Cauchemars apocryphes

Chapitre 2 : Secrets du passé

3278 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/12/2024 16:04

Ko’Nabah ferma les yeux. Elle tenta de hurler, de se débattre contre ses poumons en feu. L’obscurité s’effaça face à une vive lumière qui lui brûla les rétines lorsqu’elle se redressa. Quelque chose la tenait toujours. Quelque chose de chaud. Quelque chose… de familier.

—   Doucement, chaton. Doucement. Tu as fait un cauchemar.

La khajiite rouvrit les paupières, le cœur au bord des lèvres, le corps parcouru de frissons algides. Elle reconnut les iris clairs de sa mère. Elle se jeta à son cou, encore frissonnante de son cauchemar.

—   Ma petite, tout va bien, murmura-t-elle pour l’apaiser.

Ses doigts dans son dos effacèrent la sensation glaciale des tentacules contre sa peau. Elle se mit à ronronner, les oreilles plaquées en arrière, les yeux fermés et les moustaches frémissantes.

—   Maman, Varmiina m’a parlée…

—   Varmiina ? Tu es sûre de toi, mon enfant ?

Les mains de sa mère s’étaient crispées sur son dos. Lorsque Ko’Nabah releva la tête vers son visage, elle remarqua que ses pupilles s’étaient dilatées. Elle hocha la tête.

—   Elle m’a dit que papa avait une mission pour elle et que je devais le rejoindre.

Les oreilles de son aînée s’inclinèrent en arrière.

—   Ton père…

Elle soupira profondément, puis la relâcha.

—   Dès ta naissance, j’ai compris qu’il me cachait quelque chose. Ton sommeil si perturbé dans tes jeunes années n’était pas normal. Même les prêtres le disaient. Si j’avais su qu’il était impliqué dans les affaires des daedras…

Elle lui jeta un regard désolé.

—   Si j’avais su, mon chaton… je l’aurais chassé bien avant qu’il ne disparaisse de lui-même. Je n’aurais jamais permis à cette vermine de t’atteindre.

Elle marqua une pause durant laquelle elle déposa sa main sur la joue de Ko’Nabah, puis ajouta dans un murmure :

—   Si je l’avais su plus tôt, je t’aurais envoyée dès ton plus jeune âge dans un temple de Khenarthi pour que tu y sois bénie et maintenue hors de portée de cette horrible Varmiina.

—   Maman, je…

Elle la coupa d’un geste.

—   Tu aurais pu y apprendre la magie aussi bien qu’en compagnie de ton oncle. Peut-être même mieux qu’auprès de lui.

—   Maman…

La plus jeune sauta au bas de son lit et étira ses muscles endoloris. Elle grimaça.

—   Va boire une infusion de lys des cimes violet et de miel, chaton, lui conseilla sa mère. Cela te détendra.

Ko’Nabah sauta de sa mansarde dans leur petite cuisine sous le regard désespérée de son aînée.

—   Tu devrais limiter les efforts, chaton. Tu vas te froisser quelque chose !

—   Ça me donnera l’occasion d’essayer un sort de guérison, répliqua-t-elle en farfouillant dans un meuble.

Elle poussa quelques flacons d’épices au parfum doux pour attraper un bocal rempli de fleurs séchées et broyées. Après avoir consulté l’étiquette pour ne pas se tromper de pot – les lys des cimes bleus et violets se ressemblaient à s’y méprendre, une fois séchés –, elle entreprit d’en verser une petite quantité dans un infuseur avant de remplir une casserole d’eau pour la mettre à bouillir dans l’âtre. Sa mère la rejoignit, pensive.

—   Ko’Nabah, mon chaton, je n’apprécie pas ce pragmatisme. Tu penses encore à ce que t’a dit Varmiina ?

La plus jeune baissa les oreilles. Après un instant de silence, elle acquiesça lentement.

—   Elle ne me laissera jamais en paix si je ne réponds pas à ses attentes, maman. Je crois que… je n’ai pas le choix. Je vais devoir partir à la recherche de papa.

Sa mère s’assit sur un fauteuil. Aux mouvements secs de sa queue, la jeune femme comprit que l’idée ne lui plaisait guère.

—   Et où est-il parti, d’après elle ?

Ko’Nabah hésita.

—   Promets-moi de ne pas me forcer à fuguer si je te le dis.

—   Ma’Nabah…

La jeune femme baissa complètement les oreilles, la queue légèrement hérissée.

—   Je ne suis plus un enfant, maman ! Ne m’appelle pas comme ça, s’il te plaît.

Sa mère se leva et la rejoignit en quelques pas. D’un geste, elle la força à relever la tête pour la regarder dans les yeux.

—   Tu es et resteras toujours le petit chaton que j’ai mis au monde, Nabah. Tu peux feuler autant que tu veux, je ne te laisserai pas partir si je juge que tu t’en vas au suicide.

Ko’Nabah cilla.

—   Merci de t’inquiéter pour moi, maman. Mais je crois que je préfère encore mourir que de me perdre entre les griffes de Varmiina. Si je ne lui donne pas ce qu’elle veut, elle… elle s’en prendra à toi.

La jeune femme releva les yeux vers celle qui lui avait donné la vie. Sa fourrure autrefois fauve et soyeuse s’était ternie avec l’âge. Ses poils si doux étaient un peu plus rêches que dans ses souvenirs d’enfant. Ses yeux eux-mêmes portaient des traces de sa fatigue.

Son estomac se noua à l’idée que la daedroth pût un jour tourmenter l’esprit de sa mère. Sa mère si douce, si aimante, si gentille. Ko’Nabah refusait de la voir souffrir de cauchemars comme celui qu’elle venait de vivre. Elle se jeta à son cou, les larmes aux yeux.

—   Doucement, mon chaton. Tout va bien. Je suis là. Et je suis prête à accueillir Varmiina, si elle décide de m’embêter. Elle ne sait pas à qui elle a affaire.

Son ton grondant arracha un faible sourire à sa fille.

—   Tu as beau être la première suthay-rath d’une famille d’alfiqs, tu ne pourras pas lutter éternellement contre elle.

—   Je m’arrangerai pour qu’elle te laisse en paix avant de tomber, mon chaton. Daedra ou pas, elle ignore ce dont est capable une mère pour protéger ses enfants.

Ko’Nabah la serra encore une fois dans ses bras.

—   Merci, maman. Mais ma décision est prise. Je… je vais partir à la recherche de papa. J’ai le pressentiment que Varmiina me guidera jusqu’à lui pour récupérer son dû.

Elle sentit les griffes de sa mère lui piquer légèrement l’arrière de la tête.

—   Chaton… tu es vraiment sûre que tu souhaites aller le retrouver ? Tu te souviens à peine de lui…

—   Et j’aimerais le connaître davantage, maman.

Elle se dégagea de son étreinte. L’eau, dans le feu, avait commencé à bouillir. D’un geste, elle attira la casserole brûlante depuis l’âtre jusqu’à la table, où elle parvint à la déposer en douceur. Un petit sourire étira ses lèvres lorsqu’elle remarqua l’expression stupéfaite sur le visage de sa mère.

—   Et tonton a dit que je m’en sortais si bien en magie qu’il n’avait plus aucun nouveau sort à m’enseigner.

—   Je vois ça…

Avec précaution, Ko’Nabah versa l’eau dans deux tasses, puis ajouta l’infuseur à la première avant de tourner un petit sablier posé au coin de la table.

—   Et encore, ce n’est rien par rapport à mes sorts d’illusion, apparemment, reprit-elle d’un ton calme. Tonton t’a raconté que je lui ai fichu la trouille avec un simple seau, hier ?

Sa mère vint s’asseoir en face d’elle, les oreilles pointées dans sa direction.

—   Qu’est-ce que tu lui as fait, chaton ?

—   J’ai jeté un sort d’illusion au seau pour lui donner l’apparence d’un golem de chair.

Elle laissa échapper un petit rire.

—   Tonton était tout ébouriffé, c’était vraiment drôle ! Tu aurais dû voir sa tête lorsqu’il a compris que ce n’était pas un vrai golem…

Sa mère esquissa un léger sourire.

—   Tu es méchante avec ton oncle, chaton.

—   Il n’avait qu’à pas me mettre au défi ! ricana la mage en se détournant pour attraper un pot de miel sur l’étagère voisine.

—   Parce qu’il l’a cherché ? s’esclaffa son aînée.

Ko’Nabah se rassit et trempa le bout de sa griffe dans le pot. Sa mère lui donna une tape sur la patte.

—   Je t’ai déjà dit de ne pas faire ça, chaton.

—   Mais c’est bon…

La plus âgée poussa un profond soupir.

—   Et tu veux partir à l’aventure en te comportant comme une enfant immature…

—   Ce n’est pas parce que je trempe mes griffes dans le miel que je suis immature, maman !

—   Raconte-moi plutôt ce que Varmiina attend de toi.

Ko’Nabah jeta un œil au sablier avant de répondre.

—   Apparemment, papa est perdu dans le plan d’Hermora.

—   Tu restes ici.

Le feulement presque autoritaire de sa mère la fit gronder.

—   Maman, je…

—   Son plan est maudit, chaton. Ta soif de connaissance t’y perdra à coup sûr.

—   Mais maman…

—   Tu ne sais pas entrer dans une bibliothèque sans ressortir avec trois encyclopédies, six grimoires et une douzaine de parchemins ! Ma’Nabah, tu ne sais rien d’Apocrypha.

—   Et toi, qu’est-ce que tu en sais ? répliqua la plus jeune, les oreilles plaquées sur son crâne.

Sa mère esquiva son regard.

—   Maman ?

—   Il se pourrait que… que j’aie eu l’occasion de contempler Apocrypha par le passé.

La mage la regarda, stupéfaite.

—   Tu… tu pourrais être plus claire, s’il te plaît ?

Son aînée baissa la tête, les yeux rivés sur le bout de ses griffes. Elle garda le silence de très longues secondes avant de finalement commencer ses explications d’une voix hésitante, emplie de honte, de regrets… et d’une étonnante mélancolie.

—   Tu sais, chaton, que tu es la copie conforme de celle que j’étais lorsque j’avais ton âge ? Ambitieuse, insouciante, extrêmement curieuse. Mais aussi profondément déterminée à prouver au monde entier ma légitimité au sein de ma famille. Je me suis toujours montrée plus faible magiquement parlant que mes frères et sœurs. Plus faible que mes parents. J’étais la plus faible de la famille, en fait.

Elle jeta un œil au sablier.

—   Chaton, ta boisson.

Ko’Nabah retira l’infuseur et répéta l’opération pour la seconde tasse pendant qu’elle poursuivait :

—   Pour pallier à la limitation de mes pouvoirs, je voulais accumuler les connaissances. Leur montrer que, même si je ne maîtrisais pas aussi bien la magie qu’eux, mon intelligence valait…

Elle repoussa le contenant brûlant que lui tendait la mage.

—   Toi d’abord, chaton.

Ko’Nabah porta donc la tisane à ses lèvres tandis que sa mère reprenait le fil de son récit :

—   Je voulais donc leur prouver que mon intelligence valait au moins la leur par l’étendue de savoir sur le monde que je collectais. A une époque, je voulais devenir une scientifique. Botaniste, alchimiste, peut-être autre chose. J’ai songé quelques temps à rejoindre des groupes d’études des anciens ayléides ou même des dwemers. Je me suis ensuite demandée si les mathématiques pouvaient combler mes lacunes magiques.

Elle jeta un regard sévère à Ko’Nabah.

—   Tu as oublié le miel, chaton. Et avec une cuillère, s’il te plaît.

Guère désireuse de provoquer sa colère alors qu’elle évoquait son passé, la khajiite s’empressa d’attraper l’ustensile pour ajouter le précieux liquide sucré à sa boisson. Satisfaite, sa mère croisa les mains avant de continuer son explication.

—   J’ai fini par me rapprocher un peu malgré moi d’autres khajiits de mon âge. Ils m’ont intégrée à leur groupe et m’ont présentée à leurs amis. En apprenant à les connaître, je me suis rendue compte que nous partagions la même soif de connaissances. Ils ont fini par me proposer de servir Hermora avec eux. J’ai accepté, d’abord par simple curiosité. J’ai fini par… prendre goût, dirons-nous, aux découvertes que je faisais chaque fois qu’Hermora acceptait de nous offrir un pan de son savoir au fil de nos missions réussies et de nos incursions dans Apocrypha.

Elle baissa le regard sur ses griffes. Ko’Nabah remarqua sa nervosité à la manière dont elle grattait le bout de l’une d’elles.

—   J’ai commencé à me perdre dans l’immense bibliothèque et les connaissances qu’elle contenait. J’ai commencé à négliger mon hygiène et ma santé au profit des livres que je pouvais y trouver et rapporter chez moi pour les lire. J’avais en effet mis la main sur un artéfact d’Hermora, un ouvrage que l’on appelle un Livre Noir. Une porte vers son plan.

Elle soupira.

—   Ton grand-père a fini par se rendre compte que quelque chose n’allait plus pour moi. Je devenais de plus en plus irritable et agressive lorsque je n’étais pas absorbée par mes lectures. Il m’a un jour surprise avec le Livre Noir et me l’a confisqué. J’ai… j’ai failli le tuer pour le récupérer. Lorsque j’ai réalisé ce que je m’apprêtais à faire, j’ai pris peur. J’ai… j’ai enterré le livre et ai coupé tout contact avec mes anciens amis. Bien sûr, il m’a fallu du temps pour me détacher de cette envie irrépressible de connaissances, de ce livre tentateur qui m’aurait conduite à ma perte.

Elle jeta un œil au sablier et attrapa sa tasse. Tout en se servant en miel, elle confia à Ko’Nabah :

—   Environ cinq ans plus tard, j’ai rencontré ton père. Pour lui, je me suis forcée à abandonner mes rêves de jeunesse et me suis concentrée sur une vie plus simple d’alchimiste.

Elle prit une gorgée de la boisson chaude avant d’achever :

—   Il m’a fallu dix ans supplémentaires avant de trouver le levier capable de me détourner définitivement d’Hermora et de son savoir corrompu.

—   Ma naissance, devina Ko’Nabah.

Sa mère acquiesça.

—   Lorsque je t’ai vue, si petite et fragile, je… j’ai su que je ne pouvais plus me permettre de te mettre en danger. Je voulais te protéger, Ma’Nabah. C’était ce qui comptait le plus pour moi, bien plus que de découvrir de nouvelles formules magiques ou des recettes perdues depuis des temps immémoriaux. Je ne voulais rien de plus que t’offrir une enfance heureuse et insouciante, bien loin des menaces des daedras.

Ko’Nabah plongea son regard dans le sien, touchée par ses mots. Elle voyait au fond de ses pupilles fendues la douleur que représentaient ces souvenirs. Elle percevait, dans chaque trémolo de sa voix, la difficulté d’en parler. Pire, elle devinait dans ses paroles des notes de regret. Le regret d’avoir abandonné ses rêves pour une vie simple et rangée.

—   Papa savait ?

Elle secoua la tête.

—   Je ne voulais pas l’inquiéter avec de telles futilités. Ce n’était qu’une partie de mon passé, que j’essayais moi-même d’oublier, chaton. Une partie de moi sans importance…

—   Et tu lui reproches de ne pas t’avoir dit qu’il servait Varmiina ? s’étonna la mage.

Elle perçut le léger choc de sa queue contre le pied de la chaise.

—   Ton père est parti en mission pour elle alors que tu n’étais qu’un petit chaton, siffla-t-elle. Ce n’est pas pareil du tout.

—   Et qu’est-ce qui te dit qu’il ne s’est pas retrouvé forcé de lui obéir pour nous protéger ? répliqua Ko’Nabah. Tu as une preuve qu’il n’a pas essayé, comme toi, d’échapper à son daedra pour mener une vie simple ?

Sa mère baissa les yeux sur ses doigts sans répondre. Ko’Nabah se leva brusquement.

—   Dis-moi où est caché le Livre Noir, ordonna-t-elle. Je pars chercher papa.

—   Nabah…

—   Tu crois que si les rôles n’avaient pas été inversés, il ne l’aurait pas fait ?

Nouveau silence. Ko’Nabah insista.

—   Maman, je veux le retrouver. Oui, il a quitté ma vie si tôt que je me souviens à peine de lui, mais les souvenirs que je garde sont ceux d’un khajiit aimant, qui ne nous aurait jamais abandonnées pour rien au monde. Toi, tu as laissé tes connaissances de côté pour veiller sur nous. Lui a choisi de partir pour que nos vies soient épargnées. Vous avez chacun suivi votre voie, mais vous avez fait la même chose, finalement : vous m’avez protégée. A mon tour, maintenant, de veiller sur vous.

Sa mère ne répondit pas tout de suite. La mage la fixa longuement, sans rien ajouter de plus. Finalement, son aînée releva les yeux vers elle, ses iris dorés emplis de douleur et d’appréhension.

—   Promets-moi une chose, chaton…

Ko’Nabah se rassit près d’elle et posa sa main sur la sienne.

—   Tout ce que tu veux, maman.

Elle détourna le regard un instant. Lorsqu’elle le reposa sur sa fille, elle réfrénait une profonde souffrance.

—   Promets-moi de dissimuler le Livre ailleurs une fois que ton père et toi serez de retour à Tamriel.

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