De l'autre côté de la frontière

Chapitre 16 : Chapitre XVI — Le premier cadeau de Randall

4874 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 26/04/2023 19:31

Chapitre XVI

Le premier cadeau de Randall

 


« Vous allez peut-être m’en vouloir pour ça, mais j’ai quelque chose pour vous, Elenaril. »

La confession de Randall, bien qu’un peu subite, intrigua l’Altmer qui releva la tête de son carnet, posa à côté de celui-ci son crayon de fusain, et croisa le regard du chasseur avec curiosité. Bien que peu assuré, il lui semblait convaincu par la décision qu’il avait prise, et déterminé à aller jusqu’au bout de sa démarche. Il avait finalement cessé de tracer sans interruption les lettres altmeri, formant de drôles de mots qui, parfois, n’avaient aucun sens aux yeux de l’elfe – avant qu’elle ne réalisât qu’il ne faisait qu’écrire le nom des personnes et des lieux qui l’entouraient, dans une tentative de mettre en pratique ce qu’il venait d’apprendre – et s’appuyait de son coude sur la table. Autour d’eux, le calme était revenu, la cantine s’était peu à peu vidée, tout comme le contenu de leurs assiettes et de leurs tasses. Posie, quant à elle, restait perdue dans le monde des songes, remuant de temps à autres ses pattes ou ses oreilles, sans offrir de perspective de réveil imminent.

« De quoi s’agit-il ? interrogea Elenaril en retour, amusée par la palette d’émotions qui défilaient sur le visage de son vis-à-vis.

— Je ne vais rien dire, il faut que vous le voyez par vous-même. Mais si vous en avez assez de retranscrire vos observations dans votre carnet, alors nous pourrions y aller maintenant. »

L’Altmer plissa les yeux, et étira ses lèvres en un large sourire. Il avait dû constater les croquis qu’elle avait esquissés sur ses pages. Le tobi-kadachi, les palicos – elle avait pris, bien évidemment, Posie pour modèle –, les armes – cela avait été dur de redessiner le fusarbalète de Randall, ou encore la lance d’Aiden, purement de mémoire –, et quelques représentations très schématiques d’Astera, tout cela trônait dans quelques-uns des feuillets de son calepin, annotés de toutes parts, en attendant de repasser à l’encre pour mettre les traits au propre.

« Seulement si vous me montrez votre progression. Êtes-vous parvenu à écrire votre prénom ? »

Il rit doucement, faussement irrité par cette petite pique qui aurait pu sembler insultante au premier abord, avant de lui dévoiler sa feuille noircie de lettres hésitantes, mais clairement lisibles.

« Vous avez la plume d’un enfant de dix ans, mais c’est surprenant, pour quelqu’un qui a commencé à apprendre cela il y a quelques heures à peine. Continuez comme ça et je vous demanderai peut-être de devenir mon scribe à l’avenir ! »

Il effectua une petite courbette, du mieux que la position assise devant une table pouvait le lui permettre, et la remercia pour ce compliment. Ses mèches rebelles se balançaient devant ses yeux à chaque hochement de tête, et il tentait en vain de les remettre à leur place, tout en sachant pertinemment que, quoi qu’il fît, il serait de nouveau assailli en très peu de temps.

« Mais si vous le voulez, oui, nous pouvons y aller maintenant. Que faisons-nous de Posie ?

— Oh, ne vous en faites pas. Regardez. »

Il n’eut qu’à saisir ses béquilles et les entrechoquer doucement pour que le felyne ne s’extirpât de son sommeil. Si, dans les premières secondes, elle eut un air un peu hagard et perdu, Posie se reprit tant bien qu’assez vite, et s’étira prestement avant de venir aux côtés du chasseur pour l’aider. Elle avait beau avoir le sommeil lourd, une sorte de sixième sens l’extirpait de ses rêves pour accourir et prêter main forte à Randall sans qu’il n’eût à le lui faire savoir.

« Miaître, couina-t-elle, vous êtes prêt à repartir ?

— Nous allons montrer à Elenaril la surprise. Tu nous accompagnes ?

— Avec grand plaisir ! » ronronna Posie en secouant la tête, les oreilles dressées de toute leur hauteur.

Elle eut droit à des caresses, qui la firent ronronner avec force, sous le regard amusé de l’elfe qui, décidément, ne se lassait jamais de voir ces deux-là interagir avec tant de douceur. Elenaril n’avait pas encore osé demander d’entendre l’histoire de leur rencontre, mais il fallait tôt ou tard qu’elle sût par quel coup du hasard ou quelle volonté du destin ces deux-là s’étaient associés pour découvrir le monde. Ce devait être une histoire formidable, digne des plus beaux contes transmis par voie orale depuis des générations.

« Allez, il est temps de bouger, » souffla le chasseur en se mettant debout, et en s’appuyant sur ses béquilles.

Elenaril s’était apprêtée à faire appel à un sort pour l’aider, mais l’autonomie de Randall n’était plus à prouver. Il n’avait plus besoin qu’elle le fît léviter, et elle devait admettre que cela lui plaisait autant que ne l’attristait. Elle avait pris un certain plaisir à épauler son compagnon d’aventures, et se retrouvait à présent n’être d’aucune utilité. Certes, elle ne se limitait pas qu’à servir d’épaule pour le chasseur, mais elle appréciait de pouvoir mettre à profit sa magie pour autrui. Posie se tenait elle aussi prête à faire le nécessaire pour qu’il gardât son équilibre, et une fois encore, Randall n’en eut guère besoin. Et tandis qu’il était fin prêt à repartir, les feuilles volantes soigneusement rangées dans son compendium tout comme son crayon, Elenaril se retrouvait bêtement encore assise sur son tabouret, ses affaires éparpillées sur la table. Elle s’empressa de tout ranger, un peu gênée d’ainsi se faire attendre, et se hâta de rejoindre l’homme.

« Ne vous en faites pas pour moi, souffla-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées, avant de s’élancer. Je me débrouille très bien maintenant avec ça. S’il n’y avait pas la douleur, je serais déjà à nouveau capable de marcher !

— Ne forcez pas trop, Randall. Si vous souhaitez être disponible pour la capture, il faudra vous ménager pour être sûr que votre genou sera remis, vous ne pensez pas ?

— Oh, je ne me fais aucun souci. Dylis fait des merveilles, je suis sûr qu’elle me donnera son accord. Regardez Posie, et sa patte. Grâce à ses soins attentionnés, elle a été immobilisée bien moins longtemps que prévu.

— C’est un savoir-faire dont vous ne saurez pas vous passer ! rit l’Altmer.

— Elle est vraiment efficace. Nous avons beaucoup de chance de l’avoir, oui. »

Bien qu’il eût été plus aisé d’emprunter l’élévateur, même pour seulement descendre d’un étage ou deux, Randall préféra s’attaquer aux marches de l’escalier descendant, sous l’œil vigilant de l’elfe, qui ne pouvait s’empêcher de préparer son sort de télékinésie, au cas où. Et pourtant, il parvint à bout des trente-deux marches qui les séparaient de l’armurerie bouillonnante et bruyante, essoufflé, mais à la seule force de ses bras et de sa volonté. La mine réjouie qu’il affichait suffisait à faire comprendre combien il se sentait victorieux d’y être parvenu seul.

Près de l’entrée de la forge, une paire de chasseurs consultait le panneau des quêtes, où avaient été accrochés diverses requêtes et autres ordres de chasse. Elenaril eut beau y jeter un regard furtif, elle ne comprit guère de mots, encore novice dans son apprentissage de la langue régionale, et surtout incapable de déchiffrer le cursif parfois un peu brouillon de certains. Mais les exclamations impatientes de l’un des deux individus, ravi de pouvoir être déployé sur une traque de grand jagras, suffit à l’amuser. Il fallait de tout pour façonner un monde, après tout.

La chaleur étouffante de l’atelier manqua de faire suffoquer l’Altmer, qui eut besoin d’un court temps d’adaptation avant de trouver l’énergie nécessaire à n’était-ce qu’y faire un pas. Droit devant eux, pile en face de l’entrée, flambait un véritable incendie au cœur de la cheminée, qui alimentait les fours et autres outils permettant de faire fondre les métaux et ainsi façonner les armes et armures, et les bouffées d’air chaud lui donnaient le tournis. Ils furent salués par le forgeron, un homme à la carrure impressionnante, entre deux coups de marteau assénés sur une dague, mais ce fut auprès de l’armurière que se présenta Randall. Après des salutations convenues, il lui exposa le motif de sa visite, et la femme, une quarantenaire très concentrée sur les nombreux bons de commande qui lui avaient été apportés au cours de la journée, adressa un rapide regard à Elenaril, avant de sourire poliment, et de chercher derrière le comptoir le petit paquet de tissu qu’elle tendit à l’homme.

« S’il faut faire des retouches, il faudra le signaler, et nous nous en chargerons.

— Je doute que ce soit nécessaire, mais je vous remercie. Si vous voulez bien, Elenaril, voici pour vous ! »

En équilibre précaire, il lui donna à deux mains ce qu’il venait de récupérer, d’une mine particulièrement enjouée, quoiqu’un peu hésitante. Il s’agissait tout simplement d’une pile de vêtements, un set complet d’armure de cuir et de tissu semblable au sien, nouée et bien en place grâce à une cordelette de chanvre, que l’elfe s’empressa de trancher.

Elle eut du mal à réaliser ce qu’elle voyait là. C’était, à quelques détails près, une réplique de la tenue prêtée par le chasseur, et cette fois-ci, à sa taille. Pantalon, ceinture, cotte et gants, tout y était, y compris les bottes, et Elenaril était prête à parier que tout lui irait à merveille. Il ne fallait qu’essayer pour voir si elle se trompait, ce que lui offrit de faire Randall, en l’invitant à retourner dans les quartiers privés, où ils seraient tranquille, sans personne pour les déranger.

« Randall, vous êtes fou, souffla l’elfe en constatant la douceur du tissu utilisé. Il y a même l’insigne de la Cinquième Flotte sur le veston ! Cela a dû vous coûter horriblement cher !

— Je vous l’ai déjà dit, répondit le chasseur sans perdre son sourire, bien que le rouge lui montât légèrement aux joues, je ne dépense pas beaucoup ma solde. Considérez que c’est aussi un cadeau que je me fais. Grâce à cette armure, vous pourrez vous rendre sur le terrain comme tout autre chasseur, à condition de prévenir que vous vous absentez toutefois ! »

S’ils ne se trouvaient pas à cet instant précis dans les marches menant aux quartiers privés, et si Randall ne s’appuyait pas sur ces béquilles, Elenaril aurait presque pu l’enlacer tant elle était touchée de cette attention, mais cela n’était pas digne d’une Altmer de son genre. Et qui savait, peut-être même que cela était inapproprié aux yeux des Hommes de ce monde.

« Et puis… »

Sa voix se fit hésitante. Il descendit deux marches supplémentaires, puis retrouva une once de courage.

« Et puis, je pourrai maintenant vous proposer de m’accompagner en expédition, quand j’irai mieux. J’ai beaucoup aimé vous guider dans la forêt ancienne. J’espère que vous voudrez bien y retourner avec moi, la prochaine fois. »

Elenaril s’immobilisa un instant, les oreilles bourdonnantes. Avait-elle bien entendu ? Quelque part, elle ne parvenait à y croire, et se persuadait qu’elle s’était imaginé la voix de Randall. Pourtant, remarquant l’absence de réponse de son interlocutrice, ce dernier se stoppa, quelques marches en contrebas, et se tourna dans sa direction, regardant derrière lui pour constater l’Altmer immobile, les yeux grands ouverts, et les lèvres figées dans l’articulation d’un son silencieux. Les sourcils relevés, il semblait en proie à une inquiétude passagère. Elenaril réalisa alors qu’elle n’avait pas rêvé.

« Randall… »

Elle s’empressa de rattraper le chasseur, un immense sourire illuminant son visage. En constatant sa mine réjouie, il l’imita.

« Ce serait pour moi un véritable honneur que de vous accompagner dans vos quêtes. Merci infiniment de m’en faire la proposition ! »

Elle s’inclina face à lui, légèrement penchée, mais suffisamment courbée pour témoigner de son immense respect à l’égard de l’homme. Il détourna un instant le regard, comme s’il tentait de dissiper le rougissement de son visage qui ne cessait guère, et qui gagnait peu à peu ses oreilles.

« Peu de chasseurs acceptent de se cantonner aux observations et à la récolte, après tout, bégaya-t-il comme s’il tentait de justifier sa demande.

— Mais vous savez pourtant que je ne suis pas une chasseuse, taquina Elenaril en se redressant. Et tout de votre monde m'intrigue. Ce serait dommage de passer à côté de telles expériences et découvertes ! »

Son rire, doux et communicatif, gagna Randall, qui secouait légèrement sa tête. Il finit par l’inviter à poursuivre leur route, justifiant cela par l’impatience que devait assurément ressentir l’elfe à l’idée de pouvoir enfiler sa nouvelle tenue tout juste cousue et préparée, bien qu’Elenaril se doutât qu’il tentait surtout de se sauver de cette conversation qui, en plus de le ravir pleinement, l’embarrassait quelque peu. Si elle n’avait guère de problèmes à exprimer ses sentiments, et à témoigner de son affection envers lui, c’était une autre histoire lorsqu’il fallait pour Randall faire savoir ce qu’il éprouvait. Nul besoin de chercher bien loin, elle en avait une nouvelle preuve. Après tout, c’était lui qui avait mis en œuvre ce fin stratagème de lui offrir une armure, dans cet espoir réaliste de se voir accompagné lors de ses futures quêtes. Mais, tout naturellement, il redoutait la réalité, et tentait malgré tout de s’enfuir, bien que la réponse qu’elle lui eût donnée fût positive.

D’humeur taquine, Elenaril le fit léviter à son insu. Elle s’était tout d’abord contentée de le hisser à quelques infimes millimètres de distance des marches qu’il descendait. Mais au bout d’une demi-douzaine, il constata qu’il ne touchait plus le bois, et adressa un sourire enfantin à l’elfe. Posie, à ses côtés, riait aux éclats, et pour satisfaire cette curiosité qu’elle devinait dans son regard viride, Elenaril en fit de même pour elle. Marchant tranquillement dans l’escalier, elle faisait flotter dans les airs le chasseur et son palico, qui s’amusaient à tester les limites de son sort infini, comme deux véritables enfants. Ils étaient particulièrement adorables, à se chasser l’un l’autre, sans aucune restriction due à la gravité. Et, pour parfaire le tableau, cela semblait soulager le genou de Randall, qui n’avait aucune gêne à se mouvoir dans les airs.

Lorsqu’ils regagnèrent la terre ferme, en même temps que le quartier résidentiel, aucun d’eux trois ne pouvait perdre le sourire de son visage, bien au contraire. Posie se retenait de réclamer à recommencer, et cela se voyait qu’elle lutait contre elle-même à en constater le trépignement de ses membres postérieurs lorsqu’elle restait immobile. Sa queue battait l’air à chaque pas qu’elle faisait, ses coussinets s’appuyant mollement sur les planches de bois sans un bruit. Et finalement, tous trois se stoppèrent face à la porte de la chambre qu’occupait Randall – et donc, en toute logique, Posie, ainsi que temporairement Elenaril – tandis que l’homme fouillait ses poches à la recherche de ses clés. La pièce, faiblement éclairée par un rayon de lumière qui traversait les rideaux à demi tirés devant la fenêtre, s’offrit à eux, silencieuse et vide.

« Je vous laisse un peu de temps seule, si vous voulez, le temps que vous enfiliez votre amure, proposa Randall.

— Oh, mais il n’y a aucun problème à ça ! » répondit gaiement Elenaril, qui avait d’ores et déjà commencé à dénouer les liens de sa tenue.

Il tourna la tête dans plusieurs sens, cherchant visiblement quelque chose et, puisqu’il ne trouvait pas ce qu’il tentait d’apercevoir, il l’appela par son prénom.

« Vous êtes là, Elenaril ? »

— Juste ici, Randall ! »

Il regarda dans sa direction, incrédule, avant de froncer les sourcils et de chercher de plus belle. Ouvrant les rideaux en grand, manquant presque d’allumer des bougies pour être sûr de ne rien rater, le chasseur faisait les cent pas – ou presque – dans le cliquetis de ses béquilles, face à une Elenaril qui peinait à contenir son hilarité.

Considérant avoir suffisamment joué avec lui, et ayant pleinement enfilé l’armure de cuir qu’il lui avait offerte, elle dissipa son sort d’invisibilité, se dévoilant fièrement à son regard, reprenant difficilement son sérieux. L’homme alterna entre une expression consternée, sourcils froncés et une moue irritée traduite par ses lèvres pincées, ainsi qu’un émerveillement lorsqu’il constata l’allure qu’avait l’elfe dans sa nouvelle tenue, ainsi que lorsqu’il comprit ce à quoi il venait d’assister.

« Vous pouvez vous rendre invisible ?! lança-t-il, l’émerveillement s’échappant dans chaque syllabe qu’articulait sa voix.

— Désolée d’avoir joué comme ça avec vous, s’excusa Elenaril en couvrant sa bouche de sa main gauche, mais vous étiez si drôle à chercher partout ! »

Il se frotta les yeux, comme s’il espérait se convaincre d’être bel et bien éveillé. Peut-être s’imaginait-il que l’alcool de la veille – qu’il avait pourtant ingéré en très faibles quantités – lui jouait encore des tours ?

« Vous en avez d’autres, des comme ça ? s’enthousiasma-t-il en tapotant du bout des doigts le bras de l’elfe, se confirmant par cela qu’elle se trouvait bien là, devant lui. Des sorts dont vous m’avez pas encore parlé, ni montré les effets ? »

L’Altmer plaça ses poings sur ses hanches, bombant légèrement la poitrine avec fierté. Difficile de réfréner ce sentiment satisfaisant qui la gagnait lorsque le chasseur se montrait aussi curieux vis-à-vis de sa culture natale. Ses yeux pétillaient de curiosité, et elle comprenait en un coup d’œil combien il se retenait de l’interroger davantage, peut-être par peur d’être trop insistant ou inapproprié. Ravie de pouvoir jouer un peu avec lui, elle se permit de le taquiner. Après tout, il ne lui en voudrait pas pour cela, et la tentation était bien trop grande.

« J’en ai bien un dernier en réserve… Mais vous y aurez droit lorsque je vous en jugerai digne, cher Randall ! »

Son sourire ne diminua pas, bien au contraire. Il se balança un instant sur sa béquille, avant de finalement s’abstenir et reculer. Aurait-il été prêt à se jeter à son cou ? Non, cela ne semblait guère être dans les mœurs d’Astera et des membres de la Guilde. Une fois l’effervescence des tours de passe-passe d’Elenaril quelque peu retombée, le chasseur se permit de l’examiner, des pieds à la tête.

« Je dois admettre que ça vous va bien, cette armure. On dirait une vraie chasseuse, il ne vous manque plus qu’une arme.

— C’est gentil de votre part, Randall. J’admets que les mesures sont parfaites, vous avez bien réalisé votre œuvre ! »

En disant cela, elle se contorsionna afin d’admirer au mieux les vêtements qu’elle portait. Il n’y avait pas à dire, ce pantalon de toile était fort confortable, et toutes les poches glissées çà et là, que ce fût sur le veston de cuir qu’elle avait revêtu par-dessus le haut épais et duveteux refermé, au niveau du col, par de nombreux boutons, ou bien encore sur la sacoche qu’elle avait fixée à sa ceinture, lui étaient d’un pratique inimaginables. Là, elle pouvait glisser son calepin, quelques crayons, et dans cette poche-ci, il s’agirait plutôt de fioles diverses qui trouveraient leur nouvelle place. Les possibilités étaient infinies.

« Oh, je n’étais pas seul, souffla Randall en détournant légèrement le regard, fixant les lattes du parquet. Remerciez Posie. C’est à force de vous avoir côtoyée pendant toute la soirée que j’ai pu avoir toutes les informations nécessaires. Désolé, d’ailleurs, ça doit être un peu bizarre et malhonnête de vous dire ça… »

Il serrait la mâchoire, ainsi que le poing, trahissant un embarras qu’il ne pouvait contenir. Le palico, non loin de là, miaula avec joie lorsqu’il mentionna son dur travail de recherche.

« Vous voulez dire que Posie est restée près de moi pour pouvoir prendre mes mesures, pour que l’armure soit pile à ma taille ? rit Elenaril en regardant tour à tour le felyne et le chasseur. C’est un fin stratagème, je n’y aurais pas pensé !

— Je n’avais pas d’autre solution pour vous garder la surprise… Excusez-moi, c’est très impoli et…

— Je ne vois pas le problème. J’ai adoré la présence de Posie, et je crois que c’était réciproque, non ? »

Le palico acquiesça avec de grands hochements de tête, accompagnés de miaulements ravis. Nul besoin de connaître sa langue pour comprendre l’enthousiasme qui l’animait en cet instant. Elle s’approcha de l’elfe, et vint se frotter à elle, sans cesser de ronronner avec joie comme à chaque fois qu’elle se tenait près d’elle. Elenaril se permit de lui caresser le sommet du crâne, puis de descendre le long de la nuque et de lui gratter le haut du dos, entre les épaules. Posie semblait particulièrement adorer cela, et roula par terre pour lui dévoiler son ventre, l’invitant à poursuivre ses caresses en souriant et en miaulant doucement. Elle se comportait réellement comme les chats domestiques que possédaient certains Mers et d’autres Mens, bien que ce fût particulièrement rare du côté de l’Archipel de l’Automne.

« J’ai hâte de nos expéditions tous les trois, souffla-t-elle en perdant ses doigts dans l’immensité de poils longs qu’était le ventre de Posie. Si, en plus de cela, vous affirmez que je ressemble à une vraie chasseuse, je dois faire honneur à mon apparence dans ce cas !

— Il vous faudra seulement vous équiper, répondit l’homme en s’asseyant sur son lit, non loin d’elles, à bout de forces. Au moins un couteau, à glisser dans le fourreau dans votre dos, et peut-être une arme de chasse. Peut-être aimeriez-vous tester les arcs que nous façonnons ici ? Même si je me doute qu’ils ne seront jamais aussi pratiques que celui que vous appelez avec votre magie, cela pourrait toujours vous être utile, au cas où vous arrivez – justement – à cours de magie. »

Randall se perdait dans ses réflexions, sans vérifier qu’Elenaril l’y accompagnait. Fixant le plafond, il réfléchissait à tout ce dont pourrait avoir besoin l’Altmer si elle décidait de l’accompagner sur le terrain.

« On devrait probablement demander une fronde, aussi, vous en aurez besoin pour vous déplacer, surtout dans la forêt. Henry peut vous porter, il est robuste, donc on passe pour le mernos, et il faut aussi voir si vous pourrez recruter un palico, même si je ne pense pas que vous en aurez réellement besoin, d’autant plus qu’il ne pourra pas vous accompagner si vous rentrez dans votre pays, et… »

Il réalisa soudainement qu’il parlait tout seul, déroulant le fil de sa pensée à voix haute, sans être certain que son interlocutrice y trouvât un quelconque intérêt. Il se tut immédiatement, et regarda dans sa direction, croisant timidement ses yeux avant de détourner les siens. Elenaril avait cessé de caresser le ventre de Posie, qui s’était alors relevée et approchée du chasseur, pour venir se blottir contre lui et poser sa tête sur ses genoux. L’elfe se redressa, et s’approcha de lui, hésitant un instant à s’asseoir en face de lui, sur le lit d’un autre locataire de la chambre, avant de se raviser et de rester debout.

« Votre gentillesse est louable, Randall. Merci de penser à tout cela pour moi, mais ça ne sera pas nécessaire. Je ne me mettrai pas en danger, et vous non plus, alors ma magie nous suffira. Et puis, si jamais des monstres viennent s’en prendre à nous pendant nos expéditions, je nous ferai léviter hors de leur portée, ou bien nous rendrai invisibles pour qu’ils ne nous retrouvent pas. Comptez sur moi, il ne vous arrivera rien tant que je serai à vos côtés !

— Vous étiez pourtant dans les environs quand je me suis blessé au genou, mais je vous pardonne pour cette fois-là, sourit-il.

— Je vous l’accorde. Mais sachez que la prochaine fois sera bien différente ! »

Tous deux rirent légèrement, amusés par la tournure de la conversation. Elenaril devait admettre qu’elle était ravie de voir le sérieux de Randall le libérer aussi rapidement qu’une bourrasque nettoyait les feuilles mortes tombées en automne, et l’aisance de l’homme à passer à autre chose lorsque le sujet de la discussion devenait irritant ou désagréable la rassurait quelque part.

Cette affirmation sonnait comme une promesse qu’elle se jurait de tenir ; il lui était bien désagréable de voir le chasseur dans cette posture, et comprenait combien cela lui pesait d’être soudainement devenu inutile pour sa communauté, si bien qu’elle formulait intérieurement le vœu de ne plus jamais voir Randall souffrir par sa faute. Car, en étant honnête avec elle-même l’espace d’un instant, elle ne pouvait nier que sans son irruption au sein de la forêt ancienne, jamais ce tobi-kadachi ne serait devenu une cible à abattre, et jamais Uthyr ne l’aurait bousculé lors de cette chasse. D’ailleurs, pour quelle raison s’était-il brusquement précipité sur le monstre, alors que Randall était prêt à l’aveugler pour leur offrir une chance de repli ? Impossible de le savoir, elle n’était qu’une novice dans ce monde barbare et parfois compliqué qu’était celui de la chasse.

Elle contempla le visage endormi de Posie, qui avait déjà sombré dans un voyage onirique dans lequel elle se plaisait bien, à constater le fin sourire qui étirait ses moustaches.

« Vous affirmez que j’ai tout l’air d’une chasseuse, n’est-ce pas ? » murmura Elenaril, dans l’espoir de ne pas réveiller le felyne.

Randall fronça les sourcils.

« Loin de moi l’envie de vous flatter, répondit-il avec amusement, mais je dirais que oui, à peu de choses près. »

L’elfe s’inclina alors dans sa direction, dévoilant ses dents dans un sourire espiègle digne des jeunes enfants turbulents que l’on rencontrait quelquefois dans les grandes villes altmeri de l’Archipel de l’Automne – et digne de l’enfant turbulent qu’elle avait pu être à une époque lointaine et révolue. Si Randall esquissa un mouvement de recul, avant de réaliser qu’il allait réveiller son acolyte en faisant cela, il se contenta de l’interroger du regard, quoiqu’un peu impressionné par la posture qu’elle prenait alors.

« Dans ce cas, proposa Elenaril, ses yeux pétillant d’excitation, pourquoi ne pas partir en expédition maintenant, vous et moi ? »

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