La Fiole Blanche

Chapitre 7 : Le contrat

5790 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/02/2026 12:26

L'absence de réponse d'Eddling était inquiétante et pesait lourdement sur le groupe. Le silence qui s'était installé était oppressant, et chacun le ressentait à sa manière. Mogrimm'Dar restait la tête basse, plongé dans ses pensées. Calyndra lançait des regards furtifs à Agmund ; le visage du jeune homme s'était fermé, durci par une inquiétude qu'il peinait à dissimuler. Seule Louve refusait obstinément de céder au découragement.

- Tu es sûre que ton anneau fonctionne ? demanda-t-elle à Calyndra.

Le doute perceptible dans sa voix, hérissa la Haute-Elfe.

- Oui, j'en suis certaine, répondit-elle un peu sèchement. J'ai déjà pu entrer en contact avec lui.

Mais Louve ne se laissa pas intimider par son ton froid.

- Peut-être que quelque chose... trouble ton « bijou magique », ou quelque chose comme ça ? suggéra-t-elle maladroitement.

Le manque de connaissances de la Nordique en matière de magie poussa Calyndra à vouloir rejeter cette idée sur-le-champ. Pourtant, elle fronça les sourcils. En y réfléchissant, la théorie n'était pas absurde. Elle pouvait même être plausible. Mais dans ce cas, quelle force aurait pu interférer avec un enchantement aussi précis ?

- Peut-être... impossible de savoir, murmura-t-elle, perdue dans ses pensées.

- Tant que nous marcherons dans le brouillard... il y a une chance qu'Eddling respire encore quelque part... Nous ne devons donc pas perdre espoir, fit remarquer doucement Mogrimm'Dar.

Calyndra approuva ces sages paroles d'un signe de tête. Le Khajiit avait raison, et elle admira sa faculté à toujours trouver du positif dans les situations les plus critiques.

- J'ai malheureusement moi aussi une mauvaise nouvelle, annonça Louve, la mine sombre et défaite.

Elle qui était d'ordinaire si confiante avait subitement perdu son assurance, remplacée par un air profondément dépité.

- Ce... salopard d'Impérial est parvenu à me faire avouer où se trouve la Fiole Blanche.

L'amertume transperçait chacun de ses mots. Les poings serrés, le regard fuyant, Louve luttait visiblement contre la colère et la honte qui l'assaillaient. Tous comprirent aussitôt de quel Impérial il s'agissait — même Agmund, avait aperçu le commandant juste avant sa fuite. Il l’avait impressionné et effrayé par son efficacité à gérer la crise causée par sa diversion et par son air menaçant. C’était pourquoi l’adolescent n’avait pas hésité à envoyer un signal avec son bâton pour avertir Calyndra et les autres du danger. 

Il y eut un long silence, seulement troublé par leurs respirations et les bruits naturels de la grottes qui leurs étaient devenus familiers : sifflements perçants, gouttes d'eau qui s'écrasent contre la roche et craquements sourds de la glace. 

- Je ne veux pas parler au nom de tout le monde, dit timidement l'adolescent, l'écho de sa voix résonnant contre les murs, mais je pense qu'aucun d'entre nous aurait pu supporter ce qu'il t'a fait subir. Peut-être même que nous aurions cédé bien plus tôt. Alors... ajouta-t-il en rougissant de sa propre audace, ne sois pas trop dure avec toi-même.

Calyndra lui jeta un regard surpris, empli de fierté. Le jeune homme avait déjà beaucoup mûri depuis leur départ de Vendeaume, survenu il y a pourtant seulement quelques jours.

- Alors, il faut nous mettre en route sans tarder, dit gravement Mogrimm'Dar.

- Oui. Plus on attend, plus les Impériaux prennent de l'avance sur nous, conclut Louve, déterminée.

Tous se tournèrent vers Calyndra. Elle inspira profondément, réprimant la protestation qui menaçait de lui échapper. La blessure d'Agmund n'était pas totalement guérie, mais elle le savait : ils ne pouvaient plus se permettre d'attendre.

- Très bien, consentit-t-elle finalement. Agmund restera sur Torrentciel le temps qu'il soit complètement remis.

Ayant pris leur décision, ils se mirent aussitôt en mouvement, chacun trouvant refuge dans l'action pour ne pas laisser le doute les rattraper. 

Seul Agmund demeura à l'écart des préparatifs. Calyndra l'avait fermement contraint à se reposer, malgré ses protestations. Tandis qu'elle rassemblait méthodiquement leurs affaires, Louve et Mogrimm'Dar partirent en éclaireurs à l'extérieur, inspectant les alentours afin de s'assurer qu'aucun Impérial, ni aucune silhouette suspecte, ne rôdait dans les parages.

La Haute-Elfe avait déjà solidement attaché une grande partie de leurs paquetages sur Torrentciel, qui n'aurait qu'Agmund pour cavalier. Lorsque les compagnons d'Eddling revinrent annoncer que la voie était libre, Louve s'approcha de l'adolescent et le souleva avec précaution pour l'installer sur le dos de la jument pommelée. Enfin, prêts à quitter leur abri, ils empruntèrent le passage étroit menant vers l'extérieur.


Au moment de partir, Agmund fut surpris d'être partagé entre un profond soulagement, mêlé à un regret inattendu. Ombrenoire, malgré son atmosphère oppressante, ses courants d'air glacés et ses... trolls, avait été un refuge bienvenu.

Lorsqu'ils franchirent l'ouverture de la grotte, le jeune homme leva les yeux vers un ciel couvert et terne. Il chercha instinctivement la position du soleil, qu'il ne distingua qu'à peine, camouflé par la grisaille. De lourds flocons tombaient lentement, étouffant les sons et noyant le paysage dans une blancheur silencieuse. Cette atmosphère opaque, donnait une impression de solitude, comme si le temps lui-même était en suspens.

- Au moins... il n'y a pas de vent, murmura Agmund à l'oreille de Torrentciel en la caressant.

- Ne t'y habitue pas trop, répondit Mogrimm'Dar qui avait entendu sa remarque. Plus nous progresserons vers les montagnes, plus le temps deviendra imprrévisible et caprrricieux...

Ils s'engagèrent avec prudence vers le nord, leurs silhouettes rapidement avalées par la neige, conscients que chaque pas les rapprochaient de la Fiole Blanche, mais également vers de nombreux dangers. 


***

Craignant à chaque instant d'être repérés — que ce soit par les Impériaux ou par des membres de la guilde — les premières heures de leur voyage se déroulèrent sous une tension constante, presque suffocante. Le silence lui-même semblait chargé de menace, chaque craquement dans la neige faisant naître la crainte d'une embuscade imminente. 

Louve et Mogrimm'Dar ne cessèrent d'effectuer à tour de rôle, de longs allers-retours en éclaireurs, s'éloignant régulièrement du groupe pour inspecter les environs avant de revenir faire un bref rapport. Privés de monture, cela les obligeaient à effectuer ces manoeuvres de surveillance : en courant. Calyndra et Agmund observaient leurs efforts avec une admiration silencieuse. Car ils précédèrent ainsi tout au long de la journée, ne revenant que légèrement essoufflés malgré leurs traits tirés par la fatigue. Leur progression était rendue d'autant plus éprouvante par le sol inégal et couvert d'une épaisse couche de neige. Car ils avançaient volontairement en marge de la route, qu'ils devaient éviter à tout prix, conscients que les voies tracées étaient autant de pièges potentiels pouvant les mener droit à leurs poursuivants.

Ainsi, durant des heures, ils progressèrent en silence, que même Agmund se refusa à briser, malgré les innombrables questions qui le tiraillaient. Ils ne s'octroyaient que de brèves haltes pour s'alimenter et permettre à la Haute-Elfe de soigner la blessure d'Agmund — celle du Khajiit étant guérie. 

Laissant les plaines de la toundra de la Châtellerie de Blancherive loin derrière eux, ils grimpèrent vers les montagnes. Leur progression, à mesure qu'ils gagnaient en altitude, devint plus lente et éreintante. Chaque pas semblait peser un peu plus lourd que le précédent. Pour ne rien arranger, comme l'avait prédit Mogrimm'Dar, le temps se mit à changer : la neige tombait plus drue et le vent soufflait des bourrasques cinglantes. Lorsque le ciel commença à s'assombrir et que les premières ombres du crépuscule glissèrent entre les pics enneigés, Louve et Mogrimm'Dar échangèrent un regard hésitant : Poursuivre leur route leur permettrait peut-être de rattraper leur retard sur les Impériaux. Mais la découverte des vestiges d'une ancienne ruine nordique, les convinrent de s'arrêter. Les pierres massives, brisées mais toujours debout, offraient une promesse rare et précieuse : un abri. S'abriter du vent et des températures glaciales pour la nuit valait bien une halte. Dans ces montagnes hostiles, une telle opportunité était rare.

Allumant un maigre feu, ils se pelotonnèrent les uns contre les autres pour tenter de se réchauffer. À présent qu'ils avaient mis de la distance entre eux et leurs poursuivants, un sentiment de relative sécurité s'installait. L'obscurité, la neige qui continuait de tomber en un rideau opaque, ainsi que les pierres des ruines, les dissimulaient aux regards.

- Enfin... souffla Louve en massant ses pieds endoloris.

Elle se gratta ensuite férocement le torse, avant d'écarquiller les yeux en se rappelant soudain la raison de cette gêne sous son pourpoint. Elle glissa alors la main à travers son col.

- Mais qu'est-ce que tu fabriques ? lui demanda Calyndra.

En guise de réponse, la Nordique extirpa de son col une liasse de papiers froissés.

- Avec tout ce qui s'est passé, j'en avais complètement oublié que j'avais pris ces documents dans la tente de cet enfoiré de légionnaire, expliqua-t-elle face à leurs regards interrogateurs.

- Le commandant Braccus ? demanda Mogrimm'Dar pour confirmation.

Louve hocha la tête. Le Khajiit lui adressa alors un sourire complice.

- Bonne prrrise...

Calyndra tendit la main pour en examiner le contenu. Lorsqu'elle prit conscience de la quantité d'informations qu'ils renfermaient, elle en resta sans voix.

- Tu trimballais ça depuis tout ce temps ? l'interrogea-t-elle, médusée.

Éveillé par la curiosité, Agmund, étendu à côté de la Haute-Elfe, se redressa pour en parcourir quelques lignes.

- Tu les lui as volés ? demanda-t-il à la chasseuse, impressionné.

- Oui. Juste avant de partir à ta recherche, je suis retournée récupérer mes affaires dans sa tente, et c'est là que je suis tombée sur ces documents, raconta-t-elle, passant sous silence la mise à sac complète de la tente de l'Impérial. Je me suis dit que ça pourrait nous être utile... tout en lui causant quelques ennuis.

Le tour joué par Louve au terrible commandant redonna du baume au cœur au groupe, et c'est l'esprit un peu plus léger qu'ils se préparèrent à se coucher. Leur voyage ne faisait pourtant que commencer : ils leur restaient encore au moins trois jours de marche avant d'atteindre le Labyrinthe, et plus ils s'enfonceraient dans les montagnes, plus les conditions deviendraient difficiles.

Calyndra prit le premier tour de garde, laissant ainsi à Louve et à Mogrimm'Dar l'occasion de prendre un repos bien mérité. Elle souhaitait également examiner plus en détail les papiers du commandant Braccus. Elle lut tout en restant à l'affût du moindre bruit suspect. Les heures passèrent — bien plus longtemps que prévu — tandis qu'elle s'épuisait les yeux sur rapports et lettres officielles. Quand un nom la tira soudain de la torpeur provoquée par ces lectures fastidieuses.

- Valendur Arcarion... murmura-t-elle, tentant de réveiller son esprit engourdi par la fatigue.

Ce nom, de nature Haut-Elfe, lui évoquait quelque chose, il résonnait en elle comme un lointain écho où se mêlait un sentiment d'antipathie et de menace diffuse. Elle lut alors avec attention la lettre rédigée par ce dernier.

Commandant Caïus Braccus,


C'est sur recommandation directe du Général Tullius que je prends la liberté de m'adresser à vous. En ma qualité de membre de l'ambassade Thalmor, je souhaite porter à votre attention une opportunité de collaboration susceptible de servir nos intérêts respectifs.

Nos réseaux ont récemment mis au jour l'existence d'un artefact ancien d'origine Daedrique, connu sous le nom de Fiole Blanche, auquel sont attribuées des propriétés relevant de l'immortalité. Il apparaît que plusieurs individus présents en Bordeciel ont connaissance de cet objet et s'apprêtent à partir à sa recherche.

Il va sans dire que nous ne pouvons tolérer qu'un tel savoir, et plus encore un tel pouvoir, tombe entre de mauvaises mains. Dans le contexte du conflit que vous menez actuellement au sein de cette province, il serait désastreux qu'un artefact de cette nature soit utilisé contre l'Empire... ou contre des intérêts plus vastes encore.

Si votre réputation est à la hauteur de ce qui nous en a été rapporté, vous saurez mesurer toute l'importance de cette proposition et comprendre qu'une alliance de circonstance ne saurait être prise à la légère.

Dans l'attente de votre réponse,


Valendur Arcarion, 

membre de l'ambassade Thalmor


L'ambassade Thalmor... il ne manquait plus que ça, pensa-t-elle, excédée.

Ainsi, c'étaient eux qui tiraient les ficelles de cette traque. La révélation ne la surprit pourtant pas. Aux yeux de Calyndra, les Thalmor représentaient une véritable honte pour ses origines Altmeri. Leurs partisans défendaient une idéologie extrémiste prônant le retour à une prétendue « pureté » elfique et la domination sur les autres peuples — en particulier les humains qui ne sont à leurs yeux guère plus que des enfants stupides. De plus, l'ambassade menait en Bordeciel une politique de persécution acharnée contre les Nordiques et leur culte de Talos. 

Ce pouvait-il que les Thalmors exercent des pressions sur les membres de la guilde lancés à leur poursuite ? Se demanda-t-elle. L'hypothèse semblait plausible, mais pour l'heure, trop d'ombres l'empêchaient encore de percevoir clairement la situation, même si celle-ci commençait lentement à se dessiner.

Malgré tout, elle ne parvenait pas à se souvenir précisément de qui était ce Valendur Arcarion, bien que son nom continue de résonner désagréablement en elle. Agacée et épuisée, elle finit par renoncer à mettre un visage sur ce Thalmor. Ses lectures lui avait donné un mal de crâne lancinant.

Après avoir réveillé Mogrimm'Dar pour qu'il prenne le relais de la garde, elle inspecta une dernière fois la cuisse d'Agmund avant d'aller se coucher. La blessure était sur la bonne voie de la guérison, mais, tout comme celle du Khajiit, elle laisserait une cicatrice indélébile.

Le jeune homme dormait si profondément, qu'il ne s'aperçut de rien, lové contre Torrentciel. À la vue de ce tableau attendrissant, un sourire étira les lèvres de Calyndra. Au départ, ces deux-là étaient bien mal partis pour s'entendre... et pourtant, un véritable lien de confiance et d'affection s'était noué entre eux.

Elle se coucha à leur côté et, tandis qu'elle sentait le sommeil l'emporter, le nom mystérieux résonna encore dans son esprit.



***


Lorsque Eddling émergea enfin de la spirale de ténèbres dans laquelle le Prince Daedra l'avait entraîné, la première chose qu'il ressentit fut le froid — un froid glacial, mordant.

En regardant autour de lui, il s'aperçut qu'il se trouvait au milieu d'une vaste plaine enneigée. Hermaeus Mora se tenait à ses côtés. L'entité tendit l'un de ses innombrables tentacules dans une direction.

- Vois, se contenta-t-il de dire, ses multiples yeux fixés sur lui.

Eddling distingua au loin une silhouette. Elle se tenait dos à une rivière, un bâton serré entre ses mains, tentant de maintenir à distance un grand chien noir qui avançait d'un pas menaçant.

Le sang du vieil alchimiste se figea dans ses veines lorsqu'il reconnut la chevelure auburn aux mèches bouclées de son neveu.

- Agmund ! cria-t-il de toutes ses forces.

- Inutile. Il ne t'entendra pas, l'informa calmement le Daedra.

Mais Eddling, sourd à cette remarque, se mit à courir. Ses pieds s'enfonçaient profondément dans l'épaisse couche de neige, entravant chacun de ses pas. Comme dans un cauchemar, il vit la bête se jeter sous le bâton de destruction et refermer ses puissantes mâchoires autour de la gorge d'Agmund.

- Non ! hurla le vieil homme, les yeux exorbités.

L'adolescent fut projeté à terre, le chien continuant de le déchiqueter sauvagement. Arrivant dans le dos de la bête, Eddling se jeta sur elle.

Il s'écrasa au sol, son corps ne rencontrant que le vide. Pourtant, mû par une rage et un chagrin indicibles, il se releva et frappa le molosse de toutes ses forces. Ses poings ne faisaient que traverser la créature fantomatique, sans jamais l'atteindre.

- Assez ! ordonna sèchement Hermaeus Mora.

Un tentacule s'abattit violemment sur le visage du vieil homme, qui s'effondra à genoux, anéanti.

- Tu te trouves dans une vision. Ce qui se déroule ici n'est pas encore advenu... mais le sera bientôt.

L'image du chien noir, assis en se léchant les babines à côté du corps inerte et ensanglanté d'Agmund, s'effaça comme emportée par une bourrasque de vent.

Le souffle court, Eddling tenta de reprendre contenance. Il devait garder l'esprit clair. Si le Prince Daedra disait vrai, le destin d'Agmund n'était pas encore scellé.

- La mort du garçon n'est hélas que le premier engrenage d'un mécanisme funeste qui s'est mis en marche... entraînant les autres dans sa chute, déclara Hermaeus Mora de sa voix profonde.

De son aura sombre émergea un tentacule qui lui tendit un lourd ouvrage à la couverture de cuir noir, couverte de symboles étranges et mouvants. Lorsque le Daedra l'ouvrit devant lui, des images se formèrent sous les yeux horrifiés d'Eddling.

Il vit Louve. En apercevant la silhouette d'Agmund et le chien assis près de son corps, elle banda son arc, l'abattant d'une flèche. Puis elle s'approcha. Lentement, elle s'agenouilla, son visage se crispant à la vue du garçon. D'une main tremblante, elle lui ferma les yeux, qui fixaient le ciel d'un regard vide, tendis que l'aube colorait l'horizon d'or et de rubis. La Nordique demeura ainsi un long moment, des larmes coulant sur ses joues, murmurant des prières afin que les Dieux accueillent son âme.

Les pages se tournèrent.

Eddling assista au combat opposant Louve et Mogrimm'Dar face à un commandant impérial. Il vit ce dernier infliger une blessure cuisante au Khajiit. 

Puis, le temps sauta à nouveau.

Calyndra soignait Mogrimm'Dar à l'intérieur d'une grotte de glace. Malgré tous ses efforts, la Haute-Elfe échoua à sauver l'œil du Khajiit.

Nouveau changement. 

Louve rejoignit Calyndra et Mogrimm'Dar et leur annonça la tragique nouvelle. 

La Haute-Elfe se jeta sur Louve, la frappant de toutes les forces que le chagrin lui inspirait, avant de s'effondrer, brisée. Plus tard, Eddling la vit prostrée, le regard vide, comme plongée dans la folie. Louve et Mogrimm'Dar parvinrent à la pousser à continuer, lui rappelant les enjeux. Elle finit par les suivre, mais une colère sombre et profonde brûlait désormais dans ses yeux.

Les pages se tournèrent encore.

Ils se trouvaient dans une crypte, affrontant une nouvelle fois les Impériaux. Calyndra combattait avec une brutalité déchaînée, prenant toujours plus de risques. Ses sorts étaient plus puissants, plus instables que jamais. Même Louve et Mogrimm'Dar semblaient la craindre.

Alors, en pleine bataille, une flèche jaillit, fulgurante, du côté de l'œil borgne de Mogrimm'Dar. Le Khajiit bascula dans le vide, une flèche fichée en pleine tête.

Louve, voyant son ami chuter, hurla un cri empli de détresse et de rage. Puis, elle se jeta avec fureur sur le commandant Impérial, qui éclata de rire. L'échange fut violent, mais la rage rendit la Nordique imprudente et la lame de l'Impérial la transperça.

Enfin, Eddling vit Calyndra, réalisant qu'elle venait de perdre tous ses compagnons. Emportée par un profond désespoir et un désir de vengeance dévorant, elle ouvrit un immense portail d'Oblivion.

Seigneurs Dremoras, Daedroths, Faucheclans, Atronachs-de-feu et d'innombrables autres créatures du chaos se déversèrent, massacrant les Impériaux. Mais bientôt, la Haute-Elfe perdit le contrôle. Ses propres invocations se retournèrent contre elle.

Eddling assista à la fin de Calyndra, ensevelie sous une masse grouillante.

Le livre se referma brusquement. Tremblant, bouleversé par ce qu'il venait de voir, Eddling leva les yeux sur celui démesuré d'Hermaeus Mora, qui le fixait intensément. 

- Tu connais maintenant le sort qui leur est réservé... mais leur destin t'appartient... dit de sa voix lente, le Prince du Destin.

- Que me voulez-vous ? demanda Eddling, en essayant de redevenir maître de ses émotions.

Hermaeus Mora l'entraîna une nouvelle fois dans un portail de noirceur. 

Ils étaient de retour en Apocrypha, mais dans une pièce différente de celle qu'ils avaient quittée la première fois. L'endroit ressemblait à un vaste cabinet d'étude aux proportions démesurées.

Hermaeus Mora se tenait derrière un gigantesque bureau, entièrement recouvert de livres empilés, de parchemins déroulés et de manuscrits au contenu indéchiffrables. 

- Installe-toi, dit le Daedra en désignant d'un tentacule ; un siège de métal entrelacé placé face à lui. 

Interdit, Eddling s'y assit, tout en lançant des regards intrigués et soupçonneux autour de lui.

- Ce que je te propose... c'est un contrat, annonça Hermaeus Mora, sans détour.

Il tira d'un tiroir du bureau, un parchemin d'une longueur interminable, dont les caractères semblaient à la fois illisibles et changeants. 

- Tu signes ce contrat pour entrer à mon service, et... je ferai en sorte de changer le destin de tes amis, en envoyant l'un de mes plus fidèles serviteurs.

Les multiples yeux du Prince Daedra se braquèrent sur le vieil alchimiste.

- ... que tu connais très bien, puisqu'il s'agit de Verick.

Le vieil alchimiste en resta stupéfait. 

- Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi un homme aussi talentueux et compétent que lui, finirait dans une simple boutique d'apothicaire à aider un vieillard... dit Hermaeus Mora d'un ton parfaitement détaché, ignorant le mépris contenu dans ses paroles. 

Eddling sans s'en rendre compte, se laissa lentement aller contre le dossier de son siège, encore sous le choc de la révélation. En un éclair, les souvenirs des derniers instants qu'il avait passé avant de se retrouver en Apocrypha, lui revinrent en mémoire.

Il se souvenait qu'il était dans une des chambres qu'ils avaient louées pour la nuit, quand Verick avait toqué à sa porte. Le Bréton tenait sous son bras un volume imposant qu'il souhaitait lui montrer. Intéressé, il l'avait invité à entrer et à déposer l'épais volume sur un petit bureau branlant qui se trouvait dans la pièce. Il se rappelait que Verick lui avait fait signe de l'ouvrir et que, dès l'instant où les yeux du vieil alchimiste en avait parcouru les pages, il s'était senti aspiré par le livre. Puis, il s'était réveillé ici...

À présent, il se rendait compte à quel point pendant toutes ces années, il avait été crédule. Il eut de la peine à déglutir, tant le sentiment de trahison, lui asséchait la bouche.

- C'est uniquement parce que je lui ai donné pour ordre de rester auprès de toi, qu'il est devenu ton assistant, précisa Hermaeus Mora, impitoyable.

Eddling, qui assimilait difficilement la nouvelle, demanda avec une pointe d'arrogance :

- Si votre serviteur est si compétent que vous le dites, pourquoi avez-vous besoin de mes services ?

Il lui sembla entendre un long soupir s'échapper de la masse ténébreuse.

- Je suis le Gardien de la Connaissance : je protège le Savoir. Tu as parcouru une infime partie de mon royaume... et comme tu as pu le constater ; la quantité d'ouvrages que nous devons protéger et préserver est infinie... 

Il écarta ses nombreux tentacules sous les yeux de l'alchimiste.

- Il m'est impossible de me charger de ce travail à moi seul... j'ai donc beaucoup de serviteurs, d'employés et même de volontaires, pour m'assister dans cette tâche colossale... et je ne peux pas laisser de tels savoirs entre les mains de personnes stupides et ignorantes... ajouta-t-il.

Son aura d'ombres, frémis, comme si cette simple idée lui était horrifiante. 

- Mais toi... poursuivit-il, en pointant vers lui un de ses tentacules, tu es intelligent, doué et je connais ton ambition. 

Eddling secoua la tête, lui... de l'ambition ? 

Son air désapprobateur n'échappa pas au Gardien de la Connaissance, qui éclata d'un long rire.

- Si tu n'avais pas eu la charge de reprendre le rôle de chef de famille après la mort de ton frère, tu aurais fait de grandes choses ! Car, tu as toujours désiré au fond de toi partir à l'aventure pour étancher ta soif de connaissance... ce n'est qu'à contre-cœur que tu es resté, Eddling... je le sais. Tout comme le fait, qu'il t'arrive encore de regretter ce choix...

Le vieil alchimiste en resta sans voix. Un profond malaise l'habitait. Il sentait que le Daedra avait lu en lui comme dans un livre ouvert. C'était un sentiment dérangeant. Cet être sombre aux yeux scruteurs avait fouillé de ses tentacules répugnantes, son cœur et son âme, pour les dévoiler dans toute leur laideur. 

- Mais, tu es resté fidèle à ton devoir. Voilà... ce qui fait de toi quelqu'un d'exceptionnel à mes yeux ! Malgré ton ambition, tu as respecté ce qui te semblait juste

Avant qu'Eddling puisse répondre, Hermaeus Mora se pencha au-dessus du bureau qui les séparait et lui demanda :

- N'as-tu pas envie de revenir en arrière ? De pouvoir enfin laisser libre cours à tout ton potentiel en ayant accès à tous les secrets de Nirn contenu dans mon royaume ? Tu pourrais acquérir des savoirs inconnus et interdits, qu'aucun Archimage n'a pu même imaginer un jour pouvoir obtenir ! 

Eddling se sentait happé par l'aura mystique que dégageait le Prince Daedra, ainsi que par ses paroles attrayantes. 

Mais l'alchimiste, savait qu'il ne devait pas se laisser séduire. 

- Tout ce que tu as à faire... c'est de signer ce contrat. En faisant ça, tu acceptes, certes, un travail pour l'éternité, mais, une éternité pour assouvir ta curiosité tout en devenant gardien de ce savoir incommensurable. 

Hermaeus Mora glissa vers lui un peu plus le document d'une longueur absurde.

- Et si je refuse votre « offre » ? demanda Eddling en croisant les bras sur sa poitrine. 

Le ton mielleux de la voix du Daedra, changea du tout au tout.

- Si tu refuse, Eddling... et je sais que tu ne le feras pas, ton neveu et tes amis mourront. 

- Pas de mon fait ! précisa-t-il avec un petit rire, ses tentacules se levant innocemment en l'air, mais par le file du destin... qui a déjà tissé sa toile, je le craint...

Eddling resta un moment figé sur son siège, à réfléchir. 

Mais il avait beau tourner le problème sous tous ses angles, aucune solution permettait de le sortir de cette situation, sans sacrifice. Même si Hermaeus Mora était un Daedra, il n'était pas foncièrement mauvais - sans être forcément bon non plus. Les légendes liées à ce « Dieu » le désignaient bel et bien comme un prophète, mais également comme un gardiens ou un protecteur. Ce qui était assez rare chez les Daedras, qui se complaisaient plutôt dans le mal et la cruauté. Cependant, comme tous ses confrères, Hermaeus Mora était égoïste et manipulateur. C'est pourquoi, Eddling savais qu'il devait faire preuve de prudence. 

- Très bien, puisque c'est si aimablement proposé... dit le vieil homme d'une voix grinçante, avant d'ajouter prudemment:

- Toutefois, avant de signer quoi que ce soit, j'aurais quelques conditions.

- Des... conditions ? demanda le Prince Daedra, ses nombreux yeux se plissant avec suspicion.

- Exactement. En premier lieu, je souhaiterais avoir un temps d'essai.

Hermaeus Mora resta, pendant quelque secondes, abasourdi, avant d'éclater de rire. Quand enfin, l'entité parvint à se remettre de son hilarité, il dit, sa masse ténébreuse encore prise de soubresauts :

- Un temps d'essai... quelle absurdité...

- Pourtant, je suis très sérieux, assura Eddling, sans se laisser démonter.

À présent que le Daedra s'était remis de sa surprise, le vieil homme voyait que sa demande lui déplaisait, lui inspirant même du mépris.

- Crois-tu être en position pour poser des conditions aussi ridicules ? La vie de ton neveu et celles de tes proches sont en jeu... lui rappela-t-il, sa voix devenant menaçante. 

- J'en ai bien conscience, dit lentement Eddling, la gorge sèche. Mais je veux m'assurer que les conditions me conviennent, avant d'accepter un travail qui durera une éternité...

- Je refuse ta condition, Eddling, trancha Hermaeus Mora. Leurs vies, contre une place de travail que beaucoup d'érudits rêveraient d'obtenir, me semble être déjà un marché plus qu'honnête.

- Alors je rejette votre offre, asséna le vieil alchimiste.

Le Prince Daedra, en resta stupéfait.

- Tu sacrifierais la vie de ceux qui te son chers, pour ton propre intérêt ? 

Dans ses yeux multiples se mêlait une franche surprise et de l'incompréhension. 

- Parfaitement. 

Eddling avait prononcé ce mot en ayant l'impression de s'enfoncer un poignard dans la poitrine. Mais il fallait qu'il reste le plus impassible possible face au Daedra, qui le scrutait avec encore plus d'attention, essayant de lire sur son visage un signe qui le trahirait.

- Tu as vu le sort horrible qui les attends et tu prendrais ce risque pour un « temps d'essai » ? 

- Je préfère accepter leurs morts, même violentes, et de les retrouver en Sauvngarde, plutôt que de vivre une éternité de servitude en n'ayant plus jamais l'occasion de les revoir, répondit Eddling sans ciller. 

Voyant l'air dubitatif du Prince Daedra, il continua :

- Vous l'ignorez peut-être, mais nous - simples mortels, nous sommes habitués à la mort. Nous la côtoyons souvent : une chute malheureuse dans une crevasse, une attaque de Smilodon lors d'une chasse qui tourne mal, des bandits qui croisent notre chemin... tant d'événements qui nous arrachent à cette existence en un instant. Car la vie est impitoyable, elle nous trahit sans cesse. Alors que la mort, elle... ne nous promet rien, si ce n'est que de reposer en paix. Elle est pour ainsi dire : honnête. 

- En somme, si je dois échanger ma mort contre ceci, poursuivit-il en tapotant le document devant lui, je veux m'assurer que le jeu en vaut la chandelle - d'où ma condition d'avoir un d'essai.

Après ce discours, un long silence envahi la pièce. Une colère sourde semblait émaner peu à peu d'Hermaeus Mora, sa noirceur rendait la pièce, pourtant démesurée, subitement étouffante.

- Et combien de temps, ce fichu temps d'essai, devrait-il durer ? demanda le Gardien du Savoir avec raideur.

- Il devrait durer... disons... fit semblant de réfléchi le vieil alchimiste en se grattant la barbe.

- Deux mois.

- DEUX MOIS ! cracha l'entité, qui était à présent dans une telle fureur, qu'il frappa violemment de ses tentacules son bureau, faisant voler tout un tas de documents - y compris le contrat, qu'il chercha ensuite des yeux.

- Très bien... très bien... s'empressa de marmonner Eddling en levant une main pour essayer de tempérer la colère du Daedra.

- Un mois, dans ce cas, proposa-t-il.

Hermaeus Mora, qui avait remis « la main » sur le précieux parchemin, lui répondit d'une voix encore tremblante de colère :

- Tu auras une semaine et pas un jour de plus ! 

- Très bien... grommela une nouvelle fois Eddling, avec un soupir. 

Il baissa ensuite la tête, pour dissimuler au Daedra son air réjouis.

Il venait de réussir un tour de force : il le savait. 

Avoir tenu une boutique pendant des années, lui avait permis de devenir un expert en négociation. Il savait précisément quoi dire pour amener le client, sans qu'il le sache, vers le prix qui lui convenait. 

Et c'est exactement ce qu'il venait de faire avec Hermaeus Mora. Car il comptait bien se sortir des griffes du Prince Daedra. Avec ce temps d'essai, il donnait une chance à Agmund, Calyndra et ses amis, de retrouver la Fiole Blanche, qui pouvait faire pencher la balance. Sans doute, se faisait-il des illusions, mais il n'était pas homme à se laisser abattre, encore moins à se laisser marcher sur les pieds. 

- Je dois avouer, Eddling, que je suis assez déçu de la tournure de cette discussion, dit lentement le Prince Daedra, qui essayait de recouvrer son calme habituel. Je pensais que tu serais plus enthousiaste à la perspective d'obtenir une telle opportunité. 

- Je le suis, assura l'alchimiste. 

Ce qui n'était pas totalement faux. Car, hormis les enjeux, il avait hâte de découvrir la nature exacte du poste et de pouvoir laisser libre court à sa curiosité.

- Bon... y-t-il d'autres exigences que tu souhaites me soumettre ? demanda le Daedra, d'un ton ou toute patience l'avait quitté.

- Hé bien... oui en effet, répondit le vieil homme avec un sourire d'excuse, en voyant les pupilles d'Hermaeus Mora s'écarquiller, sidérés.

- Quoi, encore ?! 

- Le contrat est illisible. Il me faudrait une version traduite, ainsi que du temps pour le lire dans son intégralité, avant de pouvoir le signer.

Hermaeus Mora laissa échapper une plainte exaspérée puis il cria :

- Verick ! 

Presque instantanément, le serviteur du Daedra et ancien assistant du vieil alchimiste, apparut, sortant d'un portail. 

- Oui, mon Seigneur ? 

Le Bréton, se tenait droit et raide devant la masse grouillante du Daedra, dont l'humeur était plus mauvaise que jamais. 

- Fournis à cet ingrat un nouveau contrat, dans la langue des mortels. Je veux qu'il soit signé avant mon retour.

Très bien, mon Seigneur, répondit Verick qui ignora le regard lourd de déception et de reproche que lui lançait Eddling. 

Puis, passant à travers un portail ténébreux, Hermaeus Mora disparut, les laissant seuls dans la pièce.

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