Les enfants de Bordeciel

Chapitre 1 : Libération

5674 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 20/04/2023 13:46

NB : Grosse réécriture de ce chapitre le 04/01/26. Les commentaires antérieurs ne correspondent plus au récit.


Disclaimer habituel : les lieux, personnages, et situations que vous reconnaîtrez des jeux TES ne sont pas à moi, vous connaissez la chanson.

Bonne lecture ^^


Chapitre 1 - Libération

Hunfen avait froid.

Ce n’était pas le froid vif et presque bienvenu qui accompagnait les réveils après une nuit sous la tente, quand il campait dans les montagnes de Bordeciel en suivant son père à travers le pays. Ici, rien ne le protégeait du vent glacial : il lui mordait les joues et s’insinuait traîtreusement dans son cou. À moitié endormi, il frissonna et tenta de se recroqueviller autant que le lui permettait l’espace étroit.

Ses vêtements tiraient désagréablement aux épaules et aux coudes ; les manches, trop courtes désormais, laissaient passer l’air froid. La voix de son père lui revint, comme si elle flottait encore dans l’air, quelques jours plus tôt, le jour de son onzième anniversaire : « Tu vas finir plus grand qu’une maison ! ». Il lui avait promis de réajuster les sangles de sa protection de cuir à leur prochaine halte en ville. Hunfen se demanda brièvement quand cette prochaine halte aurait lieu.

Un cahot plus brutal que les autres le projeta contre le dossier du banc de bois et le tira complètement de sa torpeur. Il tenta instinctivement de se rattraper — et découvrit que ses mains étaient liées. La panique monta d’un cran. Où était-il ? Ses souvenirs se bousculaient, flous et discontinus. Des soldats impériaux, des Sombrages, le fracas du combat. Il s’était approché en douce, poussé par la curiosité, cherchant un meilleur point de vue. Puis l’image s’était figée : le visage d’une soldate impériale, très proche, son armure plus belle et plus ouvragée que les autres… et ensuite, le néant.

Une grimace contrariée passa sur son visage. Il entendait déjà son père le réprimander avec cette ironie affectueuse qu’il réservait aux bêtises trop familières : « Je t’avais bien dit de ne pas t’approcher des batailles ! Regarde de loin. Si tu entends le choc des épées, recule ! ». Il était bien avancé, maintenant !

Hunfen s’immobilisa. Attirer l’attention n’était sûrement pas une bonne idée. Malgré les secousses du chariot, il força son corps à se détendre, comme il l’avait appris en observant la forêt. Il savait se faire oublier ; assez bien, en tout cas, pour qu’un lièvre imprudent finisse parfois par s’approcher à portée de son arc. Prenant soin de ne pas bouger la tête, il entrouvrit un œil et tenta d’apercevoir ce qui l’entourait.

Hunfen laissa son regard glisser prudemment devant lui.

Assis sur le banc opposé se trouvait un homme blond, vêtu comme un Sombrage : une armure de cuir sombre, par-dessus laquelle retombait une large étoffe bleue, usée aux bords. À son côté se tenait un autre homme, brun celui-là, plus frêle, mal rasé, les vêtements sales et froissés — rien d’un soldat. Plus près encore, presque contre Hunfen, occupait tout l’espace un homme immense, enveloppé d’une lourde cape de fourrure. Un bâillon lui barrait la bouche.

Hunfen retint son souffle.

Ce visage… Son père le lui avait montré à Vendeaume. Il l’avait hissé sur un tonneau pour qu’il voie mieux, au-dessus de la foule. Souviens-toi de lui, avait-il dit. C’est le jarl. Le chef de la ville.

Ulfric Sombrage.

Le cœur de Hunfen se mit à battre plus vite. Ulfric était contre l’Empire. Et, récemment, on racontait partout qu’il avait tué le Haut-Roi… en lui criant dessus. Hunfen n’avait jamais vraiment compris comment on pouvait tuer quelqu’un ainsi, mais si cet homme était bien Ulfric Sombrage, alors le bâillon prenait tout son sens.

La voix du brun le tira de ses pensées.

« Maudits Sombrages, pestait-il sans retenue. Bordeciel allait parfaitement bien avant votre arrivée. L’Empire était calme, nonchalant. Si la Légion n’avait pas été à votre recherche, j’aurais pu voler ce cheval et je serais déjà arrivé à Lenclume. Je ne devrais pas être ici — et ce gamin non plus. C’est vous que l’Empire veut ! »

Hunfen sentit son estomac se nouer. Le gamin, c’était lui.

Le blond leva les yeux au ciel, visiblement las.

« Nous sommes tous des frères de chaîne maintenant, voleur », répondit-il.

La voix du cocher claqua alors, sèche et menaçante, ordonnant le silence. Elle fit se raidir Hunfen plus sûrement que le froid. Il eut l’impression qu’un seul mot de trop pourrait lui attirer des ennuis irréparables.

Mais le brun — Lokir, comprit Hunfen en l’entendant se nommer — n’en tint aucun compte.

« Et lui, reprit-il en désignant l’homme bâillonné. Pourquoi est-il là ? »

Le blond se redressa légèrement.

« Surveille tes paroles. Tu es devant Ulfric Sombrage, le véritable Haut-Roi ! »

Hunfen dut lutter pour ne pas sursauter. Il était réellement assis à côté d’un homme aussi important. Un homme dont on chantait les exploits — ou les crimes — dans les tavernes. Son père aurait eu tant de choses à dire… s’il avait été là.

Lokir, lui, ne partageait manifestement pas son trouble.

« Ulfric ? Le jarl de Vendeaume ? C’est vous qui menez la rébellion… Par les dieux… Puisque vous vous êtes fait prendre… Où nous emmènent-ils ? »

Le blond haussa les épaules.

« Peu importe. Sovngarde est au bout du chemin. »

Lokir pâlit.

« Non. C’est impossible… impossible ! »

Il se mit à marmonner, à prier les Divins d’une voix tremblante.

Hunfen n’était guère en meilleur état. Il connaissait ce mot, Sovngarde. On le prononçait avec respect, au coin du feu. C’était là que se rendaient les Nordiques tombés vaillamment au combat.

Ils allaient mourir ? Pourquoi ? Il n’était qu’un enfant ! Il n’avait rien fait :

Il ne pouvait pas fuir. Ses liens l’en empêchaient. Alors il resta immobile, retenant son souffle, peut-être que s’il ne bougeait pas, alors on finirait par l’oublier ? Comme les lapins, dans les sous-bois… Il pourrait sûrement partir discrètement, plus tard…

Le chariot ralentit, puis franchit les portes de la ville fortifiée dans un grincement sourd. Les murs de pierre semblaient refermer l’air autour d’eux, étouffant le vent sans chasser le froid. Hunfen sentit son estomac se serrer.

Une voix claqua, nette, autoritaire — trop assurée pour annoncer quelque chose de bon.

« Mon général ! Chef ! Le bourreau est prêt ! »

Un frisson le parcourut de la nuque jusqu’aux talons. Les conversations cessèrent aussitôt, comme si le mot avait coupé l’air. Hunfen garda les yeux à demi clos, trop effrayé pour regarder franchement, mais incapable de ne rien voir du tout. Des bottes passaient devant lui. Des armures rouges. Des silhouettes droites, sûres d’elles.

À côté, Lokir marmonnait sans s’arrêter, les mots se bousculant entre ses dents. Hunfen reconnut des prières, les mêmes que l’on murmurait parfois le soir, quand les tempêtes faisaient trembler la maison. Mais ici, elles sonnaient faux. Trop rapides. Trop désespérées.

Le blond — Ralof — laissa échapper un grognement sombre.

« Regardez-moi ça… souffla-t-il. Le général Tullius en personne ! Avec des Thalmor, évidemment… Maudits elfes ! Toujours fourrés là où il y a du sang à verser. »

Hunfen sentit quelque chose se crisper en lui au mot Thalmor, plus encore qu’à l’annonce du bourreau. Les elfes en robes noires. Ceux devant qui les adultes se taisaient. Ceux que l’on voyait arriver de loin, droits et lents, et qui repartaient parfois seuls, parfois avec quelqu’un qui ne revenait jamais. Son père lui avait appris à reconnaître leurs silhouettes, à détourner le regard, à changer de rue sans courir. On ne les intéresse pas, avait-il dit. Et s’ils s’intéressent à toi, c’est déjà trop tard.

Le chariot avançait lentement dans la rue principale. Hunfen perçut alors des voix différentes. Pas celles des soldats. D’autres, plus nombreuses. La foule.

« Papa… demanda un enfant quelque part sur le côté. Qu’est-ce qu’ils font, ceux-là ? Regarde… il y a un enfant avec eux ! »

Hunfen sentit la chaleur lui monter aux joues, malgré le froid. Il n’avait pas bougé. Pas respiré plus fort. Et pourtant, on l’avait vu.

« Rentre à la maison. Tout de suite ! répondit un homme d’un ton sec.

— Mais pourquoi ? Je veux voir les soldats !

— À la maison ! », répéta le père, plus fort cette fois.

Il n’y eut pas de réponse après cela.

Hunfen serra les mâchoires. S’il avait encore eu un doute, il s’évanouit à cet instant. Même les parents détournaient les yeux. Même les enfants étaient chassés.

Alors il fit ce qu’il savait faire de mieux.

Il resta parfaitement immobile.

Comme dans les sous-bois, quand un bruit inconnu faisait taire les oiseaux. Comme les lapins, tapissés contre la terre, espérant que le danger passe sans les remarquer.

Peut-être que s’il ne bougeait pas… peut-être qu’on finirait par l’oublier.

oOo

Le chariot s’arrêta dans un grincement sec.

Hunfen entendit des pas, des voix étouffées, puis le pas sourd des prisonniers que l’on faisait descendre un à un. Personne ne semblait se souvenir de lui ; peut-être qu’on l’avait réellement oublié, après tout. Peut-être que s’il restait immobile, tapi dans l’ombre du chariot…

Une main se referma brutalement sur son bras.

Il eut à peine le temps d’ouvrir les yeux avant d’être tiré en avant et projeté hors du chariot. Le sol de pierre heurta durement ses genoux. L’air quitta ses poumons dans un hoquet douloureux. Il resta un instant à quatre pattes, les paumes brûlantes, la tête bourdonnante, avant de se redresser tant bien que mal.

Ne pas pleurer.

Ne pas courir.

Ne pas attirer l’attention.

Devant lui, les prisonniers avaient été alignés en deux rangs. Hunfen se glissa maladroitement à l’extrémité, trop petit pour vraiment former une ligne correcte. Il garda les yeux baissés, mais pas assez pour ne rien voir.

Face à eux se tenait la femme.

La capitaine impériale. Celle qu’il avait vue pendant la bataille. Il en était sûr, sans savoir comment — peut-être la façon dont elle se tenait, droite et immobile, ou cette même armure, différente de celle de la plupart des soldats — mais c’était elle. Celle qui l’avait attrapé. Celle qui avait levé le bras, et puis… plus rien. Son crâne sembla pulser au souvenir confus du choc.

À côté d’elle, un soldat déroulait un parchemin. Hunfen leva les yeux un peu plus.

L’homme était grand, large d’épaules, avec l’allure solide des Nordiques qu’il avait vus toute sa vie. Son uniforme était propre, trop propre, et il se tenait comme s’il avait appris à ne jamais plier, quand bien même il en aurait envie. Ses cheveux châtains tombaient plus longs que ceux des autres soldats. Quand son regard passa sur les prisonniers, il s’attarda un instant de plus sur l’homme blond. Pas longtemps — juste assez pour que Hunfen remarque comme un flottement, comme si quelque chose coinçait.

« Hadvar… »

Le murmure de Ralof était à peine audible. Hunfen n’en comprit pas le mot, mais le ton le surprit. Ce n’était ni un défi, ni une insulte. Il sonnait plutôt comme un reproche résigné.

Le soldat inspira, puis lut à voix haute :

— Ulfric Sombrage, Jarl de Vendeaume.

Ulfric s’avança. Hunfen le suivit du regard, fasciné malgré lui. Même bâillonné, même prisonnier, l’homme semblait occuper plus de place que les autres. Il s’arrêta non loin du billot.

Un autre homme lui faisait face.

Le général Tullius.

Ils ne parlèrent pas tout de suite. Hunfen sentit l’air se tendre autour d’eux, comme si la place entière retenait son souffle. Les soldats cessèrent de bouger. Même la foule parut s’éloigner.

Puis la voix du général s’éleva, claire, dure, sans hausser le ton.

« Ulfric Sombrage ! Certains ici, à Helgen, vous prennent pour un héros, mais un héros n’utilise pas un pouvoir comme celui de la Voix pour assassiner son roi et usurper son trône. Vous avez commencé cette guerre, plongé Bordeciel dans le chaos. Désormais, l’Empire va vous abattre et rétablir la paix ! »

Les mots défilaient trop vite pour que Hunfen les comprenne tous. Héros. Voix. Roi. Guerre. Ils se bousculaient dans son esprit sans s’y fixer. Mais le ton, lui, ne laissait aucun doute. Ce n’était ni un avertissement, ni une discussion.

C’était une condamnation.

Ulfric ne répondit pas. Le bâillon étouffait toute parole, mais même sans cela, il ne semblait pas vouloir parler. Il se contenta de soutenir le regard du général. Hunfen ne sut dire lequel des deux paraissait le plus dangereux.

Un frisson lui parcourut l’échine. Il détourna légèrement les yeux, comme si regarder plus longtemps pouvait l’exposer lui aussi. Finalement, le soldat reprit l’appel :

« Ralof de Rivebois. »

Ralof s’avança à son tour. Hunfen crut percevoir une hésitation chez le soldat au parchemin, un ralentissement à peine visible, avant qu’il ne se reprenne.

« Lokir de Rorikbourg.

— Non ! cria Lokir aussitôt. Je ne suis pas un Sombrage ! Vous faites erreur ! Vous n’avez pas le droit ! »

Il se débattit, hurla encore, puis soudain se mit à courir.

Tout alla trop vite.

Un sifflement sec fendit l’air.

Lokir s’effondra.

Hunfen sursauta, le souffle coupé. Son regard resta fixé sur le corps étendu, trop immobile. Il sentit son estomac se tordre, sa gorge se serrer jusqu’à lui faire mal. Ce n’était pas comme dans les histoires. Ce n’était pas héroïque. Ce n’était pas glorieux.

C’était fini.

La voix de la capitaine claqua :

« Alors, plus personne n’a envie de s’enfuir ? »

Hunfen sentit ses jambes trembler. Il serra les dents jusqu’à en avoir mal.

Le soldat reprit la liste, mais s’interrompit brusquement. Hunfen sentit le regard posé sur lui avant même de lever les yeux.

« Mon capitaine, et ce garçon ? Que devons-nous faire de lui ? »

Tous les sons semblèrent s’éloigner. Hunfen voulut parler. Dire qu’il n’avait rien fait. Qu’il n’était pas un Sombrage. Qu’il voulait juste rentrer chez lui.

Aucun mot ne sortit.

Puis un autre regard se posa sur lui. Celui du général Tullius.

Hunfen osa lever les yeux. Le visage sévère du général s’adoucit imperceptiblement. Pas un sourire, mais des traits moins durs. Cela suffit à desserrer légèrement l’étau dans sa poitrine.

« Pour quelle raison un enfant se trouve-t-il ici ? demanda sévèrement le général. D’où vient-il ?

— Je ne sais pas, mon général, répondit le soldat après un instant. Il était avec les autres prisonniers lorsqu’on les a trouvés.

— C’est moi qui l’ai capturé, mon général, intervint la capitaine. Il se trouvait près d’une escarmouche entre nos troupes et les rebelles. Il s’agit très certainement d’un éclaireur. »

Hunfen sentit son cœur rater un battement. Un éclaireur. Il ne savait pas exactement ce que ça signifiait, seulement que ça valait des ennuis.

Le général plissa les yeux, l’observant longuement.

« Un enfant enrôlé par les Sombrages ? Vous ne croyez pas que vous allez un peu loin, capitaine ?

— Sauf votre respect, mon général, je n’ai jamais vu un enfant civil porter une armure de cuir. Ces traîtres sont capables de tout. Il doit aller au billot, comme les autres ! »

Billot. Le mot résonna dans l’esprit de Hunfen. Ce n’était pas vrai ! Il n’avait rien fait !

Le général soupira. Les murmures de la foule enflaient autour d’eux, comme un bourdonnement menaçant. Hunfen n’osait plus respirer.

Enfin, la voix de Tullius trancha :

« Non. Nous n’allons certainement pas exécuter un enfant sur la place publique. Enfermez-le pour le moment. Je déciderai de son sort plus tard. »

Hunfen ne comprit pas tout de suite. Puis le sens s’imposa à lui, lentement. Il n’allait pas mourir. Pas maintenant. Enfermé. Plus tard. Décider. Il ne savait pas ce que cela signifiait pour la suite, seulement que le danger n’était pas passé. Mais, pour l’instant, il respirait encore.

La capitaine ne protesta pas. Ses mâchoires se crispèrent, ses traits se durcirent encore, puis elle se contenta d’un bref salut sec. Sa main se referma sur le bras de Hunfen.

Le garçon eut à peine le temps de comprendre ce qui se passait qu’elle le tirait déjà hors du rang, sans ménagement. Ses pieds glissèrent sur la pierre, ses genoux heurtèrent quelqu’un, mais la poigne ne faiblit pas. Elle marchait vite, trop vite, l’entraînant loin de la place, loin des voix, loin du billot.

Hunfen n’osa pas résister.

Ne pas attirer l’attention.

Ne pas courir.

Ne pas pleurer.

Ils quittèrent l’espace ouvert pour des rues plus étroites. Les cris de la foule s’étouffèrent derrière eux, remplacés par le bruit de leurs pas et le cliquetis des armures. Les murs se rapprochaient. L’air semblait plus lourd ici.

Le donjon, c’est là qu’ils allaient. Enfermé, mais vivant. Pour le moment.

Sans avertissement, la main de la capitaine se resserra. La douleur jaillit, vive, brûlante. Hunfen laissa échapper un hoquet étranglé. La capitaine s’était arrêtée net. Il sentit ses doigts s’enfoncer dans sa chair, comme si elle voulait broyer l’os.

Il risqua un regard vers elle ; elle souriait. Pas un sourire large, ni une grimace. Juste un étirement froid des lèvres, sans chaleur, sans joie.

« Sauvé par la foule, hein… petit Sombrage ? »

Elle le repoussa brutalement sur le côté. Hunfen trébucha, perdit l’équilibre, et s’effondra à genoux à l’entrée d’une ruelle étroite. La pierre râpa ses paumes. L’impact lui coupa le souffle. Il resta un instant immobile, sonné, le monde tournant autour de lui.

La ruelle était vide. Trop étroite pour laisser passer un chariot. Trop à l’écart pour attirer l’attention. Les bruits de la place n’étaient plus qu’un murmure lointain, étouffé par les murs.

Hunfen sentit quelque chose se briser en lui.

La capitaine entra dans la ruelle à son tour, lentement. Elle ne se pressait plus. Sa main glissa à sa ceinture. Un éclat métallique capta la lumière. Une dague.

Hunfen sentit la sueur perler aussitôt dans son dos, froide et poisseuse. Son cœur battait si fort qu’il en avait mal à la poitrine.

« Ici, reprit-elle calmement, il n’y a pas de foule pour protester, et pas de général pour s’émouvoir.

Elle s’arrêta devant lui ajouta d’une voix basse :

« Comme si les Sombrages avaient ce genre de scrupules avec les enfants… Eh bien, moi non plus ! »

La lame se rapprocha. Hunfen recula d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à ce que son dos heurte le mur de pierre. Il chercha l’air, sans le trouver. Ses mains tremblaient trop pour se lever correctement.

Il allait mourir. Ici. Maintenant.

Une pensée surgit, désespérée, presque étrangère.

Le feu ! Le petit sort… Celui qu’il utilisait pour allumer les feux de camp, quand le bois était humide. Son père lui avait montré comment faire. Se concentrer. Sentir la chaleur, juste sous la peau. Il y arrivait bien maintenant !

Il ferma les yeux une fraction de seconde.

Rien.

Son esprit était en miettes. Les sensations refusaient de venir. La peur noyait tout. Il n’y avait plus que le battement affolé de son cœur et l’éclat de la lame qui se rapprochait.

C’était trop tard. La capitaine l’attrapa brutalement par le menton. Ses doigts étaient durs, implacables. Elle força sa tête en arrière. Le mur disparut de son champ de vision. Il ne vit plus que le ciel étroit, découpé entre les toits, pâle et indifférent. Sa gorge se tendit, exposée, vulnérable. Il sentit le froid de l’air sur sa peau moite.

Hunfen tenta de parler. Aucun son ne sortit.

Ne pas pleurer.

Ne pas crier.

Il pensa à son père. À la forêt. Aux lapins immobiles, tapis contre la terre.

Il n’y avait plus d’endroit où se cacher.

Un cri guttural déchira l’air, suivi d’une voix qui n’avait rien d’humain :

« STRUN, BAH, GOLZ ! »

La ruelle trembla. Les pierres vibrèrent sous ses pieds. L’air sembla se comprimer brutalement contre sa poitrine, lui arrachant le souffle. La poigne sur son menton disparut d’un coup ; il tomba lourdement à genoux, les mains plaquées au sol.

La capitaine recula en jurant. Sa dague lui échappa des doigts et tinta contre la pierre avant de glisser hors de portée. Hunfen resta un instant figé, étourdi, incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Son crâne bourdonnait. Chaque os de son corps vibrait encore, comme après un coup trop violent.

Quelque chose s’écrasa non loin. Un fracas sec, brutal. De la poussière jaillit, piquant les yeux. Une pluie de gravats s’abattit dans la ruelle. Hunfen leva instinctivement les bras pour se protéger la tête.

Des cris éclatèrent partout. Pas seulement proches — partout. Des cris de peur, de douleur, des ordres hurlés, des prières arrachées à la gorge. L’odeur de la pierre brisée se mêla à une autre, âcre, suffocante. Une odeur de brûlé.

Hunfen se redressa péniblement.

Au-dessus des toits, quelque chose passa. Une ombre, immense. Elle glissa sur les murs, comme avalant la lumière, étirant ses contours démesurés sur la pierre. Hunfen leva les yeux.

Une silhouette colossale tournoyait dans le ciel, portée par deux ailes gigantesques qui battaient l’air avec une puissance terrifiante. Chaque mouvement soulevait des bourrasques qui faisaient claquer les étoffes et vaciller les hommes. Sa peau semblait sombre, luisante, presque métallique sous la lumière pâle. Des formes hérissées, des pointes, une queue fouettant le vide.

Hunfen oublia de respirer. C’était… magnifique. D’une beauté majestueuse, irréelle, comme les créatures des vieilles histoires que l’on racontait au coin du feu, celles que personne n’avait jamais vues, celles qui n’existaient plus que dans les chansons.

Un souffle brûlant jaillit de la gueule béante de la bête et balaya la place. Les flammes engloutirent tout sur leur passage. Des silhouettes s’embrasèrent. Les cris changèrent. Deviennent aigus. Désespérés. Quelqu’un tomba en courant, roulant au sol, en feu.

Hunfen sentit son estomac se retourner.

Ce n’était pas une légende, ni une vision.

Ça tuait les gens !

Une pierre s’abattit à quelques pas de lui, éclatant en morceaux. Il sursauta, la panique revenant d’un coup.

Fuir ! Vite !

Hunfen se mit à courir sans réfléchir, les jambes tremblantes, glissant presque sur les pavés couverts de débris. Il évita de justesse un soldat projeté au sol, passa sous une arche au moment où une autre explosion secouait la rue. Devant lui, des hommes armés — des Sombrages — se ruaient vers une tour de pierre. Hunfen les suivit sans hésiter, trop terrifié pour penser à autre chose qu’à survivre.

Hunfen déboucha dans une vaste pièce ronde, de pierre nue, où l’air sentait la poussière et la fumée. Un escalier en colimaçon montait le long du mur, étroit et raide. Des hommes s’y entassaient déjà, essoufflés, blessés pour certains, criant des ordres que Hunfen ne comprenait pas toujours. Il se laissa entraîner avec eux, porté par le flot, trop occupé à respirer pour penser à autre chose.

Ulfric Sombrage était là.

Hunfen le reconnut aussitôt, même sans le bâillon. Sa voix portait au-dessus du tumulte, grave et puissante, coupant à travers le vacarme comme une lame. Les hommes se tournaient vers lui instinctivement, obéissaient sans discuter. Il resta près du mur, essayant de se faire petit. Personne ne faisait attention à lui. Personne n’avait le temps.

Un fracas assourdissant éclata soudain au-dessus d’eux. La tour trembla de toute sa hauteur. Un trou béant venait de s’ouvrir près du sommet de l’escalier. À travers le mur éventré, Hunfen aperçut la tête du dragon, immense, hérissée, trop grande pour être réelle. Son œil rougeoyant passa sur eux, brûlant, conscient. Hunfen eut l’impression qu’il le voyait, lui, précisément, et son ventre se serra douloureusement.

La créature recula légèrement.

Ulfric cria quelque chose. Un ordre. Hunfen n’eut pas besoin de le comprendre ; Il se jeta à terre, imitant les autres, les mains plaquées contre son crâne. La voix du dragon tonna de nouveau, écrasant tout le reste.

« YOL… TOOR… SHUL ! »

La lumière traversa ses paupières closes. Une chaleur atroce s’abattit sur son dos et ses jambes, comme si l’air lui-même prenait feu. Hunfen cria sans s’entendre. L’odeur de brûlé envahit la pièce, âcre, suffocante. Quelque chose flambait qu dessus de lui. Du bois. Du tissu. Peut-être des hommes. Puis, aussi brusquement que c’était venu, la chaleur s’éloigna. Un battement d’ailes fit vibrer les murs. Le rugissement se perdit dans le ciel.

Hunfen rouvrit les yeux en haletant. L’étage supérieur n’était plus qu’un chaos noirci. Tout ce qui n’était pas pierre avait disparu, réduit à des cendres fumantes. Des hommes gémissaient. D’autres ne bougeaient plus.

Là où le mur avait cédé, le vide s’ouvrait sur l’extérieur. Hunfen s’approcha en chancelant, poussé par une idée simple, urgente : sortir. En contrebas, il aperçut un toit éventré, des poutres brisées, l’intérieur d’une auberge éventrée par l’impact.

C’était haut. Beaucoup trop haut. Ses jambes flageolaient rien qu’à regarder. Il recula d’un pas, le souffle court. Il ne pouvait pas sauter. Il le savait. Il mourrait.

Une main se referma brusquement sur lui. Hunfen sursauta, prêt à crier, mais la poigne était ferme sans être brutale. Il leva les yeux.

Ralof.

Son visage était noirci de suie, ses cheveux brûlés par endroits, mais ses yeux restaient vifs, déterminés.

« Tiens bon, petit, lança-t-il d’une voix forte pour couvrir le tumulte. On sort d’ici ! »

Hunfen n’eut pas le temps de répondre. Ralof le souleva sans effort, et l’instant d’après, le monde bascula.

Le vide.

Le sol sembla s’éloigner, puis revenir trop vite. Le temps se distendit, devint flou, puis l’impact le frappa de plein fouet. Un lit. Il était vivant ! Soudain, le plancher céda dans un craquement sinistre.

Hunfen tomba encore, avec le lit cette fois, qui alla s’écraser lourdement au rez-de-chaussée.

L’air quitta ses poumons d’un coup. Il resta un instant étendu, incapable de bouger, la poitrine en feu, les oreilles bourdonnantes. De la poussière lui piquait les yeux, la gorge. Il toussa violemment, se redressa en gémissant.

L’auberge n’était plus qu’un squelette calciné. Le dragon rugissait encore quelque part, mais plus loin. Des cris montaient de toutes parts. Le feu gagnait du terrain. Hunfen se força à se lever et boita vers la sortie éventrée, trébuchant sur les débris. Une fois dehors, il se retourna malgré lui.

Personne. Aucun sombrage, pas d’Ulfric, pas de Ralof.

Hunfen serra les dents, une brûlure familière lui montant aux yeux. Il secoua la tête.

Pas maintenant.

Il tourna les talons et se mit à courir, sans regarder derrière lui.

Au détour d’une rue éventrée, Hunfen faillit trébucher. Un homme gisait à terre, le flanc ensanglanté, immobile à l’exception de sa poitrine qui se soulevait encore, difficilement. À côté de lui, un enfant — pas plus âgé que Hunfen — était agenouillé, secoué de sanglots, les mains crispées sur la tunique de l’homme.

Hunfen reconnut le garçon à sa voix. C’était celui qui voulait voir les soldats. Le père tourna la tête avec effort. Son visage était pâle, tiré, mais ses yeux restaient étonnamment lucides.

« Ne reste pas là, fiston… Fuis… »

Sa voix était faible, mais l’ordre, lui, ne tremblait pas.

L’enfant ne bougea pas. Il semblait figé, comme pétrifié sur place, incapable de comprendre, incapable d’obéir.

Un légionnaire surgit alors, attrapant l’enfant sans ménagement. Le garçon protesta, se débattit, cria. Mais déjà on l’emportait, de force, loin de son père. La voix du dragon résonna de nouveau, écrasante, inhumaine. Un souffle brûlant balaya la rue. Hunfen détourna la tête par réflexe, les yeux piqués par la chaleur, par la lumière. Quand il regarda de nouveau, l’homme n’était plus qu’une forme inerte en feu.

Le cri de l’enfant se perdit dans le rugissement des flammes. Hunfen recula d’un pas, puis d’un autre, le cœur battant à s’en rompre la poitrine. Il se retourna et aperçut le légionnaire qui emmenait l’enfant plus loin. Sous son bras, le garçon pleurait toujours, mais il était vivant.

Hunfen hésita une fraction de seconde, puis se mit à courir. Il suivit le soldat sans vraiment savoir pourquoi. Parce qu’il avançait. Parce qu’il ne restait pas immobile. Parce qu’il avait sauvé l’enfant.

Il reconnut l’homme en se rapprochant. Hadvar. Celui de la liste. Celui qui avait hésité. Le soldat confia l’enfant à un civil terrifié, lui glissa quelques mots rapides, puis repartit aussitôt. Hunfen resta figé un instant, indécis, avant de reprendre sa course.

Ils couraient à travers des rues en ruines, enjambant des gravats encore brûlants, évitant de justesse des poutres effondrées. Hunfen peinait à suivre, ses poumons brûlant à chaque inspiration. Hadvar se retourna brusquement. Son regard se posa sur lui. Il ralentit sans s’arrêter.

« Toujours vivant ? cria-t-il pour couvrir le vacarme. Reste près de moi si tu tiens à le rester ! »

Hunfen hocha la tête sans être sûr qu’il l’ait vu. Il accéléra, ignorant la douleur dans ses jambes. Ils débouchèrent sur la place du fort.

Hunfen reconnut Ralof aussitôt. Il se tenait là, arme en main, le visage durci par la suie et la colère. Hadvar s’arrêta net ; son épée quitta son fourreau dans un chuintement sec.

« Ralof, espèce de traître ! hurla Hadvar. Hors de mon chemin !

— On s’enfuit, Hadvar, répondit Ralof sans crier, mais sans reculer. Vous ne nous arrêterez pas cette fois.

— Très bien, cracha le légionnaire. J’espère que ce dragon vous expédiera tous en Sovngarde. »

Il tourna les talons et partit en direction de la caserne.

Hunfen resta figé, pris entre les deux silhouettes qui s’éloignaient en sens opposés. Ils l’avaient tous deux aidé. Tous deux l’avaient sauvé.

Une explosion fit vibrer le sol sous ses pieds. Une pierre se détacha d’un mur en flammes et s’écrasa non loin, le forçant à reculer. Vers Ralof.

Hunfen n’hésita plus. Il se mit à courir à sa suite, traversant la fumée et les décombres, le cœur battant, les oreilles bourdonnantes. Le dragon rugissait encore au-dessus d’eux, frappant la ville sans relâche.

Ils atteignirent l’entrée du fort. Ralof s’arrêta un instant, penché en avant, reprenant son souffle.

« Par ici ! lança-t-il avant de disparaître dans l’ombre de l’entrée.

Hunfen le suivit. L’obscurité les engloutit. Le bruit du dehors s’atténua, remplacé par l’écho de leurs pas et le souffle court de sa respiration.

Alors seulement, quand l’urgence se relâcha d’un cran, l’épuisement le frappa de plein fouet.

Son père. Où était-il ? Hunfen tenta de se rappeler. La route. La dernière halte. Le nom de l’endroit. Rien ne venait. Sa tête était vide, comme balayée.

Il serra les dents et continua d’avancer.

Ne pas courir.

Ne pas pleurer.

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