Les enfants de Bordeciel
NB : Grosse réécriture de ce chapitre le 04/01/26. Les commentaires antérieurs ne correspondent plus au récit.
Chapitre 5 – Avant la tempête
Assis sur un banc de la place du Vermidor, Hunfen sortit sa dague de son fourreau pour l’inspecter.
Il le faisait souvent, ces derniers jours. Pas parce qu’il en avait besoin — l’arme n’avait plus servi depuis l’attaque du géant —, juste pour la regarder, la retourner dans sa main, sentir le poids du manche. Elle était à lui. Rien qu’à lui. La lame était lisse, régulière, parfaitement droite. Impossible de deviner qu’elle avait heurté la peau épaisse d’un géant et vibré jusqu’à lui engourdir le bras. Il passa doucement le pouce sur le fil, sans appuyer. Elle était bien réparée. Trop bien, presque. Comme si l’incident n’avait jamais eu lieu. Elle avait même l’air encore plus solide qu’avant.
Il se souvenait encore très nettement de la Forgeciel. La chaleur, d’abord — lourde, constante, presque oppressante après l’air plus vif de la ville basse. Les flammes dansant dans le vaste foyer, attisées par le souffle puissant du grand soufflet, et qui semblaient aspirer l’air autour d’elles. Le métal rougeoyant, chantant sous les coups précis d’Eorlund Grisetoison. Chaque impact avait résonné jusque dans la poitrine du jeune garçon.
Le forgeron avait examiné la dague longtemps, en silence. Trop longtemps. Hunfen s’était senti petit, fautif, comme s’il avait abîmé quelque chose qui ne lui appartenait pas vraiment. Puis Eorlund avait hoché la tête et s’était mis au travail, sans reproche, sans commentaire inutile.
Il avait fallu refondre la lame. La réparer vraiment. Eorlund avait pris soin de préserver l’équilibre de l’arme, le travail initial d’Alvor, tout en corrigeant ce que panique et maladresse avaient causé. Quand il la lui avait rendue, encore tiède, Hunfen avait ressenti un soulagement étrange — comme si on lui rendait une partie de lui-même, remise d’aplomb.
Il avait remercié, maladroitement, et était reparti aussitôt. Jorrvaskr l’attendait.
Il avait franchi ses portes avec une appréhension diffuse, encore endolori, encore un peu sonné. La grande salle résonnait de voix, de rires, de chopes heurtées sur le bois. L’odeur de la viande rôtie et de l’hydromel emplissait l’air. Le dîner était déjà bien entamé quand ils étaient arrivés, et très vite, le combat contre le géant était devenu le sujet.
Hunfen s’était tassé sur son banc, tentant de disparaître derrière son bol, quand Farkas s’était levé. Le Compagnon avait tapé dans ses mains pour réclamer le silence, un large sourire déjà accroché au visage.
« Mes amis, laissez-moi vous conter l’épopée,
d’un jeune héros contre un géant enragé ! »
Farkas avait décrit la bataille avec un enthousiasme débordant, enjolivant chaque coup, chaque esquive, chaque moment de danger. Les Compagnons ponctuaient le récit de commentaires bruyants, de hochements de tête approbateurs.
Puis il était arrivé au moment. Farkas avait marqué une pause dramatique, avant de proclamer, triomphal :
« Et c’est alors que notre Flambeau Intrépide est intervenu !
Le jeune Hunfen, sans peur et déterminé, lança un puissant sort de flammes…
qui frappa le géant en pleine virilité ! »
La salle entière avait réagi comme un seul homme. Une grimace collective, suivie d’un éclat de rire tonitruant. Hunfen avait senti la chaleur lui monter aux joues si vite qu’il en avait presque eu le vertige. Il avait compris, enfin, pourquoi Farkas riait encore après le combat.
« Jamais guerrier ne vit créature autant souffrir d’une brûlure aussi bien placée ! » avait ajouté Farkas, hilare.
Hunfen aurait voulu disparaître. Littéralement se glisser sous la table, se fondre dans le bois du banc. Le souvenir, déjà confus et douloureux, s’était transformé en farce épique sous les mots du Compagnon.
Aela était intervenue, sèchement.
« N’en fais pas trop, Farkas. L’important, c’est que Hunfen ait agi avec courage et nous ait aidés à vaincre le géant. C’est pour ça qu’il mérite le surnom de Flambeau Intrépide. Pas pour l’endroit où il a touché la bête. »
Le ton avait calmé les rires. Les Compagnons avaient hoché la tête, levant leurs chopes à sa santé. Hunfen avait fini par sourire, timidement, laissant la fierté l’emporter — juste un peu — sur la gêne et le souvenir du sol qui s’était dérobé sous lui.
Maintenant, assis sur le banc du Vermidor, il rengaina la dague et se leva lentement. Son corps protestait encore quand il bougeait trop vite. Pas assez pour l’empêcher de marcher, mais suffisamment pour lui rappeler qu’il n’était pas invincible. Qu’il ne l’avait jamais été.
Il prit la direction de Fort-Dragon. Farengar, le mage de la cour, avait insisté pour l’entendre. Il voulait chaque détail de l’attaque d’Helgen.
Hunfen inspira profondément et se remit en marche. Il avait raconté cette histoire plusieurs fois déjà, mais elle n’était jamais plus facile à dire.
oOo
Sur la grande place du Vermidor, Hunfen repéra Lars Guerrier-Né presque aussitôt.
Le jeune Nordique roux se tenait un peu à l’écart, richement vêtu comme toujours, mais l’air crispé, les épaules rentrées. En face de lui, Braith ne semblait pas disposée à le laisser tranquille. La fillette rougegarde tournait autour de lui comme un faucon impatient, multipliant les provocations : une tape sur l’épaule, une remarque cinglante, un pas volontairement trop proche.
Hunfen avait appris à connaître les deux au fil des jours. Lars, héritier des plus grandes f milles de Blancherive, constamment sommé d’être plus fort, plus brave, plus nordique qu’il ne se sentait.
Braith, fille d’un couple de Rougegardes installés ici depuis longtemps, anciens soldats impériaux qui la surprotégeaient. « Ils croient que je sais pas me défendre ! », disait-elle toujours — et explosait dès qu’elle le pouvait.
Intrigué, Hunfen s’approcha.
« Lâche-le un peu, lança-t-il à Braith. Tu vois bien qu’il n’a pas envie de se battre ! »
Lars lui adressa un regard reconnaissant, sans oser parler.
Braith s’arrêta, plissa les yeux, puis ricana.
« Oh ? Et toi, t’es qui pour décider ? »
Hunfen haussa les épaules et se tourna vers Lars.
« Pourquoi tu ne te défends jamais ? »
Lars baissa les yeux.
« Je… je n’aime pas me battre. Et puis… » Il hésita avant d’ajouter, un peu plus fermement : « Ce n’est pas honorable de frapper une fille ! »
Braith éclata d’un rire moqueur.
« Ah oui ? Génial. Alors je peux faire ce que je veux aux garçons, c’est ça ? »
Elle le poussa du bout des doigts. Puis recommença. Plus fort. Du même mouvement, elle heurta volontairement Hunfen de l’épaule, juste assez fort pour le déséquilibrer.
Le coup partit sans réflexion. Pas fort. Pas proprement. Juste assez pour toucher le visage de Braith.
Le silence tomba une fraction de seconde.
Braith le fixa, stupéfaite… puis son expression se tordit de colère.
« Toi, t’es mort ! »
Elle se jeta sur lui sans prévenir. Hunfen recula d’un pas, manqua de trébucher, puis riposta. Les coups partirent dans tous les sens, désordonnés, plus bruyants qu’efficaces. Ils se saisirent par les vêtements, roulèrent presque sur le sol, s’empoignèrent sans technique, sans retenue.
Lars tournait autour d’eux, paniqué.
« Arrêtez ! Vous allez vous faire mal ! » cria-t-il, sans savoir où se placer.
Ils roulèrent presque contre un banc. Hunfen sentit un coup lui heurter les côtes et grogna, ripostant aussitôt. Braith lui attrapa le col et tira.
« Hé ! »
Une main se referma brusquement sur l’arrière de la tunique de Hunfen et le tira violemment en arrière. Il lâcha prise en jurant, les pieds raclant le sol, surpris plus que réellement arrêté par la force.
« Ça suffit ! »
La voix était claire, mais tremblante d’émotion. Devant lui, Braith tenta de repartir à l’attaque — mais Lars la retint par les épaules.
« Braith, arrête ! » cria-t-il, la voix aiguë, affolée.
À la surprise générale, il tint bon. Braith se débattit, furieuse, lui lança un regard assassin par-dessus l’épaule, mais Lars serra les dents et ne lâcha pas.
Hunfen leva les yeux. La fille qui l’avait tiré en arrière se tenait entre eux, légèrement essoufflée, les mains encore crispées sur sa tunique comme si elle avait peur de le lâcher trop tôt. Elle était un peu plus petite que Braith, plus mince aussi, les cheveux clairs mal attachés, des mèches s’échappant autour de son visage. Ses vêtements étaient propres, mais usés, reprisés à plusieurs endroits.
C’était Lucia, la fillette qu’il avait vue mendier près de la Jument Pavoisée quand il était arrivé.
Pendant une seconde, personne ne parla.
Braith cessa de se débattre, surprise plus que calmée. Hunfen sentit la tension retomber d’un coup, comme si quelqu’un avait lâché une corde trop tendue. Son cœur battait encore trop vite, et ses mains tremblaient légèrement.
Lucia les regarda tour à tour, les sourcils froncés.
« Vous êtes complètement fous… » murmura-t-elle, plus inquiète que fâchée.
Braith se dégagea enfin de l’emprise de Lars et recula d’un pas, les poings encore serrés.
« C’est lui qui a commencé ! »
« Même pas vrai ! » répliqua Hunfen aussitôt, encore à cran.
Lucia soupira, un soupir fatigué qui ne ressemblait pas à celui d’une enfant de leur âge.
« Asseyez-vous. Tous les deux. »
Son ton n’était ni autoritaire ni suppliant. Juste… ferme. Comme si elle n’avait pas l’énergie pour discuter.
Hunfen hésita, puis obéit. Braith fit de même après un dernier regard défiant. Ils s’installèrent chacun à une extrémité du banc, assez près pour se toucher presque, assez loin pour ne pas recommencer aussitôt.
« C’est moi qui ai gagné ! » déclara Hunfen en grimaçant légèrement en s’asseyant.
« N’importe quoi, rétorqua Braith. J’étais en train de te mettre la pâtée. »
Ils se fusillèrent du regard. Lucia leva les yeux au ciel.
Hunfen hésita, puis releva sa tunique. Une marque violacée s’étendait déjà sur ses côtes. Braith, de son côté, avait la lèvre fendue et une éraflure sur l’avant-bras.
Lucia inspira profondément, ferma les yeux un instant, puis posa ses mains sur le bras de Braith. Une faible lueur verte pulsa entre ses paumes. Juste assez pour calmer la brûlure.
Braith grimaça, surprise.
« Hé… ça pique ! Mais… ça va mieux. »
« C’est normal », répondit Lucia à voix basse. Son front était déjà légèrement humide.
Elle passa ensuite à Hunfen. La douleur reflua peu à peu, laissant une lourdeur sourde. Ça n’avait pas disparu, c’était juste… plus supportable.
Lucia retira lentement ses mains et recula d’un pas.
Elle inspira une fois… puis une seconde, un peu trop profondément. Ses épaules s’affaissèrent légèrement.
« Lucia ? » demanda Hunfen, inquiet.
Elle secoua la tête, comme pour balayer la question, mais ses genoux tremblèrent. Elle porta une main au banc pour s’y appuyer.
« Ça va… juste… un peu étourdie… »
Une ombre passa sur eux.
« Évidemment que tu es étourdie ! »
La voix avait claqué, sèche, autoritaire, coupant net les murmures alentours. Hunfen releva la tête.
Une femme venait d’arriver d’un pas rapide depuis la direction du grand arbre. Grande, droite, enveloppée dans une robe de prêtresse aux teintes vertes et brunes, elle portait le symbole de Kynareth brodé à la poitrine. Ses cheveux clairs étaient tirés en arrière, son regard vif et sans détour.
« Madame Danica ? » dit Lucia, surprise.
« Vous trouvez ça normal de vous battre sur la place ? » lança la femme, les mains sur les hanches, son regard passant de Braith à Hunfen, pour finalement s’arrêter sur Lars, encore pâle.
« Et toi, Guerrier-Né… tu regardes pendant qu’ils se démolissent ? »
Lars ouvrit la bouche, la referma, rougit jusqu’aux oreilles.
Danica soupira, puis son attention se fixa sur Lucia.
« Et toi… » dit-elle plus doucement, mais non sans reproche. Elle s’approcha, observa la sueur à son front, la façon dont elle tenait à peine droite.
« Tu as lancé combien de sorts ? »
Lucia baissa les yeux.
« Deux… peut-être trois. Pas des gros… »
Danica claqua la langue.
« Pour une enfant, c’est déjà trop ! »
Elle posa fermement ses mains sur les épaules de Lucia et la força — sans brutalité — à s’asseoir.
« Écoute-moi bien. Les sorts de soin prennent directement sur ton énergie vitale. Tu n’es pas en train de jouer. »
Lucia hocha la tête, confuse, presque honteuse. Danica se redressa alors et regarda les deux bagarreurs.
« Quant à vous deux… ce ne sont que des bleus. Rien de grave. Vous survivrez. Considérez ça comme le prix de votre spectacle. »
Braith serra les dents mais ne protesta pas. Hunfen se contenta de hausser légèrement les épaules, encore trop sonné pour répondre. Danica reporta son attention sur Lucia, l’examinant à nouveau, plus attentivement cette fois. Ses yeux se plissèrent, analytiques.
« Qui t’a appris à canaliser comme ça ?
— Ma mère, hésita Lucia, enfin… je l’ai surtout regardée. Elle soignait mon père. Et les bêtes. »
Danica resta silencieuse quelques secondes, le regard toujours posé sur Lucia, évaluateur.
« Tu sais ce que tu fais, constata-t-elle enfin. C’est loin d’être parfait, c’est loin d’être propre, mais tu sais ce que tu fais. »
Lucia releva timidement la tête.
« On manque de bras au temple, reprit Danica sans détour. On ne fait que courir en ce moment. Blessés, brûlures, chutes, bétail paniqué… et pas assez de soigneurs. »
Elle posa une main sur l’épaule de Lucia, ferme, déjà décidée.
« Tu vas venir avec moi. »
Lucia cligna des yeux, prise de court.
« Je… quoi ? Mais… je dois travailler cet après-midi, à la Jument Pavoisée. Hulda me laisse dormir— »
« Hulda survivra une soirée sans toi, coupa Danica. Toi pas, si tu continues à lancer des sorts le ventre vide. »
Elle se redressa légèrement et balaya la place du regard.
« Tu vas venir au temple. Tu vas manger. Tu vas dormir sous un toit. Et tu vas apprendre à soigner sans t’effondrer au bout de trois sorts. Parce que, les Divins m’en soient témoins, on en a besoin. »
Lucia resta figée, la bouche entrouverte.
« Je… je ne sais pas si je peux…
— Tu peux, trancha Danica. Tu le fais déjà ! »
Elle se tourna vers Hunfen et Braith.
« Et vous deux, si vous tenez debout, c’est qu’elle a fait son travail. Vous pouvez la remercier au lieu de vous battre comme des sangliers. »
Hunfen sentit une gêne lui remonter jusqu’aux oreilles. Il hocha la tête.
« Merci, Lucia… »
Braith grommela quelque chose d’à peine audible, mais évita son regard.
Danica exerça une légère pression dans le dos de Lucia.
« Allez. On y va. »
Lucia hésita encore une seconde, puis jeta un regard vers Hunfen, puis vers Lars. Un mélange de peur, d’incrédulité… et d’espoir passa dans ses yeux.
« Je… je reviens ? » demanda-t-elle, incertaine.
Danica ne ralentit pas. Elles s’éloignèrent vers le temple de Kynareth, la prêtresse marchant d’un pas décidé, Lucia trottinant à côté d’elle pour suivre. Hunfen les regarda disparaître entre les passants, un drôle de poids dans la poitrine. Il ne savait pas exactement ce qu’il ressentait. Quelque chose entre la perte et le soulagement.
Un lit. Des repas. Quelqu’un pour lui apprendre… Il se tourna vers le banc où Braith et Lars étaient restés assis, inhabituellement silencieux.
« Ben ça alors… » murmura-t-il finalement.
oOo
Hunfen gravit l’escalier menant à Fort-Dragon presque en courant. Il ne voulait pas faire attendre Farengar plus longtemps que nécessaire. Le mage de la cour avait insisté pour l’entendre, et, ces derniers jours, ses recherches sur les dragons avaient pris une urgence qui dépassait largement la simple curiosité savante.
À mesure qu’il avançait dans les couloirs du palais, Hunfen sentait une nervosité sourde lui nouer l’estomac. Il s’efforçait de remettre de l’ordre dans ses souvenirs — la taille de la créature, la couleur de ses écailles, le bruit de ses ailes — comme s’il craignait d’oublier quelque chose d’important avant même d’avoir parlé.
Arrivé près de la salle d’étude, il ralentit. Deux voix s’élevaient derrière la porte entrouverte.
L’une était calme, posée, presque professorale.
« …la terminologie employée dans ce passage ne laisse guère de doute. Nous sommes face à un texte extrêmement ancien, probablement issu de la Première Ère, voire de l’Ère Méréthique. J’irais même jusqu’à dire qu’il s’agit d’une copie tardive d’un document rédigé peu après la Guerre Draconique. »
Hunfen s’arrêta malgré lui.
« Si mes hypothèses sont correctes, poursuivait l’homme, ce codex pourrait nous permettre d’établir une correspondance entre les noms draconiques anciens et ceux mentionnés dans des textes plus récents. Une cartographie linguistique, en quelque sorte. »
Une seconde voix lui répondit, plus sèche, plus basse aussi, comme si elle n’avait aucune envie de se perdre dans ce genre de détails.
« Très bien. Et pendant que vous cartographiez, Farengar, les dragons, eux, brûlent des villes. »
Il y eut un court silence.
Hunfen hésita, puis s’approcha un peu plus, jetant un coup d’œil discret à l’intérieur.
Farengar se tenait près d’une table encombrée de parchemins et de livres ouverts. C’était un Nordique d’âge mûr, au visage anguleux, la barbe grisonnante soigneusement entretenue. Ses yeux clairs brillaient d’une excitation contenue tandis qu’il tapotait un passage du doigt, comme s’il commentait un diagramme invisible.
En face de lui se tenait une femme encapuchonnée, vêtue d’une armure de cuir sombre. Elle se tenait droite, immobile, les bras croisés. La capuche dissimulait une partie de son visage, mais sa posture dégageait quelque chose de tendu, d’attentif — pas du tout celle de quelqu’un venu écouter une conférence par plaisir.
« Je comprends votre impatience, bien sûr, reprit Farengar sans se départir de son ton appliqué. Mais sans données fiables, toute tentative de riposte serait hasardeuse. Les dragons ne sont pas de simples bêtes. Leur physiologie, leur comportement, leur rapport à la magie… tout cela doit être étudié avec la plus grande rigueur. »
« Ils crachent du feu, coupent la parole la femme. Ils volent. Ils détruisent tout ce qu’ils survolent. Ce sont les seules données dont j’ai besoin pour l’instant. Ce que je veux savoir, c’est comment on les tue. »
Farengar pinça les lèvres, visiblement partagé entre l’agacement et l’enthousiasme intellectuel.
« Justement, c’est là que les textes deviennent intéressants, dit-il en se redressant. Plusieurs sources mentionnent que les dragons utilisent une forme de magie vocale — le Thu’um, qui tire parti de la performativité de la langue draconique. Certains récits suggèrent même que des humains auraient, autrefois, appris à s’en servir pour les combattre. »
Hunfen sentit un léger frisson lui courir le long de l’échine. Les mots. Le cri. Il revit brièvement la silhouette immense surplombant Helgen, la façon dont l’air semblait vibrer quand elle parlait.
« Les Grises Barbes en conservent encore les enseignements, poursuivit Farengar, emporté. Mais il faut toute une vie pour en maîtriser ne serait-ce que les rudiments. Ulfric Sombrage lui-même— »
« Ce qui ne nous aide pas aujourd’hui », trancha la femme sans élever la voix.
Hunfen se rendit compte qu’elle venait de tourner légèrement la tête. Pas brusquement. Juste assez pour que son regard tombe exactement sur lui.
Il se figea.
Il y avait quelque chose dans cette façon de le regarder — directe, évaluatrice — qui lui donna l’impression désagréable d’être à découvert, comme s’il avait fait du bruit sans s’en rendre compte.
« Autant entrer, dit-elle simplement. »
Pris sur le fait, Hunfen avança, un peu rouge.
« Je… désolé. Je ne voulais pas écouter, mais… on parlait de dragons. J’en ai vu un. À Helgen. »
Farengar se tourna vers lui aussitôt, ses yeux s’illuminant.
« Ah ! Tu es donc le garçon dont le jarl m’a parlé. Approche, approche. Raconte-moi tout. Les écailles, la taille, les ailes… chaque détail compte. »
Hunfen hésita une seconde avant de répondre. Les images affluaient toutes ensemble, mal rangées, comme si quelqu’un avait renversé une caisse de souvenirs encore brûlants.
« Ben… Il… il était immense », commença-t-il, puis s’interrompit, fronçant les sourcils. Et il volait, bien, comme si le ciel lui appartenait. »
Farengar hocha déjà la tête, attentif, une plume entre les doigts.
« Euh… il avait des écailles noires, reprit Hunfen. Enfin pas tout à fait, ça reflétait un peu. »
Il serra les poings sans s’en rendre compte.
« Quand il battait des ailes, ça faisait du vent, et il y avait tout qui vibrait. Même les murs et le sol… »
Farengar griffonnait fébrilement.
« Fascinant… absolument fascinant. Et qu’en est-il de ses cris ? Est-ce qu’il rugissait ? Est-ce qu’il parlait, peut-être ? »
Farengar se pencha légèrement en avant, l’air suspendu à ses lèvres.
Hunfen déglutit.
« Oui… enfin… pas comme un animal, je crois », dit-il lentement. « Il y avait des sons… des mots, peut-être. Mais pas comme quand on parle normalement. C’était… lourd. Comme si ça appuyait sur la poitrine. »
Il posa instinctivement une main contre son sternum.
« Quand il criait, continua-t-il, il y avait des choses qui se passaient. Le feu venait après. Pas en même temps. D’abord les mots… et ensuite, tout brûlait. »
Farengar resta silencieux un instant, la plume suspendue au-dessus du parchemin.
« D’abord les mots… puis l’effet, murmura-t-il comme pour lui-même. Une causalité différée… oui, oui… cela correspondrait parfaitement aux descriptions du Thu’um. La parole comme acte. Fascinant… absolument fascinant. »
Il se remit à écrire, plus vite encore, traçant des notes serrées, presque illisibles. La femme encapuchonnée, quant à elle, ne quittait pas Hunfen des yeux.
« Et est-ce que quelqu’un a réussi à lui faire du mal ? », demanda-t-elle sans la moindre douceur. Hunfen secoua lentement la tête.
« Je… je ne crois pas. Les soldats tiraient avec des arcs. Les mages lançaient des sorts. Il y avait même des… des elfes en noir… des Thalmor. »
Il hésita, l’image revenant brutalement — silhouettes élancées, impeccables, sorts puissants, gestes précis au milieu du chaos.
« Ils se sont battus aussi. Ils lançaient du feu et des éclairs. Mais le dragon… Il ne reculait pas. Il bougeait juste… ailleurs. Comme si ça ne valait pas la peine de rester. »
Farengar hocha la tête, pensif.
« Cela suggère une résistance magique extrêmement élevée, ou une simple indifférence tactique, conclut-il. Un prédateur ancien, conscient de sa supériorité. »
La femme claqua doucement la langue, agacée.
« En clair, on ne l’a pas blessé. »
Farangar allait répondre quand la porte s’ouvrit avec fracas. Irileth fit irruption dans la pièce, le souffle court.
« Farengar ! Farengar, venez vite ! Un dragon a été aperçu près de la tour de guet ouest ! »
Le mage se leva d'un bond, un enthousiasme rayonnant illuminant sur son visage.
« Un dragon ? Ici ? Comme c'est excitant ! Où a-t-il été vu ? Que faisait-il ?
— Si j'étais vous, je prendrais cela un peu plus au sérieux, répondit sèchement Irileth. Si un dragon décide d'attaquer Blancherive, je ne sais pas si nous pourrons l'arrêter ! Venez avec moi ! »
Tous deux se précipitèrent hors de la pièce pour rejoindre le Jarl, oubliant sur place les deux invités qui les observaient en silence.
Hunfen n’attendit pas longtemps. La curiosité — et quelque chose d’autre, plus sourd, plus tenace — le poussa à se glisser hors de la salle d’étude. Il longea le mur, avança jusqu’à un large pilier sculpté qui donnait sur la salle du trône. De là, il pouvait voir sans être vu.
Le jarl Balgruuf se tenait debout, les bras croisés, face à Irileth. Farengar était légèrement en retrait, encore trop animé pour rester immobile. Un garde de Blancherive, couvert de poussière, tentait de reprendre son souffle devant eux.
« Alors, Irileth me dit que vous venez de la tour de guet ouest », dit Balgruuf d’une voix ferme.
« Oui, mon jarl », répondit le soldat, la voix encore haletante.
Irileth intervint aussitôt, impatiente :
« Dites-lui ce que vous m’avez dit. À propos du dragon. »
Le garde déglutit.
« Il… il venait du sud. Il volait bas, très vite. Plus vite que tout ce que j’ai jamais vu. »
Hunfen sentit ses doigts se crisper contre la pierre du pilier.
« Que faisait-il ? demanda Balgruuf. Attaquait-il la tour ?
— Non, mon jarl. Il tournait au-dessus. Comme s’il… observait. Quand je suis parti, il était toujours là. Je pensais qu’il allait me poursuivre. »
Un silence bref s’installa.Balgruuf hocha lentement la tête.
« Vous avez fait du bon travail. Descendez à la caserne. Mangez, reposez-vous. Vous l’avez mérité. »
Le garde salua et se retira, visiblement soulagé.
« Irileth, reprit le jarl sans élever la voix, rassemblez une escouade et rendez-vous à la tour de guet. Je veux savoir exactement à quoi nous avons affaire.
— Les hommes sont déjà prêts, mon jarl », répondit Irileth sans hésiter.
Farengar fit un pas en avant, incapable de se retenir.
« Mon jarl, permettez-moi de les accompagner. Une observation directe… »
— Non, coupa Balgruuf. J’ai besoin de vous ici. Pour penser. Pour chercher. Si nous devons défendre Blancherive, ce sera avec votre aide. Je ne veux pas vous voir mort au pied d’une tour en flammes. »
Farengar se renfrogna, mais inclina la tête.
« Bien, mon jarl. »
Balgruuf reporta son attention sur Irileth.
« Une dernière chose. Ce n’est pas une mission-suicide pour la gloire. Je veux des informations. »
Irileth posa un poing contre sa poitrine.
« Vous les aurez. »
Hunfen resta immobile quelques secondes de plus, le dos plaqué contre la pierre froide. Les mots d’Irileth et du jarl tournaient encore dans sa tête. La tour de guet. Le dragon. Observer.
Son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.
Il attendit qu’Irileth sorte de la salle du trône, et quitta Fort-Dragon à son tour. Il descendit l’escalier monumental et se retrouva sur la place du Vermidor. L’air du soir était plus frais. Les voix, les torches, la ville en alerte : tout semblait décalé, comme si la ville avait changé.
Il prit la direction de la grande porte sans prendre un air trop pressé. De loin, il vit l’escouade d’Irileth se former : des silhouettes en armes, des boucliers, des arcs, des ordres brefs. Les gardes parlaient peu. Ils savaient où ils allaient.
Hunfen se fondit dans l’agitation, gardant toujours plusieurs dizaines de pas entre lui et les soldats. Quand les portes de Blancherive s’ouvrirent dans un grondement sourd, il attendit encore, puis se glissa dehors juste avant qu’elles ne se referment.
La colonne s’éloignait déjà sur la route menant à la tour de guet ouest. Hunfen resserra sa prise sur la sangle de sa dague, inspira une fois — pas trop fort — et s’élança à leur suite, en restant dans l’ombre.