Les enfants de Bordeciel

Chapitre 4 : Blancherive

4281 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/05/2023 16:33

NB : Grosse réécriture de ce chapitre le 04/01/26. Les commentaires antérieurs ne correspondent plus au récit.



Chapitre 4 – Blancherive

Le chariot avançait d’un rythme régulier, grinçant doucement à chaque cahot. Hunfen était assis à l’arrière, dos à la route, les jambes pendantes. De temps en temps, il se retournait pour regarder le chemin qui s’ouvrait devant eux, puis revenait à ce qu’il faisait.

À l’avant, Delphine conduisait sans un mot. À côté d’elle, contre le flanc du chariot, reposait une épée courte dans son fourreau. Hunfen y jetait parfois un coup d’œil, sans trop savoir pourquoi. Il avait encore du mal à associer cette arme à la femme qui tenait les rênes. Une aubergiste, ça servait des bols de soupe et des chopes. Pas des coups d’épée. Il se demanda brièvement si elle savait vraiment s’en servir

Le jeune garçon leva les mains devant lui. Une petite flamme jaillit entre ses paumes. Stable. Comme toujours. Juste assez forte pour attraper un petit bois humide. Il laissa le feu s’éteindre, recommença. Même résultat.

Il soupira de soulagement. Ça fonctionnait toujours. Il tenta à nouveau, un peu plus fort. La flamme réapparut, gagna en largeur, lécha l’air devant lui avant de retomber aussitôt. Rien d’impressionnant. Il inspira, recommença encore. Cette fois, la chaleur mordit plus franchement ses doigts. Pas douloureux, mais… différent. Il coupa net. Ses mains picotaient.

Il attendit.

Le chariot roulait. Les roues écrasaient les cailloux. Le vent refroidissait ses mains. Il secoua ses doigts, puis recommença, plus prudemment. La flamme revint, obéissante. Il sourit brièvement, sans vraiment s’en rendre compte.

Encore un essai. Plus fort.

La flamme jaillit, plus large, plus vive — et s’éteignit presque aussitôt. Une fatigue sourde lui coula dans les bras. Hunfen grimaça et posa les mains sur ses genoux. D’accord. Pas tout de suite.

Il regarda autour de lui. La forêt bordait toujours la route, dense, sombre par endroits. Quelque chose bougea entre les troncs. Puis encore. Bas. Rapide.

Hunfen se redressa légèrement.

Des loups.

Ils n’étaient pas tout près. Pas encore. Ils suivaient à distance, glissant entre les arbres, oreilles dressées. Hunfen sentit son ventre se serrer, mais s’efforça de ne faire aucun mouvement brusque. Il leva les mains et se concentra. Pas comme tout à l’heure. Il prit son temps. Le picotement familier revint, il le retint un peu plus longtemps, et le libéra d’un coup. La flamme jaillit — plus large que d’habitude, beaucoup plus large. La chaleur le frappa au visage. Le feu vacilla, instable, tirant sur ses bras comme un poids trop lourd.

Ouhla !

Il coupa aussitôt. Le monde bascula légèrement, et il s’agrippa par réflèxe au rebord du chariot. Les loups s’étaient arrêtés. L’un d’eux recula. Un autre détourna la tête. Puis ils disparurent entre les arbres.

Hunfen cligna des yeux.

« Ça va ? » demanda Delphine.

Il sursauta. Il ne l’avait pas entendue se retourner. Elle ne le regardait pas directement, mais sa main avait quitté les rênes. Elle reposait sur le pommeau de son épée courte.

Hunfen suivit son regard. Elle regardait la lisière de la forêt.

Elle avait vu les loups.

Il hocha la tête un peu trop vite.

« Oui… oui. »

Elle se contenta de hocher la tête et se retourna vers la route. Le chariot poursuivit son rythme tranquille. Hunfen resta immobile un moment, les mains posées sur ses genoux. Elles tremblaient un peu. Il attendit que ça passe avant de se retourner pour regarder la route devant eux.

oOo

Le chariot ralentit légèrement en contournant une légère élévation du terrain. Hunfen se redressa aussitôt, curieux. Devant eux, la forêt laissait place à une vaste plaine où plusieurs fermes avaient été érigées. En cette après-midi ensoleillée, les paysans s’affairaient à récolter le blé tandis que les moulins à vent tournaient déjà. Au loin, une ville fortifiée aux murs de pierre se dressait fièrement sur une colline. Blancherive était enfin à vue. À l’une de ses extrémités, une immense construction en bois surplombait la cité.

De l’une des fermes, une agitation inhabituelle attira l’attention de Hunfen. Des cris et des bruits de combat lui parvinrent, attisant sa curiosité. Soudain, il vit dépasser de derrière une grange le bras gris et massif d’un géant brandissant une masse. Une seconde plus tard, un bruit sourd retentit lorsque la masse frappa violemment le sol.

Autour de la créature, trois silhouettes bien plus petites tournaient, rapides, coordonnées. Une archère décochait ses flèches sans relâche, tandis qu’un homme massif frappait de toute la force de son épée à deux mains. Une autre femme, bouclier levé, harcelait la créature avec une épée courte sans lui laisser de répit.

Hunfen se pencha, fasciné. Avant même d’y penser, il sauta du chariot. La terre heurta durement ses talons, lui arrachant un souffle surpris. Il se redressa aussitôt, déjà en mouvement, courant vers la scène sans réfléchir. Voir. Il voulait juste voir de plus près.

Le sol trembla soudain. Le géant venait de faire un pas dans sa direction.

Hunfen s’arrêta net. Trop tard.

La masse colossale passa au-dessus de lui, et il se retrouva soudain sous la créature, entouré de jambes épaisses comme des troncs, l’air saturé d’une odeur âcre de sueur et de pieds. Le sol vibrait à chaque mouvement.

Mauvaise idée. Très mauvaise idée.

Il dégaina sa dague par réflexe et frappa ce qu’il pouvait atteindre. Le métal frappa la peau épaisse du mollet du géant, n’y laissant qu’une entaille dérisoire. Le choc remonta brutalement le long de son bras. Sa main protesta aussitôt.

La créature rugit, plus surprise que blessée, et leva le pied.

Hunfen roula sur le côté juste à temps. L’impact fit jaillir de la terre une gerbe de poussière et de cailloux. Il se retrouva à genoux, haletant, le coeur battant à tout rompre, coincé trop près, beaucoup trop près.

Il leva les mains instinctivement.

Le feu jaillit vers le haut. Pas droit, pas proprement. Une explosion de chaleur lui fouetta le visage. Le sort partit n’importe comment, large, instable, incontrôlé. Le géant hurla d’une voix qui fit vibrer l’air et se plia brutalement en deux, lâchant son gourdin qui alla s’écraser au sol avec un bruit sourd.

Le géant donna un coup de pied rageur, projetant Hunfen en arrière avant qu’il ne s’en rende compte. Arraché au sol comme une poupée de chiffon, il retomba lourdement plusieurs mètres plus loin, roulant dans un champ de blé. L’air quitta brutalement ses poumons. Sa vision se brouilla.

Il resta un instant étendu, incapable de bouger, chaque respiration lui arrachant une douleur sourde dans la poitrine et le dos. Ses doigts se refermèrent instinctivement sur la terre, comme pour vérifier qu’elle était bien là.

Des cris. Des ordres. Des coups sourds.

Quand il parvint enfin à se redresser péniblement, il vit les trois guerriers profiter de l’ouverture. Le géant chancela, recula, puis s’effondra dans un fracas final.

Le jeune garçon se releva en grimaçant. Tout le faisait souffrir. Pas assez pour l’empêcher de tenir debout — mais suffisamment pour qu’il le sente à chaque mouvement. Il ramassa sa dague tombée un peu plus loin. La lame était ébréchée.

Le visage désapprobateur d’Alvor s’imposa à son esprit. Il grimaça encore plus fort.

Quand il s’approcha, l’homme en armure lourde éclata d’un rire franc, sonore, presque trop fort après la tension.

« Par les Divins !, lança-t-il. On m’avait jamais fait ce coup-là. Ça mérite une chanson ! Et on t’appellera ‘‘Brûleur de Joyaux’’ ! »

La femme à l’arc ne rit pas. Elle le dévisagea, regard dur, évaluant rapidement ses blessures, la façon dont il se tenait, trop raide, trop prudent.

« Ce n’est pas drôle, trancha-t-elle. Il aurait pu mourir. »

La femme au bouclier acquiesça silencieusement, les lèvres pincées.

Hunfen sentit seulement maintenant la colère lui tomber dessus — pas la sienne. Celle de Delphine, qui arrivait d’un pas rapide, fulminante.

« Hunfen !Qu’est-ce qui t’a pris ?, lança-t-elle sèchement. Tu sors d’une attaque de dragon, et tu vas te jeter sous un géant ? »

Hunfen baissa les yeux, serrant la dague abîmée dans sa main.

« Je voulais juste… voir », murmura-t-il.

Un silence passa.

Puis l’homme en armure lourde reprit, plus calme :

« Compagnons de Jorrvaskr », dit-il en se présentant. « Moi, c’est Farkas. Les deux autres, Aela et Ria. »

Aela hocha la tête, sans sourire.

« T’as du cran », ajouta-t-elle finalement. « Mais le cran sans la tête, ça finit souvent sous terre. »

Hunfen ne répondit pas. Son dos le lançait. Sa poitrine aussi. Et, quelque part au fond de lui, une petite voix commençait seulement à comprendre à quel point il avait frôlé quelque chose de définitif.

oOo

Ils atteignirent Blancherive à la tombée du jour.

Les murs de pierre se dressaient devant eux, hauts et pâles dans la lumière déclinante. Des torches étaient déjà allumées près de la porte, et deux gardes montaient la faction, armures bien visibles, regards tendus. Hunfen sentit aussitôt quelque chose de différent dans l’air — pas une panique ouverte, mais une nervosité contenue, comme si tout le monde attendait un coup de tonnerre.

« Halte !, lança l’un des gardes en levant la main. La ville est en état d’urgence. Un dragon a été aperçu dans les montagnes au sud. »

Hunfen se figea un bref instant à ce mot, malgré lui. Aela s’avança d’un pas, calme.

« Justement. Le garçon vient de Rivebois. Il a vu le dragon de ses propres yeux. Il porte un message pour le jarl. »

Le garde jeta un regard rapide à Hunfen, s’attardant sur la suie encore incrustée dans ses cheveux.

« Alors Rivebois est menacée, murmura-t-il avant de se redresser. Entrez ! Dépêchez-vous. Le jarl Balgruuf voudra être informé sans délai. »

Les lourdes portes s’ouvrirent dans un grincement sourd. Hunfen passa le seuil avec les autres, le cœur battant un peu plus vite.

À l’intérieur, la ville ne dormait pas encore. Les rues étaient pleines de monde malgré l’heure. Des voix montaient de partout, mêlées aux bruits de pas, aux claquements d’outils, aux appels lointains. Les maisons s’élevaient de chaque côté, bois sombre et pierre claire mêlés, toits de chaume ou de planches, lanternes déjà allumées aux portes.

Hunfen n’avait jamais vu un endroit comme ça. Ses yeux allaient partout à la fois. Il faillit trébucher en passant devant une forge dont la chaleur lui frappa le visage. Le tintement du métal lui rappela aussitôt sa dague. Il la sortit à moitié de son fourreau, observa l’entaille dans la lame, hésita.

« Elle est fichue ? » demanda-t-il finalement, à mi-voix.

Farkas jeta un coup d’œil rapide et secoua la tête.

« Non. Mais ce sera mieux fait à Jorrvaskr. T’inquiète pas, on s’en occupera. »

Hunfen hocha la tête et rengaina l’arme aussitôt, comme soulagé de ne pas avoir à y penser davantage.

Ils montaient sans cesse, traversant les quartiers successifs de la ville. À chaque détour, Hunfen découvrait autre chose. Des étals qui fermaient. Des enfants encore dehors malgré l’heure — un garçon bien habillé se faisant houspiller par une fille au regard farouche, une autre aidant sa mère à rassembler des légumes, une quatrième assise seule sur un banc, la main tendue.

Hunfen ralentit un instant, attiré malgré lui. Il aurait voulu s’arrêter, regarder, aller les voir, dire quelque chose. Mais Aela avançait déjà, et il se força à suivre.

Ils débouchèrent sur une grande place. Au centre se dressait un arbre immense… ou ce qu’il en restait. Son tronc était toujours là, large, ancien, mais ses branches étaient nues, tordues, sans la moindre feuille. Sur la gauche, une sorte de dispensaire se dressait. Par les portes ouvertes, l’enfant aperçut des femmes en robes claires, des prêtresses peut-être, aller et venir entre des civières et des blessés. L’odeur des herbes médicinales parvenait jusqu’à lui.

De l’autre coté de la place se dressait un bâtiment de pierre au toit étrange, courbé comme une coque de navire. Aela lui apprit que c’était Jorrvaskr, la demeure des Compagnons.

Un peu plus loin, une statue colossale dominait la place. Hunfen leva la tête. L’homme de pierre portait une armure, un regard dur tourné vers l’horizon. À ses pieds, un petit autel avait été dressé. Un prêtre gesticulait, la voix forte, s’adressant à quiconque voulait bien l’écouter.

« Aujourd’hui, ils vous enlèvent votre foi ! Et demain ? Vos maisons ? Vos enfants ? »

Aela laissa échapper un souffle bref.

« Sacré Heimskr… »

Ria secoua la tête.

« Il va finir par se faire arrêter. »

Hunfen sentit un froid désagréable lui glisser le long de la nuque. Arrêter. Il n’aimait pas ce mot-là.

« Pourquoi ? » demanda-t-il, plus bas que prévu.

Aela baissa légèrement la voix.

« Parce que le culte de Talos est interdit. Et que le thalmor tient à ce que ce soit respecté. »

Hunfen n’eut pas besoin qu’elle en dise plus. Les silhouettes lui revinrent aussitôt. Droites. Silencieuses. Les adultes qui changeaient de trottoir. Détourner le regard. S’éloigner. Ne pas courir.

Il observa Heimskr encore un instant. Le prêtre criait toujours, inconscient — ou indifférent — aux regards qui se détournaient.

Ils se séparèrent sur la place.

Farkas tendit la main.

« Donne-moi ta dague. On la fera réparer. »

Hunfen hésita, les doigts serrés autour du manche, puis finit par la lui confier à contrecœur. Elle disparut dans la paume massive du Compagnon.

« Eorlund en prendra soin, ajouta Aela en voyant son expression. C’est pas un bricoleur. »

Elle se tourna ensuite vers Hunfen et s’accroupit légèrement pour être à sa hauteur.

« Écoute-moi. Quand tu seras devant le jarl, dis ce que tu as vu. Pas ce que tu crois. Pas ce que tu imagines. Les faits. Le dragon. Où. Quand. Comment. Le reste, il s’en fiche. Les jarls n’aiment pas qu’on leur fasse perdre du temps. Tu as vu un dragon. Dis-le. Le reste suivra. »

Hunfen hocha la tête, un peu raide.

Ils montèrent les marches menant au palais. Fort-Dragon se dressait devant eux, massif, imposant, éclairé par les dernières lueurs du jour.

Hunfen inspira profondément. Il aurait préféré être à Rivebois… Mais il était venu jusqu’ici.

Alors il continua d’avancer.

oOo

Hunfen ralentit en franchissant le seuil de Fort-Dragon.

L’édifice dominait Blancherive comme un géant figé, tout en bois sombre et en poutres sculptées. Les toits s’élevaient en pentes raides, hérissés de figures animales et de motifs entrelacés. L’ensemble avait quelque chose de massif, d’ancien, presque vivant. Hunfen leva instinctivement la tête, impressionné, puis se força à regarder devant lui.

Ils traversèrent une vaste cour pavée. Des gardes patrouillaient entre les murs de pierre, armures bien entretenues, regards attentifs. Des serviteurs allaient et venaient, portant des plateaux, des rouleaux de parchemin, des armes à nettoyer. Un bassin occupait le centre de la cour, traversé par un pont de bois menant à la grande porte du palais.

Hunfen avançait plus lentement qu’Aela. Il observait tout. Les balcons en bois surplombant la cour. Les bannières frappées du cheval de Blancherive. Les gardes qui ne quittaient pas des yeux les visiteurs armés.

À l’entrée du hall principal, une femme leur barra le passage.

Hunfen la remarqua aussitôt.

Sa peau avait cette teinte sombre, presque cendrée, qu’il n’avait vue que rarement — des Dunmer, se rappela-t-il. Ses yeux rouges, vifs, semblaient analyser chaque détail sans rien laisser passer. Ses cheveux châtains étaient rejetés en arrière, libres, et son armure de cuir, sobre mais robuste, portait les marques d’un usage réel. Une épée d’acier pendait à sa hanche, encore au fourreau, mais sa posture seule suffisait à inspirer la prudence.

« Halte », dit-elle d’une voix ferme.

Ses bras se croisèrent sur sa poitrine.

« Le jarl ne reçoit personne sans raison valable. Qui êtes-vous ? »

Aela ne ralentit pas.

« Aela, des Compagnons, huscarl Irileth. Ce garçon porte un message concernant Helgen. Il a vu le dragon. »

Hunfen sentit aussitôt la chaleur lui monter aux joues. Il se redressa, tenta de se souvenir des mots précis qu’on lui avait conseillés. Dire ce qu’il avait vu. Pas plus.

Il ouvrit la bouche, aucun son ne sortit. Il inspira, trop vite, et sentit sa gorge se resserrer aussitôt. Les mots qu’il avait répétés en boucle pendant la montée se bousculaient maintenant dans sa tête, refusant de s’ordonner. Il jeta un bref coup d’œil à Aela, puis à la Dunmer devant eux. Les yeux rouges d’Irileth ne le quittaient pas.

« Gerdur et Alvor m’envoient… Rivebois, danger… Il y a un dragon… détruit Helgen… » Incapable de maîtriser son flot de paroles, il se tut, le rouge aux joues.

Irileth laissa transparaître un sourire amusé. « Tu as des informations concernant l’attaque d’Helgen ? Le jarl voudra s’entretenir avec toi en personne. Approche », dit-elle calmement, en désignant le trône d’un revers de main.

Hunfen sentit la main d’Aela se poser brièvement sur son épaule. Le geste était ferme, discret, comme une ancre jetée pour l’empêcher de dériver. Il inspira, tenta de se souvenir de ce qu’elle lui avait dit. Les faits. Rien que les faits. Il s’avança de quelques pas et s’arrêta au pied de l’estrade.

Le jarl Balgruuf le dominait de toute sa hauteur, assis sur son trône de bois sculpté. Même immobile, il dégageait une autorité tranquille, presque lourde. Ses vêtements richement brodés contrastaient avec ses bras nus, musclés, marqués par des années d’entraînement. Hunfen baissa instinctivement les yeux, puis se força à relever la tête.

Avant qu’il n’ait trouvé ses mots, la voix du jarl s’éleva, grave mais dénuée de dureté.

« Jeune homme, tu sembles bien agité. Que se passe-t-il à Rivebois ? Parle sans crainte. »

Hunfen ouvrit la bouche. Rien ne sortit. Sa gorge se serra une seconde, puis il parla, trop vite, comme s’il avait peur qu’on l’interrompe.

« Un dragon… Il a détruit Helgen. Gerdur et Alvor m’ont envoyé… ils ont peur qu’il attaque Rivebois. »

Il s’interrompit, le souffle court, conscient que ses mots s’étaient bousculés. Le jarl fronça légèrement les sourcils.

« Le forgeron et la propriétaire de la scierie, n’est-ce pas ?, dit-il lentement. Ce ne sont pas des gens enclins aux affabulations. Mais êtes-vous certain qu’il ne s’agissait pas d’un raid des Sombrages qui aurait mal tourné ? »

La question frappa Hunfen de plein fouet. Une bouffée de frustration monta dans sa poitrine, plus vive que la peur. Il serra les poings sans s’en rendre compte.

« Je l’ai vu ! » lâcha-t-il, plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Puis, comme s’il avait peur d’avoir trop dit, il se reprit aussitôt :

« Le dragon ! J’étais à Helgen quand il a attaqué. Il a brûlé la ville… et il est parti vers Rivebois. »

Un silence tendu s’installa. Hunfen vit l’expression du jarl changer. Subtilement, mais assez pour qu’il le remarque. Le doute laissa place à une inquiétude réelle.

« Par Ysmir… Irileth avait donc raison ! » murmura Balgruuf.

Il se tourna alors vers son chambellan, un Impérial au crâne dégarni qui se tenait légèrement en retrait.

« Proventus, avez-vous toujours autant confiance en la solidité de nos murs ? Contre un dragon ? »

Irileth fit un pas en avant, la voix sèche.

« Nous devons envoyer un détachement de gardes à Rivebois sur-le-champ ! Si ce dragon rôde dans les montagnes…

— Le jarl d’Épervine prendra cela comme une provocation ! coupa Proventus. Il pensera que nous avons rejoint les Sombrages, et que nous…

— Ça suffit ! » tonna Balgruuf.

Hunfen sursauta. Le hall tout entier sembla se figer.

« Je ne vais pas les bras croisés pendant qu’un dragon brûle mes villes et massacre mon peuple ! s’exclama le jarl. Irileth, envoyez immédiatement un détachement à Rivebois. Si Siddgeir a une once de bon sens, les gardes d’Épervine patrouillent déjà la région. »

Irileth inclina la tête sans discuter et quitta la salle d’un pas rapide.

Hunfen sentit la tension quitter lentement ses épaules. Pas totalement — mais assez pour qu’il respire de nouveau normalement. Rivebois allait être protégée. Pas seule. Pas sans aide.

Le jarl reporta alors son attention sur lui. Son regard s’adoucit légèrement.

« Tu as rendu un grand service à Blancherive, jeune homme. »

Il marqua une pause.

« Habitais-tu à Helgen ? Quel est ton nom ? »

Hunfen inspira une dernière fois, puis répondit à la question du jarl.

« Hunfen… Je m’appelle Hunfen. »

Sa voix trembla légèrement, malgré lui. Il déglutit et ajouta, un peu plus bas :

« Je suis le fils d’Olfand de Sombreflot. »

Le nom résonna étrangement dans le hall vaste et solennel. Pas comme à la maison. Pas comme autour du feu. Il eut l’impression, fugace, de le prononcer trop fort — ou pas assez. Une image traversa son esprit sans prévenir : les mains de son père ajustant les sangles de sa cuirasse, l’odeur du cuir et de la résine, la forêt au petit matin. Sa poitrine se serra.

« Je… je ne sais pas où il est, ajouta-t-il après un instant. On a été séparés avant Helgen. »

Il baissa les yeux, puis, comme on le lui avait demandé, raconta ce qui s’était passé. Les soldats. Les chaînes. Le dragon. La fuite. Il parla sans s’attarder, sans embellir. Les faits. Rien que les faits. Quand il se tut enfin, le silence pesa quelques secondes de plus.

Balgruuf hocha lentement la tête. « Sombreflot… » répéta-t-il, pensif.

Il se tourna vers Proventus.

« Faites envoyer des messagers dès ce soir. Autour d’Helgen, et à Sombreflot. Qu’ils cherchent cet homme et qu’ils lui disent que son fils est ici, à Blancherive. »

Hunfen releva brusquement la tête. L’idée que quelqu’un, enfin, parte chercher son père lui donna le vertige.

« En attendant, reprit le jarl en reportant son attention sur lui, il te faut un toit. »

Avant que Hunfen n’ait le temps de se demander ce que cela signifiait pour lui, Aela fit un pas en avant.

« Jorrvaskr est prêt à l’accueillir, mon jarl. »

Balgruuf arqua légèrement un sourcil.

« Ah oui ? »

Aela esquissa un sourire bref, sans chaleur excessive.

« Nous l’avons croisé en route. Il a… débarqué au milieu du combat contre le géant de la ferme Pelagia. »

Hunfen sentit une chaleur embarrassée lui monter aux joues.

« Il l’a déstabilisé, poursuivit-elle, mais disons que c’était plus par instinct que par stratégie. Un sort de feu paniqué, bien placé par hasard. Il a failli se faire écraser, conclut Aela calmement, mais il est toujours debout. Et les Compagnons apprécient ce genre de… zèle. Ils veulent le voir au banquet ce soir. »

Hunfen serra les dents. Par hasard. Par instinct. Il savait qu’elle avait raison — il n’avait jamais pensé agir héroïquement — mais une petite pointe de frustration se glissa quand même dans sa poitrine. Il avait eu peur. Il avait agi. Et ça comptait, non ? Même un peu.

Balgruuf observa Hunfen quelques secondes de plus, puis acquiesça.

« Très bien. Jorrvaskr fera l’affaire. »

Son regard se fit cependant plus sévère.

« Mais écoute-moi bien, Hunfen, fils d’Olfand. Le courage est une qualité. La témérité, non. Et les deux se ressemblent beaucoup… jusqu’au moment où l’une te fait tuer. »

Hunfen baissa instinctivement la tête.

« Tu resteras dans les murs de Blancherive jusqu’à ce que ton père soit retrouvé. Pas d’excursions. Pas de “je voulais juste voir”. C’est compris ? »

Il hocha la tête, un peu trop vite.

« Oui, mon jarl. »

Balgruuf se détendit légèrement.

« Bien. Tu as fait ce qu’il fallait aujourd’hui. Maintenant, laisse les adultes s’occuper du reste. »

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