Cauchemars apocryphes
Ko’Nabah poussa la porte de leur petite maison de Solitude d’une main joyeuse, le cœur battant d’allégresse à l’idée d’assister aux retrouvailles de ses parents. Depuis qu’ils avaient quitté Elsweyr, son père avait repris une belle allure grâce à ses soins constants. Son esprit s’évadait parfois dans des pensées si profondes qu’il en paraissait, de l’extérieur, regagner les longs couloirs tortueux d’une vie corrompue d’Apocrypha, mais il avait dans l’ensemble repris vie.
En fait, dès leur troisième jour de voyage, il avait entrepris de rattraper le temps perdu avec Ko’Nabah. La khajiite ne s’en plaignait pas, bien au contraire, puisqu’ils ne cessaient de parler de leurs vies respectives. Elle parlait surtout de la sienne, en fait, puisque son père avait cessé durant plusieurs années de percevoir la notion du temps. Il l’écoutait toutefois avec attention, s’émerveillait de chacun de ses progrès, de ses découvertes passées sur la vie et le monde, s’enthousiasma même d’apprendre qu’elle était devenue une herboriste et mage confirmée qui offrait ses services de guérisseuse à qui les demandaient.
Sa mère les accueillit aussitôt qu’elle entendit son rire résonner dans l’entrée. Elle la serra dans ses bras, heureuse de la retrouver en un seul morceau. Lorsque ses yeux se posèrent sur l’homme qui l’accompagnait, elle se figea. Ses bras glissèrent sur ceux de sa fille sans aucune force. Elle s’avança ensuite vers lui, les moustaches frémissantes, les yeux rivés sur les siens. Sa queue battait l’air doucement derrière elle même si ses poils s’y soulevaient légèrement. Ko’Nabah se recula pour leur laisser un peu d’intimité.
Son père glissa une main autour de celle de sa mère. Leurs pupilles semblaient incapables de se quitter un seul instant tandis qu’ils se redécouvraient dans un silence cristallin. Centimètre après centimètre, caresse après caresse, ils se rapprochèrent jusqu’à s’enlacer tout à fait. La mage souriait de toutes ses dents, attendrit par le bonheur simple qu’elle lisait sur leurs traits soudains rajeunis par la joie et l’amour.
— Tu as tellement vieilli, Nabi… murmura finalement l’homme en frottant doucement sa truffe contre le nez de sa compagne.
— Toi aussi, Rash. Et tu as maigri.
Un rire échappa au khajiit.
— Je reprendrai vite du poids, ma douce. Je crois me souvenir d’un gratin de courge au sucrelune que tu préparais à chaque fois que je rentrais d’une mission…
Elle s’esclaffa à son tour.
— J’ai amélioré la recette lorsque je me suis installée en ville, murmura-t-elle. J’y rajoute quelques morceaux de horqueur, désormais, avec une touche de lys des cimes pour parfumer un peu.
— J’ai hâte de goûter ça ! s’enthousiasma son époux en déposant un baiser sur son front. Tu souhaites que je t’aide à le préparer ?
— Comme si nous n’avions jamais été séparés…
— Comme si nous n’avions jamais été séparés, acquiesça-t-il.
Ils s’écartèrent l’un de l’autre juste assez pour pouvoir jeter un œil à leur fille.
— Tu veux bien aller chercher des courges, Nabah ? demanda sa mère.
Elle hésita, les moustaches frémissantes.
— J’ai un truc à faire avant, maman. Je vais sans doute manquer le repas et… et peut-être ne rentrer que d’ici demain ou dans quelques jours.
Nul besoin de mots pour que sa mère comprenne ce qu’elle avait en tête. Elle opina.
— Essaie de ne pas trop t’éloigner, chaton. Et emporte un manteau, il commence à geler durant la nuit.
Ko’Nabah laissa échapper un petit rire.
— Je ferai attention, maman. C’est promis.
Elle déposa un baiser sur la joue de chacun de ses parents avant de s’éclipser avec un dernier signe de la main. Une fois sortie, elle quitta la ville et s’assura d’être seule avant de tirer des plis de sa cape un épais livre à la couverture de cuir noir.
Depuis qu’elle avait quitté Apocrypha, elle ne cessait d’y penser. Elle croyait l’entendre murmurer, parfois, au cœur de la nuit, lorsqu’elle essayait d’esquiver le sommeil.
Elle n’avait pas véritablement dormi depuis trois mois. Ses rares instants d’assoupissement l’entraînaient systématiquement dans le Bourbier, le plus souvent dans des cauchemars terribles où elle assistait à la torture de sa famille par des créatures plus terrifiantes les unes que les autres. Elle savait pourquoi, bien sûr. Varmiina.
La princesse daedra avait cherché à récupérer la prophétie dès la première nuit qu’elle était revenue en Tamriel. Le contenu de son offrande l’avait tant offensée qu’elle se demandait encore ce que contenait l’ouvrage qu’elle lui avait donnée. Elle soupçonnait Hermora de s’être moquée d’elle.
Une part d’elle voulait enterrer le Livre quelque part, le jeter à la mer, le confier à un voyageur innocent ou encore le sceller dans un tombeau nordique où les draugrs empêcheraient quiconque de le retrouver. Elle voulait préserver son esprit de cette tentation impie de comprendre le monde du point de vue d’un être corrompu par son propre savoir. Elle voulait s’assurer que plus personne ne serait la victime de cet objet.
Et pourtant… elle comprenait ses murmures, elle entendait ses appels. Elle ne pouvait s’empêcher de caresser sa couverture avec une certaine révérence ni de lui parler lorsque la fatigue la torturait. Elle se demandait ce que cette immense bibliothèque pouvait encore lui apprendre, quels sorts merveilleux se cachaient dans son labyrinthe. Elle se demandait jusqu’où Hermora irait dans le partage de ses connaissances pour en obtenir de nouvelles grâce à elle.
Elle garda longtemps les yeux baissés sur l’épais volume sur lequel elle crispait les doigts, partagée entre l’envie de le garder pour elle et celle de le jeter loin d’elle pour protéger ses parents et se protéger elle-même. Elle glissa ses mains sur les gravures qui ornaient le cuir en écoutant ses murmures tentateurs. Non, elle ne pouvait pas détruire un tel objet. Même si elle le voulait de tout son cœur, elle ne le pourrait pas. Le cacher, peut-être ?
Elle reprit conscience du monde qui l’entourait lorsque des voix résonnèrent sur le chemin devant elle. Elle s’empressa de faire disparaître l’artéfact daedrique dans un claquement de doigts. Elle verrait bien en temps voulu ce qu’elle en ferait.
Peut-être un jour s’en débarrasserait-elle, comme sa mère le voulait.
Peut-être un jour sombrerait-elle dans les méandres d’Apocrypha comme ses parents avant elle.
Peut-être un jour deviendrait-elle folle à force d’éviter le sommeil.
Elle consulta le Soleil d’un coup d’œil avant de se décider. Elle partirait vers le Nord, vers l’autel d’Azurah. Peut-être la déesse pourrait-elle l’aider…