Hiraeth

Chapitre 15 : Chapitre XV — Premiers contrats — Deuxième partie

6792 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/03/2023 12:09

Chapitre XV

Premiers contrats

Deuxième partie



La scierie d’Anga se trouvait à quelques foulées de Vendeaume ; il ne fallut que très peu de temps à Aemillia et sa monture, elle aussi requinquée grâce à la douce nuit passée au chaud dans les écuries, pour apercevoir les bâtiments typiques des campagnes bordecélestes, ainsi que tout l’outillage mis en place afin de trancher les troncs d’arbres que la gérante faisait acheminer jusqu’à son lieu de travail. L’endroit n’avait en réalité que trois bâtiments, dont l’un servait à couper le bois pour en faire des planches utilisables dans la construction, ou bien réduit en petit bois pour le feu ou la fabrication de flèches. Les deux autres devaient tout simplement être des demeures, pour la propriétaire des lieux ainsi que ses employés, si toutefois il y en avait.

« Excusez-moi, fit-elle en interpellant une Nordique au teint étonnamment sombre et aux cheveux cendrés par l’âge. Un certain Ennodius Papius m’a donné rendez-vous dans les environs, j’aurais souhaité savoir si vous saviez où je peux le trouver ?

– Oh, vous voulez parler du voyageur ? – Elle insista lourdement sur ce mot, traduisant une forme de mépris, peut-être dû à un passif peu reluisant avec l’homme dont il était question. – Si vous le croisez, dites-lui qu’il me doit toujours les réparations de ce qu’il m’a détruit. Il devrait sûrement rôder dans les environs, peut-être au-delà de la colline, puisque je suis sûre que c’est lui que j’entends passer la nuit.

– Y a-t-il un problème ? »

La femme lâcha un soupir, adressant à Aemillia un regard mauvais. Décidément, l’Impériale lui posait des questions bien désagréables dès le matin, sur un sujet qui ne la concernait aucunement. La position en hauteur, sur sa monture, de la jeune femme devait accentuer cette irritation, pour couronner le tout.

« Quand les visiteurs nous en parlent, ils disent que c’est un voyageur des environs. Cet idiot d’Ennodius, qui était autrefois mon meunier, m’a saccagé mes outils et ma scierie, avant de disparaître. Si vous mettez la main dessus, donnez-lui une bonne leçon de ma part. »

La femme semblait terriblement remontée ; Aemillia se demanda même, un instant, si ce n’était pas elle qui avait réclamé sa mort. Après tout, peut-être avait-elle réalisé le Sacrement Noir en implorant la Mère Impie pour qu’elle lui envoyât l’un de ses émissaires afin d’accomplir cette mission. Elle en avait toutes les raisons, semblait-il.

« Maintenant, veuillez m’excuser, j’ai une scierie à faire tourner. Au revoir. »

La Nordique ne perdit pas un instant de plus, et la jeune femme l’observa se rendre jusqu’à son lieu de travail, de l’autre côté du chemin. Une fois en position, elle actionnait les roues et les poulies, entraînées par la force de l’eau qui poussait la roue du moulin, et tranchait proprement les longs troncs d’arbres. Elle n’était plus toute jeune, à en constater son allure vieillissante, mais elle gardait vraisemblablement toujours la forme, et son aptitude à travailler rigoureusement était louable.

Aemillia aurait pu l’observer toute la journée durant. Le travail de la femme – qui semblait par ailleurs être la gérante de la scierie – était captivant, presque hypnotisant. Le renâclement de son cheval l’arracha à sa rêverie, et le devoir la rappela aussitôt, accompagné d’une conversation entre deux hommes, qu’elle surprit sans y être conviée. Deux Nordiques vêtus de tenues de travail appropriées pour le travail de menuisier, ou encore de bûcheron, discutaient plutôt que de suivre les ordres donnés par leur supérieure. Si l’un semblait particulièrement remonté, l’autre ne portait aucun réel intérêt à la discussion – étrangement, Aemillia se sentait plus impliquée que lui dans celle-ci, et pour une bonne raison.

« J’te le dis et répète, j’suis sûr que c’est Ennodius ! vociférait le premier, les joues rougies par l’émotion. L’est revenu dans la nuit et m’a chourré tout ce que j’ai coupé hier.

– Tssk, c’est sûrement la gnôle d’hier soir qui t’a fait oublier.

– Il est pas net ce foutu Impérial, il traîne encore dans l’coin j’suis sûr, j’y mettrais ma main à couper ! Et il vient la nuit voler notre bois pour se réchauffer dans son camp minable ! Tu vois la fumée là-bas ? – Il pointait du doigt un faible nuage noirâtre qui émanait de la colline voisine par laquelle se poursuivait la route pavée. – J’t’assure qu’c’est lui ! »

L’autre ne tint pas compte des élucubrations de son collègue, et reprit sa hache, prêt à aller trancher quelques troncs pour les acheminer à sa patronne, laissant le premier trépignant sur place, hurlant de plus belle. Peut-être son camarade ne le croyait-il pas, mais Aemillia avait la conviction d’être sur la bonne voie. Nazir lui avait renseigné cette scierie, après tout, et elle avait entendu, dans les couloirs du Sanctuaire, la réputation du Rougegarde de rarement se tromper quant à l’endroit où les victimes de la Confrérie vivaient leurs dernières heures. Cela avait été correct pour Narfi, et même s’il lui restait encore à confirmer le cas d’Ennodius, l’Impériale était prête à parier que sa cible à Aubétoile serait exactement là où elle s’attendait à la retrouver.

Elle suivit alors patiemment la colonne de fumée, disposant de sa monture près d’un arbre auquel elle noua les rênes, après s’être assurée qu’aucun prédateur ne rôdait dans les environs. De toute façon, jamais l’Impérial n’aurait établi un campement dans une zone dangereuse, et si la scierie et le boucan qu’elle provoquait n’éloignaient pas les ours et loups de la région, alors son travail ici n’avait aucun lieu d’être. Le cheval tenta de hennir, mais se ravisa lorsqu’elle lui tendit une des pommes qu’elle avait emportées avec elle. Croquant avidement dans le fruit juteux, il sembla satisfait de ce marché qu’ils venaient de conclure, et ne prêta nullement attention à sa cavalière qui s’éloignait pas à pas.

Aemillia avait tout de même pris le temps de faire cela dans les règles de l’art. Elle avait ôté sa robe qu’elle gardait par-dessus son armure, et avançait désormais sous les couleurs de la Famille. La coule protégeait son visage, elle se sentait terriblement puissante. L’assurance de la discrétion accordée par l’enchantement de son armure lui donnait un sentiment de liberté tel qu’elle en avait rarement éprouvé. Guidée par la fumée, et le bruit de l’eau de la rivière voisine, elle aperçut bien assez tôt le petit campement érigé par le menuisier fuyard.

Et, assis près d’un feu de camp qui lui réchauffait les mains tout en fumant le poisson qu’il avait pêché au pied de la cascade, se trouvait Ennodius Papius. Quelle joie d’apercevoir sa silhouette ! La peau hâlée, les cheveux bruns, il ressemblait à ces individus venus du sud, au teint noirci par le soleil et le travail en extérieur. Si l’homme détonnait dans le paysage clair de fin d’été, l’Impériale trépignait d’impatience à voir son sang repeindre la terre meuble et les galets de bords de rivière.

Sitôt remarqua-t-il la silhouette s’avançant vers lui qu’Ennodius se figea. Malgré les tremblements de son corps, il parvint tout de même à se redresser sur ses jambes, et à empoigner une dague dont le métal émoussé ne reflétait rien de plus que son visage déformé par une grimace d’effroi.

« Q—Qui êtes-vous ? »

Sa voix trahissait tant d’émotions à la fois, mais une seule se détachait, et ravissait Aemillia. La terreur la plus pure, dans son essence. Celle d’une proie qui savait que son heure était proche.

« P—Pourquoi vous êtes là ? hurla-t-il, son ton tirant vers les aigus d’une façon terriblement désagréable. A—Allez-vous-en !!

– Oh, Ennodius… »

Aemillia dégaina à son tour son arme. Si la dague de fer ne payait pas de mine, elle était – malheureusement pour l’Impérial – tout ce qu’il y avait de plus létal. Et cela, le menuisier déserteur l’avait bien compris, à la simple vue de ce petit bout de métal qu’elle extirpa de son fourreau.

« Vous êtes… Vous êtes de la Confrérie Noire, c’est ça ? s’étrangla-t-il en reculant, ses pas perturbant le clapotis de l’eau et la troublant un peu plus en s’enfonçant dans le bord du lit de rivière. Je le savais ! Je le savais !! »

Lâchant son arme, il tenta de s’enfuir. Le courant de la rivière, bien que léger, le ralentissait. Il tenta tant bien que mal d’escalader les rochers de l’autre côté mais, trempé jusqu’aux os, il glissait.

« C’est elle… C’est Aeri qui vous envoie !! »

Terrorisé, il gémissait bruyamment, haletant et poussant des glapissements bestiaux. Ses doigts s’écorchaient en s’agrippant aux anfractuosités de la pierre, lui arrachant quelques cris supplémentaires. Voilà qu’il tentait de s’attaquer aux buissons, comme un dément. Les yeux s’extirpant des orbites, il avait tout bonnement l’air d’un fou à lier. Même Narfi, à côté, semblait sain d’esprit.

L’Impériale en eut vite assez de ce spectacle honteux, et pitoyable. Plutôt que de risquer de se mouiller et d’abîmer son équipement en traversant à son tour le bras de rivière, elle rangea sa lame, et dégaina à la place l’arc ainsi que ses flèches. C’était l’occasion de tester cette façon de faire. Après tout, si cette tentative se révélait efficace, peut-être la réitérerait-elle à l’avenir, lors de missions ultérieures.

Agenouillée dans l’herbe humide, elle bloqua sa respiration. Retrouvant chacune des sensations propres à l’archerie, elle savoura ce doux retour en enfance. Ses muscles bandés, tout autant que le bois et la corde de l’arc, elle parvenait difficilement à stabiliser sa position. Une première flèche partit, se plantant dans l’omoplate droite de l’homme. En réalité, elle aurait dû finir sa course écrasée contre les rochers, mais ce fut à ce moment-là que l’Impérial trébucha, et se mit en travers de son chemin. Tant pis pour lui, tant mieux pour elle.

Son hurlement déchira le calme des environs. S’il continuait, Aemillia risquait d’être prise sur le fait, par les employés de la scierie. Elle devait agir vite.

Dégainant la seconde flèche, elle tenta de mieux viser. Fermant un œil, mettant le second à hauteur de visée, elle ralentit au mieux sa respiration, cherchant à stabiliser davantage ses appuis. La seconde flèche partit, au moment où Ennodius se tournait dans sa direction pour lui invectiver quelques insultes remettant en question sa vertu, entre autres. Tant pis pour lui, tant mieux pour elle.

La flèche vint se ficher dans sa gorge, le tuant presque sur le coup. Ça n’était plus qu’une question de secondes avant qu’il ne se vidât de son sang et de ses dernières forces. Bientôt, le cœur n’arriverait plus à pomper suffisamment de sang pour irriguer le corps et pallier le manque causé par l’hémorragie. Le cerveau n’aurait plus d’apports, et finirait par dysfonctionner, avant de tout simplement s’éteindre, tout comme le feu du foyer finirait par s’étouffer par manque de bois.

Et aussi pitoyablement qu’il ne vivait jusqu’alors, Ennodius Papius acheva sa misérable vie dans de vulgaires soubresauts, crachant du sang poisseux, le regard tourné vers le ciel bleu immaculé de nuages.

C’était un beau jour pour mourir, se dit Aemillia en contemplant sa dépouille au loin.

Elle tendit l’oreille, à l’affût de bruits pouvant trahir l’arrivée des anciens collègues et de l’ancienne patronne de cet homme lamentable, en vain. Elle avait le champ libre.

Il ne lui en fallut pas plus alors pour se dénuder – non sans frémir sous la brise fraîche qui souffla – et traverser le cours d’eau, évitant ainsi à son armure d’être mouillée, et s’épargnant de ce fait l’inconfort de voyager en étant trempée jusqu’aux os. Elle vida les poches de l’Impérial, récupérant tout ce qui pourrait lui être utile – de l’or, notamment. Puis, avant que le doux sang chaud ne séchât et ne formât de vulgaires taches, elle y trempa sa main, et vint appliquer son empreinte sur l’un des rochers contre lequel il s’était battu dans ses derniers instants. Sans même prendre la peine de ramasser ses flèches, elle alla prestement rincer sa paume dans le cours d’eau, frottant vigoureusement pour faire disparaître toute trace du liquide carmin qui s’était immiscé dans chaque repli de sa peau, et retrouva le paquet de vêtements qu’elle avait soigneusement disposé près du feu dans une pile bien rangée. Quelques guenilles ayant appartenu à l’homme, dont l’odeur ne répugna pas la jeune femme, suffirent à essuyer l’eau qui s’était permis se recouvrir son corps ; très rapidement, Aemillia se retrouvait prête à reprendre la route.

Elle prit toutefois le soin de prendre un chemin de traverse lui évitant de repasser par la scierie ; recoupant avec la voie principale, en direction du nord, guidée par la position du soleil, elle retrouva suffisamment vite sa route. Son armure lui collait à la peau et gardait la chaleur, et la robe par-dessus pesait suffisamment pour lui assurer d’être tranquille face à la fraîcheur du vent d’ouest qui se levait. Finalement, elle portait tout aussi bien sa cape et, chaudement parée, elle put quitter définitivement Estemarche, et faire ses premiers pas dans la châtellerie du Clos.

Elle resta longuement admirative des plaines qui s’étendaient face à elle, mais maudit ce paysage sitôt la fatigue vint la cueillir. Sans abri sous lequel se reposer, elle se sentait à la merci de tous, brigands, intempéries et bêtes sauvages. Les montagnes qu’elle apercevait çà et là ne lui inspiraient pas plus confiance. Et même si elle trouva sur sa route une auberge, perdue entre deux cols du Clos, elle refusa de s’y arrêter, donnant la priorité au trajet effectué. Le sommeil restait léger, constamment à l’affût du moindre bruit qui pût trahir une menace approchant dans l’ombre. Les cols enneigés qu’elle entrapercevait se recouvraient de traînées de neige toujours plus conséquentes au fur à mesure qu’elle gagnait le nord, si bien qu’au terme de son voyage jusqu’à la cité-état d’Aubétoile, à la pointe du Clos et reposant à demi sur la mer des Fantômes, elle se crut à l’aube de l’hiver.

Quelques plaines recouvertes de givre, ou d’une faible couche de poudreuse qui saurait rapidement disparaître aux premières lueurs de l’aurore, l’avaient accueillie. L’automne débutait, et si le sud de Bordeciel se parait de teintes rougeoyantes à mesure que les feuilles mourraient, le nord faisait déjà face aux prémices d’un hiver rigoureux. À quoi pouvait ressembler le paysage estival de cette région ? Elle doutait avoir un jour réponse à cette question, mais se plaisait à s’imaginer les étendues verdoyantes parsemées de fleurs. Cette douce pensée l’apaisait et la berçait dans sa somnolence.

Elle parvint aux alentours d’Aubétoile en début d’après-midi, le vingt-deuxième jour du mois, encore plus épuisée qu’elle ne l’aurait cru. Quelque part, les hauts toits pentus lui apportèrent réconfort et salut, contre toute attente. Elle se souvenait avoir aperçu des demeures ainsi sur la route en direction du Col Clair ; afin de palier les lourdes chutes de neige hivernales, sévères en montagne et dans les régions très froides, les habitants avaient trouvé ce stratagème qui consistait à avoir des combles si hautes que la couche de poudreuse glissait le long des ardoises ou de la paille qui constituaient la toiture. Une technique que les Bordeciélois d’Aubétoile avaient eux aussi décidé d’utiliser.

L’Impériale distingua une poignée de résidences banales, revenant au peuple qui travaillait aux champs – si tant fut qu’une forme d’agriculture pût être développée dans les environs – ou bien à la mine, ainsi qu’un début de palais, plus imposant, vers l’est de la ville. Le simple fait qu’il n’y eût aucun rempart insufflait à Aubétoile un air de tranquillité ; il semblait ne jamais rien se passer dans cette petite bourgade, ce qui plaisait à Aemillia. Les petites villes tranquilles où chacun vivait sa vie, sans se soucier d’attaques de bandits venant mettre l’endroit à sac, ou encore à présent des dragons qui pouvaient réduire en cendres chacune des demeures – c’était ce genre d’endroit qu’elle appréciait, autrefois. Désormais, ce mode de vie n’était plus adapté pour elle, et elle devait se contenter du plaisir qu’elle éprouvait en le constatant chez autrui, ou en rêvassant à une vie qu’elle n’aurait jamais pu avoir, quand bien même tout fut différent.

« Vous feriez mieux de faire demi-tour et de repartir d’où vous venez, lui lança un homme nordique passant à sa hauteur, le regard épuisé. Le repos n’existe plus à Aubétoile.

– Que voulez-vous dire par là ? » s’enquit la jeune femme, fronçant les sourcils.

Sa monture donna un coup de tête, comme si elle cherchait à se libérer de l’emprise que sa cavalière avait sur les rênes, en vain. Il y eut un hennissement, puis la bête se calma, mais montrait toujours des signes de nervosité.

« Tout le monde ici a des cauchemars, expliqua-t-il en mettant un peu de distance entre lui et la monture de la jeune femme. Tous les résidents. Peut-être même que les bêtes aussi. Si vous tenez à votre sommeil et votre repos, partez d’ici. »

Était-ce à cause de ces mauvais rêves, et donc au terriblement mauvais sommeil qui en découlait, que le Nordique paraissait tant irrité et désagréable ? Aemillia espérait que tout pût se résoudre une fois cette histoire tirée au clair. Mais ça n’était pas de son ressort.

« Ils disent qu’un prêtre de Mara est venu tirer ça au clair, grommela-t-il avant de mettre une hache sur son dos. On verra bien s’il trouve un remède à tout ça. »

Sans interroger plus l’Impériale sur les raisons qui l’avaient poussée à se rendre à Aubétoile, il repartit en direction des bois alentour. Probablement un bûcheron alimentant les cheminées de la ville grâce aux arbres qu’il abattait. Aemillia n’en avait que faire. Se remémorant les indications de Nazir, elle chercha du regard la mine que dirigeait Beitild, sa dernière cible. Il y avait bien un bâtiment s’y apparentant, tout à l’est, par-delà ce qu’elle devinait être la demeure du jarl Skald, allié aux Sombrages d’après ce que l’on racontait. Un petit attroupement s’était formé sur le seuil, des individus divers et variés râlaient auprès des gardes, tout autant fatigués que les résidents. Les voix lui parvenaient d’une bonne distance, tant les individus ne savaient se contenir face à la discorde semée là.

« Ça ne peut plus durer, se lamentait une femme qui gardait contre elle un enfant en bas âge. Je ne peux pas travailler dans ces conditions.

– Je ne compte plus les nuits sans repos que j’ai dû enchaîner, grogna un vieillard non loin d’elle.

– Si vous ne réglez pas ce problème, ma famille et moi quittons la ville ! éructa un Nordique aux épais muscles intimidants. Que le jarl prenne ses responsabilités !

– Calmez-vous, calmez-vous, fit le soldat d’un ton qui se voulait rassurant, bien que son casque dissimulant son visage ne l’y aidât guère. Erandur, le prêtre de Mara qui nous est parvenu, m’a assuré qu’il avait trouvé quelqu’un avec qui mettre fin à ces cauchemars.

– Mais quand est-ce que ça sera fini ? sanglota la femme du début, se tenant le visage entre les mains.

– D’ici quelques jours, assura le garde. Et s’il ne fait pas l’affaire, je m’en chargerai moi-même personnellement ! »

Cela ne sembla guère apaiser les craintes. La tension était exacerbée par cette fatigue qui rampait et les privait davantage du repos tant attendu. Aemillia eut un léger tremblement ; si elle décidait de passer la nuit ici, qui savait ce qui hanterait ses rêves ? Elle préférait ne pas le savoir, mais elle n’avait pas d’autre choix. Le mieux à faire était d’achever sa cible le soir, lorsque personne ne voyait ce qui se tramait dans l’ombre… D’autant plus que sa monture aussi avait besoin de se reposer, après avoir gravi les côtes et descendu les pentes. Afin d’alléger sa charge et de diminuer sa fatigue, elle descendit de cheval, et le tira par les rênes jusqu’à l’amener aux écuries de l’auberge qui surplombait la ville, dès l’entrée de celle-ci.

L’auberge Montevent était semblable à toutes les autres. Un agréable feu crépitait dans l’âtre au milieu de la pièce, et permettait de réchauffer les corps frigorifiés par le temps hivernal de l’extérieur. Ici encore, des gens se lamentaient au sujet des cauchemars, et un petit groupe s’était formé afin de rassurer une femme qui commençait à montrer quelques signes offensifs, prise de panique. Sur ses gardes, Aemillia s’approcha d’eux, cherchant à capter le regard de l’aubergiste qui les observait au loin.

« Ce rêve se répète encore et encore… Ça vous paraît normal ? C’est le signe d’une malédiction !

– Allons, allons, Ignir, Erandur est parti mettre un terme à ces cauchemars. Tout va finir par rentrer dans l’ordre… Alors reste forte, d’accord ? »

Le tavernier, un Nordique à l’impressionnante pilosité faciale d’une couleur rousse terriblement vive, l’interpella alors. Vraisemblablement, il avait distingué la silhouette féminine qui s’était approchée de son comptoir, et avait choisi de l’accueillir comme n’importe lequel des clients, avec un aimable sourire malgré les cernes violacés qui berçaient ses yeux clairs.

« Besoin d’une chambre ? »

Il sembla remarquer l’air peu rassuré de l’Impériale, puisqu’il reprit aussitôt.

« Ne vous en faites pas, les cauchemars n’affectent pas les voyageurs.

– Oh, je vois. »

Aemillia se retourna afin de constater le groupuscule qui quittait les lieux, non sans bruit. Seule une barde à la tenue plutôt dévergondée restait là, assise près du feu, accordant sa flûte de bois.

« J’aimerais bien, oui, s’il vous plaît, répondit-elle alors. Et j’ai aussi mon cheval, aux écuries, pourrais-je avoir de quoi le panser et le nourrir ? »

Le Nordique acquiesça. Il lui indiqua le montant à payer, et elle tira les septims de sa bourse sans chercher à marchander – le prix était honnête, et elle comptait de toute façon se refaire en volant ici et là quelques pièces et quelques bijoux à revendre, sans compter la prime que lui donnerait Nazir une fois de retour au Sanctuaire. À quoi cet argent lui servirait, cependant ? Désormais, elle avait un endroit où dormir, Arnbjorn lui réparerait armes et armures, et Nazir cuisinait. Peut-être participerait-elle aux dépenses obligatoires, pour l’achat de provisions, même si ce sujet n’avait pas encore été évoqué. Elle pouvait toujours se trouver des étoffes à coudre afin de se préparer de nouvelles robes, cela faisait longtemps qu’elle se promenait avec les mêmes tenues sans prendre le temps d’en confectionner de nouvelles. Certes, elle avait son armure, désormais, mais certains contrats lui demanderaient d’agir en extérieur, à la vue de tous. Et si les couleurs de la Confrérie retrouvaient leur symbolisme aux yeux du peuple, alors ce serait bien plus dur de passer inaperçue en la revêtant.

« Bien, c’est cette chambre-ci, lui indiqua-t-il en pointant du doigt une arche menant à une pièce voisine dans laquelle l’Impériale aperçut la forme d’un lit. Pas de porte, une peau de bête fait office de rideau, ici. Et voici la clé du coffre, si vous voulez y ranger vos affaires. J’envoie Abelone se charger de votre bête, alors faites comme chez vous. »

Elle le remercia, bien qu’elle n’appréciât guère cet aspect de l’architecture aubétoilienne, et investit les lieux, tandis que l’homme – dont elle ignorait toujours le nom – hurlait pour appeler son employée, avant qu’elle ne se pointât et ne prît connaissance de son nouvel ordre. Bien que l’Impériale n’eût que très peu d’affaires, au final, elle rangea toutefois sa pauvre besace qui avait connu bien des jours meilleurs dans le petit coffre allongé qui reposait contre le mur de bois, avant de repartir. Il lui fallait se renseigner sur Beitild, et trouver le meilleur moment pour l’attaquer, sans que nul ne la vît.

Le froid mordant d’Aubétoile l’accueillit sitôt eut-elle passé le seuil. Sans sa fidèle cape, elle n’aurait guère survécu longtemps dans les environs.

Après cette brève pause, qui lui servait à peine à assurer ses arrières, il lui fallait se recentrer sur son objectif. Beitild n’allait pas se faire assassiner sans qu’elle ne fît rien ! Suivant son instinct premier, elle prit la direction de ce qu’elle avait soupçonné être l’entrée de la mine, à l’est de la ville. Longeant l’imposant bâtiment qu’était le Pavillon Blanc, la longère du jarl, elle aperçut la fonderie dans laquelle un Nordique vieillissant fondait les métaux récupérés dans la grotte voisine pour en façonner des lingots, qui seraient sûrement revendus à bon prix. Une femme arriva, pour lui hurler de se presser, de travailler plus avec davantage d’efforts, ajoutant que leur mine était en guerre avec celle d’un autre.

« Beitild, soupira-t-il, fatigué, quelle que soit ta relation actuelle avec Leigelf, nous ne pouvons faire plus que ce que nous faisons déjà. Je suis épuisé par ces cauchemars, peu importe combien je bois avant de m’endormir. Pour l’amour des Divins, laisse-nous nous reposer !

– Oh, Karl, tu te reposeras quand tu seras mort. Nous devons écraser la mine de Leigelf. Ce n’est pas mon incapable d’ancien époux qui montrera laquelle de nos deux mines est la meilleure d’Aubétoile ! »

Aemillia commençait à comprendre les tenants et aboutissants de cette affaire. Cela aurait été une surprise si ce Leigelf n’était pas à l’origine du contrat placé sur la tête de celle qui fut autrefois sa femme. Soit il s’agissait de lui, soit c’était le dénommé Karl, qui se tuait bien trop à la tâche pour être ainsi considéré par sa patronne. Dès que l’aube se lèverait, et que le corps sans vie de la Nordique au teint d’Impériale serait retrouvé, les mineurs de Brise-Fer seraient un peu plus apaisés.

« Excusez-moi… »

La jeune femme approcha doucement l’homme qui redoublait d’efforts afin d’alimenter le feu de la fonderie, et attira son attention.

« Est-ce que c’est tous les jours comme cela, ici ?

– Oh, Beitild est comme ça depuis des mois, maintenant, et ça a empiré quand elle s’est pris le bec avec Leigelf, son mari. Maintenant, on se crève au travail sans reconnaissance.

– Travaille-t-elle ? Est-ce qu’elle participe au minage, au moins ?

– Tout ce qu’elle fait, c’est nous superviser et nous engueuler comme du poisson pourri. Si j’étais vous, jamais je ne demanderais à travailler là. Elle vient à l’aube pour crier sur ses employés, les surveille toute la journée, et quitte les lieux en dernier au crépuscule pour s’assurer que personne n’a rien volé ou détruit pendant le travail. Elle ne nous fait pas confiance. »

Karl avait délié sa langue sans effort, et paraissait ravi d’avoir trouvé une oreille pour l’écouter. Incapable de s’arrêter, il poursuivait sur un ton mélancolique.

« J’aimerais bien pouvoir m’en aller. Entre les rêves et la patronne, j’ai plus envie de me barrer que de rester. Si ce prêtre résolvait l’histoire des cauchemars, et si Beitild se faisait sauvagement trucider, je pense que j’aurais des raisons de rester.

– Ne vous en faites pas, répondit doucement Aemillia. Tout finira par s’arranger. »

Karl lui sourit, bien que le cœur n’y fût pas. Il ne la salua même pas lorsqu’elle tourna les talons, s’éloignant de la mine d’un pas léger, sûre d’elle. Elle avait encore un bout de journée pour faire le tour d’Aubétoile, découvrir l’endroit, tout en sachant pertinemment où trouver sa cible dès lors que le soleil commencerait à décliner par-delà les montagnes.

Après avoir découvert la ville et ses environs, et très succinctement discuté avec les résidents tous plus épuisés les uns que les autres, Aemillia se fit la réflexion qu’elle appréciait Aubétoile. Il émanait des chemins faiblement enneigés un sentiment de bien-être qu’elle n’avait que rarement éprouvé à Vendeaume. Même s’il était difficile de s’imaginer résider un jour dans les environs, elle se plaisait à entendre le remous des douces vagues qui venaient s’échouer dans le port. Certes, il n’y avait pour l’instant qu’un bateau accosté, mais Aubétoile avait prospéré grâce à celui-ci, ainsi que grâce aux mines. Oui, l’endroit était tout à fait reposant et agréable, une fois que l’on omettait les raisons de son séjour là et les rêves atroces que subissaient les résidents.

Le soleil entama sa descente vers l’ouest, teintant le ciel d’écarlate. Il n’en fallut pas plus pour qu’Aemillia se mît en position. Elle attendit patiemment, feignant une promenade qui la guidait vers ce recoin de la ville, que les employés de la mine s’en allassent et rentrassent chez eux. Seule Beitild guettait, surveillant chacun de leurs faits et gestes. Remarquant l’Impériale qui s’avançait, bien qu’elle ne pût distinguer son visage dissimulé par la coule, et faisant fi de cette armure dont elle ignorait vraisemblablement le sens, elle lui jeta un regard dédaigneux, avant de s’affairer et de ranger les outils un à un, scrutant minutieusement les traces d’usure.

« Je ne suis pas d’humeur, lâcha-t-elle avec mépris lorsqu’elle comprit qu’Aemillia venait vers elle. Dites-moi ce que vous voulez, ou laissez-moi tranquille.

– Quelqu’un veut votre mort, Beitild.

– Laissez-moi deviner, rit-elle avec sarcasme. Il s’agit de mon soi-disant mari, Leigelf. Eh bien dites-lui que c’est réciproque ! »

Elle tourna le dos à la jeune femme, avant de se diriger vers la fonderie dont elle inspectait le moindre recoin. Comprenant que l’Impériale ne souhaitait pas repartir sur ces mots qu’elle venait de lui adresser, elle ajouta ce qu’elle ignorait alors être ses dernières paroles.

« Je suis occupée et vous me dérangez. Allez-vous-en.

– Je vous aurais prévenue, Beitild, » soupira Aemillia.

S’étant glissée à portée de bras de la Nordique, l’Impériale n’eut qu’à saisir le manche de sa dague et la planter dans le ventre de la patronne de la mine de Brise-Fer. Pour éviter qu’elle ne hurlât, elle plaqua sa paume contre ses lèvres, étouffant tout cri dans sa gorge. Reprenant son arme, et la tête de sa cible immobilisée contre son épaule, elle eut tout le loisir de trancher les chairs et la trachée. Le sang teintait la neige de rouge.

Beitild convulsait, même si Aemillia la maintenait bien en place jusqu’à ce que se fît savoir le dernier soubresaut.

« Mon Père, je vous offre cette vie, murmura-t-elle en déposant doucement le corps au sol. Puisse-t-elle vous faire honneur. »

L’expression hagarde du visage de la Nordique la fit frémir. La bouche grande ouverte, les lèvres tordues dans un rictus de douleur, et les yeux vitreux, elle faisait de la peine à voir. Aemillia ne perdit pas plus de temps, et apposa à nouveau la marque de sa main, cette fois-ci sur le métal encore brûlant de la fonderie, déjà parsemé de gouttelettes du sang qui avait giclé.

La main poisseuse, et sa lame tout autant souillée, la jeune femme descendit les douces pentes de la ville, jusqu’à parvenir au port. Le vent frais, presque givré, du début de soirée l’accueillit dans des rafales qui auraient secoué ses cheveux si elle n’avait pas porté cette coule. Rinçant sa main et son arme dans l’eau salée de la mer, à défaut de mieux, elle frissonnait au contact des vagues. Si le temps avait été plus clément, elle aurait aimé s’y baigner. Mais elle ne pouvait se le permettre. Elle avait du travail, ici.

Et dire que, dès l’aube, il lui fallait reprendre la route pour rentrer chez elle.

Aemillia sourit. Quelle étrange sensation que d’appeler le Sanctuaire un « chez-soi » – elle qui se souvenait à peine de la douce chaleur d’un foyer, voilà qu’elle rêvassait d’une famille aimante. Parviendrait-elle à nouer ce genre de relation avec les membres hétéroclites de la Confrérie Noire ? Babette avait beau être amusante et sympathique, elle ne pouvait ignorer le fait qu’elle était une vampire, tout comme Arnbjorn lui avait semblé prêt à bondir sur elle et la dévorer au moindre faux pas.

Elle devait rester avec eux. Sinon, comment ferait-elle savoir à tout Tamriel que la Confrérie était toujours vivante, et illuminait les ténèbres ? Comment ferait-elle savoir à son mentor qu’elle était là, qu’elle avait survécu pendant tout ce temps, et qu’elle le cherchait ?

Oh, rien que penser à lui faisait monter les larmes aux yeux, à moins que ce ne fût du fait du vent qui se levait, féroce, avide. Le parfum de l’iode lui emplissait les narines, quoique douloureusement. Elle avait toujours aimé la mer, même si elle l’avait vue pour la première fois tardivement dans sa vie. Dans sa tendre enfance, alors qu’Octavia la choyait avant le coucher, elle avait droit à une histoire qu’elle connaissait par cœur, mais qu’elle se plaisait toujours autant à redécouvrir. Quelquefois, la mer faisait une apparition dans le récit, et elle s’imaginait une immense rivière, si grande qu’elle rejoignait le ciel au loin. Lorsqu’elle vit l’étendue de ses propres yeux, aux côtés des Khajiits, elle ne put s’empêcher de repenser à cette image qu’elle s’était construite de cette merveille de la nature. Bien qu’elle la craignît, la mer la fascinait.

Une mésange passant par là, visiblement en retard sur la période de migration, l’arracha à ses pensées. Du haut de sa branche, elle piaillait gaiement.

Un instant plus tard, elle gisait au sol, dévorée par un chat errant.

La beauté de la nature allait de paire avec l’horreur qu’elle faisait naître dans l’esprit de chacun. Aemillia le savait parfaitement. Mais malgré tout, son cœur se serra à la vue du petit corps aux ravissantes couleurs ternies par le carmin du sang. Cette mésange n’avait pas mérité un tel sort. Et ses victimes, à elle ? Narfi, Ennodius, Beltild. Avaient-ils mérité leur sort ? Elle chassa les incertitudes de son esprit. Elle n’avait plus le temps de douter.

L’Impériale se redressa, essuyant prestement sa main sur sa cuisse. Le froid la mordait, elle craignait l’engelure – pouvait-elle en avoir avec seulement cela ? Elle l’ignorait. Pressant le pas pour rentrer à l’auberge pour s’y réchauffer et s’octroyer un peu de repos, elle détourna le regard du cadavre de l’oiseau démembré. Les plumes tachées de sang s’envolaient tristement avec la brise.

Une fois étendue dans sa couche, au chaud sous les couettes en peaux de bêtes si douces qu’elles en paraissaient fausses, Aemillia se laissa gagner par le sommeil. Rapidement, des souvenirs refirent surface. Sa mère souriante, bien que son regard ne se portât pas sur la petite fille qu’elle était alors ; Octavia, la servante qui prenant tant soin d’elle, qui la serrait dans ses bras en lui souhaitant la bonne nuit ; son mentor hurlant d’inquiétude son prénom tandis qu’elle s’acharnait à plonger dans la Corbolo pour retrouver l’anneau qu’il avait accidentellement perdu par sa faute ; ce même Impérial la choyant, lui enseignant affectueusement l’art de l’assassinat, au sein du Sanctuaire ; Khayla venant à son secours en feulant comme la plus féroce des guerrières ; Ri’saad lui caressant doucement la tête en ronronnant ; Naalia qui la félicitait chaleureusement pour son travail finement réalisé…

Les scènes allaient et venaient, se succédant l’une et l’autre, dans un ballet de joie et d’amour. Mais tout avait une fin. Tôt ou tard, elle avait perdu chacune de ces personnes. Sa mère, sauvagement assassinée dans son sommeil. Octavia, qui avait subi un sort encore plus triste, et s’était vidée de son sang dans le couloir. Son mentor, qu’elle ne verrait peut-être plus même si elle brûlait d’envie d’enfin recroiser son chemin. Khayla, Ri’saad et tous les Khajiits, avec lesquels elle ne voyagerait plus jamais. Et Naalia, dont le corps pourrissait sous sa pierre tombale, en proie au passage du temps. Ces jours heureux s’étaient achevés, laissant un goût amer à l’Impériale. Elle ignorait si elle saurait un jour aller de l’avant.

En attendant, elle reprendrait la route dès l’aube, sans jamais plus se retourner. Il lui fallait rentrer au Sanctuaire, auquel elle était liée, désormais. Et peut-être, si la chance lui souriait, peut-être parviendrait-elle un jour à revoir son mentor.

Aemillia était convaincue qu’il l’attendait.

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