De l'autre côté de la frontière

Chapitre 18 : Chapitre XVIII — Mise en garde

6063 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/06/2023 09:33

Chapitre XVIII

Mise en garde

 

 

Jamais Elenaril n’avait autant été émerveillée par une cité animée que par Astera au moment où ils y rentrèrent. L’immense portail fortifié se referma derrière leur passage, tandis qu’un quatuor de chasseurs – dont l’un des membres gardait dans son dos un immense instrument de musique semblable à une vièle à archet –  s’en allait, rejoignant à pied leur terrain de chasse pour la soirée. Sitôt avaient-ils aperçu les remparts qu’Elenaril avait coupé son sort de lévitation, et Randall avait repris l’usage de ses béquilles, un immense sourire satisfait illuminant son visage.

Si, quelques semaines plus tôt, on lui avait fait savoir qu’elle marcherait aux côtés d’un Men issu d’un autre monde fort étrange, jamais elle n’aurait cru son interlocuteur. Ce qu’elle vivait en cet instant, la joie incommensurable de garder un secret timide et aussi puissant avec cet ami qu’elle estimait tant, n’avait aucun égal. Elle avait adoré étudier jusque tard dans la nuit, et s’endormir sur ses livres d’études pour se réveiller à l’aube avec la marque des pages sur la joue, mais cela n’était rien face à ce bonheur si simple qu’était celui de rentrer aux côtés de son ami, d’une expédition secrète dont eux seuls avaient connaissance du déroulement.

« Pensez-vous que Posie nous en voudra de l’avoir laissée derrière ? demanda l’Altmer en apercevant un palico suréquipé qui attendait patiemment, assis sur son séant, que sa chasseuse eût fini ses emplettes au marché.

— Oh, non, ne vous en faites pas. Elle aime partir en mission, mais aussi tout autant se reposer. Et je préfère qu’elle se ménage, j’ai peur que sa fracture la fasse encore souffrir.

 — Ne devriez-vous pas en faire de même ? Je veux dire, avec votre genou. Si vous souhaitez être mobilisé pour la capture du zorah mogdaras…

— Zorah magdaros, corrigea Randall en riant doucement.

— Oh, pardon. Je disais donc, si vous souhaitez participer à sa capture, il vous faudra vous reposer décemment pour ne pas que votre genou vous immobilise davantage plus longtemps… »

Les béquilles heurtèrent le sol de bois d’Astera dans un « tic » agréable, et s’y immobilisèrent. Randall s’était stoppé devant une échoppe, dont il observait soigneusement les marchandises. Des étoffes diverses, certaines sobres et d’autres richement décorées et colorées, y trônaient côte à côte. Il se pencha sur l’une d’elles, qu’il toucha doucement et fit remuer dans sa main, avant de tendre quelques pièces au vendeur et de repartir avec.

« Ne vous en faites pas pour moi. J’ai déjà connu bien pire. Un jour je vous raconterai comment j’ai failli me faire courtiser par une femelle qurupeco alors que j’étudiais leurs parades nuptiales. Elle a fini par réaliser sa bêtise a tenté de me brûler vif. C’est un miracle que j’en sois ressorti sans blessures !

— Ce doit être une créature fascinante ! s’exclama Elenaril en tentant de se figurer avec si peu d’informations l’allure d’un tel monstre. Vous devez avoir beaucoup d’histoires à raconter.

— Très peu, en réalité. Mais ce sont toutes mes préférées. »

Il gardait entre ses doigts l’étoffe qu’il venait d’acheter, et qui flottait légèrement au vent à chacun de ses mouvements de béquilles. D’une teinte naturellement claire, elle semblait fort rugueuse au toucher. Curieuse, l’elfe demanda dans quel but il l’avait achetée. Randall lui adressa un regard rieur, avant de lui répondre avec allégresse.

« C’est un cadeau pour Posie. Je compte l’apporter à Dylis pour qu’elle la couse et la brode. Elle sait bien y faire, j’aime beaucoup son travail, même si elle refuse de me croire. Je vous le montrerai lorsque ce sera terminé, si vous le souhaitez. »

Elenaril acquiesça. Il n’y avait guère de marqueurs plus éloquents en ce qui concernait la tranquillité d’une société que la place de l’art oisif dans celle-ci. En l’occurrence, le monde des chasseurs était suffisamment paisible et équilibré pour que les individus pussent se laisser aller à des loisirs aussi significatifs et sans utilité autre que le divertissement et le plaisir de la création. Peu de vestiges historiques des temps anciens, comme lors de l’Ère Méréthique et ses deux millénaires et demi d’histoire obscure et peu documentée avec exactitude et certitude des faits, ou bien aux premiers pas de l’Histoire au cours de l’Ère Première, attestaient d’une paix suffisamment durable pour que les Mens et Mers se permissent de créer de l’art contemplatif. Les seuls héritages pérennes avaient été les sculptures religieuses et les temples dédiés aux Divins, peut-être même quelques tombeaux et demeures de pouvoir, mais rien qui n’eût aucune utilité autre que celle de décorer.

« Ainsi Dylis brode ? Je ne l’aurais pas cru.

— N’avez-vous pas remarqué son tablier de travail ? C’est du fait-main, par ses soins. Je crois bien que c’est une tradition de sa région natale. Mais si ça vous intéresse, vous êtes libre d’aller lui poser vos questions. Est-ce que c’est le genre d’information que vous souhaitez consigner dans vos carnets ? »

Elle pouffa. Il l’imita.

« Bien sûr, répondit-elle en secouant la tête. Tout détail est important à mes yeux. Voyez, il me faudra des heures et des jours entiers pour en rendre compte, mais l’architecture d’Astera n’a rien à voir avec celle de nos bâtiments à Eyévéa, qui eux-mêmes sont bien différents des dizaines d’architectures de l’Archipel de l’Automne, et je ne vous parle pas de l’immensité des façons de faire des autres peuples et régions de Tamriel ! Votre monde est si différent, Randall, j’aimerais tant que vous puissiez voir Nirn de vos propres yeux pour vous en rendre pleinement compte… »

Le chasseur se stoppa, et la regarda droit dans les yeux. À mi chemin entre la joie et le sérieux, son regard était si expressif qu’elle peinait à le déchiffrer.

« Je vous accompagnerai un jour dans votre monde, Elenaril. Après ce que vous m’avez montré, il est hors de question que je meure sans avoir mis un pied en Tamriel ! »

L’émerveillement de Randall se lisait dans ses yeux brillants. Il devait sûrement encore se figurer les illusions qu’elle avait projetées. Vraisemblablement, il était tout aussi impatient de visiter Eyévéa et d’en découvrir plus sur Nirn et le plan des mortels que ne l’avait été Elenaril lorsqu’il avait décidé de la prendre sous son aile. Elle pouvait parfaitement comprendre son sentiment, et se mettre à sa place. Jamais elle n’avait autant résonné avec quelqu’un avant cela, et c’était un honneur que l’élu fût cet homme venu d’un monde étrange auquel elle se sentait un peu plus appartenir jour après jour.

« Que diriez-vous d’aller dîner, à présent ? Vous devez avoir faim, après tous ces tours de magie.

— Et vous auriez parfaitement raison de le croire ! acquiesça l’Altmer en lui communiquant un large sourire. Tous ces efforts m’ont vidée, il faudra que je boive plusieurs fioles de potion pour m’en remettre ! »

En accord avec ses paroles, elle fouilla dans l’une des poches de la sacoche nouée à sa taille, et attrapa quelques récipients, pour n’en trouver qu’un seul de rempli parmi la demi-douzaine qu’elle avait pourtant emmenés avec elle. Elle les avait tous bus et vidés les uns après les autres à force d’user de sa magie. Il fallait dire qu’elle avait dû souvent mobiliser ses ressources depuis son retour à Astera, et l’absence de régénération naturelle se faisait grandement ressentir. Après tout, elle n’aurait guère eu besoin d’acheter toutes ces potions auprès de Sorcalin si le Nouveau Monde avait été bâti selon les mêmes principes que Mundus. Mais l’imprévu plaisait à Elenaril, et c’était justement cette variation dans les règles qui régissaient leurs mondes respectifs qui lui plaisait autant.

« C’était ma dernière, confia-t-elle au chasseur. Enfin, il m’en reste d’autres dans votre coffre, mais c’est la dernière fiole pleine que j’avais sur moi.

— Voulez-vous faire un saut dans mes quartiers, pour vous ressourcer complètement ? Cela doit être désagréable de ne pas se sentir requinquée.

— Ce serait avec joie, si ça ne vous dérange pas, bien sûr. Vous lisez dans mes pensées, j’ai l’impression. Seriez-vous doué de magie, vous aussi, Randall ? »

Et tandis qu’ils avaient avancé en direction de l’élévateur, le chasseur pivota et tapota de ses béquilles le sol, prenant alors le chemin qui les mènerait aux quartiers résidentiels. Ils croisèrent plusieurs camarades de la Cinquième Flotte, qui les saluèrent chaleureusement même s’ils ne connaissaient pas l’elfe, qui leur répondit poliment à chacun d’entre eux. Elle s’imagina que le grand nombre d’individus réunis en ces lieux devait résulter à ce genre de scènes plus souvent qu’elle le pensait.

Après tout, en termes de densité, Astera était bien plus peuplée que le collège de magie, la différence étant qu’aucun humain ici n’usait de sorts de téléportation pour retourner paisiblement dans sa demeure en-dehors du quartier générale de la Guilde des Mages. À voir tous ces individus profitant avec joie du voisinage, nouant ainsi des liens forts qui menaient à de belles amitiés à en croire Randall, Elenaril les envia. Peut-être qu’elle aussi, un jour, s’installerait et bénéficierait d’une chambre à partager avec quelques chasseurs ou chercheurs desquels elle se rapprocherait. Bien qu’à ses yeux elle ne saurait trouver d’ami plus cher que son compagnon d’aventures, elle se prit à rêver d’un nouveau groupe de connaissances avec qui partager et échanger ses savoirs et découvertes. Encore fallait-il qu’elle pût leur révéler la vérité quant à son identité et ses origines, mais cela n’était pas prévu au programme – seul Randall avait le droit de le savoir, et c’était mieux ainsi.

Ses réflexions se turent lorsqu’ils pénétrèrent sous les auvents, et s’arrêtèrent devant la porte de la chambre qu’occupaient Randall et ses colocataires. Un miaulement ravi suivi d’un ronronnement excessif les accueillit ; Posie avait accouru à leur rencontre et ne cessait de se frotter à eux, quémandant caresses et friandises, ce que son chasseur lui offrit sans retenue.

« Désolé de t’avoir laissée seule, j’espère que tu ne m’en veux pas ! »

Si le palico avait pu être frustré de se réveiller sans l’ombre d’un humain ou d’une elfe dans les environs, tout sentiment négatif s’envola sitôt Randall lui tendit une tige florale aux extrémités feuillues et légèrement odorante. Là, les pupilles de Posie se dilatèrent, et elle se roula au sol en ronronnant toujours plus fort, maintenant fermement entre ses griffes et coussinets le brin d’herbe.

« C’est de la felvine, expliqua-t-il. C’est inoffensif, et ça les stimule bien. Elle en raffole, regardez là ! »

Et, en effet, Posie refusait désormais de lâcher son précieux objet, fuyant les mains qui se tendaient vers elle pour la caresser. Tôt ou tard, l’informa le chasseur, elle s’en lasserait et finirait par s’endormir, lorsque les effets auraient fini d’agir. Mais, en attendant, tous les torts étaient pardonnés, pour le plus grand bonheur d’Elenaril.

« Tenez, normalement rien n’a bougé. »

L’Altmer se pencha par-dessus le coffre qu’ouvrit Randall, et fureta dans ses affaires. Le fond du coffre semblait quelque peu humide, et en soulevant son havresac, elle réalisa que la fuite en provenait. Les fioles pleines, qui avaient pourtant été nombreuses à son arrivée, étaient introuvables. Ne subsistaient qu’un ou deux flacons qu’elle avait déjà vidés et rangés à leur place, et ceux qu’elle avait sur elle. Le reste gisait au fond du sac de toile, brisé et imbuvable. Était-ce du vandalisme, ou bien un accident ? Elle penchait pour la seconde option, incapable de s’imaginer que quelqu’un, à Astera, pût vouloir lui nuire. Mais l’inquiétude la gagna rapidement. Elle ne devait plus abuser de sa magie, et rentrer au plus vite à Eyévéa afin de se recharger en magie. Son coup de chance avec la potion magique improvisée ne saurait se répéter, après tout. Jamais deux fois.

Lorsqu’il constata les pertes, Randall blêmit. Sa voix, d’ordinaire un tant fût peu assurée, partit dans des notes aiguës incontrôlées. Posie, quant à elle, replia les oreilles en arrière, trahissant un vent d’inquiétude qui l’avait gagnée sans qu’elle ne pût comprendre tout des enjeux derrière ce simple amas de fioles en mille morceaux déversant leur liquide coloré sur le parquet en gouttant à travers le tissu imbibé.

« Comment allez-vous faire ?

— Je vais devoir rentrer plus tôt que ce que j’escomptais. Avez-vous une idée de qui aurait pu faire cela ?

— Vous pensez que c’est du vandalisme ? s’inquiéta-t-il, sa voix exprimant davantage encore cette vive émotion qui le traversait. Mais qui pourrait faire ça ? Le coffre était fermé, je suis le seul avec Posie a en avoir la clé, et personne ne pouvait savoir ce qu’il contenait d’aussi précieux. Je veux dire, d’ordinaire je range quelques affaires, et des vêtements, pas d’argent ou de ressources ! »

Il chancela, et trouva refuge sur son lit, où il se laissa à moitié tomber dans un bruit étouffé, avant de poser ses béquilles le long du pied, et de passer sa main sur son visage, étirant ses traits, comme si cela lui permettrait de mieux réfléchir.

« Tu n’as rien vu, Posie ?

— Non, miaître, répondit celle-ci en secouant vivement la tête. Je dormais, et quand je me suis levée, personne. Je suis sortie, mais je n’ai vu personne, ni rien d’étrange.

— Je ne comprends pas. Se pourrait-il que quelqu’un à Astera me veuille du mal ? »

Randall retint un rire nerveux, dont les premières notes n’échappèrent pas à l’elfe. Elle s’installa en face de lui, sur la couche soigneusement préparée de l’un de ses colocataires, et le dévisagea.

« Ici, tout le monde pense que vous êtes une Wyvérienne. Ils doivent s’imaginer que s’ils ne vous ont jamais vue c’est parce que vous appartenez à une autre flotte qu’eux, et êtes affectée ailleurs que là où ils vont habituellement. Personne ne vous connaît personnellement, personne ne sait qui vous êtes réellement et ce que vous faites ici. À part le Commandant, bien sûr. Personne n’aurait de raison d’ouvrir mon coffre par je ne sais quel moyen et de saccager vos affaires. Regardez, votre cadeau, la gemme, il est encore là, intact, il n’a pas été abîmé ni volé ! »

Il stoppa le flot de ses paroles, et prit une longue inspiration. Sous l’émotion, il s’était laissé emporter, et ce contrôle de sa respiration lui permit, un instant, de reprendre ses esprits. Sa voix se fit plus calme, bien qu’Elenaril pût toujours y percevoir une profonde inquiétude ; le chasseur tentait de ne laisser transparaître que le minimum.

« Est-ce possible qu’elles se soient brisées pendant votre voyage ? Qu’elles n’aient pas apprécié votre sort de téléportation, et que cela en soit le résultat ?

— Ce n’est pas impossible, non… Mais j’aimerais que ça ne soit pas la cause de cette casse. Si tel était le cas, j’ignore comment je pourrais passer de plus longues périodes à Astera. Sans ma magie, je ne peux rien, et même si je peux l’économiser et ne l’utiliser qu’en situation de besoin, je finirai tôt ou tard par en manquer. »

Il acquiesça. Posie en fit de même, bien qu’elle ne dût guère tout comprendre à ce qu’ils racontaient. Ses beaux yeux viride s’agrandissaient lorsqu’elle reliait entre elles les pièces du mystérieux puzzle qu’était Elenaril. Pourtant, elle ne pipait mot, laissant l’homme et l’elfe dialoguer sans s’interposer. Peut-être comprenait-elle combien la situation était tendue, et qu’il n’y avait pas de place pour les blagues ou les câlins en cet instant.

« Sans mes potions de regain, je suis vouée à les fabriquer moi-même, et risquer d’échouer. Vos ingrédients sont bons, mais n’ont pas autant de puissance alchimique que ceux que je trouve en Tamriel. Il se pourrait qu’un jour ou l’autre ils ne fassent plus effet, et je préfère éviter de penser à ce qu’il adviendra de moi si je reste bloquée dans votre monde indéfiniment… »

Elle grimaça à cette pensée, et Randall l’imita. Bien qu’elle appréciât le monde des chasseurs et de leurs étranges monstres, elle ne pouvait se figurer y passer les deux centenaires qu’il lui restait à vivre. Au fond, elle avait besoin d’un minimum de repères, et bien que la société altmeri ne fût guère la plus exemplaire sur certains points, elle devait admettre qu’elle lui manquait quelque peu. L’exaltation de la découverte finirait tôt ou tard par laisser place à une accoutumance, qui pourrait elle-même engendrer une forme de lassitude. Au bout d’un siècle au moins, elle connaîtrait assurément la majeure partie des choses à apprendre de ce monde et de sa faune et flore, si ce n’était plus vite encore. Sans oublier le fait que Randall n’était qu’un humain, et qu’il vivrait bien moins longtemps encore…

« Dans ce cas, rentrez vite chez vous. Dînons ensemble avant si vous le souhaitez, mais ne tardez pas, et allez vous reposer dans votre environnement familier. De mon côté, j’enquêterai sur ce crime.

— Merci Randall. Je suis désolée d’écourter mon séjour de la sorte, mais je ne peux pas prendre ce risque…

— Ne vous en faites pas, je comprends, s’exclama-t-il en retrouvant cette bonne humeur et ce sourire agréables. Et vous finirez par revenir, tôt ou tard ! Ah ah, j’imagine que tous me regarderont un peu bizarrement lorsque je devrai expliquer pourquoi je tenais à ce sac et ce qu’il y avait de si précieux dedans, mais je suis habitué à ça. Ils finiront par l’oublier. »

Elle s’en voulait de repartir aussi vite, alors qu’il lui restait encore tant à faire. Elle se consola toutefois en réalisant qu’ainsi, puisqu’elle laisserait Randall tranquille, il pourrait davantage se reposer, et soigner ses blessures. Oui, il valait mieux qu’il fût rapidement en pleine forme, s’il souhaitait participer à la capture du zorah magdaros.

« Allez, venez, je vous invite à dîner. Ce serait dommage de se gâcher la soirée pour si peu. Après tout, nous nous reverrons bien assez vite, je me trompe ? »

L’inquiétude avait bien assez rapidement laissé place à l’impatience et l’appétit. Elle ne s’absenterait qu’une poignée de jours, après tout. Il lui fallait juste un peu de temps pour améliorer son sort et garantir un transport parfait pour tout ce qu’elle pouvait apporter avec elle. En y réfléchissant, peut-être que c’était la magie contenue dans les potions, ou bien encore la magie utilisée pour la fabrication des fioles, qui n’avait supporté l’environnement d’Astera. Des expériences se révélaient nécessaires, et si la situation n’avait pas été aussi frustrante, Elenaril aurait été bien impatiente de s’y atteler. Seulement, se voir quitter le Nouveau Monde d’une façon aussi abrupte, comme si elle en avait été bannie, ne lui plaisait guère.

Pourtant, le sourire qu’arborait Randall et les ronronnements affectueux de Posie suffirent à chasser ces pensées désagréables le temps d’un dîner succulent, mêlant viandes et poissons, ainsi que divers légumes en sauce dont elle ignorait pour certains le nom. Et lorsque les aurevoirs se profilèrent, enfermés dans la chambre du chasseur sans quiconque pour les observer, ce fut dans la promesse de se retrouver bien assez vite qu’elle disparut d’Astera.

 

L’air pesant de sa chambre écrasa ses poumons, et l’empêcha de reprendre son souffle lorsqu’elle se matérialisa de nouveau chez elle. Ce fut en constatant la mauvaise odeur qui y régnait, et qui n’était pas due à un manque d’aération – non, la conséquence de celui-ci était cette lourdeur qui l’oppressait à chaque inspiration –, lui fit réaliser qu’elle avait quitté Randall sans s’être changée. Voilà qu’elle se dressait au sein du collège de magie d’Eyévéa, dans l’Archipel de l’Automne, en Tamriel et sur Nirn, avec l’armure de chasseur conçue et fabriquée à Astera, de l’autre côté du portail magique qu’elle venait d’emprunter. Son havresac encore humide sur le dos trouva bien rapidement place dans un panier qu’il ne saurait abîmer, en attendant qu’elle s’occupât de son cas, et elle entreprit de se changer rapidement, retrouvant ses robes de mage et autres uniformes, davantage appropriés au lieu où elle se trouvait.

L’armure n’était pas venue seule ; elle avait aussi oublié de rendre à Randall sa dague, et bien qu’il n’en eût guère l’utilité à présent, mieux valait la lui rendre au plus tôt afin de dissiper tout malentendu, et s’épargner toute situation dangereuse. Elenaril entreprit de plier le linge, de cacher entre deux couches de tissu l’arme incriminante, et dissimula le tout dans l’un de ses paniers décoratifs, en se jurant de laver au plus vite sa tenue afin de pouvoir la revêtir à nouveau lorsqu’elle retournerait là-bas.

Le bain qu’elle se permit de prendre ensuite, dans les salles communes prévues à cet effet, fut salvateur, la débarrassant des odeurs étrangères d’Astera, bien que celles-ci eussent un je-ne-sais-quoi de réconfortant et de rassurant. Le soleil avait bien amorcé sa descente vers l’horizon lorsqu’elle s’y rendit, si bien qu’à sa sortie la nuit crépitait doucement, entre le chant des insectes et celui de quelques oiseaux nocturnes hululant dans l’obscurité. Les boules de lumière qui éclairaient les couloirs lui permirent de retourner tranquillement dans sa chambre, de la porte de laquelle elle ôta l’écriteau qu’elle avait installé, à présent qu’elle était de retour.

Peu encline à se coucher aussi tôt, débordant encore d’énergie, elle entreprit de consigner dans ses journaux la suite de ses découvertes. Affairée à son bureau, grattant et noircissant le papier comme si elle avait été prise de frénésie, elle entendit à peine lorsque l’on vint frapper à sa porte. Ce fut lorsque son visiteur s’impatienta qu’elle le remarqua, ainsi que ses coups de plus en plus forts portés contre le bois. Si, dans un premier temps, il avait fait en sorte de ne pas importuner les voisins, cette inquiétude première s’était bien assez vite dissipée pour capter l’attention de l’elfe. Elle rangea au mieux ses affaires, dissimulant les pièces à conviction qui pouvaient trahir ses virées à l’étranger, laissant son carnet ouvert sous son bureau pour permettre à l’encre de sécher.

« Oh, mademoiselle Elenaril Danelis accepterait-elle enfin de me recevoir ? »

Calindil se tenait là, bras croisés sur son torse, et la dévisageait avec un sourire moqueur. Ses iris foncés croisaient les siens, comme s’ils cherchaient à percer son âme et ses pensées.

« Mais regardez qui voilà ! sourit-elle en retour. Quel bon vent t’amène ?

— Tu n’avais plus l’écriteau. Je me suis dit que tu étais revenue d’où tu t’étais perdue. »

Il désigna du bout de son doigt fin et pointu la porte. Le regard de l’Altmer le suivit, jusqu’à comprendre là où il voulait en venir. Encore perdue dans ses souvenirs pour la rédaction de son journal, c’était comme si elle se trouvait encore un peu à Astera. Dans un sens, elle n’était pas encore complètement rentrée à Eyévéa.

« Ah, oui, en effet. »

Il ne parut guère convaincu par sa réponse. Il secoua la tête, faisant glisser le long de son épaule ses cheveux coiffés en une queue de cheval portée basse, et fronça les sourcils.

« Où étais-tu passée ? Cela ne te ressemble pas de disparaître ainsi pendant plusieurs jours entiers.

— Sur le terrain, dit-elle sans hésiter. Je suis partie étudier une espèce de plante. C’était très intéressant figure-toi. »

Pour peu, elle aurait pu vendre toute seule la mèche. Sa raison avait été plus forte, et elle était parvenue à inventer un mensonge – enfin, un demi mensonge – suffisamment convainquant pour qu’il la laissât s’en tirer avec. Calindil ne s’intéressait pas assez à la flore pour l’interroger à ce sujet. Et même s’il se lançait dans un interrogatoire, elle saurait trouver des réponses adéquates.

« Quel genre de plante ? » demanda-t-il alors, les doigts de sa main gauche se crispant un peu plus, tirant alors le tissu de sa manche.

Très bien, voilà donc qu’elle subissait un interrogatoire. Elle n’avait guère le choix que de se prêter au jeu. Toutefois, elle craignait que ses voisins se trouvassent importunés par leur discussion tardive dans les couloirs ; elle se poussa, libérant le passage, et invita son interlocuteur à pénétrer dans son sanctuaire. Il passa le seuil d’un air tout à fait naturel, sans voir dans cette proposition le moindre signe suspect. Il ne vit pas dans cette fenêtre ouverte, et cette douce brise qui rafraîchissait la pièce, une façon discrète d’évacuer l’odeur de l’armure de chasseur, ainsi que de faire sécher l’encre de son carnet.

« Tu travaillais ?

— Je rédigeais mes observations.

— Je peux voir ? »

Que cherchait-il à faire ? Se méfiait-il de sa sincérité ? Dans un sens, il n’avait pas tort, mais tout de même ! Elle avait toujours été intègre, pourquoi là, maintenant, fallait-il qu’il eût des doutes ? Toutefois, il la mettait terriblement dans l’embarras. Aucune de ses notes n’était actuellement en état d’être montrées, toutes détaillaient Astera et ses spécificités, rien n’était endémique à Nirn. Calindil aurait tôt fait de comprendre le mensonge dans lequel elle s’enfonçait ! Il était bien trop tôt pour révéler ses travaux secrets.

« Ça n’est encore qu’à l’état de brouillon, mais si tu le souhaites… »

Elle s’approcha de son bureau, gardant un œil sur son invité imprévu, craignant qu’il ne décidât de renverser la pièce afin de trouver une pièce à conviction qui justifierait ses méfiances. Par chance, il lui restait un parchemin traînant là, une étude des fleurs étrangères à l’Archipel de l’Automne, qu’elle avait griffonnée un soir alors qu’une insomnie la gagnait. Elle avait complètement oublié s’être attelée à ce projet, qui n’avait de toute façon guère progressé. Sur la feuille enroulée trônaient quelques esquisses de plantes, qu’elle jugea suffisamment convaincantes pour les dévoiler à l’Altmer impatient.

« Des grelots-de-la-mort, commenta-t-il.

— Endémiques à Cyrodiil et Bordeciel, on les trouve surtout dans la châtellerie de Hjaalmarche. Utilisées en alchimie, ces fleurs peuvent ajouter un effet de vulnérabilité au poison ou encore de ponction de vie en fonction des autres ingrédients combinés.

— Tu as bien mené tes recherches, on dirait.

— Bien sûr. Que croyais-tu que je faisais ces derniers jours ? »

Il fixa attentivement les croquis et les inscriptions près d’eux, avant de relever le nez et la dévisager.

« Tu étais sur place ?

— J’ai organisé un petit séjour en Cyrodiil, dirons-nous. Ça n’a pas été une mince affaire, mais ils ont cru à mon illusion. Je me présentais sous un nom d’humain, et ils me faisaient confiances. Comme les Impériaux sont stupides ! »

Tentant de mettre plus de conviction à ses paroles, elle s’esclaffa, invoquant son meilleur jeu de masques pour faire croire à son interlocuteur qu’elle était sincère dans ses éclats de rire. Cela lui arracha un sourire, et il lui rendit le parchemin. Il ne semblait pourtant toujours pas pleinement convaincu, ni rassuré quant à sa sincérité. Elle le comprenait, mais pour une fois elle aurait aimé qu’il adhérât davantage à ses propos, quand bien mêmes ils fussent inventés.

« Tu n’as pas honte de fricoter avec ces sous-races, et de te faire passer pour l’un d’eux ? » lâcha brusquement Calindil, les bras croisés, le regard noir.

Elenaril sursauta. Le ton dur employé était presque terrifiant. Elle le connaissait pourtant depuis longtemps, mais jamais elle ne l’avait vu dans un tel état. Pour peu elle se serait mise à le craindre.

« Tu sais très bien comment ils sont. Rancuniers, ils n’oublient pas combien nos troupes les ont ridiculisés. C’était la moindre des choses si je voulais mener un tant soit peu mes observations.

— Et tu es sûre qu’aucun n’a vu que tu ne portais qu’un déguisement ?

— Oh, voyons ! Certes ils usent de la magie, mais aucun Men ne peut être assez doué en la matière pour déceler le travail d’illusion d’une mage éminente telle que moi ! »

Cela sembla le rasséréner, puisqu’il se détendit, et relâcha la pression de ses mains. Il afficha même un air satisfait. Était-ce le fait d’entendre sa collègue parler en mal des humains qui lui procurait ce plaisir ? Elle s’imagina que oui.

« Tu ferais mieux de faire attention à l’avenir, lui dit-il toutefois, en baissant le ton de sa voix, qui devint à peine plus bruyante qu’un chuchotement. Ta magie laisse des traces. On pourrait remonter jusqu’à toi.

On ? Qui est ce on ? »

Calindil haussa les épaules.

« Je te le dis en tant qu’ami. Et collègue. Toute magie laisse des traces, et les tiennes sont visibles. Si quelqu’un décide de te pister, il n’aura aucun mal à suivre tous tes déplacements. Tu ferais mieux d’arrêter tes recherches futiles, pour te concentrer à la place sur des découvertes qui pourraient aider le peuple altmeri. Pense à ta patrie, et ta famille.

— Qu’est-ce que ma famille a à voir dans tout ça ? Je ne fais qu’étudier les plantes de Cyrodiil !

— Tu es une Danelis, et les Danelis ne fricotent pas avec les sous-races. Pense aux subventions dont tu bénéficies pour vivre et étudier ici. Elles ne doivent pas servir à aider ceux qui ne sont pas comme nous. »

Elenaril pensa à Randal, Posie, Marissa et tous les autres. Aiden, Uthyr et Efa, le commandant Gareth et les autres individus d’Astera, tout ce petit monde, ne méritaient-ils pas eux aussi le partage de ses connaissances ? À écouter Calindil, il fallait les laisser à leur sort, dans leurs maigres technologies humaines – bien que certaines fussent étonamment développées, et aussi remarquables que les trouvailles altmeri – qui assuraient aux peuples elfiques une suprématie. Mais elle ne pouvait permettre cela. Elle était convaincue que, grâce à leur savoir, elle saurait les accompagner dans leurs chasses. Avec des sorts de guérison, les chasseurs n’auraient plus à craindre le danger, l’invisibilité les aiderait dans leurs observations, et tant d’autres choses encore !

Mais il était seulement trop tôt pour aborder ce sujet avec Calindil. Il fallait encore qu’elle lui montrât les beautés de cet autre monde pour qu’il acceptât de revoir son jugement.

Et, pour l’heure, il utilisait son ascendance comme argument pour la faire taire. Peut-être agissait-il comme cela uniquement pour la protéger car, contrairement à elle, il se trouvait à Eyévéa et pouvait observer et écouter les autres. Des rumeurs à son sujet pouvaient courir, et elle n’en aurait jamais eu vent…

« Je te laisse te reposer, tu as l’air d’être fatiguée, dit-il soudainement, prenant la direction de la porte de la chambre. Je suis ravi de te savoir de retour, mais fais attention à toi. Au prochain faux pas, on pourrait te tomber dessus et t’accuser de complot contre le gouvernement. »

Il tourna la poignée, et un grincement sinistre se fit entendre, dans la pièce comme dans le couloir silencieux. Elenaril ne put s’empêcher d’y voir comme un signe, une mise en garde, bien qu’elle ne pût comprendre précisément ce qui l’inquiétait là.

« Et si tu prépares quelque chose, sois plus discrète, lui glissa-t-il enfin. Une mage qui se promène avec un panier rempli de potions, ça ne passe pas inaperçu. Tout comme la gemme spirituelle, d’ailleurs, que tu n’as plus. Enfin bref, je te laisse. »

Calindil s’en alla, laissant l’Altmer seule avec ses interrogations. Un frisson traversa son corps, de la nuque jusqu’au bassin, comme un mauvais pressentiment. Se rassurant du mieux qu’elle pouvait, elle se replongea dans son journal, s’imaginant que se perdre à nouveau à Astera en pensée lui permettrait d’oublier cette désagréable visite, et le lot de questionnements qu’elle avait apportée avec elle.

Bientôt, elle retrouverait Randall. Lorsqu’il serait rétabli, ils iraient capturer le zorah magdaros avec tous les autres chasseurs. Et lorsque ses missions le lui permettront, ils s’en iraient ensemble explorer le Nouveau Monde et observer la multitude de créatures qui le peuplaient. En se répétant cela, elle se perdit dans le dédale des lettres qu’elle encrait sur ses pages, tant que le sommeil ne viendrait la rattraper.

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