Cauchemars apocryphes

Chapitre 3 : Apocrypha

4156 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/12/2024 16:47

La porte du vieux débarras s’ouvrit avec un grincement qui rappela à Ko’Nabah le rire de Varmiina. Elle toussa, victime du nuage de sable et de poussière projeté dans les airs par le mouvement brusque du panneau de bois. Ses yeux la piquèrent.

Lorsqu’elle parvint enfin à les rouvrir, Ko’Nabah découvrit une pièce moite, préservée de la chaleur du soleil par les épais murs de pierre et plongée dans la pénombre. Grâce à la lumière qui s’engouffrait dans la pièce par l’ouverture derrière elle, la mage parvint à discerner les contours d’un bric-à-brac innommable à peine deux mètres devant elle. Elle retint un juron. Sa mère l’avait prévenue que les khajiits du village entassaient là leurs vieilleries depuis des générations, mais elle ne s’attendait pas à un tel dépotoir.

Ses orteils effleurèrent les dalles poussiéreuses tandis qu’elle s’avançait avec prudence entre les étagères négligemment jetées là et les coffres entassés n’importe comment dans la pièce. Rapidement, la lumière éblouissante d’Elsweyr se résuma à un vague rayon dans son dos, perdu derrière les hautes armoires de bois. Ses yeux s’habituèrent vite à l’obscurité, lui permettant d’y voir bien assez pour épargner à ses pattes des chocs malencontreux avec les pieds de chaises ou des coins de table.

Une fois certaine d’avoir avancé de quelques mètres dans la salle, elle chercha une vieille commode de bois contre le mur est. Elle en repéra deux. Les lèvres pincées, elle entreprit de pousser la première. Le meuble, bien trop lourd, ne bougea pas d’un millimètre. Ko’Nabah observa son environnement, l’esprit en ébullition pour trouver une solution à son problème. Elle ne repéra rien susceptible de l’aider.

En désespoir de cause, la khajiite gagna l’autre commode. Celle-ci se montra plus coopérative. Elle parvint à la dégager du mur, non sans provoquer au passage un tel nuage de poussière qu’elle en attrapa une telle quinte de toux qu’elle s’en demanda si elle n’allait pas étouffer.

Elle s’éloigna de quelques mètres le temps de sortir une gourde de son sac et avala quelques gorgées d’eau pour apaiser l’irritation de ses voies respiratoires. Elle détestait Elsweyr. Remonter jusqu’à ce désert afin de retrouver les traces de l’ancienne maison de ses grands-parents ne lui avait pour l’instant apporté que des problèmes. Le soleil lui avait causé une insolation entre le Perchoir de Khenarthi et le village natal de sa mère. Elle avait découvert le mal de mer pendant le trajet en bateau entre sa province d’origine et celle de ses ancêtres. Et elle avait aussi redécouvert le comportement hautain et agaçant des altmers. La seule chose sur laquelle elle s’accordait avec eux ? La sécheresse de l’air ambiant. Elle n’était définitivement pas prête à renouer avec ses racines.

Lorsqu’elle parvint à récupérer un souffle normal, elle reprit sa tâche auprès de la commode après avoir toutefois récupéré dans son sac un foulard à nouer sur son nez pour se protéger de la poussière. Elle acheva de pousser le meuble, puis tapota le mur depuis sa base jusqu’à son sommet. Elle hurla lorsqu’une grosse araignée lui tomba sur la main.

Un juron lui échappa. Khenarthi, pourquoi sa mère n’avait donc pas enterré le Livre dans un désert plutôt que de le déposer dans cet endroit sordide ? Elle soupira, puis se remit à frapper contre les briques après s’être assurée qu’aucun autre arachnide ne s’apprêtait à lui jouer un mauvais tour.

Enfin, après de longues minutes de recherche, elle trouva une pierre qui sonnait creux. Du bout de sa dague, elle entreprit de la desceller pour la retirer. Elle y passa de longues minutes, incommodée par la moiteur de la pièce. Une fois encore, elle pesta contre le désert, contre sa chaleur extrême, contre les rayons du Soleil, contre sa mère qui aurait pu le cacher ailleurs, contre son père qui aurait pu disparaître ailleurs, et contre les daedras qui ne pouvaient s’empêcher de leur pourrir la vie avec des idioties qu’ils n’étaient certes pas en mesure de comprendre, mais qui les gênait malgré tout.

Sa mauvaise humeur s’évapora toutefois lorsque ses doigts effleurèrent la couverture d’un épais ouvrage. Elle le fit glisser hors de sa cachette avec précaution. D’une main fébrile, elle caressa le dessin en relief gravé sur le cuir. L’ouvrage sentait l’humidité, mais dégageait une telle aura que la mage eut un temps d’hésitation. Elle comprenait pourquoi sa mère s’en était débarrassée. Il l’attirait. Elle l’entendait presque susurrer des promesses de pouvoir dans son esprit. Elle l’ouvrit finalement d’un geste délicat. Ses yeux tombèrent sur un enchevêtrement de symboles étranges.

Elle n’eut pas le temps d’en décrypter un seul avant que des tentacules surgissent du sol. Un cri étouffé franchit ses lèvres lorsqu’elle les sentit se refermer autour d’elle, puis elle se sentit tomber dans le vide. A peine un instant plus tard, pourtant, elle sentit à nouveau le contact ferme de la pierre sous ses sandales. Les appendices disparurent pour la laisser face à un monde oppressant.

Ko’Nabah pivota sur elle-même, à mi-chemin entre la terreur et l’émerveillement. Dans cet endroit, nul rayon de soleil ne perçait le ciel verdâtre où d’étranges filaments formaient comme des reflets marécageux à la surface d’une eau vaseuse. Cà et là, des nuages noirs d’où s’échappaient un îlot de tentacules parsemaient le firmament. Autour d’elle, des livres amoncelés sur plusieurs mètres de haut formaient de véritables murs entrecoupés d’arches gluantes. Elle battit des paupières, stupéfaite. Ces arches étaient formées de tentacules hérissés de livres. Des tentacules bien vivants, parfaitement mobiles, qui soutenaient la structure, et dont les ventouses étaient remplacées par des livres.

La mage s’aventura à en attraper un au hasard. La muraille tenait si bien que rien ne s’écroula, comme si elle avait été conçue exprès pour permettre aux voyageurs de consulter les ouvrages au gré de leurs envies. Elle l’ouvrit, feuilleta quelques pages. Elle ne comprit pas les caractères étalés sous ses yeux, mais les identifia comme une forme apparentée à de l’ancien ayléide. Elle reposa sa trouvaille, puis s’avança dans le couloir qui se dévoilait sous ses yeux.

A chaque pas, son cœur battait un peu plus vite d’allégresse. A chaque mètre, elle découvrait plus d’une centaine de grimoires anciens, si vieux qu’ils recelaient sans aucun doute des connaissances oubliées depuis plusieurs siècles au moins. A chaque nouvelle voie qui s’ouvrait devant elle, elle sentait sa curiosité l’attirer de plus en plus proche des murs. Elle percevait dans le silence oppressant le bruit parcheminé de pages qui se tournaient. Sa truffe était assaillie par l’odeur enivrante du vieux papier un peu humide. Elle ne percevait aucun signe de vie, et cela l’arrangeait bien. Elle pouvait bien s’arrêter un instant pour consulter ce livre de sorts consacré à la pyromancie… ou celui-ci, en daedrique, qui traitait d’invocation d’atronachs de chair… ou encore celui-là, écrit en langue commune, dont le titre promettait de mettre en lumière des découvertes capitales sur les anciennes civilisations argoniennes…

Ko’Nabah reprit soudainement conscience d’elle-même allongée sur le ventre sur le sol glacial, ses jambes battant négligemment dans l’air, sa queue sagement repliée contre sa cuisse. Elle se redressa, les épaules et la nuque raide. A côté d’elle, deux piles s’étaient formées, la première d’une trentaine d’ouvrages, la seconde d’une petite douzaine. Elle plissa les paupières et regarda la tranche des livres. Elle venait de lire l’intégralité de la plus haute des deux piles. Elle fronça les sourcils. Depuis combien de temps s’était-elle ainsi installée pour lire ?

Agacée de s’être laissée prendre, elle secoua vivement la tête. Sa mère l’avait prévenue sur les dangers d’Apocrypha. Elle comprenait désormais pourquoi. Tant de connaissances, tant de livres… elle se força à quitter son petit campement improvisé pour s’enfoncer un peu plus dans la bibliothèque daedrique.

Au bout de longues heures de marche, elle déboucha sur une large plateforme au sol grillagé qui flottait à quelques mètres à peine au-dessus d’un océan de liquide noir. Au centre de la structure se trouvait un énorme volume parfaitement semblable à celui qu’elle avait découvert dans le débarras elsweyri. Elle s’en approcha non sans avoir au préalable jeté un coup d’œil méfiant aux immenses tentacules brun-noir qui dépassaient de la surface des flots. Le livre s’ouvrit de lui-même lorsqu’elle posa sa main sur la couverture. Une drôle de lumière verte l’entoura. Lorsqu’elle se dissipa, elle se trouvait dans une autre section d’Apocrypha, cette fois dans une sorte de tour ou de souterrain aux parois étrangement biologiques. Elle préféra ne pas se demander ce qui avait servi à les fabriquer.

           La mage s’éloigna de l’ouvrage pour regarder un peu mieux autour d’elle. Des livres flottaient au-dessus d’elle tels d’étranges oiseaux au corps de papier. Elle les contempla quelques instants en se demandant quel sort avait bien pu servir à les maintenir ainsi en lévitation. La possibilité qu’un grimoire contînt la formule quelque part dans l’immense labyrinthe daedrique lui effleura l’esprit. Elle regarda autour d’elle à la recherche d’autres tomes magiques sans toutefois en identifier un seul. Sa queue fouetta l’air derrière elle. Elle jeta un dernier regard aux environs afin de bien en graver l’agencement dans son esprit, puis entreprit de poursuivre son périple dans la galerie qui s’ouvrait face à elle.

           Elle marcha de longues heures encore. Elle consultait un livre à la couverture attirante de temps à autres, lorsqu’ils venaient flotter devant ses vibrisses ou que son regard accrochait leur tranche sur les murs. Elle s’étonna, au bout d’un long moment, de n’avoir encore croisé personne. Ni mortel avide de savoir, ni créature impie de l’Oblivion, ni gardien magique de cette imposante bibliothèque. Ses yeux, pourtant, furetaient dans les galeries parallèles qu’elle n’empruntait pas, ses vibrisses frémissaient à la recherche de la plus petite émission magique. Elle ne remarqua rien.

           Son esprit, pourtant en proie à une étrange torpeur alimentée par la perspective de découvrir toujours plus de connaissances magiques, formula peu à peu des inquiétudes sur ce sujet. Se pouvait-il qu’elle eût découvert une section interdite d’Apocrypha ? Qu’un piège quelconque la retenait dans ces couloirs sombres ? Ou alors quelque chose de bien plus inquiétant se tramait-il ? Sa mère lui avait parlé rapidement des créatures qui peuplaient, d’après elle, cette bibliothèque honnie. De quêteurs au visage recouvert de tentacules, vêtus de longues robes de haillons et flottant au-dessus du sol. Des rôdeurs terrifiants qui sortaient des flots noirs et empoisonnés pour attaquer les voyageurs. Des âmes perdues dans les couloirs infinis et dévorées par l’immense quantité de savoir qu’elles tentaient d’assimiler. Où se cachaient donc ces horreurs ? Où s’étaient réfugiés les daedras ? Était-elle passée par l’une des portes les plus discrètes du plan ? La maigre partie de son cerveau encore capable d’analyser la situation restait perplexe.

           Ses questions, toutefois, se noyaient aussi vite qu’elles apparaissaient dans la masse d’espoir et d’avidité qui l’habitaient. Elle pensait encore à sa mission, bien sûr, mais elle devait fournir des efforts de plus en plus violents pour échapper au pouvoir d’attraction qu’exerçaient les livres sur elle. Ceux qui ne racontaient que d’anciennes histoires ou des récits fictionnels ne l’intéressaient pas beaucoup. Elle voulait découvrir de nouveaux sorts, apprendre encore et encore des formes de magie toujours plus complexes. Elle brûlait de saisir entre ses griffes de nouveaux grimoires, des parchemins toujours plus anciens et complexes, des traités d’altération rédigés par des mages plus vieux que son Ere elle-même.

           Elle ressentait également la frustration de ne pas savoir décrypter la majeure partie des livres qu’elle croisait. Certains, écrits en ayléide, lui promettaient des connaissances si anciennes qu’elle en aurait étonné sa famille. D’autres paraissaient rédigés en dwemeri ou encore en maormer. Elle ignorait même que ce peuple marin pût écrire. Et lorsqu’elle découvrit une très vieille tablette gravée de glyphes anguleux, elle laissa échapper un feulement de frustration. Du draconique !

           Dès lors, elle oublia toute trace de sa mission et se jura de découvrir un sort capable de traduire chaque texte dans une langue qu’elle connaissait. Elle cessa d’avancer pour fureter entre les murs, ses yeux perçants braqués sur les tranches des livres à la recherche de celui qui lui permettrait d’accéder à ce savoir inaccessible.

           Alors qu’elle retirait avec soin plusieurs tomes d’un mur pour accéder à ceux situés plus en profondeur, elle sentit soudain une présence dans son dos. Une flamme dangereuse s’alluma entre ses doigts recourbés tandis qu’elle invoquait armure et bouclier de l’autre main. Elle découvrit, à presque deux mètres du sol, une sorte de déchirure dans l’espace de laquelle sortait un mélange infect de tentacules et d’yeux terrifiants. Elle feula, les oreilles plaquées en arrière. Un ricanement brisa alors le silence.

—   Tu m’intrigues, petite mortelle. Je t’observe depuis ton arrivée dans mon plan sans bien comprendre ce que tu recherches ici. Est-ce la connaissance qui t’intéresse ? La puissance ? Ou alors autre chose ? Une compréhension du monde que l’on tenterait de cacher aux pauvres créatures que vous êtes, peut-être ?

Ko’Nabah battit des paupières aux mots du Daedroth – car l’aura que cette chose dégageait correspondait parfaitement à un prince daedra. Que cherchait-elle, déjà ? Un sort … ? Non, elle n’était pas entrée pour cela. Elle se força à retrouver ses esprits d’un battement de paupières. Elle remarqua que ses muscles s’étaient crispés. Elle se força à se détendre. Elle se souvenait, à présent.

—   Je recherche mon père, seigneur Hermora, répondit-elle d’une voix encore pâteuse.

—   Ton père ? ricana l’entité daedrique. Es-tu sûre qu’il se trouve ici ?

Ko’Nabah hocha la tête.

—   Varmiina me l’a dit.

—   Varmiina… Oh, pauvre mortelle. Je doute que Varmiina se soit montrée honnête envers toi. Elle t’a demandé de retrouver quelque chose pour elle, n’est-ce pas ?

—   Que savez-vous de ma mission ? répliqua la khajiite, les oreilles basses et les crocs apparents.

Hermora ricana.

—   Oh, rien de plus que ce que tu viens de me confirmer. J’aimerais toutefois que tu m’en expliques davantage, petite. Peut-être que nous pourrions trouver un terrain d’entente… je t’aiderai à retrouver celui que tu recherches, si toutefois son esprit ne s’est pas perdu à jamais dans les couloirs d’Apocrypha, En échange…

—   Je ne négocie pas avec les daedra.

Le ton cassant de Ko’Nabah n’inspira à son interlocuteur qu’un rire effrayant.

—   Et pourtant, tu as bien dû négocier avec Varmiina pour te retrouver ici, dans mon plan, à rechercher pour elle quelque chose que je possède et qui semble l’intéresser. Si elle t’a promis la liberté, sache qu’elle t’a menti.

Les oreilles de la khajiite se baissèrent un peu plus.

—   Et qu’est-ce qui me prouve que vous ne me mentez pas, vous ? siffla-t-elle entre ses crocs.

—   Je ne vois pas l’intérêt du mensonge. Tu devrais savoir que seule la connaissance m’intéresse, petite. Je n’éprouve aucune satisfaction à dominer les mortels. Alors pourquoi mentir ? Tu ne possèdes même pas de savoir unique. Tu n’es qu’une khajiite ordinaire, une toute petite mortelle guère différente des autres. A moins que tu aies réussi à me dissimuler des choses, je ne vois pas du tout pourquoi je te mentirais.

Ko’Nabah garda le silence quelques instants. Sa mère l’avait prévenue qu’Hermora ne représentait pas le pire exemple de fourberie parmi ses semblables. Elle n’avait jamais entendu parler de tentatives d’invasions de sa part, d’ailleurs. Des attaques isolées pour récupérer des livres ou des connaissances ancestrales, peut-être. Une conquête de domination de Tamriel ? Jamais. Peut-être pouvait-elle le croire…

—   Et quel serait votre prix en échange du retour de mon père sur Nirni ? demanda-t-elle d’un ton méfiant.

Hermora ricana.

—   Rien de plus que ton aide pour infiltrer le Bourbier. Vois-tu, Varmiina me cache trop de secrets. J’aimerais les ajouter à ma collection de connaissances.

Ko’Nabah s’accorda un instant de réflexion. Hermora ne la pressa pas. Elle le trouvait bien plus agréable que la dame des murmures, bien moins agressif. Et même si elle ne lui accordait pas une confiance totale, elle ne pouvait ignorer deux choses : la première, qu’il ne chercherait ni à la contrôler, ni à la dominer ; la seconde, que Varmiina, en revanche, s’empresserait de la tromper pour mieux la broyer et qu’elle n’hésiterait pas à lui mentir pour parvenir à ses fins. Son choix s’imposa rapidement à elle.

—   J’accepte de vous aider sous deux conditions. La première, que vous me permettiez de retrouver mon père vivant et en parfaite santé physique et mentale. La seconde, que vous me donniez un moyen de pénétrer dans le Bourbier à ma guise et d’échapper durablement aux cauchemars que Varmiina s’empressera de m’envoyer lorsqu’elle comprendra que je l’ai trahie.

—   Oh, mais nous allons procéder discrètement, petite mortelle, rassure-toi… Dis-moi ce qu’elle recherche. Je te le donnerai. Tu lui apporteras. J’ose croire qu’elle se montrera moins méfiante envers toi une fois que tu auras rempli ta mission auprès d’elle. Après cela… tu seras libres d’aller et venir dans le Bourbier à ta guise.

—   J’insiste, répliqua-t-elle. Je veux une garantie qu’elle ne pourra plus me piéger dans des cauchemars.

Hermora agita l’un de ses tentacules.

—   Si tu y tiens, mortelle… mais tu risques d’attirer son attention si elle ne peut te convoquer à ta guise. Il vaudrait mieux que tu attendes de tomber en disgrâce auprès d’elle pour l’utiliser.

Ko’Nabah agita la queue.

—   Si vous êtes certain que cette solution est meilleure…

Le prince daedra cligna tous ses yeux en même temps.

—   Alors si notre accord te convient, mortelle…

Un gouffre duquel sortirent une masse gluante de tentacules s’ouvrit sous les pattes de la khajiite, qui laissa échapper un cri de détresse. Elle sentit la masse glaciale se refermer sur elle sans rien pouvoir faire. Un instant plus tard, elle reparut dans une autre partie d’Apocrypha, haut au-dessus des flots, sur une plateforme métallique juchée au sommet d’un énorme tentacule. Elle tituba, à la fois écœurée et déstabilisée par le trajet.

Lorsqu’elle reprit pied, elle remarqua une silhouette recroquevillée à quelques pas d’elle. Des poils grisonnants, d’épais favoris, des oreilles percées de trois anneaux d’or chacune…

Son souffle se coupa. Elle courut vers le khajiit qui la fixait d’un air hagard.

—   Papa… souffla-t-elle une fois à sa hauteur, la gorge nouée par l’émotion. Papa, regarde-moi, s’il te plaît. Parle-moi. C’est moi, Nabah, ta fille… ton bébé…

Les yeux de l’homme clignèrent plusieurs fois.

—   Papa… répéta-t-il d’une voix monotone.

Ko’Nabah sentit ses yeux s’embuer de larmes. Elle ne voulait pas y croire. Cet homme maigre, au regard presque vide, ne pouvait être son père. Dans ses souvenirs, ses yeux brillaient de joie et de vie. Son emploi de mercenaire chargé de protéger une caravane khajiite l’avait rendu si fort qu’il la soulevait sans peine. Cet homme-là n’aurait pu soulever autre chose qu’un livre. Cet homme-là était brisé par des années d’errance et de solitude.

Cet homme-là n’était pas celui qu’elle recherchait.

Déchirée, elle se mit à pleurer sans pouvoir s’en empêcher.

—   Hermora ! hurla-t-elle.

—   Nabah…

Surprise par cette voix qui lui sembla sortie d’outre-tombe, la khajiite fit volte-face lorsqu’elle sentit une patte tremblante se poser sur son bras. Aucune expression n’habillait les traits malades du khajiit.

Au plus profond de ses iris, pourtant, l’espoir s’était ravivé. Le cœur de la mage se réchauffa aussitôt. Elle le serra dans ses bras avec douceur, effrayée à l’idée de le broyer tant il lui paraissait fragile.

—   Papa… répéta-t-elle. Papa, tu m’as tellement manqué…

Il passa un bras dans son dos.

—   Nabah… mon… chaton…

Elle lui adressa un sourire radieux. Un toussotement coupa toutefois leurs retrouvailles.

—   Alors, cette mission ? demanda Hermora.

Ko’Nabah se retourna vers lui, un poil agacée par son manque d’empathie.

—   Varmiina m’a parlé d’un livre concernant Péryite, lâcha-t-elle d’un ton cassant.

—   Oh, je vois. Elle sera déçue. Tiens, transmets-lui ceci de ma part.

Un épais volume flotta dans les airs devant elle. Elle s’en saisit avant d’invoquer un mini-portail d’Oblivion vers une poche qui lui servait de vide-poches. Très pratique pour y ranger de telles découvertes sans attirer l’attention ni s’épuiser à les porter. Hermora laissa échapper un petit rire approbateur.

—   Tu es intelligente, mortelle. Je pense que ni toi ni moi ne regretterons notre petit accord.

La khajiite restait sceptique.

—   Merci, seigneur Hermora, lâcha-t-elle toutefois.

Le daedroth disparut sans lui adresser un mot de plus. L’envie de le rappeler pour lui apprendre la politesse lui traversa l’esprit un instant, juste le temps pour elle de reposer les yeux sur son père famélique. Elle jugea que s’occuper de lui s’avérait plus important que de tenter en vain d’expliquer à un Et’Ada les bases du respect. Elle enveloppa son père avec soin dans ses bras, puis ressortit le Livre Noir de son mini-plan d’Oblivion. Elle l’ouvrit devant ses yeux afin qu’ils pussent le lire en même temps. Des tentacules noirs se saisirent aussitôt d’eux et Apocrypha s’effaça de leur champ de vision. Ko’Nabah souffla. C’était terminé. Enfin.

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