuivre dans cette voie. Si, pour ma part, j’éprouvai une véritable indignation en apprenant que l’on avait fait entrave au cours de la justice, Holmes se contenta de hausser les épaules. J’appris des années plus tard que le détective avait rendu à la jeune demoiselle une petite visite durant laquelle il lui avait fait comprendre que la moindre mort suspecte dans son entourage serait examinée de très près.

Mais c’est sur un autre événement, bien plus personnel, que je souhaiterais clore ce récit. [3]



[1] Dans Othello de Shakespeare, le personnage de Iago, envieux de la renommée de son supérieur, attise la jalousie de ce dernier en lui faisant croire que sa jeune épouse le trompe, ce qui le poussera au meurtre, puisqu’Othello finit par étrangler Desdémone après les insinuations de Iago à son encontre.

[2] Je viens de relire Poirot quitte la scène et de voir son adaptation avec David Suchet. C’est un roman que j’aime surtout parce qu’il est le dernier mettant en scène un autre détective que j’apprécie (mais pas autant que Holmes) ; cela dit, les meurtres en eux-mêmes me semblent un peu capillotractés puisque le coupable agit toujours par procuration, en poussant les autres au crime. Je voulais placer Holmes face à un dilemme semblable (je ne suis pas certaine d’approuver la manière dont Poirot résout le problème) …

[3] J’espère avoir répondu dans ce chapitre à toutes les questions laissées en suspens : l’eau répandue sur le sol de la gloriette, la lettre d’Andrew Barnes, le sentiment de culpabilité d’Emily, la première tentative de meurtre qui s’est transformé en sauvetage, le mensonge de Matthew Dane pour donner un alibi à sa fiancée. Si j’ai laissé des points dans l’obscurité, ce n’est pas volontairement ; le dernier chapitre ne parlera quasiment pas de l’affaire.

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