Les enfants de Bordeciel
Chapitre 45 - Le goût du pouvoir
Nelkir s’était installé sur la galerie haute comme on prend place devant un spectacle. Immobile, penché sur la balustrade, le menton posé sur ses poignets, il voyait tout sans être vu, ou du moins, sans être remarqué. C’était, à ses yeux, la meilleure façon d’assister aux moments importants. Il tourna légèrement la tête, un sourire discret accroché au coin des lèvres. La représentation touchait à sa fin, et il y avait toujours, à ce moment-là, quelque chose d’intéressant à voir : les masques qui glissaient un peu, les voix qui se faisaient trop calmes, les silences plus informatifs que les mots. En outre, il attendait ce jour-là le savoureux coup de théâtre que la pièce promettait d’offrir.
La salle du trône semblait remplie. Il n’y avait pourtant ni paysans venus se plaindre, ni marchands exigeant audience ; et malgré tout, une seule présence discrète, dénuée d’éclats de voix ou de gestes inutiles, occupait tout l’espace. Haensadil Alandar se tenait au centre de la pièce, droit comme une statue, les mains jointes derrière le dos. Même immobile, il donnait l’impression de diriger la scène, comme si l’espace s’organisait autour de lui sans qu’il ait besoin de lever le petit doigt. Son manteau sombre, impeccable, semblait faire partie intégrante du personnage. Nelkir se demanda brièvement s’il dormait dedans.
Sur son trône, Balgruuf gardait également une posture parfaitement droite, mais Nelkir voyait ce que les autres ne remarquaient pas : la tension dans ses épaules, la façon dont il évitait de croiser trop longtemps le regard doré de l’Altmer. Ce n’était pas de la colère, pas encore. C’était autre chose, une prudence forcée, une sorte de retenue qu’il n’avait jamais eue face à personne d’autre.
Farengar et Proventus faisaient ce qu’ils savaient faire de mieux lorsqu’ils n’étaient plus certains de maîtriser la situation : disparaître sans bouger. Le mage s’était légèrement décalé, juste assez pour ne plus être tout à fait dans l’axe du regard de l’Altmer, appuyé dos au mur comme s’il cherchait à se fondre dedans. Le chambellan, lui, avait adopté cette immobilité formelle qu’il appelait ‘‘prudence’’ : visage neutre, regard baissé, prêt à acquiescer à n’importe quelle décision pourvu qu’elle ne soit pas la sienne.
Irileth, en revanche, ne cherchait pas à se faire discrète : elle l’était, simplement. Adossée à l’un des piliers, les bras croisés, elle observait sans intervenir, comme elle l’avait toujours fait. Sa posture était détendue, presque nonchalante, mais Nelkir savait reconnaître la tension contenue : elle pouvait bondir en un instant si la scène tournait mal. Elle ne fuyait pas le regard de l’Altmer. Elle attendait simplement qu’il lui donne une raison de dégainer.
Balgruuf fut le premier à rompre le silence.
« Je suppose que votre inspection touche à sa fin, Maître Alandar. »
Le Justiciar inclina légèrement la tête, comme s’il prenait acte d’une évidence qu’il partageait depuis le début.
« En effet. Et je dois dire que Blancherive… se porte remarquablement bien. »
Il marqua une pause, laissant son regard glisser lentement sur la salle du trône, les bannières, les piliers, les gardes immobiles.
« Une ville ouverte, prospère, où les routes restent sûres malgré la guerre. Peu de pénuries. Peu d’agitation religieuse visible. En ces temps troublés, c’est… notable. »
Le mot était choisi avec soin.
« Je veille à ce que mes gens mangent et dorment sous un toit, répondit-il d’un ton égal. Le reste… relève de considérations plus vastes que celles d’un jarl.
Un léger sourire effleura les lèvres d’Haensadil.
« Une approche pragmatique. Blancherive semble avoir compris que la stabilité est souvent la meilleure forme de sagesse. »
Farengar se crispa imperceptiblement. Balgruuf, lui, resta impassible.
« Si telles sont vos conclusions, dit-il, je ne peux que m’en réjouir.
— Oh, elles le sont, assura Haensadil. Dans l’ensemble. Cependant… »
Dans la galerie haute, le sourire de Nelkir s’étira. En bas, quelque chose se durcit dans la posture de Balgruuf.
« Il subsiste un détail, reprit Haensadil avec un ton presque léger. Un problème mineur. Trois fois rien, en vérité. Une présence, dirais-je… dissonante. Quelque chose qui n’a pas tout à fait sa place dans un palais aussi soigneusement tenu. »
Balgruuf plissa les yeux.
« De quoi parlez-vous ? »
Haensadil tourna légèrement la tête, comme s’il hésitait à préciser.
« Rassurez-vous, Jarl, répondit-il en levant une main apaisante. Il ne s’agit ni d’un complot, ni d’une infraction manifeste. Rien qui mérite une inspection formelle, toutefois, cela reste suffisamment… sensible pour attirer l’attention de quelqu’un d’un peu trop consciencieux. »
Le silence retomba, plus lourd.
« J’en viens donc à penser, conclut-il doucement, qu’il serait peut-être plus sage — et plus aimable — de régler cela discrètement, avant mon départ. »
Balgruuf échangea un bref regard avec Farengar, puis reporta son attention sur l’Altmer.
« Et comment, exactement, comptez-vous nous “aider” ? »
Le sourire d’Haensadil se fit courtois, presque affable.
« En m’en chargeant moi-même, répondit-il simplement. Après quoi, je prendrai congé de Blancherive, pleinement satisfait de ma visite… et rassuré quant à la bonne foi de son jarl. »
Il inclina la tête, comme s’il venait de proposer un service banal.
« Après tout, ajouta-t-il, nous avons tous intérêt à ce que certaines choses… ne deviennent pas des sujets de conversation inutiles. »
Plus haut, un enfant prenait soin de jubiler en silence.
oOo
Lucian suivit le petit groupe hors de la salle du trône avec une attention presque douloureuse. Il y avait quelque chose d’insupportable dans ce déplacement où personne ne parlait, où chaque pas semblait pesé, où l’air lui-même paraissait écouter. Le frottement feutré des bottes sur le bois, le cliquetis contenu d’une boucle d’armure, le froissement de la manche d’un manteau — tout prenait une importance disproportionnée, comme si le palais tout entier retenait son souffle.
L’érudit marchait légèrement en retrait, ni assez loin pour s’effacer complètement, ni assez près pour faire réellement partie du groupe. Une position inconfortable, mais qu’il n’osait modifier de peur d’attirer l’attention. Il avait trop bien compris que Fort-Dragon regorgeait d’endroits diplomatiquement dangereux. Le palais abritait bien des secrets, certains récents, d’autres plus anciens, et chacun d’eux, pris isolément, suffisait à nourrir une crise, une intervention thalmor… ou pire.
La lame noire enfermée derrière ses sceaux — objet dont Lucian ne comprenait pas toute la nature, mais dont l’existence même semblait provoquer chez Farengar et Balgruuf une inquiétude presque physique.
Heimskr, réduit au silence dans sa geôle, symbole vivant d’une foi officiellement interdite, et détestée du Domaine Aldmeri.
Et surtout, le jeune Hunfen ; même s’il n’était pas présent aujourd’hui. Même s’il se trouvait hors de la ville, en sécurité — autant que pouvait l’être un enfant dont l’existence même attirait les dragons et les prophéties — Lucian ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce qui se produirait si l’attention du Thalmor se posait, ne serait-ce qu’un instant, dans la bonne direction.
Il serra les dents.
Ce qui l’effrayait le plus n’était pas ce que Haensadil savait déjà, mais ce que Balgruuf pourrait révéler sans le vouloir, d’un mot de trop, d’un détour mal calculé, d’un geste mal – ou trop bien – interprété. Une seule hésitation pouvait transformer une suspicion vague en certitude exploitable.
Lucian observait donc le jarl avec une attention presque fébrile. Balgruuf marchait sans hâte, large et solide dans sa fourrure, côte à côte avec le justiciar, comme l’exigeait l’étiquette. Mais l’érudit remarqua vite ce qui lui avait échappé jusque-là : le jarl ne menait pas réellement la marche ; il accompagnait. Il laissait Haensadil choisir les embranchements, ralentir à certains angles, reprendre sa progression ailleurs, comme si l’altmer suivait une trace invisible que lui seul percevait. Le jarl ne contestait jamais la direction — mais il ne la proposait jamais non plus.
Il ne révélait rien.
Lucian sentit quelque chose se déplacer dans ses certitudes, une sensation discrète mais persistante, comme une pierre qu’on prend en main pour la soulever, et dont le poids réel contredit l’intuition initiale. Depuis son arrivée en Bordeciel, il avait vu ses préjugés s’effriter un à un, mais jamais encore avec cette netteté. On lui avait enseigné que les Nordiques gouvernaient comme ils combattaient : frontalement, bruyamment, avec plus de force que de subtilité. Balgruuf, depuis des semaines, contredisait cette image par petites touches. Mais cela… cela relevait d’un autre registre. Le jarl ne guidait pas le justiciar, il le laissait se guider lui-même. Et ainsi, ne révélait rien de plus que ce que l’altmer croyait déjà percevoir.
Ils arrivèrent devant une grille de fer barrant l’accès à un couloir mal éclairé.
Lucian ressentit immédiatement une différence. L’air y semblait plus froid, plus stagnant, comme si l’endroit n’était plus vraiment traversé depuis longtemps. Une odeur de pierre humide et de métal ancien lui monta aux narines. Les torches, plus espacées, projetaient des ombres irrégulières qui semblaient s’étirer vers l’intérieur du passage.
Haensadil s’arrêta.
Son regard glissa lentement sur la grille, puis sur les montants, sur la serrure, sur les traces récentes laissées par les outils qui avaient servi à l’installer. Un silence mesuré s’installa.
Puis l’Altmer eut un léger rire.
« Voilà qui est… révélateur, dit-il en jetant un coup d’œil amusé au jarl. Vous avez donc conscience d’un problème ici, reprit le Justiciar avec une douceur presque aimable. J’ignore si je dois me réjouir de votre prudence, ou m’inquiéter du temps qu’il vous a fallu pour agir. »
— Nous veillons à la sécurité de Fort-Dragon, répondit Balgruuf d’une voix neutre.
— Assurément. »
Haensadil laissa passer un silence, puis ajouta, avec douceur :
« Auriez-vous l’amabilité d’ouvrir ? »
Ce n’était pas une demande.
Balgruuf sortit la clé sans commentaire. Le cliquetis du mécanisme résonna plus fort que de raison dans le couloir. Lorsque la grille s’ouvrit, un souffle d’air plus froid sembla s’échapper de l’obscurité. Lucian n’aurait su dire si ce n’était vraiment que le fruit de son imagination.
Ils s’engagèrent à l’intérieur. L’érudit sentit aussitôt la tension du jarl changer. Balgruuf ralentit imperceptiblement, comme s’il cherchait à reprendre un semblant de contrôle, ou peut-être craignait-il profondément ce qui se trouvait au-delà. Il laissait en tout cas le justiciar marcher devant. Comme si l’Altmer avait toujours été celui qui guidait.
Le couloir était court, mais l’impression de profondeur était trompeuse. Plus ils avançaient, plus Lucian éprouvait une sensation désagréable, difficile à définir. Pas une peur franche. Plutôt une attente. Une pression légère derrière les tempes.
Ils atteignirent la porte. Elle n’avait rien d’impressionnant au premier regard. Un lourd panneau de bois sombre, cerclé de métal. Ancienne mais solide, semblable à tant d’autres dans le palais. Pourtant, Lucian pouvait confusément sentir qu’elle sortait de l’ordinaire. L’air autour semblait plus dense, presque figé. Les torches de part et d’autre vacillaient d’une manière étrange, leurs flammes oscillant sans qu’aucun courant d’air ne fût perceptible. Une odeur ténue, difficile à définir, flottait dans le couloir : quelque chose entre la cire, la cendre froide et une herbe inconnue.
Haensadil s’approcha sans hésiter. Son regard parcourut la porte avec une lenteur presque méditative. Un sourire imperceptible étira ses lèvres, et il leva la main vers le bois.
Il fallut un instant à Lucian pour distinguer les marques.
À première vue, la surface était nue. Mais lorsqu’il fixa le bois, les lignes lui apparurent peu à peu, comme si son regard percevait petit à petit une encre auparavant invisible. Des tracés complexes, presque organiques, serpentant le long des montants et de la traverse. Certains semblaient gravés, d’autres simplement tracés, avec une précision remarquable. Plusieurs systèmes semblaient se superposer, peut-être même se renforcer mutuellement. Farengar avait travaillé ici avec un soin méticuleux.
« Intéressant. » commenta l’elfe. Le mot flotta dans le silence.
Farengar fit un pas en avant malgré lui.
« Ces protections ont été conçues pour contenir— »
Le Justiciar hocha légèrement la tête, sans même le regarder.
« Oui, oui. Je vois. »
Il s’inclina légèrement vers la porte, comme un érudit devant un objet rare.
« Une structure de confinement multicouche. Usage combiné de glyphes de dissuasion, de stabilisation et de suppression. Vous avez même tenté d’intégrer un ancrage local… C’est un artisanat ingénieux. »
Le compliment sonnait juste, même si Lucian n’en saisissait pas un traître mot. Toutefois, quelque chose, dans le ton, le rendait insupportable. Il jeta un regard à Farengar. Le mage s’était figé, partagé entre la satisfaction d’être reconnu et l’inconfort d’être ainsi scruté. Ses mains tremblaient très légèrement.
« Une œuvre appliquée, poursuivit Haensadil, pour un praticien… autodidacte. »
Farengar ouvrit la bouche.
« Je n’ai rien improvisé. Ces sceaux reposent sur…
— des principes fondamentaux, bien acquis, » coupa Haensadil avec douceur.
Puis il posa la main sur la porte.
Lucian ne vit rien. Aucun éclat de magie, aucune manifestation de puissance. Pourtant, il sentit quelque chose se défaire, couche après couche, comme une tension qui se relâche.
Les lignes invisibles s’éteignirent, l’une après l’autre.
Farengar inspira brusquement.
« Attendez, vous ne pouvez pas… »
La dernière barrière céda dans un silence presque offensant. Le Justiciar retira sa main.
« Voilà. »
Le mage resta immobile, incapable de parler. Lucian n’avait jamais vu Farengar ainsi : vidé, comme si on lui avait arraché une part de lui-même. Une humiliation nue, sans violence apparente. Balgruuf, lui, n’avait pas bougé, mais ses poings étaient serrés à blanchir.
Haensadil poussa la porte ; elle s’ouvrit avec un simple grincement. Aucun souffle démoniaque, aucune obscurité surnaturelle, rien. Pourtant Lucian eut un moment de vertige.
La pièce était petite. Presque austère. Un sol de pierre, des murs nus, aucune décoration, aucune trace de rituel. Une simple table en bois se dressait au centre. Et sur cette table reposait la lame. Noire. Plus noire qu’un fer forgé, plus sombre que l’ombre elle-même. La lumière ambiante semblait s’y dissoudre. Sa surface semblait lisse, parfaite, presque élégante. Elle n’évoquait ni brutalité ni sauvagerie, juste une précision froide. Lucian sentit son regard s’y accrocher malgré lui. Il eut l’impression, absurde et immédiate, que la lame l’observait en retour, et se maudit d’avoir cette pensée. Il n’était plus un enfant ; il n’était pas superstitieux ; et pourtant…
Il quitta la lame des yeux, au prix d’un effort qu’il n’avait pas anticipé. Haensadil, lui, ne détourna pas le regard ; il s’avança vers la table avec une sérénité presque dévotionnelle. Chaque pas était mesuré, mais Lucian crut y percevoir une tension nouvelle, une impatience contenue qui ne correspondait pas à la maîtrise parfaite que le Justiciar avait affichée jusqu’ici.
« Fascinant, » murmura-t-il.
Ce n’était plus le ton diplomatique de la salle du trône. Cela sonnait plus… personnel. Puis le Justiciar eut un sourire ; un sourire sincère.
Lucian sentit son estomac se nouer. Il n’avait jamais vu cette expression sur le visage d’Haensadil. Elle n’avait rien de diplomatique, rien de calculé. Elle ressemblait à une satisfaction pure, presque enfantine, comme celle d’un collectionneur découvrant enfin la pièce maîtresse de son œuvre.
D’un geste précis, il tira de sa manche un morceau de tissu sombre.
Lucian fronça les sourcils. Ce n’était ni du lin ni de la soie. La matière, d’un bleu nuit, semblait elle aussi absorber la lumière, mais d’une manière différente, plus sourde. Des fils argentés, presque invisibles, y formaient des motifs complexes qui semblaient changer si on les regardait trop longtemps. L’érudit sentit une pointe de curiosité presque irrépressible, aussitôt étouffée par un malaise croissant. Haensadil enveloppa la lame avec un soin extrême, comme on manipule un objet fragile ou précieux. À mesure que le tissu recouvrait le métal noir, Lucian perçut une sensation étrange, comme si la pression derrière ses tempes se dissipait légèrement. Le Justiciar referma le dernier pli et serra le paquet contre lui. Il resta un instant immobile, comme s’il savourait une musique que lui seul entendait.
Puis il se tourna vers le reste du groupe. Son sourire diplomatique avait repris sa place.
« Voilà qui devrait apaiser bien des inquiétudes, » dit-il avec une bienveillance mesurée, posant son regard sur Balgruuf avec une douceur presque fraternelle.
« Je comprends que certains fardeaux paraissent insurmontables lorsqu’on doit les porter seul, reprit-il. Il est parfois… difficile d’admettre que l’on a besoin d’aide. »
Le jarl ne répondit pas, mais Lucian vit ses épaules se raidir davantage encore, comme si chaque mot ajoutait un poids invisible. Haensadil poursuivit, avec cette patience indulgente que l’on réserve aux enfants obstinés.
« Fort-Dragon n’aura plus à se soucier de cette source de trouble. Je prendrai la route pour l’ambassade dès ce soir. Et demain, j’emmènerai moi-même cet objet en Alinor, où il pourra être étudié et conservé dans des conditions… appropriées. »
Il marqua une pause.
« Ainsi, vous n’aurez plus à craindre qu’il attire l’attention de forces que vous ne sauriez contenir. »
Lucian sentit ses doigts se crisper dans les plis de sa manche. La formulation était irréprochable, presque charitable, et pourtant chaque mot sonnait comme une raillerie silencieuse. L’altmer inclina légèrement la tête.
« Vous avez agi avec prudence, Jarl Balgruuf. C’est là une qualité précieuse. Peu de dirigeants savent reconnaître à temps leurs limites. Blancherive peut se féliciter de votre sagesse. Et elle peut être assurée que le Domaine Aldmeri se souvient toujours des cités qui font preuve de… discernement. »
Un silence s’installa ; ni Balgruuf ni personne ne répondit. Le Justiciar se tourna ensuite vers Farengar.
« Votre travail n’était pas dénué de mérite. Continuez à cultiver cette rigueur. Avec le temps, et une guidance adéquate, vous pourriez atteindre un niveau… respectable. »
Farengar ne répondit pas non plus. Ses lèvres s’étaient amincies au point de presque disparaître.
Lucian demeura immobile quelques instants après que le Justiciar eut achevé de parler. Personne ne répondit. Le silence avait changé de nature : il n’était plus tendu, mais lourd, comme après un orage qui n’avait pourtant pas éclaté.
Haensadil inclina de nouveau la tête, avec cette politesse irréprochable qui ne laissait aucune prise.
« Je vous remercie de votre coopération. Je ne souhaite pas abuser davantage de votre temps. »
Sans attendre de réponse, il se détourna déjà. Le mouvement était fluide, mais Lucian crut y percevoir une hâte inhabituelle. Pas une précipitation ostensible, plutôt une accélération imperceptible, comme si le Justiciar avait soudainement cessé de savourer la scène, et que quelque chose, ailleurs, l’appelait.
Lucian fronça légèrement les sourcils. Peut-être n’était-ce qu’une illusion de son imagination. Il avait été tendu toute la journée. Son esprit cherchait sans doute encore des signes là où il n’y en avait pas.
Ils rebroussèrent chemin dans le couloir étroit. L’air sembla se réchauffer à mesure qu’ils s’éloignaient de la pièce. La pression diffuse derrière ses tempes diminuait peu à peu. Lorsqu’ils franchirent de nouveau la grille, Lucian prit conscience qu’il avait retenu sa respiration sans s’en apercevoir. Il inspira profondément. Le danger immédiat s’éloignait. La présence qui pesait sur Fort-Dragon. La lame, mais surtout, le justiciar lui-même.
Un soulagement fragile naquit, aussitôt tempéré par une inquiétude plus sourde. Le justiciar avait pris la lame, mais il avait aussi laissé quelque chose derrière lui. Une promesse, une dette, un rappel silencieux que la paix de Blancherive dépendait toujours en partie de la bienveillance du Domaine.
Lucian sentit ses doigts se crisper à nouveau dans sa manche.
Ils regagnèrent les couloirs principaux. Les torches étaient plus nombreuses, les bruits du palais reprenaient : voix lointaines, pas des serviteurs, craquements familiers du bois. Tout paraissait normal. Pourtant, rien ne l’était plus tout à fait.
Le Justiciar ralentit soudainement, sans s’arrêter complètement. Il se contenta de tourner légèrement la tête, comme si une pensée accessoire venait de lui traverser l’esprit.
« Ah. J’allais oublier. »
Il pivota avec cette grâce mesurée qui ne semblait jamais coûter le moindre effort. Son regard se posa directement sur Lucian. Balgruuf s’immobilisa à son tour, imperceptiblement. Farengar leva les yeux. Personne ne parla.
Le justiciar esquissa un sourire presque chaleureux.
« Maître Lentulus. »
Lucian inclina légèrement la tête, priant intérieurement pour que sa voix reste stable.
« Oui, maître Alandar ? »
L’Altmer glissa une main dans la manche de son manteau, et en tira un petit rouleau scellé. Le parchemin n’était pas ordinaire. Même à distance, Lucian pouvait distinguer la finesse du matériau, la qualité du sceau, la pureté du motif thalmor pressé dans la cire. Ce n’était pas un document improvisé.
« Comme je vous l’avais indiqué, dit Haensadil avec douceur, je me suis permis de prendre certaines dispositions. »
Il tendit le parchemin. Lucian hésita une fraction de seconde avant de le recevoir. Le contact lui parut étonnamment froid.
« Vous êtes convié à la prochaine réception de l’ambassade de Solitude. La présence de l’Ambassadrice Elenwen est déjà confirmée. Je suis certain qu’elle trouvera votre conversation… stimulante. »
Le mot était choisi.
Lucian sentit tous les regards se poser sur lui. Il garda le sourire qu’on attendait de lui, même si son estomac se nouait.
« Je suis honoré, maître Alandar. »
Haensadil inclina la tête, satisfait.
« Je n’en doute pas. »
oOo
La nuit était tombée depuis longtemps sur Blancherive.
Nelkir se tenait à califourchon sur sa poutre, les jambes ballantes dans le vide. Le vent remontait le long des murs du palais, faisant frissonner les bannières. En bas, la ville s’assoupissait lentement : quelques torches encore allumées dans les ruelles, le pas régulier des gardes sur les remparts, et, plus loin, les plaines obscures où l’on devinait à peine la silhouette des fermes.
D’ici, tout paraissait simple.
Il avait vu le cortège quitter Fort-Dragon au crépuscule. Les chevaux sellés à la hâte. Le manteau sombre du Justiciar se détachant une dernière fois sur le chemin avant de disparaître. La lame n’était plus là. Le murmure ne reviendrait plus. Plus de couloir sombre. Plus de promesses de grandeur chuchotées derrière le bois. Plus de voix qui s’insinuaient sous ses pensées, pour mieux le trahir à la fin.
Il aurait dû se sentir léger. Il l’était, un peu.
Il n’avait plus rien à craindre d’elle. Plus de retour possible. Plus de tentation à repousser. Les adultes avaient dû agir ; ils avaient cédé, plié devant ce qu’il avait déclenché.
Un simple mot glissé au bon moment.
Il se pencha légèrement en avant, les mains posées de part et d’autre de la poutre, comme pour mieux observer la ville. En bas, la grande porte de Blancherive était fermée pour la nuit. Les sentinelles semblaient minuscules vues d’ici.
Tout cela avait bougé parce qu’il l’avait voulu. Balgruuf avait serré les dents. Farengar avait pâli. Le Thalmor avait changé ses plans. Et lui n’avait eu qu’à parler.
Il sentit quelque chose pulser en lui, une chaleur discrète, différente de la voix qui l’avait autrefois tenté. Celle-ci ne venait de personne d’autre que lui-même.
C’était plus simple ainsi. Plus clair.
Et pourtant, il aurait aimé davantage. Une rupture, une déflagration. Une vraie fissure béante dans leur assurance tranquille. Il avait vu la colère dans les épaules du jarl, l’humiliation dans les yeux du mage — mais ils étaient toujours là. Toujours debout. Toujours maîtres du palais.
Nelkir laissa pendre ses jambes dans le vide et observa le quartier de la Plaine, puis les toits serrés autour du marché. Une ville entière qui ignorait qu’un enfant avait fait basculer quelque chose aujourd’hui.
Il inspira lentement. Ce n’était qu’un début.
S’ils pouvaient plier pour cela, que se passerait-il s’il poussait plus loin ? Pouvait-il mieux choisir le moment ? Trouver des mots plus efficaces ? Porter de meilleurs coups dans l’ombre ?
Le vent lui arracha un frisson. Il ne recula pas.
En bas, une torche s’éteignit.
Nelkir esquissa un sourire à peine visible. Il avait appris quelque chose aujourd’hui.
Les murs pouvaient bouger si on savait où appuyer. Et il brûlait de savoir s’il pouvait en faire s’effondrer.