Les enfants de Bordeciel
Chapitre 46 – Longue journée
Lucian venait à peine de s’installer dans la petite pièce que Farengar lui avait concédée — un ancien débarras transformé à la hâte en bureau — et s’efforçait de trier quelques parchemins lorsque l’on frappa à la porte. Il leva les yeux, surpris, vers la porte qui s’était ouverte sans attendre sa réponse. Un homme entra, vêtu de la tenue sobre et reconnaissable de la guilde des messagers impériaux, chaussé des bottes usées de ceux qui parcouraient les routes par tous les temps, et du masque de neutralité qu’imposait leur métier.
« Je vous cherchais, dit-il d’un ton égal. J’ai quelque chose à vous remettre, en mains propres uniquement. »
Lucian ne put s’empêcher de sourire. De Skingrad aux terres nordiques en passant par Bruma, les messagers utilisaient toujours la même formule. À croire que son usage était inscrit dans leur règlement. L’homme lui tendit un paquet ficelé accompagné de plusieurs parchemins roulés, avant de s’incliner brièvement et de ressortir aussitôt, sans un mot de plus. L’érudit demeura un instant immobile, le courrier entre les mains. Il soupesa le paquet, il était plus lourd que d’habitude. Un livre, sans doute. Curieux.
Il laissa échapper un léger soupir en refermant la porte. Encore des lubies de mécènes. Il connaissait désormais la plupart des généreux donateurs de l’Institut : beaucoup entretenaient avec lui une correspondance assidue, écrivant tous avec la gravité des gens persuadés d’être les seuls à avoir compris les besoins des provinces sans jamais avoir quitté leurs salons. Ils prodiguaient conseils et programmes éducatifs comme un charlatan distribue des remèdes universels à des maladies qu’il n’a jamais étudiées.
Il s’assit à sa table, défit le lien de cuir et ouvrit les lettres une à une.
La première provenait d’une dame de Chorrol, dont il reconnaissait la finesse affectée de son écriture. Elle recommandait, avec une insistance presque maternelle, l’introduction de la musique savante cyrodiilienne dans les villages nordiques. L’harmonie, affirmait-elle, adoucirait leurs mœurs, tempérerait leur rudesse, et inculquerait un sens plus élevé de la beauté et de la mesure.
Lucian leva les yeux au plafond, imaginant les Compagnons assis, dociles, s’exerçant au luth.
Il passa à la suivante. Un érudit austère lui suggérait de diffuser les préceptes de l’École de Sénéria — une école morale inspirée d’anciens penseurs impériaux, centrée sur la maîtrise de soi, l’acceptation de son destin et la mise en accord de ses propres désirs avec sa condition. Cette discipline, expliquait-il, apaiserait les pulsions guerrières des Nordiques et les guiderait vers une sagesse supérieure.
Lucian pinça l’arête de son nez et souffla sèchement. Enseigner Sénéria dans une province dont la culture honore ceux qui défient le destin plutôt que ceux qui s’y accordent, et où la paix intérieure passe après la renommée acquise par l’action. N’importe qui, pour peu qu’il eût pris le temps d’étudier un tant soit peu les coutumes de Bordeciel, aurait vu l’absurdité de la chose, même sans être jamais sorti de chez lui. Certes, les Nordiques savaient endurer sans sourciller, et nul ne leur contestait la maîtrise de la douleur ; mais ils ne cherchaient pas à la dépasser, seulement à la transformer en victoire.
Il posa les parchemins de côté avec une lassitude mêlée d’ironie. Tous étaient sans aucun doute animés de bonnes intentions, mais que savaient-ils de la vie ici ? Des enfants que l’on affecte trop tôt à des tâches utiles parce que le monde ne leur laisse pas le choix ? Il s’interrompit, agacé contre son propre hubris : il n’avait pourtant guère été mieux à son arrivée. Lui aussi avait cru comprendre ces terres depuis les cartes et les livres, lui aussi avait parlé hautement de grands principes de l’éducation, qu’il suffisait d’appliquer avec rigueur. Il secoua la tête. Bordeciel avait rapidement corrigé cette illusion.
Restait le paquet ; il en défit les cordelettes. Le cuir apparut aussitôt. Un ouvrage solide, relié simplement, aux coins déjà usés. Lucian arqua un sourcil. Il connaissait ce livre, il l’avait étudié lui-même, adolescent, sous la surveillance patiente de ses maîtres : Formes de Gouvernement et Autorités Locales en Tamriel. Un manuel conçu pour les jeunes nobles ou les futurs administrateurs, plus pragmatique que théorique, abondant en exemples historiques et en situations concrètes. Éloigné autant des simplifications grossières que des raffinements intellectuels stériles.
Il le feuilleta. Les marges larges, prévues pour recevoir les annotations des étudiants, étaient déjà couvertes d’une écriture régulière, précise, sans ostentation. Des remarques concises, parfois critiques, qui semblaient toujours ancrées dans l’expérience : ici une observation sur les limites d’une réforme imposée de l’extérieur ; là un commentaire sur la nécessité d’adapter les institutions aux coutumes locales ; ailleurs encore une note sur le rôle de la légitimité perçue, plus décisive que la force brute.
Lucian sentit sa curiosité s’éveiller. Qui avait annoté ce livre ? Il trouva la lettre qui l’accompagnait, signée d’un certain Marcus Varro Calvus. Un nom bien répandu en Cyrodiil, presque trop banal pour être honnête, et qui pourtant ne lui disait rien. L’écriture, en revanche, était la même que celle des marges. Il s’adossa à sa chaise et commença à lire.
Le ton était agréablement surprenant, loin de la condescendance pédante habituelle qu’il recevait régulièrement. Ce Marcus parlait de la place de chaque village dans l’ensemble du continent, de la nécessité pour tout citoyen — qu’il fût paysan, marchand ou guerrier — de comprendre que son existence et ses actions s’inscrivaient dans un monde plus vaste que son horizon immédiat. Il évoquait la fragilité des équilibres, la responsabilité partagée, la continuité des institutions ; insistant sur l’idée que l’instruction devait offrir une perspective : apprendre à voir au-delà des frontières, au-delà des querelles locales, afin de réduire la peur de l’inconnu. Puis, presque incidemment, il suggérait qu’une telle éducation permettait parfois de révéler des meneurs naturels — non ceux qui cherchaient le pouvoir, mais ceux qui l’acceptaient lorsqu’il devenait inévitable.
Lucian resta pensif. Ce mécène-là semblait différent. Il avait certes, à l’instar des autres donateurs, des idées bien arrêtées sur la meilleure façon de mener à bien sa mission, mais plutôt que de se répandre en grands principes, il parlait d’hommes et de circonstances, d’exemples concrets. Il relut certains passages. On devinait une passion certaine pour le commandement, mais la prudence, l’expérience, le refus des solutions simples… Tout cela laissait transparaître une certaine expérience du terrain. Cet homme semblait avoir, ou avoir eu, des responsabilités ; il pouvait s’agir d’un intendant, voire d’un noble ayant réellement exercé un pouvoir local.
Il parcourut de nouveau les annotations du livre. Certaines rejoignaient ses propres doutes, ceux qu’il n’osait formuler dans ses rapports. Il songea à la recommandation anonyme qu’il avait reçue il y a quelque temps de cela, et qui évoquait les enfants de Fort-Dragon.
Les enfants du jarl… Ceux-là demeuraient imperméables. L’aînée méprisait tout ce qui ne renforçait pas sa position, le cadet ne rêvait que de batailles et de gloire. Quant au plus jeune, blessé et lucide, il rejetait d’avance tout enseignement venu d’ailleurs.
Et pourtant… Il lui revint l’image d’un garçon au regard avide se plongeant dans Provinces et Peuples de Tamriel, riant face aux illustrations exagérées, tournant les pages comme s’il craignait de manquer un fragment du monde. Celui-là, il voulait comprendre.
Lucian referma lentement le livre. Que savait réellement ce mécène de sa position actuelle ? Sans doute rien de plus que ce que transportaient les voyageurs, les rumeurs, les récits de passage. Les routes de l’Empire charriaient plus d’informations qu’on ne l’imaginait. Peut-être n’était-ce qu’une convergence d’idées, qu’il appliquait lui-même, presque malgré lui, à l’enfant qui était désormais au cœur des préoccupations du palais.
Il prit un parchemin vierge ; l’institut attendait des nouvelles, un compte rendu de ses progrès, de ses observations. Il allait devoir mesurer chaque mot, faire semblant d’écouter les demandes absurdes, et ne rien révéler qui puisse mettre le jeune Hunfen en danger. Ne rien écrire qui puisse attirer davantage d’attention.
Il hésita. Et à ce mécène éclairé ? Que répondre ?
Lucian posa la plume. Mieux valait réfléchir encore.
oOo
Farengar ne leva même pas les yeux lorsqu’on frappa à la porte. « Entrez », dit-il d’un ton absent, penché sur une table où s’entassaient des cartes, des notes et un crâne de dragon dont il comparait manifestement les fissures à quelque schéma ésotérique.
Lucian, qui venait à peine de reprendre place face à lui avec l’intention de tirer au clair une question de datation runique, tourna la tête vers l’entrée. La femme qui entra n’avait rien d’une servante ni d’une visiteuse ordinaire. Elle portait des vêtements de voyage sans luxe, bien coupés pour l’usage plutôt que pour l’apparat. Elle referma la porte derrière elle avec une précision silencieuse. Ses yeux passèrent sur Lucian, s’y arrêtèrent un instant, puis se tournèrent vers Farengar.
« C’est lui ? » demanda-t-elle d’un air peu engageant.
« Lucian Lentulus, confirma Farengar avec l’air de réciter une note en marge qu’il jugeait nécessaire mais secondaire. Érudit impérial, envoyé depuis Cyrodiil comme… disons observateur. Suffisamment éduqué pour reconnaître un piège, je suppose, ce qui sera peut-être utile. »
Lucian resta un instant silencieux. La désinvolture avec laquelle Farengar venait de le transformer en accessoire de démonstration devant une inconnue lui arracha une pointe d’irritation si vive qu’il en fut lui-même surpris. Mais l’expérience lui avait appris que protester contre la grossièreté distraite de Farengar revenait à discuter avec un meuble, et de surcroît, la femme qui venait d’entrer ne ressemblait guère à quelqu’un devant qui l’on gagnait à se quereller avec son hôte.
Farengar reprit :
« Lucian, voici… une associée. »
L’érudit inclina légèrement la tête.
« Madame. »
Elle ne lui rendit pas la politesse. Non par grossièreté volontaire, songea-t-il, mais parce qu’elle ne semblait pas avoir l’habitude de perdre du temps en décorum inutile. Lucian l’observa un instant, puis revint à Farengar penché sur ses parchemins. Il lui vint fugacement à l’esprit que ces deux-là formaient une association remarquablement cohérente.
« Vous avez reçu une invitation pour l’ambassade, dit-elle sans détour.
— J’ai eu cet honneur, en effet.
— Ce n’en est pas un, rétorqua-t-elle sèchement. C’est une convocation enveloppée dans du velours.
— Comme beaucoup de mondanités, je le crains, répondit Lucian en s’appuyant contre le dossier de sa chaise. Dois-je comprendre que vous êtes venue m’épargner un mauvais vin, ou quelque chose de moins agréable encore ? »
Le regard qu’elle posa sur lui se fit un peu plus attentif, comme si elle révisait légèrement son estimation.
« Je suis venue pour vous éviter d’y entrer en croyant qu’on vous y a invité pour votre conversation. »
Farengar eut un petit bruit de gorge qui pouvait passer, chez lui, pour un amusement.
« Ce serait déjà une raison parfaitement valable, objecta-t-il en reposant son instrument. Lentulus a la vertu rare de pouvoir parler longtemps sans dire quelque chose de complètement stupide. »
Lucian lui jeta un coup d’œil de côté.
« Ce compliment m’honore presque autant que l’invitation. »
La femme ne sourit pas.
« Écoutez-moi bien, dit-elle. Si l’on vous a invité à l’ambassade, c’est qu’on pense pouvoir tirer quelque chose de vous. Peut-être des renseignements, peut-être un collaborateur naïf à la cour du jarl. Ou peut-être dans un premier temps l’habitude de répondre quand on vous appelle.
— Vous semblez avoir… une opinion remarquablement charitable de l’hospitalité aldmeri.
— Je connais surtout leur manière de trier les gens, répondit-elle. Ils classent, ils gardent ce qui peut servir, et écartent ou brisent le reste.
— Formulation un peu dramatique, mais fondamentalement exacte, commenta Farengar sans même lever les yeux de son objet d’étude. Je lui ai déjà dit ! Pas avec autant de lyrisme, certes, mais sur le fond, nous sommes d’accord : l’ambassade n’ouvre pas ses portes pour le plaisir d’élargir les horizons d’un pédagogue provincial.
— Voilà qui blesse à la fois ma vanité et ma conception des échanges culturels, commenta Lucian en s’efforçant de rester sur le ton de la plaisenterie. Je suppose donc que vous n’êtes pas venue uniquement pour me déconseiller de m’y rendre ?
— Non, répondit la femme en le fixant. Parce que vous allez y aller. »
Le jeune homme resta un instant interdit, puis soupira.
« Le refus serait remarqué, je suppose…
— Exactement. Et l’acceptation le sera aussi. Dès que cette invitation est arrivée jusqu’à vous, vous avez été inscrit sur leur menu.
— Formulation charmante.
— Vous vous y ferez. »
Lucian soutint son regard quelques secondes, puis croisa une jambe sur l’autre avec une lenteur délibérée.
« J’imagine que c’est maintenant que vous m’expliquez pourquoi cette perspective vous intéresse tant. ?
— À cette réception, vous ne verrez pas seulement des diplomates. Vous verrez des jarls, des marchands, des obligés, des ambitieux, des gens qui veulent survivre, et d’autres qui veulent être vus en train de survivre du bon côté. L’ambassade sert à ça : ils mesurent les fidélités, ils repèrent les faiblesses, et ils rappellent qui tient encore la laisse.
— Voilà une définition de la vie publique étonnamment générale.
— Ne jouez pas au plus fin. Vous êtes invité parce qu’on vous a remarqué. »
Il laissa passer un silence.
« Le Justiciar ?
— Entre autres.
— Et vous, qui êtes-vous exactement pour me prévenir de ce que font les Thalmor entre leurs murs ? »
Cette fois, elle sourit — à peine.
« Quelqu’un qui les connaît assez pour vous dire ceci : ils ne cherchent pas seulement des secrets. Ils cherchent des habitudes. Si vous répondez bien, on vous rappellera. Si vous revenez, on vous distinguera. Si vous appréciez d’être distingué, vous ferez le reste vous-même. »
Le silence qui suivit fut assez bref pour ne pas devenir inconfortable, assez long pour l’être un peu.
« Très bien, dit finalement Lucian. Supposons que je m’y rende, et que je goûte leur vin ainsi que leur arrogance avec toute la modération requise. Qu’attendez-vous exactement de moi ?
— Vous écoutez. Ils ne diront jamais ce qu’ils savent, mais ils parleront de ce qu’ils cherchent encore. Voyez s’ils parlent du retour des dragons, de qui en est à l’origine. Retenez les rumeurs auxquelles ils s’intéressent, notamment à propos de l’Enfant-de-Dragon. Et si Elenwen elle-même vous accorde une… attention particulière, souvenez-vous qu’elle ne cherche pas uniquement des plaisirs simples. »
Lucian la considéra plus attentivement, avant de jeter un regard fugace au mage. Qu’avait-il confié à cette femme à propos de l’Enfant-de-Dragon ? Farengar dut s’en apercevoir, car il reposa enfin son instrument et releva la tête vers eux.
« Pour parler clairement, Lentulus : nous ignorons encore ce que le Thalmor sait du retour des dragons, et nous ignorons jusqu’où vont ses soupçons concernant… certaines anomalies locales. Or l’ambassade n’invite pas des hommes comme vous pour parler de poésie colovienne. Si l’on vous ouvre une porte, autant regarder ce qu’il y a derrière avant qu’elle ne se referme. »
Lucian eut un petit souffle par le nez.
« ‘Des hommes comme moi’ est une catégorie dont j’aimerais beaucoup connaître les contours exacts.
— Jeune, impérial, bien mis, assez spirituel pour qu’on vous laisse approcher d’une conversation, pas assez important pour qu’on se méfie d’emblée, répondit la femme. Le genre d’homme qu’on croit pouvoir séduire, flatter ou utiliser. »
L’intéressé eut un battement de paupières.
« Charmant !
— Je préfère vous vexer maintenant que vous ramasser plus tard », rétorqua-t-elle sans ciller.
Lucian détourna un instant les yeux vers la fenêtre étroite où le jour gris pesait sur les vitres.
« Et si je refuse de jouer les oreilles supplémentaires pour des inconnus ? »
« Alors n’y allez que pour survivre, répondit-elle. Ce sera déjà bien. Mais si vous entendez quelque chose d’utile, retenez-le au moins. »
La femme se tourna déjà vers la porte, comme si l’essentiel avait été dit. Puis elle s’arrêta, la main sur le bois.
« Une dernière chose. À l’ambassade, ne vous éloignez jamais seul avec quelqu’un sans avoir d’abord repéré comment vous en sortirez. Quand vous reviendrez, si vous revenez avec autre chose qu’une gueule de bois et des compliments suspects, passez par Farengar : il saura où me trouver. »
Et elle sortit.
Le silence retomba dans la pièce. Lucian regarda la porte close un instant, puis tourna lentement la tête vers le mage.
« Vous fréquentez décidément des connaissances rassurantes.
— Elle a le mérite de l’efficacité. C’est déjà beaucoup. »
Lucian baissa les yeux sur les cartes, les notes, les ossements, sur tout ce fatras savant au milieu duquel on venait de lui apprendre, avec un calme presque administratif, qu’il entrerait bientôt dans la salle la plus dangereuse de Bordeciel en qualité d’appât présentable.
« Magnifique, murmura-t-il. Voilà qui promet une soirée parfaitement civilisée. »
oOo
La terre battue de la cour arrière de Jorrvaskr, durcie par le gel, avait pris la couleur terne de la pierre, et chaque pas y résonnait d’un craquement sec. Lucian s’était placé à l’écart, adossé contre l’un des poteaux qui soutenaient l’auvent du bâtiment, les mains dissimulées dans les manches de sa tunique pour préserver un peu de chaleur. Balgruuf lui avait suggéré cette visite la veille, avec cette simplicité abrupte qui caractérisait ses décisions : s’il souhaitait comprendre comment l’on formait les jeunes en Bordeciel, il devait regarder là où la discipline commençait vraiment. Tous les enfants de la ville n’étaient certes pas élevés ainsi, mais il s’agissait d’une des voies possibles, et nul ne pouvait prétendre saisir l’âme d’un peuple en ignorant ce qu’il considérait comme un apprentissage digne.
Devant lui, les novices s’entraînaient dans le silence appliqué des matins froids. Les plus âgés — adolescents déjà robustes — répétaient des mouvements précis sous l’œil distrait de deux guerriers assis sur un banc, qui corrigeaient parfois une posture d’un mot bref ou d’un geste impatient. Plus loin, quelques mannequins de bois avaient été plantés dans le sol gelé, leurs silhouettes grossières couvertes de cicatrices anciennes. Les coups portés contre eux produisaient un rythme sourd et régulier, ponctué par le grincement des bottes sur la terre durcie et la vapeur blanche des respirations qui montait dans l’air glacé. Lucian observait, attentif à cette forme d’éducation dont il ne connaissait jusqu’ici que les récits : ici, point de pupitres ni de leçons ordonnées, mais un apprentissage du corps, de l’endurance et de la douleur, comme si l’on inculquait d’abord aux jeunes gens la capacité de survivre avant celle de comprendre.
Lydia l’avait trouvé en arrivant, un peu plus tôt, et lui avait livré l’essentiel de ce qui s’était produit lors de la mission confiée aux plus jeunes. L’expédition, qui devait n’être qu’une randonnée encadrée, avait tourné à l’embuscade, et l’affaire s’était achevée dans une violence dont elle parlait avec la retenue sèche des soldats habitués à nommer les choses sans les décrire. Elle avait laissé entendre que Hunfen avait libéré dans la bataille une puissance sans commune mesure avec l’incident du palais. Un cri qui avait immédiatement mis fin à la vie d’un assaillant. Depuis leur retour, avait-elle ajouté, il s’était refermé sur lui-même. Elle savait recoudre les plaies et remettre un combattant sur ses pieds ; pour le reste, elle se trouvait moins armée. Lucian avait compris ce qu’elle ne disait pas, et accepté silencieusement.
Son regard glissa d’un groupe de novices à l’autre.
Un peu à l’écart, une fillette à la peau sombre et aux cheveux coupés court frappait un mannequin avec une concentration farouche. Chacun de ses coups semblait lancé comme une insulte personnelle. Elle ne parlait à personne. Non loin d’elle, un garçon un peu plus petit, roux, répétait ses mouvements avec application. Il levait souvent les yeux vers les autres — vers elle, surtout, puis vers un troisième novice installé plus loin encore — comme s’il cherchait à vérifier qu’ils étaient toujours là. À chaque distraction, son coup partait un peu de travers.
Lucian suivit cette ligne de regard et reconnut Hunfen. Il était seul face à un mannequin planté près de la palissade, à l’extrémité de la cour, là où l’on dérangeait moins les autres. Sa dague d’entraînement montait et retombait avec une régularité d’abord presque correcte, puis trop rapide, puis trop dure. Il ne travaillait plus un enchaînement : il frappait. Ses bottes glissaient à peine sur la terre gelée ; tout son corps se jetait en avant avec une ardeur qui n’avait plus grand-chose de technique. Le bois encaissait les coups en grinçant, et les liens de paille sous la toile grossière commençaient à se déformer sous l’acharnement.
Lucian resta immobile. L’enfant n’avait plus l’air de réellement voir le mannequin. Son visage semblait réduit à quelques lignes tendues : sourcils froncés, bouche serrée, pommettes rougies par le froid et l’effort. Il attaquait comme s’il essayait d’empêcher quelque chose de s’approcher.
Un coup plus violent que les autres fit pivoter le mannequin sur son pieu. Hunfen se raidit et recula d’un demi-pas. Sa respiration se fit plus courte. Ses épaules montèrent, et soudain il s’arrêta, sa main libre crispée dans le vide. Sa poitrine se souleva dans une brusque inspiration, plus ample que les précédentes, trop ample pour n’être qu’un souffle de fatigue. Il ouvrit la bouche.
Le garçon resta figé ainsi un battement de cœur, les yeux rivés sur le mannequin. Puis la peur passa sur son visage avec une netteté presque douloureuse. Ses épaules s’abaissèrent brutalement. Il expira lentement, comme quelqu’un qui force sa propre fureur à redescendre. La dague lui échappa des doigts et tomba sur la terre gelée avec un bruit mat.
Autour d’eux, l’entraînement continuait. Personne, semblait-il, n’avait rien remarqué.
Hunfen alla s’asseoir sur une vieille bille de bois empilée près du mur, les coudes sur les genoux, le visage tourné vers le sol. De là où il se trouvait, Lucian distinguait la peau claire de sa nuque sous les repousses blondes, encore trop courtes depuis qu’on l’avait tondu à son arrivée chez les Compagnons. C’était une nuque d’enfant. Rien, dans cette silhouette étroite, ne préparait à l’idée qu’elle eût pu tuer un homme d’un mot.
Le jeune homme attendit encore un moment, puis il quitta son poteau et traversa tranquillement la cour, comme s’il n’avait aucune destination particulière. Il s’arrêta à quelques pas du garçon.
Hunfen ne leva pas les yeux tout de suite. Il fixait toujours la terre gelée entre ses bottes, comme si quelque chose y était inscrit. Ses mains pendaient entre ses genoux, immobiles. L’érudit regarda un instant le mannequin malmené, dont la toile grossière s’était ouverte par endroits sous les coups. La paille débordait comme des entrailles sèches.
« Tu as été bien sévère avec lui », dit-il doucement.
Hunfen haussa à peine les épaules.
« C’est qu’un mannequin. »
Sa voix était rauque, sans que Lucian ne sût déterminer si cela venait du froid ou de l’effort. Il s’assit sur la bille de bois voisine, laissant un espace entre eux.
« C’est vrai, dit-il en observant les novices un moment. Mais les mannequins n’ont généralement rien fait pour mériter ça. »
L’enfant esquissa un mouvement qui ressemblait vaguement à un sourire, puis retomba dans le silence. Le bruit des coups contre les mannequins reprit sa place dans la cour. La petite rougegarde frappait toujours avec la même intensité muette, tandis que le rouquin s’interrompait régulièrement pour lui jeter des coups d’œil.
Lucian croisa les mains dans ses manches.
« Lydia m’a dit que votre excursion avait… mal tourné.
— … c’était un piège », répondit Hunfen au bout d’un moment. Il fit rouler un petit caillou sous sa botte avant de reprendre :
« J’allais faire mon sort de flammes, comme d’habitude. »
Lucian ne dit rien. Le jeune garçon fronça les sourcils, comme s’il revoyait la scène ; il leva une main, hésita un instant, puis fit un petit geste vague devant lui.
« Mais… J’ai pas eu le temps. C’est sorti tout seul. »
Le silence resta suspendu un moment. Lucian observait le sol gelé, prenant soin de ne paraître que moyennement intéressé par la conversation.
« Quand quelqu’un pense qu’il va mourir, dit-il finalement, son instinct choisit rarement la solution la plus élégante. »
Hunfen tourna légèrement la tête.
« Vous avez déjà tué quelqu’un ? »
La question était tombée brusquement, presque maladroitement. Le jeune homme resta un instant sans répondre, considérant la vapeur de sa propre respiration dans l’air froid.
« Non, répondit-il avant d’ajouter après une courte pause : mais j’ai vu des hommes mourir. »
Hunfen sembla réfléchir à cela, puis fixa de nouveau le sol.
« Lui… il est mort tout de suite. J’avais pas… »
Il s’interrompit, cherchant ses mots.
« J’avais pas voulu faire ça. Je voulais juste qu’il s’arrête. »
Lucian acquiesça lentement.
« C’est généralement l’idée. »
Un nouveau silence tomba. Au bout d’un moment, Hunfen reprit :
« Il y en avait un autre. Il était pas… enfin… »
Il leva la main à l’horizontale, un peu plus haut que sa propre tête.
« Il était plus grand que moi, mais pas… Il était pas adulte. J’ai cru qu’il dormait… »
Sa mâchoire se contracta.
« Mais il dormait pas. »
La cour résonnait toujours des coups d’entraînement, comme si rien d’important ne s’y passait. Lucian observa les novices un instant avant de répondre.
« Les affrontements comme celui-là ne demandent jamais l’âge des gens qui s’y trouvent. »
Hunfen fronça les sourcils.
« Les adultes… ils ont pas l’air de réfléchir beaucoup. »
Lucian tourna légèrement la tête vers lui.
« À propos de quoi ?
— De tuer. Lydia… Farkas… ils ont juste… »
Il fit un geste vague de la main.
« C’est comme si c’était normal. »
Lucian réfléchit un instant avant de répondre.
« Pour eux, c’est probablement devenu… familier. L’habitude ne rend pas les choses justes. Mais elle les rend plus simples. »
Hunfen releva les yeux vers les novices. Braith frappait toujours avec la même rage concentrée. Lars avait raté son dernier coup et grimaçait.
« Moi j’ai pas l’habitude.
— Non. »
L’érudit laissa passer un moment avant de reprendre :
« Et avec un peu de chance, tu ne l’auras jamais vraiment. »
Hunfen resta silencieux. Lucian fouilla dans son sac posé à ses pieds, et sortit le livre relié de cuir et qu’il posa sur la bille de bois entre eux. L’enfant le regarda.
« C’est quoi ?
— Un livre que je viens de recevoir, répondit-il en tapotant la couverture. Tu avais aimé Provinces et Peuples de Tamriel. Celui-ci parle aussi du monde. Mais sous un autre angle. »
Hunfen fit glisser le livre vers lui et lut le titre. Formes de Gouvernement et Autorités Locales en Tamriel.
« Ça a l’air… compliqué. »
Lucian eut un petit sourire.
« Un peu. Mais ça raconte aussi des histoires, parfois. Des villes, des royaumes, des dirigeants qui ont dû prendre des décisions difficiles. »
Hunfen parcourut rapidement quelques lignes.
« Des jarls ?
— Parfois. Parfois des chefs de village, des généraux, des conseillers. Des gens qui se retrouvent responsables d’autres personnes. »
Hunfen resta un moment à regarder les marges couvertes d’écriture.
« C’est vous qui avez écrit ça ?
— Non, répondit Lucian en secouant la tête. Quelqu’un qui possédait le livre avant moi. Mais ses remarques sont parfois plus intéressantes que le texte. »
Hunfen suivit une ligne de commentaires du doigt.
« Il dit que… »
Il buta sur un mot.
« …les lois ne fonctionnent pas si elles vont contre les… coutumes. »
Lucian acquiesça.
« C’est une observation assez pertinente. »
Hunfen releva les yeux.
« Pourquoi vous me donnez ça ? »
Lucian haussa légèrement les épaules.
« Parce que tu avais aimé l’autre livre. Et beaucoup de ces histoires parlent de gens qui doivent agir même quand ils n’ont pas toutes les réponses. »
Hunfen resta silencieux. Dans la cour, Braith venait de faire tomber son mannequin. Lars le regardait du coin de l’œil.
Lucian se leva finalement.
« Et au moins, malgré tout… »
Hunfen releva les yeux. L’homme désigna silencieusement les deux autres novices.
« Tu es encore en vie, et eux aussi. »
Hunfen suivit son regard vers Braith et Lars. Sa main se referma lentement sur la couverture du livre. Après un moment, il demanda :
« Les chefs… ils savent toujours quoi faire ? »
Lucian sourit légèrement.
« Non. »
Hunfen attendit. L’homme haussa les épaules.
« Mais ils doivent décider quand même. »
Il ramassa son sac.
« Garde le livre. »
Puis il s’éloigna tranquillement à travers la cour, laissant Hunfen sur sa bille de bois, le regard perdu entre l’ouvrage et les silhouettes de ses deux amis qui continuaient à s’entraîner dans le froid.
oOo
La chaleur de la Jument Pavoisée ne venait pas seulement du feu qui crépitait dans l’âtre, ni de la foule qui remplissait la salle en cette fin de journée, mais d’un mélange de voix, de rires, d’odeurs de bois brûlé et de graisse chaude qui donnait l’illusion d’un monde simple, stable, presque paisible. Lucian s’installa au comptoir avec un soupir discret, laissant ses épaules se détendre pour la première fois depuis plusieurs heures. Hulda leva les yeux vers lui avec un sourire entendu.
« Encore en train de réfléchir, maître érudit ? »
Il eut un léger mouvement de tête.
« Je m’efforce d’éviter cet écueil, mais il semble me poursuivre. »
Elle posa devant lui une chope sans attendre sa commande.
« Essayez ça. Ça vous changera de vos habitudes. »
Lucian observa le liquide ambré, un peu plus épais que la bière à laquelle il s’était accoutumé.
« De l’hydromel ? Voilà une audace que je n’avais pas prévue pour ce soir.
— Tout le monde boit ça ici, ’faut bien vous acclimater un jour ! », répondit Hulda avec un sourire en coin.
Il porta la chope à ses lèvres, goûta, puis haussa légèrement les sourcils. L’agréable douceur en bouche, presque légère, ne masquait pas longtemps la chaleur que le breuvage laissait là où il passait, pas plus que la sensation trouble qui montait immédiatement derrière les yeux.
« Eh bien, je comprends mieux pourquoi on chante autant dans les tavernes par ici.
— D’habitude, il faut plus d’une choppe pour ça », rit-elle en s’éloignant.
Lucian la suivit du regard un instant, puis se tourna légèrement pour observer la salle. À sa droite, un homme était déjà assis au comptoir. Un Nordique aux cheveux bruns, portant des vêtements de voyage sans particularité notable. Rien qui ne retenait l’attention, si ce n’était une inhabituelle propreté corporelle pour quelqu’un qui arriverait d’un long voyage. L’homme parlait avec Hulda d’un ton tranquille mais avec un vocabulaire curieusement choisi, évoquant les routes, le froid, les villages traversés. Lucian n’écoutait qu’à moitié, laissant les mots flotter jusqu’à lui sans y prêter d’attention, jusqu’à ce que le sujet glisse, presque naturellement, vers les rumeurs du moment.
« …et l’on raconte que l’Enfant-de-Dragon aurait été vu ici même. »
Lucian retint un soupir et prit une gorgée d’hydromel.
« On dit beaucoup de choses à ce sujet ces jours-ci », intervint-il avant de pouvoir s’en empêcher. L’homme jeta un regard dans sa direction, comme s’il évaluait rapidement l’intérêt d’inclure ce voisin dans la conversation.
« Vous l’avez vu, vous ? »
Avant que Lucian ne puisse répondre, un second homme s’approcha du comptoir, lui aussi vêtu comme un voyageur. Celui-là était blond, avait les cheveux aux épaules, et ne semblait pas autant préoccupé par son apparence que le premier. Il ralentit légèrement en apercevant le premier.
Les deux hommes se regardèrent un bref instant.
« …tiens, dit le blond. Je ne pensais pas t… vous voir ici.
— Eh bien, nos routes se croisent, parfois. », répondit le brun d’un ton neutre. Trop neutre, comme un voisin peu amène que l’on salue pour ne pas paraître discourtois. Le blond s’installa à côté d’eux. Il y eut un silence, bref, puis la conversation reprit, un brin plus distante.
« Nous parlions de l’Enfant-de-Dragon, dit le brun. Avez-vous également eu vent de quelconques rumeurs, par chez vous ? »
Le blond haussa les épaules.
« Oh, comme partout j’imagine… Il paraîtrait qu’on l’a vu crier ici, à Blancherive. »
Hulda, qui passait derrière le comptoir, s’arrêta à ces mots.
« Ah, ça, pour un cri, c’en était un ! »
Lucian ferma brièvement les yeux.
« Par pitié… »
Elle éclata de rire.
« Allez, racontez-leur, maître érudit. Vous le faites si bien ! »
Il soupira, posa sa chope et se tourna vers les deux hommes qui dissimulaient mal leur intérêt. Il prit une inspiration, adoptant le ton de quelqu’un qui a déjà répété cette histoire trop de fois.
« J’ai vu un homme entrer dans la salle du trône. Grand, large, et avec un pas très décidé. Il a crié, provoquant un vacarme assourdissant et un désordre considérable. Puis, il a disparu avant que quiconque n’ait le temps de comprendre ce qui venait de se produire.
— Et il nous a soutenu pendant trois jours que c’était Ulfric Sombrage lui-même qui était venu pour défier notre jarl ! » compléta Hulda, avec un sourire goguenard.
— C’était à cela que ça ressemblait a premier abord, répondit platement Lucian. Et cela aurait été d’une grande puissance dramatique ! »
Le blond laissa échapper un léger rire.
« Ça se voit que vous n’êtes pas d’ici. Les défis nordiques ne se font pas… comme ça. Et le jarl Ulfric n’aurait jamais fui.
— C’est pourtant bien ce qu’il a fait au palais bleu ! », rétorqua immédiatement le brun d’une voix posée qui suintait pourtant d’agacement. Le blond le darda mais se retint de répondre. Lucian haussa les épaules.
« On m’a expliqué cela après. Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais revu l’individu en question en ville après cela, ce qui me semble incompatible avec l’idée d’un héros désireux d’être reconnu. »
Il reprit sa chope.
« Enfin, si c’était vraiment l’Enfant-de-Dragon, il est probablement très loin d’ici à l’heure actuelle. Et honnêtement, je m’en porte mieux ainsi ! »
Un silence bref suivit. Les deux hommes échangèrent un regard que l’érudit, trop embrouillé par la boisson, ne parvint pas à décrire.
« Ce serait préférable, en effet ! » lança une voix féminine derrière lui, d’un ton sec.
Le jeune homme se retourna brusquement. Lydia s’était approchée sans bruit et se contentait de se tenir là, légèrement en retrait, sans s’installer au comptoir mais assez près pour que sa présence s’impose d’elle-même.
« Ah. Je ne suis pas le seul à vouloir la tranquillité de cette ville, dit-il en revenant à ça choppe. Voilà qui est rassurant ! »
Elle ne releva pas. Son regard passa brièvement d’un des voyageurs à l’autre.
« La présence de cet homme à Blancherive attirerait des soldats impériaux ou des Sombrages, et la garde fait respecter la neutralité de Blancherive, par la force s’il le faut. »
Le silence tomba plus lourdement cette fois. Le blond baissa légèrement les yeux vers sa chope, puis se leva.
« Allez, j’ai encore une longue route », dit-il.
Le brun acquiesça.
« Moi aussi. »
Ils laissèrent quelques septims sur le comptoir et prirent congé sans un mot de plus. Le blond sortit le premier ; le brun hésita une fraction de seconde, comme s’il désirait ajouter quelque chose, puis se détourna à son tour et quitta la taverne.
Lucian les suivit du regard jusqu’à ce que la porte se referme derrière eux, interdit, tentant en vain de comprendre ce qu’il venait de se produire. Mais son esprit ne pouvait formuler en cet instant qu’une seule certitude : si la Jument Pavoisée suffisait à le rendre ainsi confus, l’ambassade du thalmor n’allait faire qu’une bouchée de lui.
oOo
Lucian n’aurait su dire avec précision à quel moment le grand escalier menant à Fort-Dragon était devenu un chemin traître et pénible. Les marches lui paraissaient plus nombreuses qu’à l’accoutumée, et bien moins stables. Il en attribua la responsabilité à l’architecture nordique, puis à la neige, puis — avec un soupir résigné — à l’hydromel.
Lydia marchait devant lui sans un mot, son pas régulier tranchant avec sa propre progression plus prudente. Elle lui avait ordonné de la suivre d’un ton qui ne souffrait aucune objection. Lorsqu’ils atteignirent enfin les portes du palais, Lucian eut à peine le temps de se redresser qu’il se retrouva déjà entraîné à l’intérieur, dans la chaleur sèche et l’odeur familière du bois et de la pierre.
La grande salle était encore éclairée. Balgruuf n’avait manifestement pas quitté son siège. Il leva les yeux à leur entrée, son regard passant de Lydia à Lucian, s’arrêtant une fraction de seconde de trop sur ce dernier avant de revenir à la guerrière.
« J’espère que c’est important. »
Lydia ne s’embarrassa pas de préambule.
« Deux hommes à la Jument Pavoisée. Présentés comme voyageurs. Ils observaient, posaient des questions sur l’Enfant-de-Dragon. »
Le silence se fit immédiatement plus dense. Balgruuf se redressa légèrement.
« Et ?
— Je les ai reconnus. L’un est un Sombrage, l’autre un soldat impérial. Tous deux originaires de Rivebois. »
Irileth releva la tête. Balgruuf, lui, ne bougea pas.
« Des espions ? »
Lydia haussa imperceptiblement les épaules.
« De bien piètres espions. Ils cherchent à vérifier les rumeurs. Ce soir, ils n’ont rien trouvé, et ont quitté la ville. »
Elle ajouta, avec une ironie sèche :
« Ils connaissent pourtant le garçon. Ce sont eux qui l’ont aidé à fuir Helgen et l’ont escorté jusqu’à Rivebois. Ils l’ont protégé, et malgré tout… ils ne savent toujours rien. »
Balgruuf resta silencieux quelques secondes, le regard fixé sur le vide comme s’il observait une carte stratégique invisible.
« Tant mieux, finit-il par dire. Mais ça ne durera pas. Si des soldats impériaux et des Sombrages commencent à infiltrer ma ville pour aller poser des questions dans les tavernes, c’est que la chasse a commencé. »
Lydia acquiesça sans commentaire. Lucian, lui, demeura immobile, une main encore posée contre le dossier d’un siège voisin, avec l’impression désagréable que la salle avait gagnée en chaleur tout en devenant moins respirable.
« Et vous, Lentulus ? Lança soudain le jarl. Que leur avez-vous dit, exactement ? »
Le jeune homme cligna des paupières, puis joignit les mains devant lui avec une dignité qu’il espérait suffisante à masquer la brume que la boisson formait encore dans son esprit.
« J’ai entretenu la version habituelle, que la tenancière se plaît toujours à raconter lorsque je me trouve dans son établissement. L’Enfant-de-Dragon ressemble à Ulfric Sombrage, et effraye les étrangers trop crédules. »
Balgruuf le fixa un instant, puis hocha la tête.
« Bien. Néanmoins, l’enfant ne peut plus rester ici. Les Compagnons le cachent tant que personne ne sait quoi chercher, mais si l’Empire et les Sombrages continuent à fouiller la ville, ils finiront par trouver. »
Il se détourna, fit quelques pas lents devant l’âtre.
« Il faut qu’il disparaisse, et d’une façon qui n’ait rien d’exceptionnel. Pas de départ nocturne avec escorte armée. Lydia, vous l’accompagnerez, en civil et par chariot, comme de simples voyageurs. Ramenez-le à Honorem. »
Le silence qui suivit fut court, mais Lucian y sentit distinctement la résistance de Lydia, dans la manière dont sa nuque se tendit.
« Il y a des amis, mais je ne crois pas qu’il y sera heureux, dit-elle finalement.
— Son bonheur m’importe moins que sa sécurité, » répliqua Blagruuf.
Lydia soutint son regard.
« Faillaise est loin d’être aussi sûre que Blancherive.
— Aucune ville n’est sûre, répondit le jarl. Mais là-bas, il sera un enfant parmi d’autres. Et si quelqu’un doit le surveiller, l’endroit s’y prête mieux que Jorrvaskr. »
Lucian sentit sa gorge se serrer un peu.
« Mon jarl, intervint-il avant d’avoir décidé de le faire. Si je puis me permettre… un départ précipité, dès demain ou après-demain, serait peut-être remarqué davantage qu’un maintien provisoire. Vous venez d’avoir un Justiciar dans vos murs ; l’on m’a moi-même fait l’honneur d’une invitation à l’ambassade. Les regards sont encore tournés vers Blancherive. Un mouvement trop brusque pourrait sembler signifiant à ceux qui ont déjà commencé à poser des questions. »
Le jarl croisa les bras.
« Que proposez-vous ? »
Lucian inspira discrètement.
« Attendre quelques jours, le temps que l’attention se déplace, me semblerait plus prudent. Ensuite, un transfert discret vers Honorem paraîtrait moins lié aux événements récents qu’à une simple décision domestique.
— Quelques jours, oui, considéra Balgruuf. Mais pas davantage. »
Le jeune homme inclina la tête.
« Cela me semble raisonnable. »
Il hésita. La suite de ce qu’il avait à dire était infiniment plus délicate. Balgruuf s’en aperçut probablement, à la manière dont ses yeux s’étaient déjà légèrement rétrécis.
« Y a-t-il autre chose ? » demanda le jarl.
« Lorsque le moment viendra, dit-il avec la gravité prudente de quelqu’un qui s’avance sur une rivière gelée, je souhaiterais… faire partie du convoi. »
Cette fois, Balgruuf ne prit même pas la peine de masquer sa surprise. Lucian sentit très distinctement le ridicule potentiel de sa propre requête. Il imagina un instant ce qu’elle pouvait donner vue de l’extérieur : un érudit impérial mal acclimaté, convié à une réception thalmor qu’il redoutait déjà, demandant maintenant à traverser une province en guerre pour accompagner un enfant dangereux dans un orphelinat glacé. L’ensemble, considéré froidement, manquait d’une certaine élégance.
« Vous ? » s’exclama Lydia en même temps que son jarl, en tourna la tête vers le jeune homme avec une brusquerie presque identique.
« Je suis venu en Bordeciel pour étudier les conditions d’éducation dans la province, et y apporter ma contribution, expliqua Lucian précipitamment, de peur d’être interrompu. Jusqu’ici, j’ai beaucoup appris sur la manière de vivre nordique et quelques… situations atypiques. Honorem me donnerait enfin l’occasion de voir de près une institution consacrée à l’enfance ordinaire — ou à ce qui en tient lieu ici. »
Balgruuf haussa un sourcil.
« Je n’appellerai pas ‘ordinaire’ l’orphelinat de Faillaise…
— Disons… représentatif d’une certaine réalité que mes rapports ont jusqu’à présent approchée de très loin, corrigea Lucian sans se démonter. Et si ma présence peut avoir quelque utilité là-bas, même brève, auprès de ces enfants, ce serait plus conforme à ma mission initiale que ce que j’ai fait depuis mon arrivée. »
Il s’interrompit, puis ajouta, avec plus de retenue :
« Quant à Hunfen… il me semble qu’un déplacement de cette nature se passerait plus aisément pour lui s’il n’avait pas le sentiment d’être simplement écarté comme un fardeau embarrassant. »
Le silence qui suivit avait un autre timbre que les précédents, moins tendu, mais plus scrutateur. Balgruuf l’observait avec cette attention lourde des chefs qui ont l’habitude de peser les hommes non sur ce qu’ils disent, mais sur ce qu’ils omettent.
« Vous vous êtes attaché à lui », dit-il.
Ce n’était pas une question. Lucian sentit une chaleur discrètement humiliante lui monter au visage. Il eut le bon goût de ne pas baisser les yeux.
« Je reconnais chez lui une disposition rare à vouloir apprendre, répondit-il. Ce serait déjà beaucoup, même dans des circonstances plus simples. »
Lydia laissa échapper un souffle bref, duquel Lucian ne perçut aucune moquerie, mais aucune approbation non plus. Balgruuf se détourna de nouveau, méditant. Ses doigts frappèrent une fois le bois de l’accoudoir de son trône.
« Vous êtes invité à l’ambassade, Lentulus.
— J’en ai conscience, mon jarl.
— Et vous comptez vous rendre à cette invitation ?
— Il me semble difficile de refuser sans attirer davantage l’attention. »
Balgruuf acquiesça lentement.
« C’est aussi mon avis. Alors voici ce que nous allons faire : Hunfen ne partira pas avant votre retour de Solitude. Pas parce que je tiens particulièrement à vos talents de pédagogue ambulant, mais parce que sur ce point vous n’avez pas tort : un mouvement immédiat serait trop visible. »
Son regard se posa sur Lydia.
« Jusque-là, il reste sous la garde des Compagnons, avec discrétion renforcée. Aucune sortie en ville, aucune mission.
— Compris », acquiesça Lydia en inclinant la tête. Balgruuf reporta son attention sur Lucian.
« Ne vous faites pas d’illusions, vous n’arriverez pas à Honorem comme un professeur envoyé pour corriger l’éducation de pauvres orphelins. Si vous y allez, vous proposerez votre aide, et vous ferez ce qu’on vous dira de faire. La femme qui tient cet endroit — Constance Michelle — n’a pas besoin qu’on lui explique comment s’occuper d’enfants. Si elle vous accepte, vous apprendrez d’abord comment les choses se passent là-bas. Ensuite, peut-être, vous enseignerez quelque chose. »
Lucian inclina légèrement la tête.
« Cela me semble… raisonnable. »
Balgruuf le fixa encore un instant, puis hocha la tête, comme s’il considérait l’affaire close.
« Tâchez déjà de revenir de Solitude en un seul morceau. Ce sera déjà une réussite honorable. »
Une ombre de sourire passa brièvement sur ses lèvres avant de disparaître.
« Vous pouvez disposer. »
Lydia s’inclina, brève et nette. Lucian l’imita, avec une fraction de seconde de retard, puis ils quittèrent la salle sans un mot.