Cauchemars apocryphes
Note : Cette fanfiction est un cadeau pour Hestha dans le cadre du Secret Santa organisé à l'occasion du Défi de Novembre-Décembre 2024 sur le forum. Bonne lecture !
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Ko’Nabah errait dans un désert de glace, seule, prise dans un tel blizzard qu’elle ne voyait pas à deux mètres devant elle. Ses pattes s’enfonçaient dans la neige épaisse qui lui montait jusqu’aux genoux. Elle tremblait du bout de la queue à la pointe de ses oreilles, rabattues en arrières dans un vain effort de les réchauffer. Des cristaux de givre alourdissaient ses vibrisses et la déstabilisaient. Les flocons s’accumulaient sur sa fourrure gris-noir et gênaient ses mouvements.
Elle ne comprenait pas pourquoi elle portait une robe légère semblable à celles que sa mère lui avait montrée, une fois, lorsqu’elles avaient emménagé dans une petite maison à Solitude. Elle sentait aussi à ses oreilles le poids d’anneaux métalliques. Un bracelet d’or lui enserrait le bras droit. Pourquoi était-elle sortie dans des vêtements si inappropriés ?
La khajiite tomba. Le froid la submergeait. Elle allait mourir, elle le pressentait.
Mourir… avant sa mère…
Non. Elle ne pouvait pas se laisser abattre. Elle devait comprendre où elle se trouvait et rentrer chez elle.
Elle se releva au prix d’un immense effort. A sa grande surprise, le blizzard parut faiblir un instant. Elle fronça les sourcils, les oreilles plaquées de chaque côté de son crâne. Sans réfléchir davantage, elle tendit les mains au-dessus de sa tête et se concentra sur la seule chaleur qu’elle sentait encore courir dans son corps. Une chaleur hors norme, qui ne la maintiendrait pas bien longtemps en vie si elle ne la laissait pas s’exprimer.
En un instant à peine, le bout de ses griffes s’illumina d’une lueur orangée qui se propagea d’un coup de ses vibrisses à sa queue. Une sensation de fourmillement désagréable parcourut ses muscles à moitié gelés. Ses orteils, ses doigts et ses oreilles brûlaient. Quant à sa truffe, elle ne la sentait même plus. Elle profita de son aura enflammée pour l’entourer de ses mains et y souffler doucement. Peu à peu, elle retrouva l’usage de ses narines à mesure que les stalactites qui s’y étaient formées fondaient.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle remarqua que le blizzard s’était apaisé. Désormais, elle se tenait au sommet d’une immense montagne, les deux pattes dans la neige, à quelques centimètres à peine du bord d’une falaise à pic. Un frisson glacial lui hérissa les poils. Elle se décala, prise de panique, terrorisée par la vue du gouffre devant elle. Elle ne parvint qu’à faire trois mètres avant de tomber à genoux, les yeux fermés, tétanisée par la mort qu’elle venait tout juste de frôler.
Pourtant, quelque chose la dérangeait. Durant son errance dans le blizzard, elle s’était sentie terrorisée, effrayée, et fatiguée, mais elle n’avait pas ressenti la moindre côte. Et voilà qu’elle se tenait au bord d’un précipice, à flanc de montagne ! Quelque chose ne collait pas.
Elle rouvrit les yeux, les oreilles dressées à la recherche d’un indice quelconque de sa véritable localisation. Quelque chose d’étrange se passait. Elle ne pouvait pas avoir escaladé cette montagne sans s’en souvenir. Elle ne faisait plus de crises de somnambulisme depuis des années. Depuis que son père avait disparu sans prévenir personne, en fait.
Ko’Nabah se concentra. Son aura enflammée la protégeait toujours du froid. Elle ferma les yeux, le visage baigné par la lueur orangée des flammes. Elle se plongea dans ses souvenirs les plus lointains, lorsque ses parents lui parlaient du soleil brûlant d’Elsweyr, du sable chaud sous leurs pattes. Elle s’imagina que les flocons se transformaient en une mer d’or aux crêtes ardentes, que la montagne rapetissait et s’arrondissait pour former des dômes plus doux, plus réconfortants. Elle s’imagina la caresse d’un vent tiède dans ses poils, les parfums d’épices et de sucrelune dans ses narines.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle découvrit des dunes à perte de vue. L’océan, non loin, sur lequel de gracieux navires elfiques s’élançaient vers l’horizon, leurs voiles frappées de l’aigle aldméri déployées avec la fierté d’un griffon. Et, malgré la présence d’une ville non loin, le silence.
Cette fois, Ko’Nabah ne douta plus : elle rêvait. Jamais, dans une quelconque réalité que ce fût, elle n’aurait pu passer si vite des sommets enneigés de Bordeciel aux déserts arides d’Elsweyr. Jamais une ville si grande et si colorée ne laisserait échapper si peu de bruit.
La khajiite observa avec attention chaque détail de son environnement. Son rêve avait commencé par un cauchemar, par la terreur insidieuse et irraisonnée d’une tempête de neige qui l’aurait emportée. Ses oreilles se plaquèrent contre son crâne tandis que sa queue battait furieusement le sable. Elle sentit les poils de son dos se hérisser sous sa robe – elle n’avait d’ailleurs pas remarqué que ses vêtements avaient changé. En revanche, elle savait parfaitement dans quel endroit sordide elle se trouvait. Ou, plutôt, dans quel plan de l’Oblivion son esprit endormi s’était égaré.
S’y était-elle seulement égarée, ou quelqu’un l’avait-il attirée jusque-là par la force ? Ko’Nabah fit volte-face, certaine d’avoir ressenti une présence derrière elle. Personne. Elle força son esprit à effacer l’illusion bienheureuse dans laquelle elle s’était enfermée pour se protéger. Peu à peu, des lambeaux de ciel s’arrachèrent, comme griffés par une créature monstrueuse ; le sable sombra dans un abîme de chaos d’où provenaient des hurlements inhumains, tandis que les maisons explosaient à la manière des étranges champignons toxiques qui parsemaient les marais entourant Morthal. Elle se retint de hurler lorsque d’énormes yeux nimbés d’une crinière de tentacules surgirent autour d’elle.
Elle tenta bien d’invoquer une aura de flammes pour se protéger des créatures, mais ses pouvoirs ne lui répondirent pas. Le cœur battant, elle chercha dans les ténèbres gluantes une lumière, quelque chose pour la tirer de ce mauvais pas. Un moyen de se réveiller, d’échapper à ces horreurs issues des pires machinations daedriques. Inlassablement, pourtant, les yeux se rapprochaient. Elle sentait déjà les tentacules de l’un d’eux s’enrouler autour de son bras. Un second attrapa son autre poignet. Elle voulait crier, révulsée par leur consistance glaciale et visqueuse, terrorisée par le regard de ces dizaines de pupilles aussi noire que l’âme de leur maîtresse, emplie de ténèbres malsaines qui lui rappelèrent avec un haut-le-cœur un autre Prince daedra, plus violent encore que la propriétaire des lieux. Elle ne parvenait plus à bouger, enlisée dans la toile de Varmiina, engluée dans son terrible Bourbier.
— Laissez-la tranquille.
Si Ko’Nabah avait possédé un corps physique en cet instant, elle se serait évanouie dès les premières intonations surgies des ombres. Cette voix dégoulinait de sadisme. Elle parvenait à peine à respirer, son cœur battait si fort qu’elle ressentait ses pulsations paniquées jusque dans ses doigts crispés. Elle ne se sentit même pas soulagée lorsque les affreux tentacules s’éloignèrent et que les yeux disparurent dans les voiles impénétrables de l’Oblivion.
— Sois la bienvenue dans ma demeure, petite mortelle. Tu sais qui je suis, n’est-ce pas ?
— Varmiina, feula la khajiite d’une voix blanche.
La princesse daedra ricana.
— Allons, ne tremble pas tant. Je ne te ferai pas de mal. Du moins, pour l’instant. Même si tes souvenirs sont délicieux à contempler.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— A toi ? Rien du tout. Mais ton père, en revanche, devra se dépêcher s’il ne souhaite pas retrouver sa précieuse petite fille perdue dans un cauchemar éternel.
— Pa… pa ?
Varmiina ne répondit pas. Le décor changea toutefois autour de Ko’Nabah. Elle découvrit un monde de livres et de tentacules qui égalait en horreur le Bourbier. Malgré sa méconnaissance totale des divers plans daedriques, la khajiite devina sans peine à qui cet endroit maudit appartenait. Des livres empilés les uns sur les autres, formant des arches croisées de tentacules. Des yeux immenses flottant dans les airs. Des êtres répugnants au corps couverte au moins en partie de tentacules. Elle en aurait vomi, si elle était réveillée.
— Qu’est-ce…
— Ton père me fait attendre depuis plus de dix ans, la coupa la Daedroth. Dix ans que cet imbécile s’est perdu dans Apocrypha. Ma demande n’était pourtant pas compliquée !
— Papa n’aurait jamais passé un pacte avec vous, gronda-t-elle entre ses crocs, les oreilles toutefois plaquées en arrière.
Le rire de Varmiina la fit miauler de terreur.
— Non ? Pauvre enfant ! Tu es naïve. Trop naïve. Tu ne ferais même pas une disciple intéressante.
Piquée au vif, la khajiite gronda.
— Je connais suffisamment sa vie pour savoir que vous racontez des mensonges.
— Des mensonges…
La voix marqua un silence affreusement long qui inquiéta Ko’Nabah. Lorsqu’elle reprit, les oreilles de la mage se plaquèrent un peu plus sur son crâne. Elle sentit les poils de sa queue se hérisser.
— Tu m’as insultée, petite. Je n’aime pas les insultes, même si je sais qu’il ne s’agit pour vos pauvres âmes que d’une tentative désespérée de paraître courageux. Pour la peine, tu vas aller aider ton père à récupérer le livre qui contient une prophétie concernant Péryite. Ce gros lézard prépare quelque chose. J’aimerais savoir quoi. Et je sais qu’Hermora et lui complotaient, il n’y a pas si longtemps. J’aimerais savoir pourquoi.
Ko’Nabah fronça les sourcils.
— Il n’y a pas si longtemps, dix ans ?
— Ne sois pas impertinente, mortelle. Vos vies sont désespérément éphémères. Trop pour comprendre le véritable écoulement du temps. A présent, va. Trouve un Livre Noir et rejoins ton père à Apocrypha. Et essaie de servir à quelque chose d’utile, contrairement à lui. J’ai d’autres choses à faire que d’identifier les rêves de ta mère pour la saisir après toi. Sais-tu seulement à quel point un pauvre rêveur est difficile à repérer dans la masse de mortels qui passent dans mon Bourbier ?
Ko’Nabah hésita à répondre. Elle retint sa remarque. Négocier avec un Prince daedra relevait de la folie pure. Un instant plus tard, un nouvel œil entouré de tentacules se manifesta devant elle. Cette fois, elle hurla lorsque les appendices gluants l’entourèrent. Un rire grinçant, dissonant, résonna dans tout le Bourbier lorsqu’il fit glisser les pointes sur son corps, de plus en plus serrés autour de sa gorge, jusqu’à ce que l’air peine à circuler dans sa trachée…