Les enfants de Bordeciel
NB : Grosse réécriture de ce chapitre le 04/01/26. Les commentaires antérieurs ne correspondent plus au récit.
Chapitre 3 – Rivebois
Le chemin descendait doucement, serpentant entre les arbres.
Hunfen sentit presque aussitôt la différence sous ses pieds. La pierre froide et traîtresse du fort avait laissé place à une terre battue, souple, marquée de pas anciens et de roues fatiguées. Le sentier s’enfonçait dans la forêt, juste assez large pour un chariot, bordé de racines apparentes et de touffes d’herbes jaunies par la fin de l’été.
Il inspira lentement, profondément, et sourit pour la première fois depuis longtemps. L’air sentait la résine, la mousse humide, l’humus chauffé par le soleil. Ses poumons brûlèrent un peu — pas de fumée cette fois, juste l’effort et la fatigue — mais la sensation lui parut presque agréable. Familière.
Il marchait. Vraiment.
Ses jambes protestaient encore, mais elles connaissaient ce genre de chemin. Les longues marches en forêt faisaient partie de sa vie depuis toujours. Son corps retrouvait des automatismes : poser le pied à plat, éviter les pierres roulantes, contourner les racines trop lisses. Il se surprit même à ajuster son rythme sans y penser, ralentissant légèrement dans les passages en pente, accélérant quand le sol redevenait plus stable.
Devant lui, Ralof ouvrait la marche. Sa silhouette large se découpait entre les troncs sombres, la hache battant doucement contre sa cuisse à chaque pas. Derrière, Hadvar cheminait, plus silencieux, regard attentif, posture tendue mais maîtrisée.
Hunfen n’était plus vraiment perdu. Cette pensée lui traversa l’esprit sans bruit, presque timidement. La forêt l’enveloppait, bruissante de petits sons familiers : le froissement des feuilles, le cri lointain d’un oiseau, le craquement sec d’une branche sous le passage d’un animal invisible. Rien de soudain. Rien d’hostile.
Un mouvement attira son regard sur la gauche. Des silhouettes grises glissaient fuigacement entre les arbres, basses, prudentes. Hunfen ralentit instinctivement et posa une main sur le bras de Ralof.
« Il y a des loups », murmura-t-il.
Ralof s’arrêta aussitôt. Hadvar pivota, épée à demi dégainée.
Hunfen secoua légèrement la tête et désigna l’endroit.
« Là, ils font que regarder… »
Il plissa les yeux, observa la lisière. Les loups – deux, peut être trois – restaient à distance, oreilles dressées, corps tendus mais hésitants. Cette posture le rassura.
« Ils vont pas attaquer, je pense, ajouta-t-il à voix basse. On est trop… et on n’a pas l’air assez faible. »
Ralof jeta un regard surpris vers lui, puis esquissa un sourire bref.
« Tu t’y connais, on dirait ! »
Hunfen haussa légèrement les épaules.
« Mon père… »
Il n’acheva pas la phrase, mais la forêt sembla l’entendre. Les loups reculèrent d’eux-mêmes, disparaissant entre les troncs sans un son.
Ils reprirent leur marche. Un peu plus loin, le sentier déboucha sur une route plus large. Les pierres plates qui la composaient étaient usées, polies par les passages répétés. Hunfen sentit la différence sous ses semelles et reconnut aussitôt l’endroit. La rivière coulait non loin, invisible encore, mais présente — on entendait son murmure constant, profond, rassurant.
Rivebois n’était plus très loin.
La route suivait le cours de la rivière. Quand les arbres s’écartèrent enfin, Hunfen aperçut l’eau entre les rochers, claire et vive, courant sans se presser. Le soleil s’y brisait en éclats mouvants. Il ralentit sans s’en rendre compte, attiré par le bruit régulier du courant. Ce n’était pas un son de combat, ni d’incendie. Juste de l’eau qui coulait parce que c’était ce que fait l’eau.
Devant, le village apparut. Quelques maisons de bois sombre, solides, groupées autour de la rivière. Un pont étroit enjambait l’eau claire. Des palissades basses, plus symboliques que défensives, entouraient les premières habitations. Rien d’imposant. Rien de menaçant. Juste… vivant.
Hunfen ralentit sans s’en rendre compte. Après Helgen, il s’attendait presque à voir des ruines, des silhouettes affolées, des cris. Mais ici, tout semblait normal. Trop normal. Un homme fendait du bois près d’une maison. Une femme étendait du linge sur une corde. Plus loin, un enfant courait en riant, poursuivi par un chien.
Personne ne regardait le ciel.
Le village respirait tranquillement. Les gens vaquaient à leurs occupations, parlaient à voix basse ou riaient même. Une odeur de pain chaud flottait dans l’air, mêlée à celle du bois fraîchement coupé. Hunfen sentit son estomac protester doucement. Il n’avait pas mangé depuis… il ne savait plus quand.
Ralof ralentit à son tour. Il observa les maisons, la rivière, le pont, comme s’il cherchait quelque chose qui n’était pas là. Ses sourcils se froncèrent.
« Ils ne savent pas… » murmura-t-il.
Hadvar hocha la tête, grave.
« Personne n’est passé par ici, on dirait. »
Hunfen n’osa pas parler. Il se contenta de regarder autour de lui, les yeux grands ouverts, enregistrant chaque détail comme pour s’ancrer dans cet endroit. Le bruit de ses pas sur la route pavée. Le clapotis de l’eau. Le vent dans les feuilles.
Soudain, une voix s’éleva, claire et surprise.
« Ralof ? »
Hunfen sursauta. Une femme venait de quitter l’embrasure de la scierie. Elle avait les cheveux blonds tirés en arrière, des bras… impressionnants, et le visage marqué par le travail et le plein air. Ses yeux s’écarquillèrent, incrédules, puis elle se mit à avancer d’un pas rapide.
« Par les Neuf… Ralof ! »
Elle s’arrêta net devant eux, le dévisageant comme si elle n’osait pas le toucher de peur qu’il ne disparaisse.
« Gerdur… » sourit Ralof, avant de s’interrompre, frappé à l’épaule d’un geste à la fois soulagé et furieux.
« Qu'est-ce que tu fais ici, frangin ? Tu aurais pu donner des nouvelles ! On sait juste que tu étais à Vendeaume ! Qu’est-ce que tu— »
Son regard glissa alors vers Hadvar. Elle se figea. Hunfen sentit une tension soudaine, comme une corde qu’on tire trop brusquement.
Un homme à la carrure imposante approcha à son tour. Il arborait une barbe et des cheveux blond cendré parsemés de marques de brûlures, et portait un tablier de forgeron qui avait subit de longues journées de travail. Son regard passa de Ralof à Hadvar, puis à Hunfen, et il haussa un sourcil.
« Eh bien… fit-il lentement. Les deux terreurs sont de retour ! Mais dites-moi, lequel de vous deux a fait prisonnier l’autre ? »
Ralof éclata d’un rire bref, un peu rauque, presque incrédule.
« Ça dépendait de qui on croisait, Alvor. », répondit-il.
Hadvar eut un léger sourire fatigué.
« C’est… un peu compliqué, mon oncle. »
Hunfen observa la scène en silence. Ils avaient l’air de tous se connaître ;il existait entre eux des liens anciens, invisibles. Lui, en revanche, était un étranger. Il se sentit soudain très petit, couvert de suie, les vêtements froissés, la cuirasse trop serrée.
Gerdur plissa les yeux, observant Hunfen plus attentivement. Son regard quitta un instant les uniformes, les armes, pour s’arrêter sur lui. Sur ses manches trop courtes, la cuirasse qui lui serrait les épaules, les traces de suie encore incrustées dans ses cheveux.
« Et lui, demanda-t-elle doucement. Qui c’est ? »
Hunfen sentit ses joues chauffer. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Ralof posa une main large et rassurante sur son épaule.
« Il s’appelle Hunfen, dit-il. On l’a trouvé à Helgen. Enfin… On a fui la ville ensemble. »
Gerdur fronça les sourcils, interloquée.
« Helgen ? répéta-t-elle. Mais… qu’est-ce que tu fichais à Helgen ? C’est une garnison impériale ! »
Ralof grimaça.
« Longue histoire. Très longue. »
Hadvar inspira profondément, hésita, puis lâcha enfin :
« La ville est entièrement détruite. »
Gerdur resta figée, les sourcils froncés, comme si elle attendait que quelqu’un éclate de rire et lui dise que c’était une mauvaise plaisanterie. Son regard passa de Hadvar à Ralof, cherchant un signe, une contradiction. Elle n’en trouva pas.
« Détruite… comment ça, détruite ? » demanda-t-elle enfin.
« Un dragon, répondit Ralof d’une voix sourde. Un énorme. Il est sorti de nulle part. »
Le mot sembla irréel ici, au milieu des maisons intactes, du linge qui séchait, de l’odeur du pain chaud. Gerdur eut un petit rire nerveux, bref, incrédule.
« Un dragon… Allons. »
Mais Hadvar ne souriait pas.
« Noir comme la nuit, ajouta-t-il. Des ailes immenses. Il a rasé Helgen en quelques instants. »
Hunfen sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine. Les images revinrent, brutales : la chaleur, les cris, la pierre qui s’effondrait. Il serra les doigts contre sa paume pour s’ancrer ici, maintenant, sur ce chemin tranquille.
Gerdur inspira profondément, puis secoua la tête comme pour chasser une pensée absurde.
« Des dragons… » répéta-t-elle, plus bas.
Elle jeta un regard autour d’elle — le pont, les maisons, la rivière paisible — puis revint à Hunfen. Son expression changea légèrement. La surprise laissa place à quelque chose de plus simple. Plus immédiat.
« Tu dois être transi, mon pauvre, dit-elle. Regarde-toi, tu trembles encore. »
Hunfen ouvrit la bouche pour protester, mais aucun mot ne sortit. Il ne tremblait pas tant que ça… si ? Gerdur n’attendit pas de réponse. Elle posa une main entre ses omoplates et le guida vers la maison.
« Entrez tous les trois. Venez vous réchauffer. »
Ils n’avaient pas encore fait trois pas qu’une voix aiguë fendit l’air depuis l’autre côté de la rue.
« JE L’AI VU ! JE VOUS DIS QUE JE L’AI VU ! »
Hunfen sursauta. Une vieille femme, emmitouflée dans un châle élimé, agitait les bras au milieu du chemin. Ses yeux étaient écarquillés, brillants d’une excitation presque fiévreuse.
« Grand comme une montagne ! Tout noir ! Il volait au-dessus des arbres, je vous dis ! »
Quelques villageois s’étaient arrêtés, hésitants. Certains souriaient avec indulgence. D’autres détournaient le regard.
Un jeune homme blond s’approcha d’elle, visiblement habitué à la scène. Il posa une main apaisante sur son épaule.
« Mère… doucement. Tu t’es encore fait peur toute seule. Viens, rentrons à la maison. »
Elle protesta faiblement, marmonna encore quelque chose à propos d’ailes et de feu, puis se laissa guider. Le jeune homme leva les yeux vers le reste de la rue et esquissa un sourire désolé.
Hunfen regarda la scène sans mot dire. Son cœur battait un peu plus vite. Elle n’avait pas rêvé, pensa-t-il. Elle avait vraiment vu quelque chose.
Gerdur poussa la porte de sa maison, et une bouffée d’air chaud enveloppa Hunfen aussitôt. L’odeur du ragoût lui monta au nez, épaisse, rassurante, et son ventre gargouilla bruyamment.
La chaleur l’enveloppa d’un coup, presque trop forte après le frais de la forêt. Hunfen cligna des yeux, étourdi. La pièce était basse de plafond, éclairée par la lueur douce du foyer. Une marmite fumait au-dessus des braises, répandant une odeur épaisse et réconfortante de légumes et de viande mijotée. Du pain reposait sur une planche, déjà entamé.
Hunfen avala sa salive. Son ventre protesta de nouveau, plus fort cette fois. Il baissa les yeux, gêné, mais Gerdur ne sembla pas s’en formaliser.
« Assieds-toi, dit-elle simplement. Tu dois mourir de faim. »
Sans attendre de réponse, elle tira une chaise et l’y guida. Hunfen se laissa faire, trop fatigué pour protester. Le bois était chaud sous ses doigts. Tout ici semblait solide. Stable. Ralof et Hadvar entrèrent à leur tour. La porte se referma derrière eux dans un claquement sourd qui coupa net les bruits du dehors. Hunfen eut un léger sursaut, puis réalisa que rien ne se passait. Personne ne criait. Rien ne brûlait.
Un homme se leva près du foyer. Un colosse aux épaules larges, et aux mains caleuses.
« Ralof, lança-t-il avec un souffle mêlé de soulagement et d’incrédulité. Par les Neuf… »
Il s’approcha et lui serra l’avant-bras avec force.
« On te croyait mort. »
Ralof eut un sourire un peu de travers.
« Pas encore, Hod. Pas aujourd’hui, en tout cas. »
Hunfen observa la scène en silence. Les gestes étaient simples, familiers. Des retrouvailles sans grandes effusions. Il sentit quelque chose se détendre encore en lui, très légèrement. Gerdur servit la soupe sans attendre. Elle remplit deux bols, puis en ajouta un troisième, plus petit, qu’elle posa devant Hunfen. La cuillère tinta doucement contre la céramique.
« Mange. »
Hunfen hésita une seconde, puis plongea la cuillère dans le liquide chaud. La première bouchée lui brûla presque la langue, mais il ne ralentit pas. La soupe descendit dans son ventre comme une ancre. Il sentit la chaleur se répandre en lui, chassant un peu du froid qui s’était accroché à ses os.
Les adultes parlaient au-dessus de lui.
Ralof raconta l’embuscade. La route, le gué, et le piège qui s’était refermé trop vite. Hadvar compléta, précis, presque méthodique.
« Un coup de génie, dit-il sans détour. Les éclaireurs savaient exactement était l’ennemi. On a isolé Ulfric et sa garde avant même que la moitié des hommes n’ait compris ce qui se passait. »
Ralof renifla.
« Ouais. On s’est fait avoir comme des lapins de trois semaines. »
Hadvar ne releva pas la pique. Il se contenta de hausser légèrement les épaules, comme s’il acceptait le constat sans en retirer la moindre satisfaction.
Hunfen mangeait en silence. La soupe l’avait apaisé, alourdi son corps dans la chaise. La chaleur du bol contre ses paumes lui semblait presque trop agréable. Il n’essayait plus de tout suivre. Les voix glissaient autour de lui comme un courant tranquille.
« Et après ? demanda Hod, plus grave.
— Ils nous ont capturé, répondit Ralof. Ulfric, tout le monde. Enchaînés. »
Hadvar baissa légèrement les yeux.
« Le général voulait une exécution rapide. Sans procès. »
Il marqua un temps d’arrêt. Hunfen le vit, cette gêne fugace, presque imperceptible, comme une pierre dans la chaussure.
Ralof, lui, eut un rictus méprisant.
« Pas de chants. Pas de discours. Juste le billot. »
Hunfen serra la cuillère un peu plus fort. L’image s’imposa malgré lui : la place, les rangs, le bourreau. Il se concentra sur la soupe, sur le goût du sel, sur la chaleur qui descendait encore.
« Et le dragon alors ? » murmura Gerdur, comme si le mot lui brûlait la bouche.
Hadvar acquiesça lentement.
« Il est apparu en plein milieu de l’exécution. Comme s’il avait attendu. »
Hunfen releva les yeux sans s’en rendre compte. Les adultes parlaient, mais lui revoyait surtout les ombres, les flammes, le ciel trop proche.
« Il a rasé Helgen en quelques minutes, poursuivit Hadvar. Personne n’était préparé. »
Ralof fronça les sourcils.
« Je sais pas si Ulfric a survécu… Il a dû prendre la route vers l’Est, vers Faillaise… J’espère. »
Hadvar hocha la tête.
« J’ignore également si le général Tullius s’en est sorti. Épervine n’est pas si loin. Je suppose que c’aurait été sa meilleure option. »
Hunfen fronça légèrement les sourcils. Ces noms revenaient souvent. Des hommes qui semblaient trop grands pour disparaître. Trop solides. Il eut la pensée, simple, presque naïve, qu’ils avaient dû s’en sortir. Des hommes comme ça, ça ne mourait pas facilement. Pas comme les autres.
La conversation s’éteignit d’elle-même.
Les bols étaient vides depuis un moment déjà, posés de travers sur la table. La marmite ne fumait presque plus. Le feu crépitait doucement, régulier, rassurant. Hunfen sentait ses paupières devenir lourdes, comme si quelqu’un les tirait vers le bas. Chaque bruit semblait plus lointain que le précédent.
Gerdur fut la première à se lever.
« Vous devriez vous reposer, dit-elle sans détour. On avisera demain. »
Personne ne protesta. Même Ralof ne trouva rien à redire. Il hocha simplement la tête, passa une main sur son visage fatigué.
« Oui, on verra plus clair au matin », renchérit Alvor en se levant à son tour. Sa voix était calme, ferme, celle de quelqu’un qui avait l’habitude de décider quand la journée devait s’arrêter. Il posa son regard sur Hadvar.
« Tu viens chez moi. On a un toit solide, et de quoi dormir correctement. »
Hadvar hésita une fraction de seconde, puis acquiesça.
« Merci. »
Gerdur se tourna vers Ralof.
« Toi, tu restes ici. La chambre est toujours prête, tu le sais ! »
Ralof esquissa un sourire fatigué.
« J’allais pas discuter, frangine. »
Hunfen resta assis, un peu raide, sans savoir où se mettre. Il n’osait pas parler. Il se sentait soudain très petit dans cette pièce devenue trop calme. Alvor posa alors les yeux sur lui.
« Et toi, gamin. »
Hunfen leva la tête, sursauta presque.
« O-oui ?
— Tu viens aussi chez moi. On a un lit de libre. »
Hunfen ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit. Il hocha simplement la tête, trop fatigué pour faire plus. Alvor s’approcha alors et posa une main sur son épaule. Le geste était ferme, assuré. Il tira légèrement sur une des sangles de cuir, fronça les sourcils.
« C’est trop serré, ça. »
Hunfen baissa instinctivement les yeux.
« Elle… elle m’allait avant », murmura-t-il, sans vraiment savoir pourquoi il se justifiait.
Alvor eut un petit souffle, presque un rire.
« Avant, peut-être. Plus maintenant. »
Il défit la boucle d’un geste précis. La cuirasse glissa un peu, libérant sa poitrine. L’air lui parut soudain plus facile à respirer.
« Je vais te la réparer et la réajuster demain, reprit Alvor en retirant complètement la protection. Le cuir est encore bon. Faut juste lui laisser un peu de marge… comme à toi. »
Hunfen resta immobile pendant qu’on la lui enlevait. Il se sentait étrangement nu sans elle, mais aussi soulagé. Comme si quelque chose qui le serrait depuis trop longtemps venait enfin de céder.
Alvor passa la cuirasse sur son bras.
« Viens. »
La nuit était tombée quand ils sortirent. Le village était calme. Les maisons projetaient des rectangles de lumière chaude sur le sol. La rivière murmurait toujours, indifférente à la journée qui venait de s’écouler.
Hunfen suivit Alvor et Hadvar sans parler. Ses pas étaient plus lents maintenant. La fatigue pesait lourd sur ses épaules. Quand ils entrèrent dans la maison du forgeron, il remarqua à peine l’intérieur. On lui montra un lit, simple, couvert d’une couverture épaisse.
Il s’assit. Puis, sans vraiment décider de le faire, s’allongea.
La laine sentait le bois, le feu, quelque chose de propre et de stable. Hunfen tira la couverture jusqu’à son menton. Ses mains se refermèrent sur le tissu sans qu’il y pense.
Puis le sommeil l’emporta, lourd et sans rêves.
oOo
Hunfen se réveilla à l’aurore. Pas en sursaut, juste parce que son corps, habitué aux départs matinaux, avait décidé que la nuit était finie. La pièce était encore plongée dans une pénombre bleutée. Le feu dans l’âtre s’était réduit à un lit de braises rouge sombre. La maison dormait. Hunfen resta un moment immobile, à écouter. Le craquement lointain du bois. Le murmure constant de la rivière, dehors. Rien d’autre.
Il se redressa lentement et glissa hors du lit. Le sol était froid sous ses pieds nus, mais ce n’était pas désagréable. Il enfila ses bottes, passa la porte sans bruit.
Dehors, l’air était vif. Le ciel commençait pâlissait lentement. Le soleil ne se lèverait pas avant quelque temps.
Alvor était déjà debout.
Le forgeron travaillait à son établi, une lampe posée près de lui, jetant une lueur jaune sur le cuir étendu devant ses mains. Hunfen s’approcha sans parler, attiré par le bruit régulier de l’outil, par l’odeur familière du cuir chauffé et de la graisse.
Il reconnut sa cuirasse. Elle avait été ouverte, assouplie, les sangles détendues. Alvor leva les yeux et le vit.
« T’es matinal », constata-t-il simplement.
Hunfen haussa légèrement les épaules.
« J’avais fini de dormir. »
Alvor hocha la tête comme si c’était la réponse la plus normale du monde, et lui tendit la cuirasse.
« Tiens, essaie. »
Hunfen la passa. Elle tombait sur ses épaules sans tirer, sans comprimer sa poitrine. Il inspira. L’air entra librement. Ça ne serrait plus. Pas comme avant.
« Ça va ? » demanda Alvor.
Hunfen hocha la tête.
« Oui. Elle… elle est mieux. »
Alvor eut un léger rictus satisfait. Il posa une main calleuse sur le cuir, tapota l’une des sangles.
« Tu grandis. Il était plus que temps pour une retouche. Elle va encore, mais il faudra bientôt la changer. »
Hunfen esquissa un sourire bref, puis le laissa retomber. Il resta un instant silencieux, observant l’établi, les outils rangés avec méthode, les braises qui rougeoyaient doucement dans le foyer de la forge. Tout ici avait une place. Une fonction. Ça le rassurait, sans qu’il sache exactement pourquoi.
Il resta encore un moment près de l’établi, à regarder Alvor ranger ses outils. Puis des pas se firent entendre derrière eux. Gerdur sortait de sa maison, un châle jeté sur les épaules. Elle s’arrêta en les voyant, observa la cuirasse ajustée, et hocha la tête d’un air approbateur.
« Ça lui va mieux, comme ça », constata-t-elle.
Hunfen sentit une chaleur embarrassée lui monter aux joues.
« On allait justement te chercher, reprit-elle. Hadvar et Ralof sont réveillés. Il faut qu’on parle. »
Ils se retrouvèrent tous les quatre un peu plus tard, près de la scierie. Le soleil commençait à peine à poindre au-dessus des arbres. Le village s’éveillait lentement. Des volets s’ouvraient. Une hache frappait déjà le bois, régulière.
Ralof et Hadvar se tenaient côte à côte, prêts à repartir. Leurs visages portaient encore les marques de la veille, mais leurs regards étaient clairs. Résolus.
« On ne peut pas rester sans rien faire, dit Gerdur sans détour. Si ce dragon a détruit Helgen, il pourrait revenir. Ou attaquer ici.
— Le jarl de Blancherive doit être prévenu, acquiesça Hadvar. Et vite.
— Sauf que ni toi, ni Ralof ne pouvez vous permettre d’y aller, rétorqua la bûcheronne. Blancherive est toujours neutre, ils vous sortiraient en attendrissant vos fonds de pantalon ! »
Ralof eut un grognement amusé.
« Elle a pas tort. Les gardes de Blancherive sont chatouilleux sur ce genre de choses. »
— Et même si on passait… le message serait biaisé, ajouta Hadvar en hochant la tête. Un Sombrage ou un légionnaire qui parle de dragon, ça ressemble trop facilement à une manœuvre. »
Gerdur croisa les bras.
« Il faut quelqu’un de neutre. Quelqu’un qu’on écoutera. Quelqu’un qui a vu ce dragon de ses propres yeux. »
Hunfen releva la tête et croisa son regard, surpris.
« M… Moi ? »
Personne ne répondit immédiatement. Ce fut presque pire.
Hunfen sentit son estomac se nouer. Il ouvrit la bouche, la referma aussitôt. Une part de lui criait que c’était une mauvaise idée. Une autre — plus sourde, plus familière — constata simplement que personne ne lui demandait vraiment son avis.
« Je… » commença-t-il, puis s’arrêta.
Gerdur s’approcha et posa une main ferme sur son épaule.
« On ne t’enverrait pas si on avait le choix, dit-elle. Mais le jarl de Blancherive doit savoir. Et il écoutera un enfant qui parle vrai plus facilement qu’un soldat couvert d’armes. »
Hunfen baissa les yeux. Il pensa à la place d’Helgen. Aux flammes. À l’ombre immense dans le ciel.
« Je peux marcher », murmura-t-il finalement.
Ce n’était pas exactement une réponse. Mais personne ne le releva.
« Delphine descend à Blancherive ce matin pour ravitailler son auberge, reprit Alvor. Elle connaît la route, elle pourra t’emmener. »
Alvor jeta un regard vers la place du village, encore presque vide.
« On va aller la prévenir tout de suite, alors. »
Ils n’eurent pas besoin de chercher longtemps. L’auberge était déjà éveillée. Une lumière filtrait sous la porte, et des bruits étouffés montaient de l’intérieur. Quand ils entrèrent, l’odeur du pain chaud et de la soupe du matin leur parvint aussitôt. Une femme d’un certain âge, cheveux blonds grisonnants, leva les yeux de son comptoir quand ils entrèrent.
« Vous avez l’air d’avoir passé une mauvaise nuit, » constata-t-elle calmement.
Personne ne sourit.
Gerdur expliqua. Brièvement. Sans détails inutiles. Delphine ne l’interrompit pas. Son regard se posa sur Hunfen, plus attentif encore.
« Je pars pour Blancherive dans l’heure, dit-elle enfin. S’il doit y avoir un message, autant qu’il arrive vite. »
Delphine jeta un regard par-dessus l’épaule de Hunfen, vers l’extérieur.
« Le cheval est déjà attelé. J’ai des sacs à charger, mais ça ne changera rien. S’il tient debout, il peut monter à l’avant. »
Hunfen hocha la tête sans répondre. Tenir debout, il savait faire. C’était déjà ça.
Ils ressortirent ensemble. Le village était désormais bien éveillé. Un charriot attendait près de l’auberge, chargé de sacs de farine, de tonneaux plus petits, de caisses de provisions soigneusement ficelées. Le cheval gratta le sol d’un sabot impatient.
Alvor s’éloigna un instant, puis revint avec quelque chose enveloppé dans un morceau de tissu. Il le tendit à Hunfen.
« Tiens. »
Hunfen défit le linge. Une dague apparut, simple, bien équilibrée. Le cuir du manche était usé, mais entretenu avec soin.
« C’est pas pour jouer au guerrier, précisa Alvor calmement. Mais la route n’est jamais sûre. Et puis… »
Il hésita une fraction de seconde, puis haussa les épaules.
« Savoir qu’on a quelque chose, ça aide parfois à ne pas s’en servir. »
Hunfen referma ses doigts autour du manche. Le métal était froid, solide. Réel.
« Merci », murmura-t-il.
Alvor hocha la tête, puis recula d’un pas, comme s’il estimait la chose réglée.
Un peu à l’écart, Ralof et Hadvar se tenaient face à face. Le moment était venu.
« Je prends la route de Vendeaume, dit Ralof. Si Ulfric est vivant, je le trouverai.
— Moi, je me rends à Solitude, répondit Hadvar. Il faudra bien quelqu’un pour dire au général ce qui s’est passé. S’il est encore en état d’écouter. »
Un silence passa entre eux. Pas lourd. Juste nécessaire.
Ralof tendit l’avant-bras. Hadvar hésita, puis répondit au geste. Leurs poignets se serrèrent brièvement.
« À la prochaine fois, lança Ralof avec un rictus. J’espère bien que ce sera autour d’une table. »
— Ou au moins ailleurs que sur un champ de bataille », répliqua Hadvar.
Ils se lâchèrent. Hadvar se tourna alors vers Hunfen.
« Une chose encore. Pour ton sort… »
Hunfen se raidit aussitôt.
« Je sais que ça t’a fait peur, mais… essaye de t’entraîner un peu. Pas longtemps, juste assez pour que ça ne t’échappe pas complètement en cas d’urgence. »
Il esquissa un mince sourire.
« Même si, entre nous, l’acier reste plus fiable. »
Hunfen jeta un regard vers la dague à sa ceinture, puis hocha la tête.
Ralof posa une main lourde sur son épaule.
« Fais attention à toi, petit. Et dis au jarl que ce dragon existe. Qu’on ne l’a pas rêvé. »
Delphine claqua la langue et attrapa les rênes.
« Bon. En route. »
Hunfen monta à l’arrière du charriot. Le bois grinça doucement sous son poids. Le cheval s’ébroua, puis s’ébranla quand Delphine donna l’impulsion.
Hunfen se retourna une dernière fois. Rivebois reculait lentement, paisible, baignée de lumière matinale. Comme si rien ne pouvait l’atteindre.
Le charriot s’engagea sur la route. Devant eux, Blancherive attendait.