Les enfants de Bordeciel
NB : Grosse réécriture de ce chapitre le 04/01/26. Les commentaires antérieurs ne correspondent plus au récit.
Chapitre 2 – La fuite
Hunfen franchit le seuil du fort dans le sillage de Ralof et dut cligner des yeux à plusieurs reprises. La lumière du jour, encore chargée de flammes et de fumée, s’évanouit derrière eux, remplacée par une pénombre fraîche et silencieuse. Ses pupilles mirent un moment à s’y adapter. Il resta immobile, respirant à petites goulées, comme s’il craignait que le moindre bruit ne fasse s’effondrer les murs autour d’eux.
La pièce était circulaire, aux murs de pierre nue. Vide, presque. Trop calme.
Une forme sombre attira son regard.
Un homme était affalé contre le mur, la tête penchée de côté, immobile. Une large traînée de sang séché maculait le sol, s’étirant jusqu’à lui comme une ombre figée. Hunfen sentit son estomac se nouer. Il s’approcha d’un pas hésitant, puis s’arrêta. Il n’avait pas besoin de s’approcher davantage pour comprendre.
Il était mort.
Ralof s’était figé à son tour. Son visage, encore tendu par l’urgence quelques instants plus tôt, se referma lentement. Il s’agenouilla près du corps, posa une main sur l’épaule inerte.
« Gunjar… murmura-t-il d’une voix basse, presque étouffée. Repose en paix, frère. »
Hunfen détourna légèrement les yeux. Il ne voulait pas regarder. Pas comme ça. Pas dans un endroit fermé. La pierre semblait absorber le peu de chaleur qui restait dans l’air, rendant le silence plus lourd encore.
Ralof se releva et se tourna vers lui.
« Approche. »
Hunfen obéit sans discuter, les jambes encore tremblantes. Ralof sortit un couteau et, d’un geste rapide, trancha les liens qui lui meurtrissaient les poignets. La corde céda d’un coup. Hunfen eut un léger sursaut, surpris par la liberté soudaine de ses mains.
Il les frotta aussitôt l’une contre l’autre. Elles lui semblaient étranges, engourdies, comme si elles ne lui appartenaient plus tout à fait.
Ralof se pencha vers le corps de Gunjar et ramassa une lourde hache de guerre. Le métal était ébréché, noirci par la suie.
« Tiens, dit-il en la lui tendant. Garde-la. Tu en auras plus besoin que lui. »
Hunfen resta un instant immobile, regardant l’arme comme si elle pouvait le mordre. Il finit par la saisir à deux mains. Le manche était froid, rugueux. La hache bascula aussitôt vers l’avant, bien trop lourde. Il tenta de la redresser, serra les dents, mais ses bras protestèrent immédiatement.
Elle lui échappa presque des mains.
« Je… » balbutia-t-il, honteux.
Ralof observa la scène sans se moquer. Son regard glissa de la hache aux bras trop maigres du garçon. Il comprit sans qu’aucun mot ne soit échangé.
« Laisse tomber, grogna-t-il doucement. Mauvaise idée. »
Hunfen posa l’arme au sol avec soulagement, se sentant ridicule. Son père lui avait appris à tirer à l’arc, à se déplacer sans bruit, à allumer un feu, à dépecer le menu gibier avec une dague. Pas à manier des choses de ce poids.
Un bruit, lointain, lui fit relever la tête. Des voix.
Hunfen se figea aussitôt. Ralof leva la main dans un geste sec, ordonnant le silence. Les voix se rapprochaient, étouffées par la pierre, mais bien réelles. Des pas résonnaient quelque part, au-delà de la pièce.
« Cache-toi », murmura Ralof.
Hunfen n’eut pas besoin de réfléchir. Il recula précipitamment et se glissa contre un des montants de la porte, s’accroupissant contre le mur. Il se fit aussi petit que possible, les genoux serrés contre la poitrine, les mains plaquées sur la pierre froide.
Rester silencieux, ne pas respirer trop fort.
Des voix éclatèrent brusquement, trop proches. Hunfen se ratatina davantage contre le mur, retenant sa respiration. Il ne distinguait que certains mots, mais le ton, lui, ne laissait aucun doute. Des impériaux.
« …le reste des hommes tente encore de repousser la créature… »
C’était une voix d’homme, tendue, mais respectueuse.
« Nous avons des prisonniers en fuite, soldat. C’est notre priorité ! »
Hunfen sentit le sang quitter son visage. Cette voix… Il n’avait pas besoin de la voir pour savoir. La capitaine impériale. Celle de la place. Celle de la ruelle. Celle qui avait voulu le tuer.
« Comment ces maudits rebelles ont-ils réussi un tel tour de force ? poursuivit-elle. Nous devons les retrouver. Et en finir. »
En finir.
Hunfen ferma les yeux de toutes ses forces. Son cœur battait si fort qu’il avait l’impression qu’on pouvait l’entendre à l’autre bout de la pièce. Il plaqua une main contre sa bouche pour étouffer sa respiration, inspira lentement, douloureusement.
Ne pas bouger.
Ne pas respirer.
La chaleur de la panique lui montait à la gorge. Il essaya de penser à autre chose. À la forêt. Au feu. À la sensation familière, presque rassurante, de la chaleur qui naissait sous la peau quand il se concentrait assez longtemps.
Il devait y arriver. Au moins une flammèche. Au cas où. Il tenta de rassembler ses pensées, mais elles glissaient, insaisissables. Tout était trop rapide. Trop proche. Des pas claquèrent sur la pierre.
Hunfen rouvrit les yeux à peine assez pour voir des bottes franchir le seuil. Une silhouette entra dans la pièce, puis une seconde. La lumière vacillante accrocha le métal d’une armure. Un éclat rouge. Un autre plus terne.
La capitaine était là.
Elle ne regarda pas autour d’elle. Son attention se fixa immédiatement sur Ralof. Hunfen vit l’acier jaillir.
« Avec moi, soldat ! » lança-t-elle.
Le bruit des armes résonna la pièce comme un coup de tonnerre. Hunfen sursauta malgré lui et se tassa davantage contre le mur. Ralof para le premier coup de justesse. Le fer claque contre le fer. Des étincelles jaillirent, brèves et aveuglantes. La capitaine attaquait sans hésiter, rapide, précise. Ralof recula d’un pas, puis d’un autre, encaissant, cherchant une ouverture.
Hunfen n’arrivait pas à suivre tous les mouvements. Il voyait des silhouettes se rapprocher, se heurter, se séparer. L’autre homme s’engagea également dans l’affrontement. L’enfant reconnut Hadvar à sa posture droite. Il tenait son épée sans se précipiter. Il se déplaçait à distance, intervenant parfois, mais sans la même fureur. Son visage était tendu, fermé.
Hunfen sentit le danger avant de le voir. La capitaine venait de se tourner vers lui. Son regard se plantant dans le sien.
« Tiens… souffla-t-elle, presque amusée. Mais regardez-moi ça. Le petit rat n’a pas fui bien loin. »
Hunfen se recroquevilla instinctivement, les épaules rentrées, le dos plaqué contre la pierre. Il voulut ramper, disparaître, mais ses jambes refusèrent de répondre. La capitaine s’avança, délaissant Ralof, lame déjà levée.
Il cria. Un cri aigu, incontrôlé, arraché à sa gorge avant même qu’il puisse s’en empêcher. Il leva les bras devant son visage, paumes ouvertes, comme si cela pouvait suffire à arrêter l’acier.
Le choc éclata juste devant lui. Un fracas brutal, assourdissant. Le hurlement du métal contre le métal — puis, aussitôt après :
CLANG !
L’épée de la capitaine frappa le mur à quelques doigts de son oreille. La vibration lui traversa le crâne. Hunfen ferma les yeux de toutes ses forces. Il n’y avait plus que le sifflement dans son oreille. Le battement fou de son cœur. Le sang qui cognait dans ses tempes.
Quelque chose céda. La chaleur explosa dans ses paumes, violente, brûlante, incontrôlable. Pas un feu de camp. Pas la petite torche pour allumer le petit bois. Quelque chose de trop grand, trop rapide, qui jaillit d’un coup. Un grondement sourd lui emplit la tête. La lumière traversa ses paupières closes. L’air se mit à rugir devant lui.
Hunfen ouvrit les yeux en haletant. Les flammes jaillissaient de ses mains. Un torrent de feu, large, instable, hurlant, qui frappa la capitaine de plein fouet. Elle recula en jurant, levant un bras devant son visage. La chaleur fit onduler l’air. La pierre du mur noircit en un instant.
Hunfen resta figé, incapable de bouger, de penser. Il ne sentait plus ses mains. Ni ses bras. Seulement une fatigue soudaine, écrasante, comme si tout ce qu’il avait en lui venait de s’écouler d’un coup. La flamme s’éteignit aussi brusquement qu’elle était apparue.
La capitaine avait reculé de plusieurs pas. Son équilibre vacillant une fraction de seconde.
Ralof n’hésita pas. Il hurla quelque chose — Hunfen n’en distingua que la rage — et abattit sa hache de toutes ses forces. Le coup la frappa de côté, enfonçant son armure et la projetant contre le mur. Son épée lui échappa des mains et glissa sur la pierre dans un bruit sec.
Elle s’affaissa à genoux, une main plaquée contre son flanc, le visage durci par la douleur et la fureur. Hunfen, lui, glissa contre le mur et s’assit lourdement sur le sol. Ses jambes ne le portaient plus. Tout son corps tremblait. Il avait froid. Horriblement froid. Il leva les yeux vers Ralof, puis vers Hadvar.
« Elle… » balbutia-t-il. Sa voix se brisa aussitôt.
« Elle a voulu… elle a voulu me tuer… encore… »
Les mots sortirent en désordre, trop vite, sans qu’il puisse les retenir.
« Sur la place… après… le général… il a dit non… mais elle m’a emmené… à l’écart… Elle avait une dague… Elle a… J’ai cru… j’ai cru que… »
Il inspira brusquement, hoqueta.
« J’ai eu peur… »
Les larmes coulèrent sans qu’il s’en rende compte. Chaudes, incontrôlables. Il se couvrit le visage de ses mains, honteux, épuisé, vidé.
Les sanglots secouaient encore Hunfen, silencieux mais incontrôlables. Ses épaules tremblaient malgré lui. Il avait honte. Honte de pleurer devant eux, honte surtout de ne plus réussir à s’arrêter. Il se recroquevilla un peu plus contre le mur, les bras serrés autour de son torse comme pour empêcher son corps de se disloquer.
Quand il osa enfin relever les yeux, la pièce avait changé.
La capitaine impériale était étendue sur le côté, appuyée sur un coude. Son armure portait les traces de l’affrontement : noircie, bosselée par endroits. Elle respirait avec difficulté, chaque inspiration semblant lui coûter un effort immense. Mais son regard, lui, restait vif. Brûlant.
Il suivit la direction de ce regard. Hadvar.
Le légionnaire avait rengainé son épée. Il se tenait droit, les épaules raides, la mâchoire crispée. Sa posture était irréprochable, presque figée — mais Hunfen sentit confusément que quelque chose bouillonnait sous cette immobilité.
« Battez-vous… cracha la capitaine d’une voix rauque, traître… »
Hunfen vit Hadvar se raidir davantage encore. Ses doigts se refermèrent sur le pommeau de son épée.
« Ne m’appelez pas traître », répondit-il froidement. Sa voix était basse, mais tranchante, comme pour remplacer l’arme qu’il n’avait pas – encore – ressortie de son fourreau.
« Vous avez désobéi à un ordre direct du général Tullius, claqua-t-il. Vous avez quitté votre poste. Vous avez abandonné vos hommes. Et maintenant… Ça ? »
Hunfen sentit sa gorge se serrer. Il n’osa pas bouger. Il avait encore l’impression étrange d’être trop visible. La capitaine eut un rire étouffé qui se transforma aussitôt en quinte de toux. Elle porta une main tremblante à son flanc, laissant échapper un grognement de douleur. Mais quand elle releva la tête, son regard était chargé d’une haine brute, presque aveugle.
« Qu’importe, murmura-t-elle. Ces chiens de Sombrages méritent tous de— »
Elle n’eut pas le temps de finir.
Le sol vibra brutalement sous leurs pieds. Hunfen sursauta, plaquant les mains contre la pierre. Une secousse plus violente encore suivit, faisant trembler les murs. De la poussière se détacha du plafond, lui piquant les yeux.
« Au fond ! » hurla Ralof.
Hunfen sentit une poigne ferme se refermer sur son bras. Il n’eut pas le temps de protester ; Ralof le tira à lui et le souleva. Derrière eux, un fracas assourdissant éclata.Hunfen eut juste le temps de tourner la tête pour voir l’entrée du fort s’effondrer dans un nuage de poussière et de gravats. Des blocs de pierre s’écrasèrent là où ils se tenaient quelques secondes plus tôt. Le bruit lui vrilla les oreilles.
« Bon sang ! Grogna Ralof en le reposant sur ses pieds, ce fichu dragon ne s’arrête donc jamais ? »
Hunfen haletait, incapable de répondre. Sa poitrine le brûlait. Tout son corps tremblait encore, vidé, glacé. Derrière eux, Hadvar émergea du nuage de poussière, toussant violemment. Son armure était couverte de débris, ses cheveux blanchis par la poussière.
Hunfen, lui, regardait l’endroit où se trouvait la capitaine quelques instants plus tôt. Il n’y avait plus qu’un amas de pierres effondrées.
Ralof s’appuya contre le mur de pierre, les mains posées sur ses genoux, et inspira profondément. Sa respiration sifflait encore, irrégulière, mais elle finit par se calmer. Il passa une main sur son visage noirci de suie, laissa échapper un souffle tremblant… puis un rire bref, rauque, presque incrédule.
« Par les Neuf… » lâcha-t-il.
Il secoua la tête, un sourire nerveux aux lèvres.
« On est toujours vivants. »
Le rire s’échappa de nouveau, plus franc cette fois, comme s’il avait besoin de sortir avant d’éclater autrement. Hunfen sursauta légèrement ; le son lui semblait presque déplacé après tout ce qu’ils venaient de traverser. Pourtant, à sa grande surprise, Hadvar eut un rictus fatigué. Un souffle s’échappa de ses lèvres. Presque un rire, lui aussi, retenu, contrôlé — mais bien réel.
« Ce n’est… commença-t-il, avant de s’interrompre et de se redresser légèrement. Ce n’est pas ainsi que j’imaginais nos retrouvailles. »
Ralof eut un ricanement bref.
« Ça, tu peux le dire ! Répondit-il en tournant la tête vers lui, un coin de la bouche relevé. J’avais plutôt imaginé une taverne. Une chope. Peut-être deux. Pas… »
Il fit un vague geste autour d’eux. « Pas tout ça. »
Hadvar hocha lentement la tête.
« J’aurais préféré également. »
Hunfen, assis un peu à l’écart, les observait sans oser intervenir. Il ne comprenait pas tout ce qu’ils disaient — mais le ton, lui, ne trompait pas. Il n’y avait ni haine, ni colère dans leurs voix. Seulement une fatigue partagée. Et quelque chose d’autre, plus ancien, plus profond. Ils se connaissaient. Ils ne parlaient pas comme des ennemis. Pas vraiment. Plutôt comme… des hommes qui se souvenaient d’un temps où ils ne l’étaient pas encore. Le regard d’Hadvar glissa alors vers lui. Il s’attarda une seconde de plus que nécessaire.
« Et toi, dit-il lentement. Comment t’appelles-tu, garçon ? »
Hunfen sursauta presque. Il mit un instant à comprendre qu’on s’adressait à lui. « H-Hunfen, » répondit-il finalement, la voix plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.
Ralof tourna la tête vers lui, l’observa un instant, comme s’il redécouvrait qu’il y avait là un enfant.
« Pour un môme, souffla-t-il, tu t’es bigrement bien défendu. »
Hunfen baissa les yeux aussitôt, les joues brûlantes.
« Je… j’ai pas… c’était pas exprès…
— Eh ben c’était un sacré feu, répondit Ralof. Surtout pour ton âge.
— Un sort de flammes, assez puissant pour repousser quelqu’un…, renchérit Hadvar avant d’ajouter, plus prudemment, tu as déjà été formé ? Tu es un élève de l’Académie de Fortdhiver ? »
Hunfen baissa la tête et regarda ses mains. Il aurait voulu que ce soit le cas, savoir maîtriser cette puissance, savoir la refaire volontairement, mais il savait qu’il en était incapable. Il avait eu peur. Il avait senti le monde se refermer. Et ensuite… ça avait explosé.
« Non, finit-il par avouer en murmurant. Je… je sais juste faire ça… un peu. J’allume le feu de camp avec, le soir… Mais c’est plus petit… Ça, c’était… Pas normal. »
Ralof eut un ricanement sec.
« Normal, aujourd’hui, on dirait que plus rien ne l’est. »
Hadvar reporta son attention sur le couloir derrière eux, tendant l’oreille. Le grondement du dragon s’éloignait par vagues, accompagné d’éboulements et de cris étouffés. Le fort n’était pas sûr. Il était en sursis.
« Rester ici ne nous aidera pas, dit-il. Il faut sortir de Helgen avant que les murs nous tombent dessus… ou que ce dragon nous retrouve. »
Ralof serra davantage sa prise sur sa hache, le regard soudain dur.
« Et comment, exactement ? demanda-t-il. Tu connais ce fort mieux que moi. »
Hadvar hocha la tête, puis désigna l’obscurité à l’opposé de l’entrée effondrée.
« Il y a une sortie… Un passage de service. Il mène à une grotte, un petit ruisseau souterrain, on alimente le fort avec. C’est l’option la plus rapide. Et la plus discrète. »
Ralof le jaugea une seconde, comme s’il cherchait le piège. Puis il se contenta d’un grognement approbateur.
« Très bien. Je te suis. »
Il y eut un nouveau tremblement dans la pierre. Une poussière fine se détacha d’une voûte et retomba en pluie légère. Hunfen sursauta et se recroquevilla par réflexe. Hadvar lui jeta un coup d’œil, plus attentif.
« Tu peux marcher ? »
Hunfen hocha la tête aussitôt, trop vite, pour éviter qu’on le prenne dans à bras comme un petit enfant.
« Oui, mentit-il. Oui, je peux. »
Ralof fit un pas, puis s’arrêta, comme frappé par une pensée.
« Hadvar… Tu crois qu’on va croiser du monde là-dedans ?
— Probablement. Certains légionnaires ont dû se replier. Et… des Sombrages aussi, sans doute. Tout le monde cherche une issue. »
Ralof eut un rire bref, sans amusement.
« Parfait. On va se tirer au milieu de tout ça, comme si la ville en flammes ne suffisait pas !
— Il faudra être prudents, commenta Hadvar d’un ton posé. Et… jouer finement.
— “Jouer finement”, répéta Ralof avec une ironie lasse. C’est bien toi, ça ! »
Hadvar ne répondit pas à la provocation. Il sembla hésiter, puis reprit, plus bas, comme s’il énonçait un plan qu’il n’aimait pas.
« Écoute, si on tombe sur des Sombrages… je te donnerai mon épée. Je ferai semblant d’être ton prisonnier. Tu me gardes à portée de lame, tu me parles comme à un captif. Ça limitera les questions. »
Ralof cligna des yeux, surpris — puis un sourire en coin étira sa bouche.
« Et si ce sont des Impériaux…
— On inverse les rôles », acheva Hadvar, sans sourire, mais avec quelque chose qui ressemblait à du pragmatisme résigné.
Ralof laissa échapper un petit souffle, presque un rire.
« Par les Neuf… On en est là, hein ?
— On en est là », confirma Hadvar.
Hunfen les écoutait sans tout saisir, mais assez pour comprendre l’essentiel : ils allaient mentir. Ils allaient traverser un fort rempli d’hommes armés en faisant semblant d’être autre chose que ce qu’ils étaient.
La pensée le fit frissonner.
Il aurait voulu demander où ils allaient ensuite. Où était la sortie. Où était son père. Mais rien ne sortait. Ses questions se bousculaient derrière ses dents, trop nombreuses, et ça n’avait pas l’air d’être le moment.
Ses paupières, elles, devenaient impossibles à tenir ouvertes.
Il tenta de se relever. La pierre froide sous ses semelles lui parut lointaine, comme si ses pieds ne touchaient pas vraiment le sol.
Les voix de Ralof et Hadvar continuaient, plus basses, plus techniques. Des mots qu’il n’attrapait qu’à moitié : couloirs, tour, salle d’armes, attention aux patrouilles.
Il voulait se concentrer, écouter, vraiment…
Le noir l’engloutit.
oOo
Hunfen rouvrit les yeux en clignant lentement.
La lumière avait changé. Ce n’était plus la pénombre lourde et étouffante du fort, mais un éclat blanc, diffus, qui émanait depuis l’avant. Une odeur nouvelle lui parvint — humide, verte, vivante. De la terre. De la mousse. De l’air frais.
Il mit quelques secondes à comprendre qu’il ne marchait pas.
Il inspira brusquement, par réflèxe. Il tenta de bouger, réalisa qu’il était soulevé, porté. Une large épaule sous sa poitrine, un bras solide passé sous ses jambes. Ralof.
« — Hé… » souffla-t-il, la voix rauque.
Ralof s’arrêta aussitôt.
« Réveillé ? »
Hunfen hocha la tête faiblement, se sentant rougir. Il n’aimait pas être porté. Ça faisait longtemps qu’il était trop grand pour ça !
« Je… désolé… »
Les mots sortirent tout seuls, trop bas pour être vraiment audibles.
Ralof grogna doucement, sans agacement.
« T’excuse pas. T’as tenu plus longtemps que beaucoup d’adultes aujourd’hui. »
Il le reposa avec précaution sur ses pieds. Hunfen chancela, mais réussit à se redresser sans tomber. Ses jambes tremblaient encore, comme si elles ne se souvenaient plus très bien de leur fonction.
Devant eux, la grotte s’ouvrait sur l’extérieur.
Hunfen s’avança d’un pas hésitant. La lumière du jour le frappa de plein fouet. Le ciel était clair, strié de nuages hauts. L’air piquait un peu les poumons, frais et vif. Il inspira malgré lui, profondément.
La forêt s’étendait devant eux. Des pins, hauts et sombres. Des rochers couverts de lichen. Une pente douce menant vers une vallée étroite, où serpentait un ruisseau étincelant. Rien ne brûlait ici. Rien ne criait. Hunfen sentit quelque chose se desserrer, très légèrement, dans sa poitrine.
Il leva les yeux. Là-haut, loin au-dessus des cimes, une silhouette immense s’éloignait dans le ciel. Les ailes battaient lentement, lourdement. Le dragon.
Ralof s’immobilisa à côté de lui. Hadvar aussi. Aucun des deux ne parlait.
« — Nord-Est… » murmura Ralof après un moment.
Hadvar hocha la tête, le regard durci.
« Il va vers Rivebois. »
Hunfen avait déjà entendu ce nom. Peut-être y avaient-ils déjà fait halte, il y a longtemps, avant tout ça.
« Nos familles sont là-bas, ajouta Hadvar, plus bas. S’il continue dans cette direction… »
Il ne termina pas sa phrase.
Hunfen détourna les yeux vers la forêt. Les arbres se pressaient les uns contre les autres, familiers. Il connaissait ce genre de terrain. Les racines traîtresses, les passages étroits, les endroits où le sol s’affaisse après la pluie. Une part de lui — petite, fragile — se sentait déjà un peu moins perdue ici que sur la pierre et le feu.
Son père aimait la forêt aussi.
La pensée le heurta sans prévenir.
Où était-il ? Avait-il vu la fumée de Helgen ? Avait-il cherché parmi les routes, les cris, les fuyards ? Était-il… reparti, sans espoir ? Hunfen sentit sa gorge se serrer. Il inspira lentement, chassant les larmes, repoussant les questions à plus tard. Il n’auraitt pas de réponses. Pas maintenant.
Ralof se tourna vers lui.
« Tu peux marcher ? »
Hunfen hocha la tête. Cette fois, ce n’était plus tout à fait un mensonge. Il était vidé, mais la terre sous ses pieds lui semblait plus sûre que la pierre du fort.
« On ne traînera pas, reprit Hadvar. Si le dragon a pris cette direction, Rivebois doit être prévenue au plus vite. Ou aidée. »
Hunfen n’ajouta rien. Il se contenta de se placer derrière eux quand ils commencèrent à descendre le sentier étroit qui s’enfonçait entre les arbres.
Il resta près de Ralof et Hadvar, sans chercher à les dépasser. Pour l’instant, ça suffisait.
La vallée s’ouvrait devant eux. Rivebois les attendait quelque part, au-delà des arbres.