Les enfants de Bordeciel

Chapitre 44 : Les mains propres

2913 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/01/2026 22:26

Chapitre 44 – Les mains propres.

Lars ne sentait plus ses jambes, pourtant, il se mit quand même en marche.

Une lueur éclatante brillait devant eux, au bout de la petite salle d’entrée, mais les murs de pierre semblaient s’être rapprochés, comme si le cairn voulait les garder dedans. L’air avait cette odeur de torche mourante, de poussière humide et de sang — un mélange qui lui collait au fond de la gorge, même quand il respirait par la bouche.

La lumière du dehors qui filtrait par l’entrée semblait presque hostile, blanche, dure, comme une lame. Lars plissa les yeux. La clarté soudaine rendait tout irréel, comme si ce qu’ils venaient de vivre n’avait pas le droit d’exister sous le soleil. Il continua d’avancer et remarqua une forme sur le côté.

Allongé, étendu juste là, contre le mur à côté de la sortie, à moitié dans l’ombre, à moitié dans la lumière. Un grand. Pas comme Farkas ou Lydia, pas un adulte, mais plus vieux que lui, plus large. Il dormait. Couvert par sa cape de peau, les bras posés comme s’il s’était laissé glisser sur le côté pour se reposer. Son visage paisible, trop paisible par rapport à la scène qu’ils avaient laissée derrière eux.

Lars ralentit sans y penser. Un pas. Puis un autre. Sa main se crispa sur le manche de son épée d’entraînement — un poids ridicule à sa ceinture, un objet qui ne servait à rien, qui n’avait servi à rien.

Il voulut s’approcher. Vérifier. Dire quelque chose.

Une épaule le percuta dans le dos.

« Tu fais quoi ? Avance, idiot ! »

Braith. Sa voix lui claqua au visage, sèche, agressive. Lars trébucha, se rattrapa au mur, sentit la pierre râpeuse sous sa paume. Braith le dépassa d’un pas, le bouscula encore, sans même s’excuser.

« Allez, avance ! »

Lars avala sa salive, et obéit. Mais en bougeant, son regard accrocha la gorge du garçon.

Juste là, sous la mâchoire. Une entaille. Nette. Rien de commun avec ce qu’ils avaient laissé derrière. Un trait sombre, comme une ligne tracée au couteau dans de la pâte.

Il s’est coupé, il saigne un peu, il va se réveiller et…

Il observa sa poitrine, elle ne bougeait pas. Pas un frémissement. Pas un souffle qui blanchisse l’air au bord de ses lèvres.

Le temps se contracta. Tout devint lourd. Le monde rétrécit au point de cette gorge. Lars sentit quelque chose se tordre dans son ventre. Il eut envie de reculer, de hurler, de secouer le corps — Réveille-toi — mais ses pieds continuaient. Comme si quelqu’un les tirait.

Il passa.

Braith le poussait, Lydia avançait devant, et Farkas était déjà dehors, claudiquant toujours. Il passa parce que… parce que c’était comme ça.

Au seuil, la lumière lui explosa au visage. Le blanc de la neige lui brûla les yeux. Le ciel de fin d’après-midi — ou de matin, il ne savait plus, il ne savait plus rien — l’aveugla presque. Il cilla, une fois, deux fois, et la tache de lumière resta collée à sa vision.

Il porta une main à son front, comme si ça pouvait empêcher la clarté de le frapper. Le froid lui piqua le visage, le forçant à fermer brièvement les yeux. Dehors, le vent charriait une odeur propre, de neige, de pierre froide. Comme si l’intérieur du cairn n’avait jamais existé, comme si le sang n’était pas en train de sécher à l’intérieur.

Lars tourna la tête une fraction de seconde.

L’entrée du cairn avalait la lumière. Et le plus grand restait là, dans la ligne entre les deux mondes, entre le noir et le blanc, comme un enfant qui s’est endormi au mauvais endroit.

Il détourna les yeux trop tard. Son cœur cognait. Ils se mirent en route.

Devant, on distinguait Blancherive au loin. Une tache pâle au milieu d’une mer blanche. Fort-Dragon dépassait, sombre et pointu, comme une dague plantée dans le ciel. On aurait dit qu’il surveillait le groupe de loin. Lars essaya de respirer régulièrement, mais l’air glacé lui griffait la gorge, et son souffle sortait par à-coups, en nuages courts. Il serra les dents. Il avait l’impression qu’il allait grelotter pour toujours, que sa peau était trop fine, qu’il n’avait rien pour se protéger.

Il se remit en marche derrière Lydia, derrière Farkas, derrière Hunfen. Hunfen qui ne parlait pas : il avançait sans traîner, sans regarder autour de lui, la tête rentrée dans les épaules. Ses mains étaient serrées contre lui, comme s’il avait peur qu’elles se mettent à trembler si jamais il les laissait pendre. On aurait dit qu’il portait quelque chose de lourd à l’intérieur de lui-même, un poids invisible, mais qui le faisait marcher tout droit, sans jamais s’arrêter.

Lydia, elle, marchait comme si elle était encore dans le cairn : droite, mesurée, sans un seul mouvement inutile. Son bouclier battait doucement contre sa jambe à chaque pas, un bruit régulier qui donnait presque envie de compter. Un, deux. Un, deux.

Farkas boitait, certes. Mais il boitait comme quelqu’un qui refuse qu’on le remarque. Il posait le pied, serrait la mâchoire, et continuait. Son armure rafistolée à la hâte ne suivait plus parfaitement ses mouvements, et laissait apercevoir, par endroits, des lambeaux, des accrocs, des traces sombres.

Lars regarda ses mains. Elles étaient vides, propres. Elles ne sentaient pas le sang. Pourtant, il le sentait quand même, comme si l’odeur était restée coincée dans sa gorge.

Il essaya de remettre de l’ordre dans cette journée. Il fallait que ça ressemble à quelque chose, à une vraie histoire. Les chansons, ça a un début, un milieu, une fin. Des rôles clairs. Des mots qu’on peut répéter sans que ça fasse mal.

Il y avait eu une mission. Oui. Une vraie. Les Compagnons les avaient emmenés. Ils n’étaient plus des enfants, mais des apprentis, des futurs guerriers. Ils avaient marché dans la neige, parlé fort, ri un peu. Il y avait eu un cairn ancien, des ennemis, un combat. Un combat épique.

Il nota mentalement ce mot. Épique. C’était le bon. Celui que les bardes utilisaient quand les choses devenaient grandes. Épique, ça rendait tout plus éclatant. Ça rangeait les détails derrière des images plus belles.

Nous combattîmes avec honneur.

Les images revinrent ; les griffes, les crocs, les hurlements. Les corps tombant dans des positions illogiques.

Lars serra les dents plus fort et força la suite.

Hunfen. Oui. Hunfen était le héros. L’Enfant-de-Dragon. Celui des légendes. Celui qui criait, et la montagne tremblait. Celui qui sauverait Bordeciel. Il l’avait vu. Il l’avait entendu. Un pouvoir formidable, un destin suprême, qui finirait dans l’Edda Poétique.

Mais ce qu’il revoyait, ce n’était pas Hunfen glorieux, brandissant une arme, auréolé de lumière. C’était Hunfen figé, les yeux grands ouverts, les mains tremblantes. Le corps qui vole, qui enfonce le mur, le son inqualifiable. Mais Hunfen avait crié pour les sauver ; ça, c’était grand, honorable !

Pourtant, tout ça sonnait faux. Farkas, alors ? Farkas le vaillant. Celui dont on disait qu’il avait la force d’Ysgramor. Celui qui riait fort à Jorrvaskr. Celui qui lui avait tapé dans le dos en disant qu’il ferait un bon Compagnon, un jour.

Le loup-garou. La masse de fourrure, les crocs, le sang. Le hurlement qui faisait vibrer les os.

Lars sentit son pas se décaler un instant. Il trébucha presque sur une irrégularité de la neige. Braith jura à nouveau avant de le tancer.

« Sérieusement, tu peux regarder où tu mets les pieds ? »

Elle se remit en marche devant lui, en marmonnant.

« Super mission, vraiment ! On devait juste marcher un peu, regarder des vieilles pierres, et rentrer. Juste ça. »

Elle donna un coup de pied dans une congère, envoyant voler de la neige sale.

« ‘‘Discipline et honneur’’, tu parles ! »

Elle parlait fort, trop fort, comme si le silence derrière eux risquait de les rattraper s’il devenait trop épais. Sa voix claquait, dure, agressive même, mais Lars remarqua qu’elle évitait soigneusement de regarder quiconque, elle aussi. Ni de se retourner vers l’entrée du cairn.

Hunfen marchait juste devant. Il n’avait pas réagi aux paroles de Braith. Pas un mot, pas un haussement d’épaules. Il avançait droit, mécaniquement, comme s’il comptait ses pas à l’intérieur de sa tête. Ses bottes laissaient des traces nettes dans la neige, bien alignées. Lars se surprit à les suivre des yeux, c’était stable, rassurant, ça ne se changeait pas en quelque forme baroque.

Lydia rompit finalement le silence.

« On fait halte ici. »

Elle désigna un repli du terrain, un creux derrière un rocher, à l’abri du vent. Ils s’immobilisèrent, le souffle court. Le silence retomba aussitôt, plus lourd encore qu’avant, seulement troublé par le vent qui sifflait, s’engouffrant dans le creux du terrain, soulevant la neige fine en volutes pâles. À l’arrêt, Lars pouvait sentir le froid s’insinuer peu à peu sous ses vêtements, un froid sournois, pas encore douloureux, mais tenace.

« Super ! », lâcha Braith derrière, d’une voix sèche. Elle donna un coup de pied dans un amoncellement de neige, inutilement violent.

« Vraiment géniale, cette mission ! »

Personne ne répondit. Lydia observait les alentours, droite, attentive, comme si elle s’attendait encore à voir surgir quelqu’un entre les rochers. Farkas, un peu en retrait, s’était appuyé contre la paroi, le visage fermé. Il déchira un morceau d’étoffe et le noua grossièrement autour de sa cuisse blessée, puis inspira lentement, profondément, comme pour remettre de l’ordre en lui.

« Les Mains d’Argent… », commença-t-il enfin.

Sa voix était basse, un peu rauque. Lars leva les yeux vers lui.

« Ils nous traquent. Nous, les Compagnons. »

Il chercha ses mots, visiblement mal à l’aise.

« Ils savent… ce que nous sommes. Enfin… certains d’entre nous. »

Lars sentit son estomac se contracter.

« Des loups-garous », lâcha finalement Farkas, lourdement, sur le ton du constat. Lars ne savait pas si le guerrier en éprouvait fierté ou honte.

« Pas tous les Compagnons, ajouta-t-il aussitôt comme s’il craignait d’avoir trop dit, le Cercle seulement, les plus anciens, les plus proches de Kodlak. Mais pour eux, ça ne fait pas de différence. Ils nous chassent tous. »

Il haussa légèrement les épaules, geste maladroit qui tira sur ses blessures.

« C’est un secret. Il faut que ça le reste. Si d’autres l’apprennent… ils s’y mettront aussi. Les Vigiles de Stendarr, ou d’autres encore. »

Il soupira et croisa les bras, visiblement embarrassé.

« Je sais pas très bien expliquer tout ça. Vilkas ferait mieux. On dit toujours que j’ai la force d’Ysgramor, mais que lui, il a la tête. »

Un silence suivit. Le vent reprit ses droits.

Lydia se tourna alors vers Braith et Lars. Son regard était dur, et ne laissait pas de place à la discussion.

« En clair, ce que vous avez vu là-bas ne doit pas sortir d’ici. Pas un mot. À personne. »

Braith leva les yeux vers elle et soupira sèchement :

« On a compris, on n’est pas idiots ! »

Lydia la darda d’un regard noir. Ses yeux glissèrent brièvement vers Hunfen, puis revinrent sur eux.

Lydia reprit la parole d’un ton qui ne souffrait aucune réplique.

« Et pour ce qui le concerne, ajouta-t-elle en désignant Hunfen d’un bref mouvement du menton, vous ne dites rien non plus. À personne. Ni ici, ni à Blancherive, ni ailleurs. »

Lars sentit un frisson lui courir le long de l’échine. Hunfen, devant eux, baissa légèrement la tête. Il regardait ses bottes, leurs pointes noires couvertes de neige, comme s’il refusait de croiser leurs regards.

« Si on apprend ce qu’il est, poursuivit Lydia, des gens viendront, et pas que pour l’admirer. Ils viendront pour s’en emparer. Ou pour le faire disparaître. »

Braith leva les yeux au ciel avec agacement.

« Oui, on a compris, répéta-t-elle sèchement. On n’est pas stupides! »

Lydia ne répliqua pas, mais la fixa un instant avec une dureté qui força la jeune fille à détourner les yeux. Elle donna un nouveau coup de pied dans la neige en reniflant. La guerrière la regarda avec méfiance, puis se détourna.

Ils se remirent en route.

Lars suivit sans parler. Il n’essayait même plus de remettre de l’ordre dans ses pensées. Avant, tout pouvait toujours devenir une histoire, d’une façon ou d’une autre. Même les mauvaises journées, même les disputes, même les échecs. On pouvait toujours trouver une manière de les raconter, de les arranger, de leur donner un sens.

Là, il n’y avait rien.

Chaque fois qu’il tentait de reprendre le fil, les images revenaient, nettes, obstinées, comme si quelqu’un les lui poussait sous les paupières. La bête, les griffes. Le mur, le corps qui vole, le craquement sec. Le garçon, la gorge entaillée. Le silence après.

Il se força à respirer lentement, profondément. Inspirer. Expirer. Ne pas laisser la poitrine se serrer trop fort. Il n’osait plus ouvrir la bouche. Il avait peur que, s’il parlait, sa voix le trahisse, qu’elle se brise ou qu’elle tremble. Et alors, tous sauraient ; tous verraient encore.

Buveur-de-lait.

Chez lui, on disait toujours ça de lui. Son père le disait en riant. Son oncle Jon aussi. Même sa mère souriait parfois en l’entendant. Ce n’était jamais vraiment méchant. Mais ce n’était jamais tout à fait faux non plus. Lars savait bien qu’ils le pensaient un peu.

Il serra les dents. Pas ici. Pas maintenant.

La neige crissait sous leurs pas. Le vent soufflait plus fort à découvert, mordant les joues, s’infiltrant sous les vêtements. Le silence s’étirait, pesant, seulement troublé par le bruit régulier des bottes et le cliquetis de l’équipement.

Braith marchait quelques pas devant lui. Ses épaules étaient raides, trop hautes, comme si elle cherchait à se faire plus grande que le froid. Elle avançait vite, presque trop, et donnait parfois un coup de pied dans la neige sans raison. Elle ne disait plus rien.

Elle ralentit soudain, puis s’arrêta tout à fait.

Lars fit encore deux pas avant de s’en rendre compte. Quand il se retourna, elle était restée en arrière, immobile au milieu de la neige. Ses épaules tremblaient légèrement. Elle leva une main vers son visage, brusquement, comme pour chasser quelque chose, puis la laissa retomber. Un son lui échappa — bref, étranglé — qu’elle étouffa aussitôt en serrant les dents.

Lars hésita, puis revint sur ses pas. Il ne dit rien. Il se contenta de s’arrêter à quelques pas d’elle.

Braith renifla, violemment, et lança sans le regarder :

« Ça va, j’ai froid, c’est tout ! »

Sa voix était dure, presque agressive, mais elle dérailla sur le dernier mot. Elle serra les bras contre elle, comme pour se retenir de frissonner davantage, et fixa la neige devant ses bottes.

Lars la fixa, interdit. Braith qui flanchait, Braith qui pleurait, ça n’avait pas de sens. Ce n’était pas possible.

Il resta là un instant, sans savoir quoi faire. Les mots lui manquaient. Il n’en avait aucun qui ne sonne pas faux, ou inutile. Alors il fit la seule chose qui lui vint.

Il défit lentement l’attache de sa cape et s’en approcha. Le tissu se posa sur les épaules de Braith sans qu’elle réagisse tout de suite. L’instant d’après, elle se raidit, puis se retourna brusquement vers lui.

Son regard était furieux.

« J’ai pas besoin de toi ! », cracha-t-elle, la mâchoire serrée.

Lars sentit la chaleur lui monter au visage. Il baissa les yeux aussitôt, honteux, et recula d’un demi-pas. Il s’attendait à ce qu’elle arrache la cape et la lui jette à la figure. Il avait été idiot. Il aurait dû savoir. Braith n’acceptait rien de personne.

Il attendit quand même. Sans rien dire.

Braith resta immobile une seconde de plus, puis se détourna brusquement. Elle ne rendit pas la cape. Elle la resserra même autour d’elle d’un geste sec, comme si le froid avait gagné d’un coup. Puis elle repartit, d’un pas rapide, la tête haute.

Lars la suivit.

Ils rejoignirent les autres sans un mot.


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