Chante pour moi
Chapitre 14 – L’invitation
«Ma chère, vous semblez distraite aujourd’hui.»
Solfège cligna rapidement des yeux à la soudaine prise de parole du Koopa cuistot. Plantée au milieu du plan de travail, deux rondelles de tomates dans les mains, elle fixait depuis un moment la vaisselière face à elle. Immobile et pensive. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle s’était perdue dans ses pensées jusqu’à l’intervention du Koopa ailé, coiffé d’une toque blanche de chef. Murmurant une rapide excuse pour cette distraction passagère, elle reprit son travail qui consistait à disposer les légumes coupés sur la pâte à tarte posée dans un grand plat sur le comptoir. Elle devait toutefois faire attention où elle mettait les pieds. Une fine pellicule de farine recouvrait la surface, la rendant dangereusement glissante. Le Koopa cuistot lui avait demandé son avis pour le repas du soir, et elle lui avait proposé de refaire la tarte aux légumes qu’elle avait déjà eu l’occasion de goûter. Un plat qu’elle avait, par ailleurs, particulièrement apprécié.
«Qu’est-ce qui vous préoccupe à ce point ?» Interrogea le chef cuisinier, son léger accent teintant ses mots d’une douceur familière tandis qu’il observait Solfège d’un regard attentif. Il saisit une cuillère en bois et commença à remuer les œufs mêlés à la crème avec des gestes lents et réguliers. À côté de lui, Solfège laissa échapper un soupir, ses sourcils se fronçant doucement.
«Je suis devenue conseillère du roi. Il m’a offert une chambre, et même une nouvelle robe. C’est très généreux de sa part, mais… J’avoue ne pas savoir quoi en penser. Et si mes conseils étaient mauvais ? Si je n’étais pas à la hauteur ? Je ne sais vraiment pas comment m’y prendre… Il est tellement imprévisible.» Elle parlait d’une petite voix inquiète, ses doigts tapotant contre les rondelles de tomate témoignant de ses doutes. Autour d’elle, tout semblait démesuré. Les légumes, les ustensiles, les surfaces, mais elle n’en avait même plus conscience. Son esprit était ailleurs, entièrement accaparé par ce que représentait ce geste inattendu de Bowser. Recevoir un tel cadeau… C’était nouveau. Déroutant. Et peut-être même un peu effrayant.
Ici, dans cette cuisine, Koopa cuistot était le seul à qui elle pouvait confier ses tracas.
«Oui, c’est ce que j’ai cru comprendre, d’après les bruits de couloir disant que le roi avait fait preuve de générosité. C’est rare, je vous l’accorde… Mais pas impossible.» Répliqua le chef cuisinier, ponctuant ses mots d’un hochement de tête qui fit légèrement pencher sa toque. Installé contre le comptoir, le bol calé entre ses bras, il marqua une courte pause avant d’ajouter plus calmement ; «Et puis ce n’est pas si surprenant.»
«Que voulez-vous dire ?» Solfège leva les yeux vers le Koopa à la carapace rouge, intriguée. Celui-ci haussa les épaules avant de déposer le mélange destiné à la garniture sur le côté avec soin.
«Depuis que vous êtes ici, beaucoup de choses ont changé. Votre présence apporte quelque chose à ce château… Quelque chose que nous n’avions plus ressenti depuis des années. Junior, par exemple. C’est un enfant différent. Cela faisait bien longtemps que je ne l’avais pas vu ainsi. Aussi heureux. Aussi épanoui. Et vous avez fait forte impression parmi nous. On parle de vous comme de l’humaine au grand cœur. Alors non, ce n’est pas surprenant que le roi s’intéresse à celle qui est à l’origine de tout ce changement.» Sur ces mots, Koopa cuistot déploya ses ailes blanches et s’éleva dans les airs pour attraper une casserole suspendue au-dessus d’eux.
«Je fais simplement ce qui me semble juste.» Répondit naturellement Solfège en disposant enfin les tranches de tomate aux quatre coins de la tarte.
«C’est précisément pour cela que vous faites forte impression. Et vous serez à la hauteur, je n’en doute pas un seul instant !» Affirma aussitôt le Koopa d’un hochement de tête assuré, cherchant à la rassurer. Déposant sa casserole sur le feu pour faire revenir de petits oignons, il reprit d’un ton plus posé.
«Nous avons rarement eu l’occasion de croiser des humains… Mais ceux que nous avons rencontrés ne nous ont jamais témoigné la moindre considération. À leurs yeux, nous sommes toujours les méchants de l’histoire.» En disant cela, Koopa cuistot leva les bras dans un soupir teinté d’amertume.
«Ce n’est pas étonnant si vous les emprisonnez ou si vous les offrez en sacrifice.» Rétorqua la jeune femme avec un sourire désabusé, ce qui déclencha un «humph !» indigné chez son interlocuteur.
«Tous les humains ne sont pas traités de la même manière. Tout dépend de leur utilité et de l’intérêt que leur porte Bowser. La princesse Peach, par exemple, n’a jamais été maltraitée entre ces murs. Elle a toujours eu droit à sa propre chambre, à des repas complets, et même à la liberté de se promener dans le château comme bon lui semble.» Précisa la tortue en s’envolant vers le comptoir pour récupérer quelques aromates frais. Certes, elle était retenue contre sa volonté… Cependant le roi ne lui avait jamais fait le moindre mal. Un détail qui, dans ce contexte, avait presque quelque chose d’ironique. Face au silence de l’humaine, absorbée par sa tâche, il poursuivit d’un sourcil arqué.
«Bowser ne sait pas ce qu’est la gentillesse ou la compassion. Ce sont des notions étrangères pour lui. Mais aucun humain, avant vous, ne lui a tendu la main comme vous l’avez fait. Et ce, malgré ce que vous avez subi. C’est pourquoi je pense que votre présence lui est bénéfique… Bien plus qu’il ne sera jamais capable de l’admettre.» Il laissa échapper un léger rire, attirant l’attention de Solfège qui releva la tête pour répondre, comme si cela allait de soi.
«Je reste persuadée qu’il n’a pas mauvais fond. Mais il est tellement en colère… Tout le temps. Il veut être heureux, mais il s’y prend de la pire des façons. Il cherche à atteindre le bonheur sans se soucier des conséquences de ses actes. Et ça m’attriste. Mais il fait aussi preuve d’une grande détermination pour obtenir ce qu’il veut. Il ne se laisse jamais abattre… C’est admirable. Il y a quelque chose chez lui… Quelque chose de difficile à expliquer. Il me trouble. Je crois sincèrement que c’est quelqu’un de bien, seulement…» Elle s’interrompit, hésitant à aller au bout de sa pensée. Koopa cuistot reprit alors pour elle.
«Qu’il ne sait pas comment s’y prendre.» Conclut ce dernier d’un petit hochement de tête, son doigt recourbé sous le museau dans un geste pensif. Elle avait raison. Et cela le surprenait toujours autant de l’entendre parler ainsi de son supérieur, après tout ce qu’il lui avait fait endurer… Sans jamais chercher à le rabaisser. Elle ne l’avait jamais fait, d’ailleurs, alors que les occasions ne manquaient pas. Cette constatation inhabituelle le tira de son assaisonnement, juste au moment où Solfège reprenait la parole. Elle repoussa doucement une mèche de cheveux derrière son oreille, son expression attristée reflétant son désarroi.
«J’aimerais pouvoir l’aider.» Affirma-t-elle dans un souffle à peine audible.
«Le titre de roi maléfique qu’on lui attribue n’est pas toujours justifié. Il est égoïste, c’est certain, mais Bowser sait aussi se montrer juste et mettre de côté son orgueil lorsque la situation l’exige. Il se soucie de nous. Il se soucie de son espèce. Il n’est pas seulement ce monstre que tous décrivent. Il suffit d’observer la manière dont il élève son fils unique… Ce que ni la princesse, ni les autres ne sont en mesure de percevoir, parce qu’ils refusent de lui laisser une chance. Ils voient le mal, là où vous, vous voyez le cœur et l’esprit. Même si…» Le Koopa ailé marqua une pause, tapotant le coin de son museau d’un air songeur. Puis d’un ton plus posé, presque fataliste, il déclara ; «Il préfère se cacher derrière cette fureur dévastatrice. Après tout, faire le mal a toujours été plus facile que de faire le bien.»
«Il fait beaucoup d’efforts pour changer. Et même si ce n’est pas encore suffisant, je pense qu’il mérite de trouver le bonheur et la paix.» Acquiesça lentement l’humaine appuyée contre le comptoir. Ses mains glissèrent machinalement le long de son tablier, cherchant un point d’ancrage dans ce geste familier, avant qu’elle ne se tourne vers le grand bol posé à sa gauche. Elle y saisit quelques lamelles de poivron, leur couleur vive contrastant avec la pâte encore pâle, puis fit calmement le tour de la tarte. Avec application, elle les déposa au centre, une à une, ajustant leur disposition avec précision. Mais son esprit ailleurs, absorbé par les pensées qui continuaient de l’occuper.
«Je pense qu’il peut y parvenir plus facilement qu’il ne le croit…» Évasif, Koopa cuistot détailla discrètement la jeune femme qui l’aidait. Elle était étonnante dans sa façon de penser, dans sa façon de voir le monde qui l’entourait. Toujours à chercher le bon chez les autres… Une qualité qu’il ne pouvait qu’admirer. Depuis que Bowser était parti sur la terre ferme et que Bowser Junior avait décidé de faire une sieste prolongée, elle n’avait plus de tâche précise à accomplir. Alors, sans hésiter, elle s’était portée volontaire pour lui donner un coup de main en cuisine, ce qu’il avait accepté avec plaisir.
«Comment était-il, enfant ? D’où vient cette rage ?» Demanda ensuite Solfège avec curiosité, levant les yeux vers la tortue en suspension dans les airs. Lui et Kamek faisaient partie des rares habitants du château à avoir connu Bowser enfant. Mais à cette question pourtant innocente, le Koopa laissa échapper un long souffle, apparemment rattrapé par les souvenirs qui l’accompagnaient.
«C’était un enfant vraiment capricieux. Bien pire que son fils, Junior ! Il passait son temps à dévaliser ma cuisine. Un vrai petit glouton ! Égoïste et tyrannique dès son plus jeune âge, il n’a jamais connu la stabilité d’un véritable foyer. Il a été élevé par les Magikoopas, et plus particulièrement par leur chef, Kamek, qui voyait en lui le sauveur de notre espèce. D’après une ancienne prémonition… Quelque chose à propos de la disparition de notre race. Je ne suis plus très sûr, cela remonte à loin. C’est en partie ce qui motive aujourd’hui son désir de conquérir un territoire plus vaste.» Il ponctuait ses paroles en faisant osciller sa cuillère d’un côté à l’autre, comme s’il mesurait encore le poids de ces souvenirs. Puis, s’envolant de l’autre côté de la cuisine pour récupérer du sel et du poivre, il revint vite au-dessus du comptoir.
«Ils ont toujours cédé à ses caprices, faisant de lui un enfant-roi bien avant l’heure. Bowser a toujours obtenu tout ce qu’il voulait. Mais en contrepartie… Il a subi des expériences liées à la magie noire. Les Magikoopas voulaient le rendre plus fort, plus grand, et surtout plus violent, afin qu’il puisse endosser ce rôle de protecteur. Ils lui ont appris à manier cette magie dès qu’il a été capable de se tenir debout. Quel gâchis…» Koopa cuistot sala et poivra sa préparation avant d’en répartir le contenu sur toute la surface de la pâte, son geste précis contrastant avec la gravité de ses paroles. Malgré la tristesse du récit, il s’était exprimé avec un calme étonnant.
«C’est terrible…» Fut la seule chose que parvint à dire Solfège en s’asseyant sur le manche de la cuillère posée derrière elle, horrifiée et bouleversée par cette révélation.
«Ça fait partie de sa vie. Maintenant, reste à savoir comment tout cela se terminera… Ou si l’histoire est condamnée à se répéter, éternellement.» Rétorqua la tortue en posant les mains sur ses hanches, le regard perdu dans ses pensées. Il songeait à cette obsession qui ne quittait jamais Bowser, celle de conquérir le cœur de Peach… Et son royaume. Dominer le monde. Un rêve insensé, selon lui, qui ne pourrait jamais connaître de fin heureuse.
Sauf si quelque chose venait bouleverser ses plans.
Jetant un coup d’œil discret à Solfège, le Koopa enfourna sa tarte aux légumes après avoir disposé les oignons frits en touche finale à sa préparation. La chaleur du four s’échappa brièvement dans la pièce, accompagnée d’un parfum savoureux qui emplit aussitôt la cuisine. Il était certain que cette tarte serait excellente ! Elle allait régaler les papilles. Un mélange réconfortant de légumes, d’épices et de pâte dorée qui donnait faim rien qu’à le respirer. Il s’essuya les mains sur son tablier blanc pour servir un verre de jus de fruits à l’humaine avant de lancer une discussion légère centrée sur la cuisine. Les deux s’appréciaient. Ils aimaient échanger ainsi, quand l’occasion se présentait. Ils appréciaient ces moments d’accalmie simples et rares. Car entre leurs responsabilités respectives, il était difficile de trouver du temps pour souffler, pour parler sans contrainte, sans pression. Juste… Être là. Loin de cette pression constante qui pesait sur leurs épaules et les obligeait à être irréprochables en toute circonstance. Le Koopa, emporté dans ses explications passionnées sur la friture du poisson, saisit distraitement un poireau dans le panier et commença à le découper, mais Solfège l’interrompit.
«Pas de poireaux.» Lui dit-elle. C’était instinctif, elle n’avait pas réfléchi. Le Koopa cligna des yeux, déconcerté, puis baissa le regard vers le poireau qu’il tenait encore en main. Un bref silence s’installa… Avant qu’un rire ne lui échappe.
«Oh, mais oui ! Où avais-je la tête !» S’exclama-t-il en reposant rapidement le légume à sa place. Jamais de poireaux dans les plats royaux. Une règle élémentaire. Comment avait-il pu l’oublier ? Il secoua légèrement la tête, amusé par sa propre distraction, avant de jeter un regard plus appuyé à Solfège. Sa réaction avait été immédiate. Naturelle. Comme une évidence. Elle venait, sans le savoir, de lui éviter une sévère remontrance. Un léger sourire étira les lèvres du Koopa tandis qu’une pensée s’imposait à lui. Il n’y avait désormais plus de doute possible.
C’était elle. L’élément imprévisible. Celle qui, tôt ou tard, viendrait bouleverser l’équilibre du château.
Après une bonne demi-heure de conversation et de rires, Solfège quitta finalement la cuisine pour regagner sa nouvelle chambre, l’esprit encore imprégné de cette parenthèse. Elle y allait dans l’espoir d’y faire une petite sieste en attendant de nouvelles directives. Elle avait sommeil tout à coup… Ses pas résonnaient doucement contre le sol sombre tandis qu’elle avançait dans le couloir, un peu absente, comme déconnectée de ce qui l’entourait. Chaque mouvement lui demandait un effort supplémentaire, ses épaules s’affaissant peu à peu sous le poids de cette lassitude qui gagnait du terrain. Et puis, Bowser Junior n’avait toujours pas repointé le bout de son museau, alors elle ne savait pas quoi faire d’autre de toute façon. N’ayant aucune distraction dans sa chambre, elle se coucha sur les draps, toujours vêtue de sa robe de servante, sans prendre le soin de se déchausser. Les paupières lourdes, elle serra sa montre à gousset contre elle jusqu’à succomber à un sommeil léger. Le tic-tac discret du mécanisme résonnait faiblement contre sa poitrine. Son corps se relâcha. Mais ses yeux se rouvrirent brusquement lorsqu’elle crut entendre un bruissement à sa porte…
Solfège se redressa pour constater qu’effectivement, quelqu’un se tenait derrière sa porte. Elle ne s’était donc pas trompée. L’ombre de ses pieds se dessinait sous celle-ci puis lentement, quelque chose glissa sur le sol de pierre dans un petit frottement. Cela ressemblait à une enveloppe… Intriguée, elle descendit du lit pour récupérer cette étrange lettre blanche, sur laquelle son prénom était inscrit à l’encre noire. Soigneusement calligraphié. Derrière la porte, la personne disparut dans le couloir dès qu’elle fut certaine que l’enveloppe avait été réceptionnée. Voilà qui était plutôt étrange… Qui pouvait bien lui écrire ? La curiosité eut vite raison d’elle. Les sourcils légèrement froncés, elle retourna l’enveloppe et l’ouvrit avec précaution, prenant soin de ne pas l’abîmer. Le papier crissa doucement sous ses doigts. À l’intérieur se trouvait un petit mot, sur lequel une unique phrase avait été tracée dans la même écriture élégante. Dans de fines courbes appliquées, il y était inscrit la chose suivante.
À l’attention de la conseillère, vous êtes invitée au repas royal qui se déroulera à vingt heures précises dans la salle à manger.
PS : Ne soyez pas en retard.
Un repas royal ? Solfège resta un instant figée, déconcertée par cette annonce. Elle ne savait même pas où se trouvait cette fichue salle à manger ! Ce château était un véritable labyrinthe, avec ses couloirs interminables et ses portes toutes identiques, où il était facile de se perdre sans repère. Relisant plusieurs fois le message, comme s’il allait changer par magie, elle retourna rapidement à son lit pour vérifier l’heure sur sa montre à gousset. N’ayant pas de fenêtre pour se repérer naturellement dans le temps, il lui était impossible de savoir l’heure qu’il était sans elle. Dix-neuf heures vingt-six. À peine le temps de se changer et de se rendre présentable ! Une grimace lui échappa sous la pression soudaine. Elle laissa tomber la lettre sur le sol, où elle glissa mollement avant de s’immobiliser, puis abandonna sa montre sur le lit dans un geste un peu brusque. Sans perdre une seconde, elle se précipita vers le siège de sa coiffeuse. Le bois grinça légèrement lorsqu’elle s’y installa à la hâte. Son reflet lui renvoya une image fatiguée, légèrement décoiffée, bien loin de ce qu’on attendrait d’une conseillère conviée à un repas royal. Attrapant sa brosse, elle passa vivement dans ses longs cheveux, tentant tant bien que mal de discipliner les mèches rebelles qui refusaient de coopérer.
Elle ajouta ensuite une légère touche de poudre sur ses joues, tapotant maladroitement pour se donner meilleure mine. Pas trop non plus… Elle n’avait pas l’habitude de se pomponner. Elle enfila ensuite son autre robe car, comme le message s’adressait à elle en tant que conseillère et non comme simple servante, elle préférait prendre ce détail très au sérieux. Mieux valait ne pas risquer de s’attirer les foudres… En plus, maintenant qu’elle s’était fait une petite place aux côtés du roi, elle n’avait aucune envie de perdre ce titre pour une erreur aussi stupide. S’assurant une dernière fois de son apparence dans le miroir, Solfège se dirigea vers la porte. Elle l’ouvrit… Puis s’arrêta net. Elle n’avait aucune idée de la direction à prendre, n’ayant encore jamais mis les pieds dans la salle à manger. Elle regarda de gauche à droite dans le couloir vide, un peu désemparée, jusqu’à entendre des bruits de pas se rapprocher. Il s’agissait d’une tortue différente des Koopas qu’elle avait pour habitude de côtoyer. Celle-ci, verte de la tête aux chaussures, portait un casque ainsi qu’un petit marteau dans sa main droite.
«Excusez-moi, pourriez-vous m’indiquer la direction de la salle à manger ?» Demanda poliment Solfège en joignant les mains devant elle lorsque la créature la regarda avec étonnement.
«Bien sûr ! Suivez-moi, mademoiselle.» D’un geste élégant, le Frère Marto lui présenta son bras libre, invitant l’humaine à le suivre. Avec cette robe, elle avait presque l’allure d’une princesse. Il ne l’avait encore jamais vue dans les couloirs du château… Mais il la trouvait particulièrement charmante.
Les deux se dirigèrent vers le rez-de-chaussée avant de prendre la direction des cuisines, pour arriver face à une grande arche en bois où étaient sculptées des plantes piranhas dévorant d’autres créatures. Pas très rassurant, tout ça… Avalant nerveusement sa salive, Solfège remercia la tortue pour sa courtoisie avant de s’avancer à l’intérieur de l’immense salle à manger. À peine eut-elle franchi le seuil qu’elle fut frappée par l’ampleur du lieu. Devant elle s’étendait une longue table, capable d’accueillir une dizaine de convives, dont la plupart des places étaient inoccupées. Trois grands chandeliers suspendus diffusaient une lumière chaleureuse, éclairant les nombreux plats disposés avec soin sur un chemin de table rouge. Les murs étaient décorés de statues plus petites à l’effigie de Bowser, ainsi que de tableaux et de trophées témoignant de ses victoires. Chaque élément semblait raconter une conquête, une domination, un souvenir de puissance. À sa droite, une rangée de fenêtres donnait sur les terres brûlées, plongées dans une lueur sombre. À gauche, une double porte massive menait directement aux cuisines, laissant parfois filtrer de faibles bruits étouffés.
«Oh ! Tu as mis la nouvelle robe ! Maintenant, on dirait une vraie princesse !» S’extasia la petite voix émerveillée de Bowser Jr, assis à côté de son père en bout de table.
Le Koopa géant, lui, gardait les yeux fixés sur l’humaine, une pointe d’ennui dans le regard tandis qu’elle restait maladroitement immobile sous l’arche. Une soudaine timidité s’empara d’elle, l’impression de faire tache dans le décor. Derrière Bowser, un grand feu crépitait dans une imposante cheminée de pierre grise, aussi impressionnante que le reste de la pièce. Apportant malgré tout une chaleur réconfortante à l’ensemble. Au commentaire de Junior, Solfège joua nerveusement avec l’ourlet de sa robe, baissant les yeux vers le sol. Elle sentait ses joues s’échauffer… Et ce n’était certainement pas à cause de la cheminée. Se raclant légèrement la gorge pour dissiper cette gêne passagère, elle s’avança timidement en direction du jeune prince car celui-ci n’arrêtait pas de lui faire des gestes. C’est alors qu’elle remarqua la présence de Kamek. Assis en face de Junior, à la gauche de Bowser, le Magikoopa reposait sa joue contre son poing, attendant son arrivée. Elle ne l’avait pas vu tout de suite… Trop petite pour apercevoir ce qui se trouvait au-delà de la table.
«Regarde, j’ai gardé une place rien que pour toi !» Annonça Bowser Junior en tapotant sa petite main sur la place vide à côté de lui, plus précisément à sa droite. Ce n’était pas comme si toutes les autres places étaient occupées…
Cependant, Solfège n’avait pas accès à l’assise de sa chaise, celle-ci étant bien trop haute, pensée pour une toute autre morphologie que la sienne. Bowser jeta un bref coup d’œil à Kamek, un regard suffisant pour lui transmettre l’ordre sans un mot. Dans un soupir à peine dissimulé, le Magikoopa leva sa baguette et fit tourner lentement sa main dans les airs. Les assiettes posées sur la table se mirent à vibrer légèrement puis s’élevèrent une à une, formant une sorte de marche improvisée, instable mais fonctionnelle. Le cliquetis discret de la porcelaine accompagnait leur mouvement. Solfège hésita une fraction de seconde avant d’emprunter ce chemin improvisé, avançant avec précaution, jusqu’à atteindre enfin son siège. Elle le remercia d’un sourire embarrassé une fois installée, gardant les mains croisées sur ses genoux. Ses mains étaient moites. Elle n’était pas du tout à l’aise. D’autant plus qu’elle sentait le regard insistant du roi posé sur elle… N’osant pas tourner la tête dans sa direction, elle sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine lorsqu’il croisa les bras avec un petit grognement. Avait-elle fait quelque chose qui le contrariait ? Inquiète, elle leva les yeux au moment où Junior commençait à se servir dans les différents plats disposés sur la table en bois foncé.
Elle n’avait jamais vu autant de nourriture réunie en un seul endroit ! Il y en avait pour au moins dix personnes. Des plateaux de fruits finement découpés, toutes sortes de petits gâteaux joliment dressés sur des présentoirs en argent, des salades composées aux couleurs variées, un grand plat central où trônait un Cheep Cheep rôti, entouré de légumes caramélisés aux teintes dorées, sans oublier les sauces en tout genre qui venaient compléter ce festin. Un mélange d’arômes chauds et sucrés flottait dans l’air, éveillant tous les sens. L’odeur était absolument divine ! Koopa cuistot était vraiment un cuisinier d’exception ! Il s’était surpassé, encore une fois. Le regard émerveillé de Solfège s’arrêta subitement sur une tarte qui lui semblait étrangement familière. Non… Elle ne rêvait pas. C’était bien la tarte aux légumes qu’elle avait préparée quelques heures plus tôt. Savait-il qu’elle serait présente à cette table ? Probablement.
«Tu attends quoi ? Mange ! Tu n’as que la peau sur les os.» Commenta Bowser Junior à côté d’elle avec la bouche pleine. Il attrapa une cuillère pour grossièrement servir de la ratatouille à sa servante qui n’avait toujours pas bougé d’un poil.
Solfège remarqua alors qu’il était le seul à cette table à ne pas avoir de couteau. Sans doute pour éviter qu’il ne se blesse à cause de sa maladresse… À moins que ce ne soit pour une toute autre raison ? Elle s’interrogeait. S’attardant un instant sur ses mains jointes, la jeune femme redressa la tête pour regarder Bowser, assis en bout de table. La tortue imposante restait immobile sur son grand siège de velours, les bras toujours croisés, tandis que son fils et Kamek se délectaient du délicieux repas. Il n’avait pas dit un seul mot depuis son arrivée. Ses yeux rouges glissaient paresseusement sur la table, comme détachés de la scène, parcourant les plats sans réel intérêt. Il ne donnait pas l’impression d’avoir faim. Il observait davantage qu’il ne participait. Finalement, après quelques encouragements de Junior, il se servit du poisson et de quelques légumes vapeur qu’il disposa avec soin dans un ordre précis sur son assiette blanche. Avec beaucoup de manières, le roi commença à manger en utilisant ses couverts, à l’instar de Kamek. Ce que Junior ne semblait pas connaître, car il en mettait littéralement partout.
«Romnomnomnomnom !» Il se goinfrait de tout ce qu’il pouvait trouver sur la table, mélangeant sans hésiter le sucré et le salé. Solfège sentit son estomac se tordre. Comment faisait-il pour ne pas tomber malade ? Mais avant de commencer à manger, elle décida que c’était le moment idéal pour exprimer sa gratitude.
«Je tenais à vous remercier pour votre générosité. Je vous en suis infiniment reconnaissante pour la chambre et la robe, elles sont toutes les deux magnifiques.» Une main posée sur sa poitrine, elle esquissa un sourire à Bowser lorsque celui-ci arqua un sourcil.
«Oui, je suis quelqu’un d’extrêmement généreux.» Répondit-il solennellement, ce qui provoqua une vive réaction de Kamek.
«Oh, votre Altesse ! Vous êtes tellement généreux ! Il n’y a pas plus généreux que vous. Personne ne vous arrive à la cheville !» Assura-t-il avec un sourire à pleines dents. Il ne voulait surtout pas que sa Méchanceté en doute un seul instant ! Toutefois, Bowser n’avait pas terminé. Tout en tapotant son museau avec sa serviette rouge, il jeta un regard en direction de Solfège.
«Mais je peux aussi reprendre mes cadeaux si je ne suis plus satisfait.» Prévint-il d’une voix menaçante, après avoir tambouriné ses griffes contre l’argenterie.
«Cela va de soi.» Acquiesça Kamek dans un rire nerveux.
«Si tu ne veux pas perdre ces précieux avantages, assure-toi que ma prochaine demande en mariage aboutisse et que j’accède enfin à la couronne.» Bowser leva la main et frotta deux de ses doigts l’un contre l’autre, cherchant à mettre la pression sur l’humaine. Il n’avait pas besoin d’ajouter la moindre menace car elle connaissait déjà les risques encourus. Un sourire malicieux étira ses lèvres, satisfait de sa petite manipulation… Sauf que ses yeux s’écarquillèrent soudainement lorsqu’un brocoli traversa les airs devant lui avant de rebondir de l’autre côté de la table. La fourchette de Kamek tomba à la trainée de bave que laissa ce brocoli mâchouillé alors que Junior s’étouffait avec sa nourriture.
«Et toi, arrête de manger comme un malpropre !» Gronda furieusement Bowser en frappant du poing sur la table, visant son fils qui faisait le pitre pour attirer l’attention. Il lui faisait honte devant l’humaine !
Solfège attrapa rapidement un verre d’eau et le tendit au jeune prince. Bowser Jr s’était mis à tousser violemment en frappant son torse à répétition dans un geste maladroit. Sa langue pendait hors de sa bouche, ses yeux écarquillés cherchant de l’air au plafond, tandis que sa respiration se faisait saccadée et bruyante. L’inquiétude la saisit aussitôt. Elle se pencha vers lui, le regard affolé, tentant de trouver une solution. Où frapper ? Comment l’aider ? Mais sa carapace hérissée de pointes rendait tout geste impossible. Elle se sentait terriblement impuissante face à sa détresse. Puis, aussi brusquement que cela avait commencé, l’air passa enfin. Junior inspira profondément, ses épaules s’abaissant peu à peu alors que la quinte de toux se calmait. Toujours inquiète, Solfège se pencha vers lui avant qu’il ne lève son pouce avec un sourire taquin. Comme si rien ne s’était produit, il replongea dans son assiette, engloutissant de nouvelles bouchées avec la même avidité, sans même prendre le temps de mâcher correctement.
«C’est répugnant…» Murmura Kamek de l’autre côté de la table, après avoir repoussé le brocoli du bout de son couteau avec une grimace dégoûtée. À côté de lui, Bowser se frotta les yeux avec lassitude avant de grogner d’exaspération à la réplique ridicule de son fils.
«C’est toi qui dégoûtes avec tes grosses lunettes de bigleux ! En plus, tu baves partout comme une vieille limace ! Et je suis pas un malpropre ! J’ai pas fait exprès de m’étouffer…» Ronchonna ce dernier en s’enfonçant davantage dans sa chaise, affichant une petite moue boudeuse.
«Commence pas à m’énerver !» Hurla Bowser qui pointa un doigt menaçant en direction de son fils effronté.
«Moi j’en ai marre d’entendre parler de mariage et de princesse… C’est nul.» Bowser Jr le dit à voix basse, car le regard réprobateur de son père lui faisait beaucoup d’effet. Se sentant injustement réprimandé, il se recroquevilla sur lui-même lorsque celui-ci haussa encore le ton.
«Et cesse tes baragouinages si tu ne veux pas que je t’envoie directement au lit !» S’impatienta Bowser en saisissant ses propres couverts pour couper des morceaux de poisson à Junior, afin qu’il ne s’étouffe plus avec sa nourriture. Un par un, il découpa soigneusement quelques bouchées accompagnées de légumes verts, sous le regard contrarié de son fils, qui tira la langue avec dégoût.
«Non, pas les haricots…» Se lamenta-t-il en portant dramatiquement un bras à son front. Tout ce qui était vert, ou de près ou de loin assimilé à un légume, semblait être son pire ennemi. Mais lorsqu’il jeta un autre coup d’œil à son assiette et aperçut une masse verdâtre et molle ajoutée à côté, il s’offusqua ; «Pas les épinards ! Berk, berk, berk !»
«Tu manges tes épinards !» Trancha son père en pointant son assiette d’un geste autoritaire. Satisfait de le voir obéir, il se redressa dans son siège avant de croiser les bras.
Solfège était sidérée. Non pas par la sévérité de Bowser, mais plutôt par la façon dont il se souciait du petit Koopa. Même s’il élevait souvent la voix avec son fils et se montrait parfois un peu trop sévère, il n’en restait pas moins un père présent, attentif, veillant sur lui sans jamais réellement relâcher sa garde. Cette image réchauffa doucement le cœur de Solfège, y faisant naître une chaleur inattendue. S’il avait bien une qualité, c’était celle-là, sans l’ombre d’un doute. Un sourire admiratif étira ses lèvres sans qu’elle ne s’en rende compte, fugace mais sincère. Un sourire qui ne passa pas inaperçu. Bowser, lui, sentit à nouveau cette étrange pression dans sa poitrine. Il tenta de la dissiper d’une légère toux derrière son poing, comme si cela pouvait suffire à chasser ce trouble persistant. Pourquoi ressentait-il ces sensations étranges chaque fois qu’il posait les yeux sur elle ? C’était incompréhensible… Et cela commençait sérieusement à l’agacer. Détournant aussitôt le regard de ses yeux d’un vert saisissant, le roi reprit la parole d’une voix basse, maîtrisée, mais teintée d’une fermeté.
«Si la prochaine demande en mariage fonctionne, alors je te rendrai ta liberté. Tu as ma parole.» Promit-il avant de se lever brusquement pour quitter la salle à manger sans un regard en arrière.
«Quoi ?!» S’horrifia Bowser Jr à côté de l’humaine, tandis que Kamek criait victoire. Ce dernier, jaloux de ne plus être l’unique conseiller de son monarque adoré, voyait désormais Solfège comme sa rivale. Et il était prêt à se battre bec et ongles pour conserver sa place.
Ricanant vilement tout en se frottant les mains, le Magikoopa observa l’expression de la jeune femme se décomposer. Son visage s’assombrissait peu à peu. Elle semblait presque… Mélancolique, a lors qu’elle regardait le roi Koopa disparaître derrière l’arche. Curieusement, cette nouvelle ne l’enchantait pas comme elle l’aurait dû. Pour plusieurs raisons. L’une d’entre elles étant qu’elle ne voulait pas abandonner Junior, maintenant qu’ils entretenaient une amitié sincère. Et le regard dévasté que celui-ci lui lança fut sans doute ce qu’il y avait de plus douloureux pour Solfège, tiraillée entre deux sentiments.
La peur.
Et la confusion.
À suivre…